16 juillet 2016

La Turquie dans la main de fer d'Erdogan

Le grand public allumant sa télévision pour apprendre les derniers développements de l'enquête sur les attentats de Nice eut sans doute une surprise samedi matin en découvrant que l'actualité se concentrait désormais sur une tentative de putsch avorté en Turquie.

Les rebelles communiquèrent dès vendredi soir, sur le site de l’état-major de l'armée pour affirmer que l'armée disposait désormais du pouvoir politique. Les habitants d'Istanbul virent en effet des tanks et des militaires prendre place dans les rues de la ville, notamment près du Parlement, et bloquer plusieurs ponts, alors que des hélicoptères et des avions volaient à basse altitude au-dessus de leurs têtes. Des coups de feu furent échangés alors que les militaires (de quel camp?) intimèrent aux habitants de rentrer chez eux.

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Dès que la nouvelle fut retransmise à l'extérieur de la Turquie - les réseaux sociaux et Twitter se montrèrent bien plus réactifs que les médias traditionnels - le trafic aérien fut interrompu vers 22h15. L'ensemble de la population turque fut quant à lui averti des opérations en cours par la télévision, un présentateur de la chaîne publique TRT lisant, sous la menace d'une escouade de militaires ayant fait irruption dans les locaux, un communiqué annonçant couvre-feu et loi martiale et accusant le gouvernement de "porter atteinte à la démocratie et à la laïcité". Plus tard toute diffusion de la chaîne sera interrompue.

Mais le pouvoir légitime n'hésita pas à répliquer, sévèrement. Le Premier ministre turc Binalo Yildirim prévint sans se démonter qu'un groupe au sein de l'armée effectuait une tentative de coup d'État et qu'il le paierait très cher. Les combats ne tardèrent pas à éclater, auprès du palais présidentiel et d'autres bâtiments publics, impliquant parfois des hélicoptères.

A l'écart de la capitale, Recep Tayyip Erdogan échappa aux rebelles. Dans une interview improvisée à travers l'écran d'un iPhone et l'application de vidéoconférence FaceTime, il se retrouve à l'antenne de la chaîne CNN Türk, pour annoncer à son tour que les sanctions seraient terribles à l'égard des putschistes et pour appeler le peuple turc à se manifester.

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La réussite ou l'échec d'un coup d'état tient à peu de choses...

Ces quelques petites touches suffirent à renverser la situation. Dans une opération de ce genre, il est primordial pour les putschistes de contrôler l'information pour réduire au silence le régime précédent. Cela place la population et les structures de l’État dans une situation de fait accompli, leur intimant que la transition est achevée. Le résultat revient à saper la volonté de combattre d'éventuels loyalistes, un acte de résistance donnant l'impression d'arriver désormais trop tard.

Mais le message du Président Erdogan fut entendu. Les unités rebelles se retrouvèrent engluées dans des manifestations et les réactions d'unités militaires fidèles et de la police. Certains soldats perdirent leur sang-froid et ouvrirent le feu sur la foule, provoquant des dizaines de victimes. La dynamique du putsch fut malgré tout brisée, au prix de 260 morts dont 100 putschistes.

Aujourd'hui, le régime de Recep Tayyip Erdogan est solidement en place et sort renforcé de l'épreuve. Les militaires motivaient leur coup d'État en le présentant comme une réponse à la concentration des pouvoirs d'Erdogan ; Erdogan rétorque aujourd'hui que la tentative de coup d'État justifie la concentration de ses pouvoirs. Le président aux dérives autoritaires et islamistes se retrouve aujourd'hui félicité par les autorités occidentales au nom de la démocratie, la même que les putschistes annonçaient vouloir défendre avec les droits de l'homme et la laïcité...

La victoire du régime ouvre grand les possibilités de purge au sein de l'appareil d'État et Erdogan est bien décidé à s'en servir. Les exactions contre les journalistes et les minorités politiques n'étaient que jeux d'enfants. Moins d'une journée après les faits, le gouvernement turc a arrêté 2'839 soldats et militaires de hauts rangs, mais aussi limogé 2'700 juges et mis 140 membres de la Cour suprême sous mandat d'arrêt. Et l'enquête n'a même pas commencé!

