20 août 2014

Ebola, une épidémie de bêtise (2e partie)

J'avoue, je ne pensais pas avoir à écrire une suite si vite mais Ebola se répand en Afrique (et bientôt ailleurs) comme un feu de brousse. Mais aujourd'hui encore, certaines des raisons qui expliquent la poussée de l'épidémie n'ont rien à voir avec la malchance, à tous les niveaux.

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Infographie Le Figaro

A tout seigneur tout honneur, commençons par la population locale. La récente mise à sac d'un centre de quarantaine au Liberia par des émeutiers, aux cris de "Ebola n'existe pas!", donne un aperçu de l'effort à fournir. Mais quel que soit le raisonnement tordu derrière les absurdités scandées par les assaillants, leur départ du centre avec du matériel médical souillé et des couvertures tachées de sang des patients leur augure un avenir difficile. On notera que dix-sept malades (d'Ebola, donc) profitèrent de l'assaut pour prendre la fuite. S'ils ont été retrouvés depuis, les agresseurs courent toujours.

Cet épisode eut lieu à West Point, le plus grand bidonville de Monrovia, capitale du Liberia, c'est-à-dire en zone urbaine. Les autorités envisagent de mettre en quarantaine le quartier entier, soit 75'000 habitants environ. Dernier élément à prendre en compte, les gens du cru proclament que les émeutiers ne viennent pas de West Point, ou ne s'y trouvent plus...

Les professionnels de la santé ne sont toujours pas mieux lotis. Ils payent un lourd tribut (170 morts aux dernières nouvelles) à une maladie dont l'OMS continue à prétendre qu'elle ne s'attrape pas si facilement, malgré toutes les précautions qu'ils peuvent prendre. La mort d'Umar Khan, seul virologue de Sierra Leone et expert d'Ebola, aurait dû suffire à instiller un peu d'humilité.

Malgré l'héroïsme de nombre de membres du personnel soignant, nul n'est à l'abri d'un comportement individuel particulièrement stupide. Ainsi au Nigeria la fuite d'une infirmière locale - infectée, naturellement - de Lagos jusque chez elle à Enugu, risque de condamner à mort des dizaines de personnes et plus encore. Le Nigeria est le pays le plus peuplé d'Afrique et Lagos la cinquième mégapole du monde.

L'OMS oscille entre la panique et le paternalisme. D'un côté elle se veut rassurante, expliquant les efforts pour enrayer la maladie et les travaux de divers laboratoires travaillant d'arrache-pied à un remède ; de l'autre, elle recommande le scan de tous les passagers aériens en provenance d'un pays affecté...

Difficile de croire encore la fable du malade d'Ebola incapable de voyager en avion. Les transporteurs aériens s'inquiètent donc, au premier chef desquels Air France dont les employés ne semblent pas satisfaits de la présence apaisante d'un kit de désinfection à bord. Pourtant, ne leur a-t-on pas dit que le risque d'infection Ebola à l'intérieur d'un avion était "faible"? Si personne ne se sent rassuré avec ça, où va-t-on!

Parmi les compagnie aérienne coupées de certains pays d'Afrique, l'une d'elle est un peu particulière: Frontex, l'organisme européen chargé du renvoi des requérants d'asile indésirables. Frontex a ainsi décidé de renoncer à tout renvoi à destination du Nigeria. L'attitude paraît quelque peu précipitée à l'encontre d'un pays qui compte officiellement moins de dix décès liés à Ebola.

On comprendra le désir des employés de Frontex d'être payés à ne rien faire, mais à part cette excuse évidente, je ne vois que deux hypothèses:

  • Soit Frontex considère que le renvoi d'un immigré à destination du Nigeria le condamne à une mort certaine, ce qui serait contre les Droits de l'Homme, etc. 
  • Soit Frontex considère le risque d'infection de l'équipage sur place, équipage qui pourrait alors transporter Ebola lors du voyage de retour.

