09 août 2015

Ces avions qui disparaissent

Il arrive parfois que des avions disparaissent dans un accident quasiment sans laisser de traces. Je ne fais pas ici référence à une catastrophe aérienne comme celle du MH370, revenu par hasard sur le devant de l'actualité après que de ses débris eurent flotté jusqu'à l'île de la Réunion, mais à ces appareils dont le site de disparition est dûment identifié et qui pourtant semblent nulle part. Reste au mieux un cratère béant, et parfois presque rien.

Je fais référence par exemple au Vol 93 de United Airlines, détourné par des pirates lors des attentats du 11 septembre et perdu en Pensylvannie après une rébellion des passagers. Citant Wikipedia:

Selon les récits de témoins, l'avion a piqué brusquement du nez, est tombé comme une pierre et s’est pulvérisé au sol, le kérosène explosant en une boule de feu. Le profond cratère dessinant l’empreinte de l'avion dans le sol meuble de cette ancienne mine à ciel ouvert manifeste la verticalité de l'impact. Par ailleurs, deux ensembles de débris retrouvés au sud de l'Indian Lake et à New Baltimore, à 3 et 12 km de l'impact, se trouvent alignés avec un moteur (unique pièce de taille notable retrouvée, à 600 mètres de l'impact).


Le crash d'un Boeing 757-200, un appareil de 47m de long et 39 d'envergure, a donc livré très peu de débris.

Cette disparition fait aussi écho à celle du fameux Vol 77 d'American Airlines détourné contre le Pentagone, et dont l'absence de traces donna lieu aux théories du complot les plus délirantes - pour peu qu'on oublie délibérément l'avion disparu, les témoins visuels, les fragments retrouvés dans les décombres, les passagers décédés et autres menus détails...

accident aérien
Pentagone, 11 septembre 2001 (cliquez pour agrandir)

Mais l'attaque commença plus tôt ce jour là, à 8h46 du matin, avec l'impact d'un premier avion contre la tour 1 du World Trade Center. Si l'acte saisit d'effroi des milliers de témoins, personne n'eut la présence d'esprit de filmer l'impact de l'avion - sauf deux cinéastes français, les frères Naudet, venus effectuer un reportage sur les pompiers de New York. La première révélation de ces images n'eut lieu que six mois plus tard, lors de la première diffusion de ce qui devint un témoignage sur ce jour historique ; dans l'intervalle, de nombreux "complotistes" prétendirent là encore que la première tour n'avait pas été frappée par un avion mais par un missile et que l'absence de débris visibles en était la preuve.

Si le 11 septembre 2001 fournit un nombre tragique de catastrophes aériennes, les interrogations du public sur les avions qui disparaissent ne se limitent pas à ces seuls attentats. Lorsque le pilote dépressif de Germanwings Andreas Lubitz décida de précipiter son appareil contre une paroi rocheuse des Alpes en mars 2015, les commentaires de divers articles sur le sujets montrèrent eux aussi une préoccupation du public sur l'absence apparente de débris. Comment l'Airbus A-320 avait-il pu être pulvérisé au point de laisser si peu de pièces derrière lui? A côté de cela, certaines catastrophes aériennes laissent des débris sur des kilomètres, n'est-ce pas étrange?

C'est en repensant à ces gens - pas toujours mal intentionnés - qu'il m'est venu en tête de retrouver une vieille vidéo, datant des premiers jours d'Internet, qui permet d'expliquer et d'illustrer ce phénomène. Bien entendu, elle est désormais sur Youtube:

La vidéo de 1988 au laboratoire américain de Sandia montre, au ralenti, l'impact d'un F-4 Phantom à quelque 800 km/h contre un mur de béton. Je ne sais pas exactement dans quel contexte ce test était fait (probablement pour "prouver" la solidité de l'enceinte d'une centrale nucléaire contre un crash aérien) mais la démonstration est spectaculaire: l'appareil, pesant plus de 14 tonnes à vide, est littéralement pulvérisé contre le béton. Il se réduit en poussière alors que chaque particule de métal qui le compose prend une trajectoire orthogonale au solide mur sur son chemin. Le nuage de poussière à l'impact n'est pas un effet de l'appareil percutant le béton ; c'est l'appareil percutant le béton. Il ne creuse pas de trou dans la surface.

Il existait à l'époque une deuxième vidéo du même laboratoire, malheureusement pas retrouvée sur Youtube, montrant un test ultérieur conduit cette fois-ci avec seulement le réacteur d'un Phantom F-4. L'argument avancé pour ce deuxième essai était que le réacteur seul rassemblait l'essentiel de la masse de l'avion entier - et avait l'avantage de coûter beaucoup moins cher! - et les images montraient les mêmes effets.