Plus que jamais, la Turquie est dans la main de fer de Recep Tayyip Erdogan. L'armée turque était peut-être le dernier obstacle à ses visions millénaristes ; il a les coudées franches pour la briser, et ensuite, continuer à écraser l'opposition démocratique et laisser libre court à ses pulsions autoritaires. Nul doute qu'entre l’État Islamique, les Kurdes et la situation économique désastreuse du pays, cela ne peut que très mal se terminer.

06 mai 2014

Pendant ce temps, dans le ciel...

...On s'éloigne doucement de la paix bénie et perpétuelle que nous promettent les adversaires du Gripen.

Le 29 mars 2013, l'aviation russe simule l'attaque aérienne de bases militaires suédoises:

Peu après minuit, les radars suédois détectent deux bombardiers à capacité nucléaire Tu-22 M3 Backfire escortés par 4 chasseurs Su-27 Flanker, qui, venant de Saint-Petersbourg, survolent alors le golfe de Finlande. (...)

sukhoi-su27-flanker_7.jpg[Deux] heures plus tard, la tension monte brusquement d’un cran : les 6 avions russes pénétrent à l’intérieur de l’espace aérien suédois, après avoir suivi une ligne entre les îles d’Öland et de Gotland, dans la Baltique. Théoriquement, deux JAS Gripen maintenus en alerte auraient dû décoller pour intercepter ces appareils. Seulement, il n’en a rien été et l’aviation suédoise a totalement été prise au dépourvu.

 
Cet épisode n'a rien d'exceptionnel dans une région sous tension où la Russie s'intéresse de près aux capacités militaires de défense des uns et des autres. Le 20 avril, un avion russe de renseignement électromagnétique Iliouchine Il-20M "Coot" passait lui aussi dans l'espace aérien suédois au moment même où le pays menait d'importantes manœuvres militaires.

Si vous pensez que les Russes ne s'intéressent qu'à la Suède, vous vous trompez. L'OTAN est aussi concerné:

Mercredi [23 avril 2014], deux bombardiers russes de type Tupolev TU-95 ont pénétré l’espace aérien de plusieurs Etats membres de l’OTAN. Aujourd’hui, la Royal Air Force a rendu public des photos de ces avions.

Le ministère néerlandais de la défense a été mis en état d’alerte après que deux avions étrangers eurent pénétré l’espace aérien de l’OTAN. Deux F-16 avaient alors décollé de la base aérienne de Volkel pour escorter, avec l'aide d'appareils danois et britanniques, ces deux bombardiers russes hors de l'espace aérien.

Comme vous voyez, tout va pour le mieux... Et comme le mentionne la conclusion du premier article au sujet de la Suède:

Après avoir baissé drastiquement ses dépenses militaires – en 20 ans, le nombre d’avions de combat est passé de 400 à moins de 150 – plusieurs voix politiques, de droite comme de gauche, se sont élevées, au début de cette année, pour réclamer une hausse de l’effort de défense.


On notera deux choses.

1. "De droite comme de gauche": il faut croire que la classe politique suédoise est un peu plus au courant des réalités que la nôtre.

2. La Suède a encore 150 avions de combat, ce qui n'empêche pas un général suédois de juger dérisoire la force militaire du pays. Les Suisses se battent comme des chiffonniers pour 22 appareils!

Tout ira bien sans Gripen, affirme-t-on, sans que personne ne cille devant l'absurdité de ces prédictions infaillibles...

En réalité, le 18 mai la Suisse pourrait commettre une erreur historique.

19 février 2014

La Suisse découvre qu'elle n'a pas d'armée de l'air

La campagne contre l'achat de chasseurs suédois Gripen pour l'armée suisse a commencé de bien étrange manière avec le détournement d'un gros-porteur éthiopien sur Genève. Le pirate de l'air n'était autre que le copilote de l'appareil. Il se verrouilla à double-tour dans le cockpit à la faveur d'un besoin naturel de son commandant de bord, dérouta un vol destiné à l'origine à atterrir à Rome et une fois parvenu à destination dans la discrétion que l'on imagine, ne trouva rien de mieux que de demander l'asile politique en Suisse...