L'organisme ne s'est livré à aucune explication. Malheureusement, les deux hypothèses sont mauvaises: la première ouvre l'intéressante perspective de futurs réfugiés sanitaires en provenance de pays infectés (parmi lesquels on trouvera bien vite des porteurs du virus) ; la seconde montre que c'est une folie d'envoyer encore des avions là-bas.

De nombreuses compagnies aériennes (hormis Air France) ont donc stoppé toute liaison avec le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée. Et c'est un problème pour l'OMS, qui comme le rapporte Slate.fr considère que le monde est en train de perdre la bataille du ciel.

Gagner la "bataille du ciel" se définit ici comme la poursuite de liaisons aériennes avec des pays où l'épidémie d'Ebola est hors de contrôle!

Il ne faudrait pas que l'Occident profite de l'épidémie d'Ebola en Afrique pour faire quelque chose d'aussi fou que de contrôler ses frontières, n'est-ce pas! Et peu importe que la vie de millions de personnes soit exposée à travers cette idéologie mortifère.

On marche sur la tête, mais l'OMS ne fait que partager les convictions de la classe politique européenne pour laquelle Ebola n'est pas un danger. Apparemment il est plus important de préserver les voyages avec des pays malades que de contredire la théorie reine de la libre-circulation des personnes. Les cadavres qui s'entassent dans les rues de Monrovia tiennent finalement du détail pittoresque.

Les dirigeants africains régionaux, eux, ferment les zones à tour de bras - village, quartier, région, pays. Il en va de la survie de populations entières. Loin de tout absolutisme, ce comportement n'est rien d'autre que l'isolement des malades et la mise en quarantaine de personnes suspectées d'infection poussé à une plus large échelle, c'est-à-dire la logique même.

Espérons que les Européens le réalisent avant d'avoir à combattre Ebola comme en Afrique de l'Ouest. S'il y a là-bas des gens dramatiquement stupides, nous avons aussi les nôtres.

06 août 2014

Ebola, une épidémie de bêtise

Selon le dernier bilan de l'OMS, Ebola a fait 887 victimes à la date du 1er août - morts "confirmés", "suspects" ou "probables" . Il s'agit de la plus grave épidémie provoquée par cette maladie depuis qu'elle a été répertoriée, frappant essentiellement dans trois pays, la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone.

L'épidémie n'est pas contrôlée.

Reste à savoir pourquoi les malades continuent à s'accumuler.

L'épidémie a débuté fin mars. Les premières victimes furent naturellement difficiles à diagnostiquer ; les familles furent infecté éventuellement après la mort de leur proche puisque les cadavres restent contagieux ; l'accès aux soins est en général déficient dans les zones rurales de ces pays pauvres.

Mais alors que le temps passait et que la présence d'Ebola devenait indiscutable, le nombre de nouvelles victimes ne cessa pourtant d'augmenter - 160 victimes début mai, 227 début juin, 380 début juillet et 887 en ce début du mois d'août. Pour une maladie dont la période d'incubation varie entre 2 et 21 jours et qui tue son hôte dans environ la 60% des cas, l'augmentation continue du nombre d'infectés a de quoi surprendre.

Un des premiers facteurs a trait à l'extrême virulence du virus et à l'environnement sanitaire lui-même. Nous en avons un aperçu à travers un article de l'agence Reuters indiquant incidemment que plus de 100 travailleurs de la santé - portant quotidiennement des combinaisons intégrales régulièrement désinfectées - ont eux-mêmes contracté la maladie. La formation du personnel médical semble moins en cause que la qualité du matériel.

ebola,santé,afriqueLes infections au sein du corps médical et de leurs infortunées familles ne suffisent pourtant toujours pas à expliquer la croissance continue de l'épidémie. Il faut bien aller chercher l'explication du côté culturel de cette région de l'Afrique. Si bien des habitants suivent scrupuleusement les instructions sanitaires - avec un degré de zèle confinant à la panique - d'autres refusent de s'y soumettre avec les conséquences que l'on imagine, contées par Marc Poncin, coordinateur d'urgence en Guinée pour Médecins Sans Frontières, dans les colonnes du New York Times:

«Ils ne nous font pas confiance. Nous n'arrivons pas à freiner l'épidémie». [Le virus Ebola] a de quoi affoler les villageois. «Les gens disent que quand le médecin vous examine, ils vous emmènent à l'hôpital et on ne vous reverra plus jamais», explique une jeune commerçante au quotidien américain. Un sentiment de terreur a repris le dessus et les villages se barricadent des aides externes. Les communautés locales pensent que les médecins venus de l'extérieur ramènent le virus avec eux, ou veulent exterminer les malades. Ils voient leurs amis et leurs familles pénétrer sous les tentes de MSF, mais rares sont ceux qui en ressortent. (...)

«Nous ne voulons pas d'eux!» s'exclame le chef du village de Wabengou en Guinée (..). «Nous n'acceptons pas leur présence. C'est eux qui transportent le virus dans nos maisons!» La crise a atteint un tel point que les corps des malades sont cachés, et ceux des morts sont volés pour pouvoir les enterrer proprement selon les traditions. Pour cela, il faut laver les cadavres à la main, ce qui met les familles en risque d'être infectées à leur tour.


Selon Don Epstein, porte-parole de OMS, les gens sont terrifiés et il faudra "plusieurs mois" avant que l'organisation ne soit en mesure de reprendre la situation complètement en main. Reste à savoir de quelle manière elle compte s'y atteler.

Afin de juguler le problème de proches prenant d'assaut les zones de soin pour récupérer les malades de leurs propres familles - et accessoirement se condamner à mort par contagion - la Sierra Leone a carrément décidé de déployer des soldats devant les hôpitaux. On pourrait saluer la décision, mais le président Ernest Bai Koroma ne s'est pas arrêté là:

[Le président] a décrété le 1er août l'état d'urgence pour une période de 60 à 90 jours, annonçant une batterie de mesures strictes, dont le placement en quarantaine des foyers d'Ebola, l'escorte des travailleurs sanitaires par la police et l'armée, et des perquisitions pour repérer les malades présumés.


Des malades arrachés de force à leur foyer par des soldats? Porteront-ils seulement des gants en latex pour le faire? On imagine les effets d'une bagarre face à une maladie qui se transmet par simple contact... Nous avons donc un aperçu du prochain corps social affecté par la maladie en Sierra Leone, les forces armées.

Ebola est un terrible fléau mais sa dangerosité vient aussi du substrat culturel sur lequel l'infection se développe. Ignorance, paranoïa, haine de l'Occident et théories du complot contribuent elles aussi aux ravages de la maladie. Voilà sans doute pourquoi, après de longs mois, l'épidémie continue de se répandre.

07 mai 2010

L'Afrique des fantasmes

Un cadavre tombé du ciel, titre 24Heures: l'énigme de l'homme retrouvé mort dans un talus près de Weisslingen en avril dernier est désormais éclaircie. L'affaire avait de quoi troubler: un cadavre retrouvé en pleine nature, marqué de nombreuses fractures, retrouvé peu de temps après sa mort, mais sans que son signalement ne corresponde à une personne disparue... Cette variante en extérieur du Mystère de la Chambre Jaune suscitait quelques interrogations.

L'individu serait en fait un malheureux candidat à l'immigration clandestine, tombé d'un avion. Il n'est pas le seul à subir ce triste destin.

