08 décembre 2013

Afrique du Sud et vision du réel

La mort de Nelson Mandela donne l'occasion à tous les médias de livrer leur panégyrique au père fondateur de l'Afrique du Sud moderne - "arc-en-ciel" entend-t-on parfois - au mépris de la réalité du pays.

S'il est des mythes utiles à une unité nationale, et les Suisses en savent quelque chose avec Guillaume Tell, il n'est en revanche pas adéquat de noyer la réalité sous un déluge de bons sentiments et de propagande. La RTS nous a donné hier un aperçu de cette mauvaise façon de faire à travers deux reportages ; si le premier, lié à l'émotion soulevée par la disparition de Madiba, semble relever d'une information du public, le second cherche lourdement à faire passer un message:

La transition démocratique a été une réussite en matière politique mais le bilan économique est plus sombre... Quelques chiffres, plus de vingt ans après la fin de l'apartheid les blancs ont un revenu moyen six fois plus élevé que les noirs. Le chômage touche 40% des noirs et seulement 5% des blancs.


Le reportage s'appesantit sur les tristes conditions de vie de deux habitants des bidonvilles (pourtant tous deux employés, l'un comme serveur l'autre à la poste):

Ephraim Tladi: pour nous les noirs les conditions sont pires que jamais... ça ne s'améliore pas sauf pour quelques noirs au sommet et sauf pour la majorité des blancs qui ont tout ce qu'il leur faut.


La voix off de la journaliste égrène impitoyablement: "l'écart avec les blancs reste considérable" ou encore, "si noirs et blancs sont égaux en droit ils ne le sont pas sur le marché du travail, à compétence égale les salaires sont toujours plus élevés pour les blancs." On oublie fort opportunément que nombre de blancs sud-africains vivent dans la misère. De plus, même l'envieux Tladi admet que ce n'est pas la faute de l'apartheid:

C'est le gouvernement général qu'il faut condamner. Ça fait 19 ans qu'ils sont là, on ne peut plus dire "l'apartheid ceci" ou "l'apartheid cela", l'apartheid a été neutralisé.


La journaliste ne rappellera pas que les blancs ne sont que 9,2 % de la population totale. S'ils disparaissaient tous d'Afrique du Sud - admettons - et si tous les emplois qu'ils occupent étaient soudainement occupés par des noirs tout aussi performants qu'eux - admettons encore - le taux de chômage des noirs passerait juste de 40 à 39%.

Du reste, même la journaliste concède que la situation des noirs s'est grandement améliorée, les ménages noirs ayant vu leurs revenus augmenter de 170% en une dizaine d'années. Mais ils sont aussi victimes d'une natalité affolante. La moitié des 53 millions d'habitants n'a pas encore 25 ans. Comment un pays pourrait-il générer suffisamment de richesses pour amener la prospérité à une population qui double en une seule génération?

Alors oui, l'écart entre les noirs et les blancs reste considérable en Afrique du Sud, mais pas plus qu'entre des noirs sud-africains et des Danois ou des Japonais... Ou des Suisses. La comparaison a l'air absurde mais ne l'est pas car même au sein de l'Afrique du Sud les communautés ne se côtoient guère que dans un milieu strictement professionnel, comme si différentes nations vivaient dans le même espace géographique sans se mêler.

Selon une enquête publiée en décembre 2009, seuls environ 50% de Sud-africains estiment que les relations entre les différents groupes raciaux dans le pays sont meilleures que durant l'apartheid et 46% des Sud-africains affirment n'avoir jamais eu de rapport sociaux avec des personnes de race différente que ce soit dans leur propre maison ou chez des amis. Ainsi, les cérémonies privées (mariage, baptême ou obsèques) continuent de s'effectuer à l'intérieur d'un même groupe racial.

Clamer que les noirs gagnent moins que les autres à compétence égale est évidemment un mensonge, puisque si c'était vrai ce serait un avantage comparatif évident qui amènerait les employeurs à les recruter en priorité - même qualité et coûts salariaux moindres! Le fait est que "l'équivalence" n'est peut-être pas aussi flagrante que l'affirme la journaliste, pour d'évidentes questions culturelles. Pour le comprendre, il faut sortir du discours convenu tenu en ville (et dans les bidonvilles). L'histoire d'un couple de marcheurs traversant l'Afrique permet d'avoir un point de vue plus réaliste sur les relations raciales en Afrique du Sud post apartheid:

“Vous entrez dans des régions où il n’y a ni justice, ni police. Tout peut arriver. Il y a quelques années, trois types ont tué mon cousin d’une balle dans la tête sous mes yeux. On venait de les surprendre en train de violer sa fiancée… Beaucoup de fermes isolées se font attaquer : nous sommes des proies faciles. Depuis, j’ai toujours sur moi un petit Beretta.”