Gripen,armée,votation du 18 mai 2014,prise de positionA la place, il risque vingt ans de prison. Mais attention, il paraît qu'il avait planifié son coup!

Voilà qui jette une lumière crue sur la santé mentale du personnel de bord, en charge de la vie de centaines de passagers. On se félicite que le copilote n'ait pas été un peu plus fou. D'autant plus que la réponse aérienne helvétique fut loin d'être à la hauteur. Inexistante, pour tout dire:

L'avion éthiopien, qui a été détourné lundi matin par son copilote, a été escorté par des appareils militaires italiens puis français jusqu'à son atterrissage à Genève. Les forces aériennes suisses ne sont pas intervenues. Elles ne sont opérationnelles que dans les heures de bureau.

Le Boeing 767-300 d'Ethiopian Airlines a été accompagné par deux Eurofighter de l'armée italienne dans l'espace aérien italien, a indiqué lundi le porte-parole des forces aériennes suisses, Laurent Savary. Deux Mirages 2000 de l'armée française ont ensuite pris le relais dans l'espace aérien français, jusqu'à Genève, où l'appareil détourné a atterri à 06h02.

Les forces aériennes suisses sont disponibles entre 08h00 et 12h00 et de 13h30 à 17h00, a précisé Laurent Savary, confirmant une information du site Internet de «20 Minuten».


Les pirates de l'air et autres forces hostiles sont donc priées d'envahir le pays aux heures de bureau, ironisèrent les internautes. Certains y virent même la preuve finale de l'inutilité d'une armée de l'air helvétique: après tout, les forces aériennes italiennes et françaises ont raisonnablement pallié aux absences suisses... Ou pas, car les forces alliées auraient été incapables d'abattre l'avion détourné s'il avait menacé de s'écraser sur la ville. Comme le précisa le porte-parole de l'armée de l'air suisse:

Les appareils français peuvent accompagner un appareil suspect ou le forcer à atterrir en Suisse, mais pas question de l'abattre, c'est une question de souveraineté nationale.


Heureusement, nul besoin d'arriver à pareille extrémité. Cette fois-ci.

Interrogé, Ueli Maurer rappelle l'évidence: les coupes continuelles dans le budget de l'armée ont conduit celle-ci à s'adapter comme elle pouvait. L'absence d'une force d'intervention aérienne 24h/24 fait partie de ces renonciations. Du reste, les vieux Tiger composant l'essentiel des forces aériennes sont incapables de voler de nuit, ni même par mauvais temps!

Les deux camps sortent renforcés de cet épisode. Les adversaires du Gripen diront que cette crise a été gérée de main de maître par des forces étrangères avec lesquelles la Suisse a des accords - bien qu'on ne sache pas encore à combien nous sera facturée l'opération - et que l'armée de l'air suisse a démontré son inutilité finale.

Les autres diront que la Suisse vient d'étaler sa misère au grand jour, que pour prétendre avoir une force aérienne décente il faut y mettre les moyens et que la Suisse d'aujourd'hui n'a même pas de quoi réagir à une crise en temps de paix. Un pays peut-il être crédible sur le plan militaire en renonçant à assurer lui-même sa souveraineté dans les airs?

Pour ma part, je m'en remets à un billet écrit il y a deux ans et qui n'a hélas rien perdu de sa pertinence: la Suisse n'a plus de forces aériennes significatives depuis longtemps. Une poignée d'avions opérationnels ne fait pas une armée de l'air, pas plus qu'une escouade de commandos ne passe pour une armée. Avec les Gripen, tout au plus serons-nous en mesure de faire face à des missions spécifiques ponctuelles en temps de paix, comme l'escorte d'appareils en difficultés ou la surveillance aérienne lors de grands raouts internationaux.