5a26e66_avion.JPGUn peu partout en Afrique, certains immigrés aventureux s'introduisent sur les tarmacs mal gardés des aéroports locaux avant de jeter leur dévolu sur quelque long-courrier en partance pour l'Europe. Courant vers l'appareil, souvent à la faveur de l'obscurité, ils s'engouffrent dans une des trappes de train d'atterrissage de l'avion alors que celui-ci manoeuvre pour le décollage. C'est une proie facile. Quelques-uns amènent avec eux une  couverture ou un sac de couchage parce qu'on leur a dit qu'il faisait froid. Ils s'agrippent en attendant que les portes se referment, en essayant de ne pas se faire broyer par les roues de l'appareil en pleine accélération. Si tout se passe comme ils l'espèrent, ils se retrouvent dans un logement de fortune, passagers clandestins d'un long courrier à destination du pays de cocagne... Puis vient le décollage, comme une délivrance. Ils jettent un dernier regard au paysage familier. La sensation est grisante. Le vent fouette leur visage. Sentant que l'avion prend de l'altitude, ils se blottissent comme ils peuvent au milieu des énormes roues de l'appareil alors que le logement du train d'atterrissage se referme. Plus question de faire demi-tour. Ils s'endorment en pensant se réveiller en Europe.

En réalité, ils mourront.

La plupart du temps, ils suffoquent à haute altitude à cause du manque d'air et des températures de -60° qu'ils subissent pendant plusieurs heures, contre lesquelles leurs maigres préparatifs s'avèrent vains. Dans les très rares cas où le voyageur est suffisamment équipé avec du matériel de haute montagne, il y a toujours le risque de se faire surprendre, groggy après des heures à lutter contre la mort, par l'ouverture subite de la trappe d'atterrissage de l'avion en approche de sa destination. La chute est fatale, mais la plupart du temps, c'est un cadavre gelé et asphyxié que libèrent les portes.

Cela n'empêche pas l'arrivée de nouveaux candidats bien décidés à réussir à atteindre l'Europe par la voie rapide.

Ces drames malheureusement trop fréquents sont à mettre en perspective avec la perception de l'Afrique, essentiellement par certains écrivains occidentaux. Ainsi, dans les colonnes du Temps d'aujourd'hui, dans une ironique simultanéité, Richard Etienne demande si l'image de l'Afrique en Europe ne serait pas "usurpée".

Usurpée? Selon cette thèse, les auteurs qui disent du mal de l'Afrique ne la connaissent pas. Au contraire, l'Afrique serait un endroit génial plein de lieux paisibles et de gens épatants. Pourtant, ce point de vue - résumé en une formule cinglante comme une condamnation, l'Afropessimisme - est aussi partagé par certains auteurs africains eux-mêmes. Allez comprendre...

Mais cet article finalement peu mordant se termine sur une petite leçon morale, trahissant peut-être les convictions profondes de son auteur:

Anne-Cécile Robert, journaliste du Monde diplomatique, réagit en 2004 dans L’Afrique au secours de l’Occident: et si le prétendu retard africain n’était pas l’expression d’une formidable résistance culturelle à un modèle économique dévastateur?

 

Difficile de faire mieux en moins de mots. Cette phrase est un joyau de fourvoiement intellectuel mâtiné de tiers-mondisme. Passons sur la profession de l'auteur, laissant présager une belle neutralité journalistique typique du Monde diplomatique, pour nous attarder sur sa thèse: le retard africain - prétendu! - est en fait une formidable résistance contre un modèle économique dévastateur!

On pourrait passer des heures à argumenter contre une thèse aussi affligeante. Mais il n'y en a pas besoin. L'actualité et la triste histoire de l'inconnu de Weisslingen démontrent mieux que n'importe quel discours à quel point Anne-Cécile Robert et ses complices intellectuels se fourvoient. Leur point de vue est totalement coupé de la réalité, une réalité dans laquelle des Africains tentent, souvent au prix de leur vie, de quitter leur univers misérable dans l'espoir d'une condition meilleure.

J'aurais tendance à dire qu'ils se trompent de solution et que le chemin vers la prospérité ne passe pas par l'immigration clandestine, ne serait-ce qu'à cause des risques d'y laisser sa vie. Anne-Cécile Robert, elle, tient un discours tout autre: les Africains ne réalisent pas leur chance. Une chance que se garde bien de partager l'intellectuelle parisienne, professeur associé à l’Institut d'études européennes de l’université Paris VIII...

Consternant, et tellement banal finalement.