Cette vidéo explique mieux que n'importe quelle explication pourquoi un avion disparaît presque complètement à l'impact, pour peu que quelques conditions soient réunies:

  • Il doit arriver intact au point d'impact ; si l'avion se brise en altitude, les morceaux sont dispersés sur une large zone et des débris au hasard peuvent arriver au sol à peine endommagés. L'exemple le plus frappant dans cette catégorie est celui de la navette américaine Columbia, qui explosa en vol à 70 km d'altitude et dispersa ses débris sur des dizaines de kilomètres... Lesquels furent parfois récupérés par des particuliers qui les mirent en vente sur eBay, notamment une broderie intacte d'un patch de mission cousu sur une combinaison d'astronaute à bord.
  • Il doit percuter une surface solide ou raisonnablement solide. Une construction en béton renforcé comme un building ou une roche granitique, par exemple.
  • Il doit percuter la zone d'impact avec un angle proche de 90°, et évidemment à la plus haute vitesse possible, ce qui explique que des avions de tourisme légers ne se pulvérisent pas même lorsqu'ils heurtent le sol de plein fouet.

Lorsque ces trois conditions sont réunies, comme dans la vidéo du Phantom F-4 contre le mur de béton, alors l'avion est proprement réduit à l'état de poussière. Il n'en reste quasiment que de la poudre, et bien malin qui saurait identifier le type d'appareil et ce qui lui est arrivé à partir d'un sachet du résultat...

Évidemment, hors laboratoire, pareil crash n'arrive pour ainsi dire jamais ; c'est d'ailleurs préférable, permettant aux familles des victimes d'identifier les restes de leurs proches et aux enquêteurs de comprendre ce qui s'est passé. Mais les débris retrouvés sont parfois trop peu nombreux et trop peu spectaculaires pour que le grand public accepte l'idée du crash.

Il restera des gens réfractaires aux informations présentées ici. Parmi les arguments rationnels qu'ils pourraient avancer, l'idée qu'un avion de ligne et un chasseur monomoteur n'ont "rien à voir". Si cette remarque a du vrai ce n'est pas exactement dans le sens où ils l'entendent: le F-4 du laboratoire de Sandia est beaucoup plus dense qu'un avion de ligne, dont le fuselage est creux et les moteurs de plus de 8 tonnes situés sous les ailes. Si un 777 est bien plus lourd, totalisant 143 tonnes à vide, sa densité est plus faible car la masse est répartie dans un plus grand volume.

Les avions modernes donnent une apparence de solidité et de résistance rassurantes ; malgré tout, ils restent conçus pour être le plus léger possible à l'aide de matériaux comme le carbone et l'aluminium, bien plus fragiles que l'acier et dont le point de fusion est inférieur à la chaleur de combustion du kérosène embarqué. De part leur conception et leur composition, il est possible qu'ils se désintègrent à l'impact dans certaines circonstances en cas de crash  - sans le moindre besoin de faire appel à une théorie du complot.

30 mars 2015

Andreas Lubitz, pilote suicidaire... Et islamiste?

Lorsque la tragédie de l'A320 de Germanwings s'est imposée dans l'actualité, la perspective d'une attaque terroriste était parmi les explications possibles. La disparition subite de 149 innocents dans le ciel européen correspondait à trop au mode d'action de groupes islamiques pour ne pas être relevée, ni par les autorités, ni par le grand public.

lubitz_amok.jpgSi la découverte de la boîte noire du cockpit permit d'écarter l'hypothèse d'une panne mécanique ou d'une décompression fatale aux passagers et membres d'équipage à bord, elle renvoya le facteur humain à la puissance dix. Tout le monde sait désormais que le responsable de ce carnage semble être Andreas Lubitz, un copilote de 28 ans employé de Germanwings depuis 2013 et promis à une célébrité aussi posthume que planétaire. Selon un mode opératoire glaçant le sang, il attendit que le commandant de bord Patrick Sondenheimer aille satisfaire un besoin naturel pour verrouiller la porte blindée isolant le cockpit du reste de l'appareil puis assigna une nouvelle altitude au pilote automatique et resta ensuite calmement à attendre que l'avion percute la montagne, restant sourd à toute sollicitation tant des alarmes de bord que du contrôle aérien et bien sûr que du reste de l'avion.

Terrifiants instants vécus par les victimes alors que l'équipage luttait pour tenter d'interrompre la manœuvre fatale, hurlant, suppliant, attaquant la porte à la hache.

Chaque jour apporte son lot de révélations. L'homme aurait eu un burn-out de part le passé. Il souffrait d'une diminution de l'acuité visuelle qui aurait pu mettre un terme à sa carrière. Il avait eu des problèmes sentimentaux. Il aurait dû être en arrêt maladie le jour du drame. Prenant somnifères et médicaments prescrits aux maniaco-dépressifs, il aurait consulté pour des tendances au suicide...

Comme souvent à posteriori, le faisceau de d'indice semble proprement ahurissant. Mais une interrogation demeure: Andreas Lubitz était-il islamiste?