Une chose est certaine, la situation actuelle n'est plus tenable. Le pirate de l'air amateur aura au moins eu le mérite de permettre à chacun de comprendre où en est "l'armée de l'air" helvétique aujourd'hui, avec les guillemets de rigueur. La votation sur le Gripen apportera une clarification bienvenue.

17 septembre 2013

L'armée, service compris

Le 22 septembre, une n-ième initiative du GSsA (Groupe pour une Suisse sans Armée) se fera balayer par le peuple. Pour une fois cependant, l'angle d'attaque original adopté contre l'armée de milice, mettre un terme à l'abrogation de l'obligation de servir, soulève des questions intéressantes.

armée de milice,armée,votation du 22 septembre 2013,prise de positionL'armée de milice représente par essence un sacrifice: effort de l'intégration dans la troupe, perte de temps, gêne financière et professionnelle, coûts, pollution. Pourquoi infliger cela à tous ceux qui ne le souhaitent pas? Dans un esprit de liberté individuelle et de responsabilité, l'adhésion à l'armée de milice ne devrait-elle pas obéir à une logique de volontariat?

Dans les autres arguments avancés par le GSsA, on peut aussi compter la barrière de plus en plus floue entre armée de métier et armée de conscrits:

L’armée suisse a déjà 40’000 spécialistes (instructeurs, analystes, techniciens et informaticiens, officiers supérieurs professionnels, etc.). Ce sont des professionnels, à plein temps ou de milice.


Face à des tâches de plus en plus techniques, l'armée doit pouvoir compter sur des professionnels sur une longue durée et pas seulement lors des cours de répétition. La professionnalisation progressive de l'armée est un fait, affaiblissant encore la position des partisans de l'armée de milice au sens strict.

Il est malheureusement difficile de suivre le GSsA sur l'ensemble de son argumentaire tant l'activisme imprègne la moindre phrase, le tout oscillant entre le grotesque - il n'y aura plus de guerre "parce qu'elle est interdite depuis l’adoption de la charte de l’ONU en 1945" - et les envolées lyriques propres à l'utopie - "il faut apprendre le respect d’autrui et de la chose vivante"...

Il existe, c'est vrai, quelques pays sans armée. Dans la liste, on relèvera ironiquement la présence du Vatican protégé par les Gardes Suisses! Tous sont de petite taille ou faiblement peuplés, beaucoup sont insulaires ; ils dépendent exclusivement d'alliances avec des puissances plus grandes pour se défendre. A noter aussi qu'à l'inverse du GSsA, aucun de ces pays ne prône l'abandon pure et simple de la protection du territoire au prétexte que les guerres appartiendraient au passé.

La Suisse ne dispose d'aucun "grand voisin" suffisamment puissant et pétri de bonnes intentions pour assurer ce rôle. A qui ferions-nous confiance? Quelle garantie avons-nous d'ailleurs que ce génie bienveillant accepterait? Sur le strict plan financier, comment savoir s'il ne demanderait pas en échange des contreparties plus chères que le coût de notre armée actuelle, et dès lors, quels seraient nos moyens de recours?

Le GSsA met toutes les armées dans le même sac - les armées des démocraties comme celles des dictatures, les professionnelles comme celles de milice, dans un manque de discernement assez caractéristique d'un type de pensée absolutiste. Pensons par exemple aux mouvements anti-armes où le discours fait rarement la différence entre une arme à feu dans les mains d'un policier ou de celles d'un malfrat, entre les armes servant à protéger la société et celles qui lui nuisent. Voilà par exemple une des énormités que le GSsA se sent obligé de servir dans sa croisade antimilitariste:

[S]ans la conscription et les levées de masse, les guerres mondiales n’auraient pas été possibles.

 
Correction: sans la conscription et les levées de masse, les guerres mondiales n’auraient pas été gagnées.

Concédons tout au plus que la Suisse n'est pas menacée militairement à l'heure actuelle. Les conflits territoriaux appartiennent-ils au passé? Nul ne le sait. Les armées ont souvent une guerre de retard ; l'identification des menaces futures est incertaine. Toutefois, l'examen des conflits récents en Europe, au proche et au moyen-Orient montre les affrontements les plus susceptibles de survenir: velléités indépendantistes, émeutes économiques, épuration ethnique, guerre interconfessionnelle, effondrement généralisé de l'Etat et déplacements de population.