Ce fermier n’a pourtant rien d’un militant radical : “Nous avons été les premiers à crier de joie quand Vervoed a été assassiné au Parlement par un Grec [l’idéologue et inspirateur de l’apartheid, le régime de séparation des Noirs et des Blancs qui a eu cours jusqu’en 1992]… Vous imaginiez en Europe que nous étions tous racistes ? Même si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu l’être. Quand nous étions injustes et que nous nous comportions mal avec nos gens, nous nous réveillions avec la moitié de notre cheptel décapité… Pendant l’apartheid, nous nous occupions de nos employés, nous leur procurions des habits, nous les emmenions chez le médecin, nous nous occupions de leurs écoles, nous les logions, chaque année, nous les emmenions au bord de la mer. C’était très paternaliste, mais tout le monde était content. Pas de criminalité ou de problème de violence et de racisme, tout le monde vivait heureux sur la ferme. Aujourd’hui, ils n’ont plus rien… Est-ce que vous voudriez aller vous entasser dans ces horribles cases alignées hors des villes, ces nouveaux ghettos que le gouvernement leur construit sans leur donner le moindre espoir de travail ?… Quant à moi, je ne peux pas quitter cette ferme. Dès que je m’en vais, il y a un drame : on est cambriolé par les ouvriers des voisins, ils s’entretuent. La semaine dernière, nous sommes partis un vendredi soir pour un mariage à Grahamstown, et au retour, une de mes ouvrières avait défoncé le crâne de son mari avec une brique. C’est pas de l’idéologie, ça, c’est du réel ! Et qui a fait cinq heures de route pour le conduire à l’hôpital de Port Elizabeth ? Qui a payé l’opération ? Qu’est-ce que je vais raconter à mon assureur ? Qu’il est tombé du tracteur ? Si je ne fais pas ça, ils vont tous témoigner et dire que c’est moi qui ai donné le coup de brique. Qui va-t-on croire ?  Depuis, mon gars est en arrêt de travail, mais sa femme est quand même venue chercher son salaire. Je vous le dis, nous marchons sur des œufs ici, et qu’on ne vienne pas nous dire que nous sommes racistes, ce sont des grands mots des gens de la ville. Moi, j’ai été élevé avec ces gens, nourri au sein de ma nounou, j’ai appris le xhosa avant l’anglais, je fais davantage partie de leur famille que de celle des donneurs de leçons qui se gargarise d’antiracisme mais qui sont verts quand leur fille épouse un Noir.”


Abandonnés et méprisés quand ils ne sont pas simplement assassinés, les blancs se savent sans avenir dans l'Afrique du Sud "post-raciale". Selon Wikipedia, la démographie du pays prend une tournure inquiétante:

En octobre 2006, selon un rapport de la SAIRR (institut sud-africain des relations raciales), environ 900 000 blancs, soit 1/5 de la population blanche, ont quitté le pays depuis 1994. Ces départs massifs, surtout de jeunes Sud-Africains diplômés, ont été dénoncés par l'opposition qui a attaqué l'ANC sur ces trop nombreux départs. Basé sur une analyse des Enquêtes Statistiques des Ménages d’Afrique du Sud, l'auteur du rapport, Frans Cronjé, nota que les raisons principales de cette forte émigration blanche résultait du taux élevé de criminalité et de la politique de discrimination positive (affirmative action).


La population blanche résidente vieillit, ce qui signifie que les contribuables blancs contribuent de moins en moins à l’économie.

Depuis des décennies, les noirs dominent sans partage la vie politique du pays. L'excuse de l'apartheid est usée jusqu'à la corde, et même celle de la minorité blanche s'étiole. Il n'est pas politiquement correct d'affirmer que les blancs maintiennent à flot l'activité économique de l'Afrique du Sud, mais si les tendances démographiques se poursuivent, cette théorie sera bientôt mise à l'épreuve.