L'hypothèse cadre trop avec le mode opératoire terroriste: la disparition soudaine et aveugle d'un avion de ligne entier avec à bord des dizaines d'innocents, le tout fomenté avec des moyens dérisoires (un seul individu aux tendances suicidaires) et laissant flotter l'inquiétude sur le monde entier. Même pas besoin de revendiquer quoi que ce soit, tout le monde y a pensé.

L'hypothèse fut formulée noir sur blanc par Geoffrey Grider dès le 26 mars, tout en précisant que c'était juste une "possibilité". Un autre article avec nettement moins de conditionnel fut publié par Michael Mannheimer sur le site PI-News (PI pour Politiquement Incorrect...) et n'y alla pas avec le dos de la cuiller:

Toutes les preuves indiquent que le copilote de l’avion Airbus, au cours de sa période d’interruption de six mois, pendant sa formation de pilote pour Germanwings, s’est converti à l’Islam, à la suite de quoi, soit obéissant aux ordres de radicaux ou Musulmans fervents, soit interprétant de son propre chef, l’ordre en le tirant du livre de la terreur, le Coran, aurait décidé de perpétrer un massacre.


Et le bloggueur de faire le lien avec la mosquée radicale de Brême, fermée en décembre 2014 comme foyer d'extrémisme religieux. La thèse fut reprise, amplifiée, déformée, l'indicatif remplaçant assez vite le conditionnel.

Tout ceci cadre parfaitement avec le récit de la catastrophe... Si ce n'est qu'il n'y a pas la moindre preuve.

Compte tenu de la pléthore d'enquêteurs sur l'affaire, des cris de Allahou akbar scandés dans le cockpit de l'A320 au dernier moment auraient eu peu de chance de ne pas filtrer des écoutes de la boîte noire. On aurait probablement retrouvé aussi des consultations de sites islamistes sur l'ordinateur du copilote, et certainement bien d'autres traces de sa radicalisation lors de la perquisition de son domicile, plutôt qu'un formulaire d'arrêt maladie froissé sur une table basse et des boîtes d'antidépresseurs.

Mais l'hypothèse d'une attaque terroriste cadrait si bien avec l'air du temps que les preuves furent rapidement fabriquées. Une blogueuse américaine, Pamela Geller, eut ainsi la "fierté" d'avoir fait, avant sa suppression, une photo d'écran d'une page facebook célébrant la mort en martyr d'Andreas Lubitz. Le fait qu'il ne s'agisse pas de sa page personnelle et que ladite page ait été crée à posteriori n'entra même pas en ligne de compte. Des variantes plus ou moins farfelues apparurent rapidement sur Internet, y compris en Français, célébrant le "héro (sic) de l'état islamique" mort en martyr, rassemblant des fans à mi-chemin entre un second degré douteux et une haine anti-occidentale tout à fait sincère les amenant à célébrer l'assassinat de sang-froid de 149 personnes.

Vraiment, il semble que beaucoup de monde aurait aimé que M. Lubitz eut été musulman. Mais pourquoi prendre des copies d'écrans de groupes ridicules lorsqu'on peut remonter à la source? Hélas pour les adeptes de l'attentat islamiste la page facebook originale du pilote montre des centre d'intérêt tout ce qu'il y a de plus banals:

lubitz_facebook.jpg
(cliquez pour agrandir)

A moins de considérer la musique de David Guetta comme un signe avancé de radicalisation, il y aura encore pas mal d'efforts à fournir avant de faire passer Andreas Lubitz pour un barbu un peu dingue. Certains s'y emploient malgré tout, au mépris de la vérité.

Cette volonté de faire rentrer - à coups de marteau - les événements dramatiques dans une grille de lecture simpliste de l'actualité est assez caractéristique de notre époque. Le plus fascinant est sans doute de constater que l'islamisme supposé d'Andreas Lubitz semble espéré des deux côtés de la barrière: non seulement de tous ceux qui pensent que le musulman est par définition un ennemi (alors même que des centaines de pilotes musulmans volent quotidiennement aux commandes de longs courriers...) mais également tous les sympathisants islamistes installés en Occident et qui auraient vu dans le geste de folie de ce copilote mal dans sa peau un aller simple vers le paradis du jihad.

La radicalisation supposée de l'employé de Germanwings aurait eu un deuxième avantage, dédouaner la compagnie de toute responsabilité. Selon la fable connue du loup solitaire, ses actes auraient été impossibles à déceler ni à arrêter. L'enquête montre pourtant tout autre chose et révèle d'écrasants manquements dans la surveillance psychologique des pilotes, les règles de sécurité face à un coup de folie, et le revers de la médaille d'un secret médical érigé au rang de sacré.

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en effraie, il est encore possible en 2015 que surviennent sur sol européen des drames sans aucun rapport avec l'islam.