Or, dans toutes ces configurations, l'armée de milice offre sans doute la réponse la plus adaptée par ses liens direct avec les habitants, son implantation locale, et le nombre ahurissant de soldats qu'elle peut rassembler en temps de crise. Dans une guerre de basse intensité, vous n'avez pas besoin d'une poignée de surhommes et de missiles dernier cri, mais d'une troupe nombreuse, sereine, proche de la population et connaissant bien le terrain.

L'obligation de servir est évidemment un sacrifice ; certains avancent qu'il ne serait pas "libéral" de procéder ainsi. C'est bien mal connaître le libéralisme. Pour les libéraux, l'Etat doit se concentrer sur ses fonctions régaliennes, justice, police, armée, et remplir ces tâches avec sérieux. Le libéralisme prône la responsabilité, pas un hédonisme utopique où chacun ne ferait que ce qui lui plaît.

Reste enfin la discussion ouverte sur les meilleurs moyens d'atteindre la sécurité. L'organisation militaire à un instant donné est le résultat d'un faisceau de compromis ; en tant que telle, elle prête toujours le flanc à la critique. L'abrogation de l'obligation de servir améliorerait-elle la situation? On pourrait argumenter que seuls les plus impliqués feraient l'armée, renforçant la motivation moyenne de la troupe. Mais on oublierait alors que le but de l'armée de milice est d'accorder une formation militaire au plus grand nombre.

Prenons un parallèle: les cours de samaritain sont obligatoires pour passer le permis de conduire. Tous les apprentis-conducteurs n'ont pas vocation à devenir secouristes. La plupart d'entre eux n'auront jamais à mettre en pratique ces connaissances au cours de leur vie. Pourtant, elles pourraient faire la différence au moment critique. Chacun comprend l'utilité de cette formation et nul ne songerait à la supprimer!

Avatar tardif de la guerre froide, le GSsA visait comme tous les mouvements pacifistes d'Europe de l'Ouest à affaiblir l'armée locale face à une éventuelle invasion par le Pacte de Varsovie. Depuis la disparition de la menace communiste les antimilitaristes forcenés continuent sur leur lancée sans qu'on sache s'ils ont succombé à leur propre endoctrinement ou souhaitent faciliter la prochaine tentative d'invasion, d'où qu'elle vienne.

Le GSsA ne veut pas mettre un terme à l'obligation de servir mais à l'armée elle-même. L'obligation de servir n'est qu'un moyen. Ceux qui comprennent la nécessité de l'armée mais pensent possible d'en avoir une sans obligation de servir devraient garder ce détail à l'esprit.

21 août 2012

La guerre, bien propre sur elle

Il aura fallu plusieurs semaines pour qu'une directive expédiée le 26 juillet dernier par le Ministère de la défense italien parvienne jusqu'aux humbles pages du Matin en Suisse, seul journal à évoquer l'affaire, apparemment. Le sujet est particulièrement sensible, ce qui explique sans doute cette étrange discrétion.

Que demande la directive? Que les militaires de carrière italiens renoncent aux tatouages et autres piercings. Les soldats sont néanmoins autorisés à porter quelques dessins ou de petits anneaux à condition qu’on ne les voie pas et... Qu'ils en avertissent leurs supérieurs (oui, vraiment!).

Supérieurs qui pourront d'ailleurs effectuer des "contrôles ponctuels" pour vérifier l'uniformité virginale de la peau de leurs soldats. Belle ambiance de caserne en perspective.

Dans l'armée italienne comme ailleurs, le tatouage est signe d'appartenance, victoire de sur la douleur, souvenir et moyen d'identification. Alors même que l'armée réclame parfois à ses hommes de risquer leur vie, cet attachement soudain pour des considérations à fleur de peau, si j'ose dire, a quelque chose d'étrange. Quelle mouche a donc piqué le Ministère de la défense?