Que feront les Sud-Africains quand ils seront à court de boucs-émissaires?

09 janvier 2013

Des allocations pour un bel avenir

L'histoire du jour nous vient d'Afrique du Sud par le biais du quotidien 20 minutes: selon un reportage de la chaîne de télévision Sky News, des Sud-Africaines boiraient des substances toxiques pour augmenter leurs chances de mettre au monde un enfant handicapé... et toucher ainsi davantage d'allocations.

L’Afrique du Sud détient un triste record: celui du syndrome d’alcoolisation fœtale, qui entraîne de graves handicaps chez l’enfant (...) Un reportage de la chaîne britannique SkyNews dans la province du Cap-Oriental met en lumière les ravages de l’un des breuvages, le «kah-kah». Ses ingrédients: du lait, de la levure et... de l’acide sulfurique.

Des femmes en état de grossesse avancée en sont dépendantes. «Si je n’en bois pas, je suis malade», affirme Mary. Elle a déjà quatre enfants et vit dans une cabane avec huit autres membres de sa famille, tous au chômage.

Certains craignent que cette forme d’alcoolisme ne soit entretenue par le système social. Des mères boiraient délibérément afin de donner naissance à un bébé atteint d’un retard ou d’un handicap. A la clé, une allocation mensuelle de 1200 rands (128 francs suisses), près de cinq fois plus que celle versée pour un enfant valide. Mary admet que ces aides permettraient de «payer l’école» à ses autres enfants.

 

Payer l'école à ses autres enfants... Ou se livrer à son vice avec encore moins de retenue: l'allocation mensuelle couvrirait le prix d'environ 600 bouteilles de kah-kah.

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Les allocations entraînent-elles des femmes dans l'alcoolisme et la mise au monde d'enfants handicapés? L'idée a de quoi choquer, tant elle va à l'encontre des raisons pour lesquelles elles sont mises en place.

Les "shebeens", brasseries clandestines où sont distillés les substances alcooliques les plus infectes, sont probablement antérieurs aux programmes sociaux visant à soulager les familles d'enfants malformés. Il n'empêche: comme le témoignage de Mary le révèle, de tels mécanismes de redistribution sont de puissants incitatifs à ne pas remettre en question une conduite à risque.

Pour l'auteur du reportage Alex Crawford, le lien de cause à effet ne fait aucun doute: les femmes boivent précisément dans le but d'accoucher d'un enfant malade.

Le syndrome d'alcoolisation foetale, lié à la consommation de la mère, provoque des malformations ou des retards mentaux irréversibles:

Les enfants souffrant du syndrome de l’alcoolisation fœtale ont un système immunitaire beaucoup plus faible que la normale, ils seront donc souvent atteints par des maladies infectieuses diverses. Des retards du développement physique et des dysfonctionnements du système nerveux central sont souvent observés. L'enfant pâtira d'un retard mental plus sérieux, d'un comportement instable et d'un quotient intellectuel plus bas. Les enfants atteints du syndrome d'alcoolisation fœtale éprouvent beaucoup de difficulté à être autonomes. La plupart d'entre eux sont incapables de se nourrir seuls et d'apprendre à s'occuper d'eux-mêmes au même rythme que les autres enfants. Il leur est beaucoup plus difficile de se faire des amis et de s'intégrer à des groupes. En grandissant, ces personnes conserveront toujours certains problèmes d’autonomie.

 

Le taux de naissances de ce type monte à 7 ou 8% dans certaines provinces d'Afrique du Sud selon l'OMS, contre 1% ou moins dans les pays occidentaux. Ce n'est pas qu'une question de richesse ou de pauvreté. L'Afrique du Sud est clairement au-dessus de la moyenne mondiale - en fait, le pays détient depuis 2002 le triste record du nombre de cas d'alcoolisations foetales.

La police fait régulièrement des descentes pour fermer les brasseries clandestines et disperser l'alcool qu'elle y trouve. L'association des producteurs officiels, l'Eastern Cape Liquor Board envisage une campagne d'information sur les dangers d'une forte alcoolisation pour les femmes enceintes.

Apparemment, personne ne semble remettre en cause le mécanisme des allocations et ses effets pervers.