Les explications fournies dans le document livrent quelques pistes:

Le document interdit aussi les tatouages ayant une référence "obscène d’un point de vue sexuel, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée". Le message est clair: pas de croix gammée, de Christ ou de tête de mort, synonyme de fascisme et d’intolérance, affirme le Ministère de la défense.

 

Obscène, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée... Du point de vue de la sensibilité exacerbée des musulmans, car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Bien que le journaliste en charge de l'article se soit senti obligé de mentionner la croix gammée (histoire de mieux faire passer la pilule auprès de ses lecteurs occidentaux je suppose) les disciples de Mahomet risquent peu de défaillir à la vision d'un tel emblème, en tous cas ni au Bengladesh, ni en Turquie, ni au Qatar, ni en Afghanistan, ni probablement dans aucun autre pays du même genre. On reste aussi dubitatif sur l'érotisme imputable à un tatouage de femme gravé sur le biceps d'un soldat musclé. Reste les symboles qu'on ne veut pas évoquer, c'est-à-dire le Christ ou la croix chrétienne (synonymes apparemment de "fascisme" et "d'intolérance" selon le Ministère).

Un certain Massimiliano F., retraité de la marine, n'y va pas par quatre chemins:

"Il faut se rendre compte de l’effet dévastateur que peut avoir un petit crucifix imprimé sur les biceps saillants d’un guerrier italien en poste en Afghanistan par exemple."

 

italie,tatouage,arméeUne réalité que le courrier du ministère tente pudiquement d'aborder:

De fait, la directive évoque le nombre grandissant de soldats de carrière expédiés dans des zones à risques dans le cadre de missions internationales. Des zones où les populations musulmanes, généralement majoritaires, pourraient éprouver un sentiment de malaise et de grande défiance face à un soldat exhibant un crucifix ou une sirène à moitié nue.

 

Pourraient. Malaise. Grande défiance. Que de tournures alambiquées! Tout cela pour traduire les glapissements et la haine de musulmans ivres de rage à la simple vue d'une croix tatouée. "Les croisés sont de retour!" "Mort aux infidèles!" Les répliques suivantes ne sont pas trop difficiles à imaginer...

Évidemment, la préoccupation du Ministère de la défense italien concerne probablement la vie de ses soldats. Mais s'y prend-t-il de la bonne façon? A partir du moment où Rome abrite la Cité du Vatican, peu de chances que des islamistes s'accomodent des troupes italiennes sur place, tatouages ou non. Et à supposer que la directive ait été conçue en pensant aux civils, elle n'en est que plus insultante: ceux-là sont rabaissés au rang d'animaux stupides réagissant aveuglément au moindre stimuli.

Nul doute que le Waziristan abrite des individus aussi vindicatifs. Mais des islamistes enragés capables d'attaquer à vue, ne serait-ce pas précisément le genre d'ennemi que les soldats occidentaux viennent combattre?

Les musulmans, islamistes ou non, n'apprécient pas forcément pas les symboles chrétiens et c'est leur droit le plus strict. Mais au moins comprennent-ils et respectent-ils force et dignité. Quelles qu'aient été leurs intentions, les hauts stratèges du Ministère de la défense italien ne peuvent provoquer que des effets désastreux. Leur décision mine directement le moral des troupes. Loin de susciter la reconnaissance des autochtones, elle les insulte, tout en faisant passer les Italiens pour des couards. Elle attise encore davantage la haine des islamistes locaux, qui auront beau jeu de dénoncer la veulerie de soldats sans fierté et la croisade masquée d'un Occident hypocrite.

Une guerre, quelle qu'elle soit, n'est pas qu'un affrontement militaire, mais aussi une confrontation des valeurs. Un camp qui a honte des siennes et se met en quatre pour ne pas déplaire à l'ennemi a-t-il la moindre chance de l'emporter?

21 février 2012

Des Gripen bien grippés

Depuis que la Suisse a opté pour le Gripen pour remplacer les Tiger vieillissant de sa force aérienne, les manoeuvres politico-médiatiques vont bon train. Il s'agit de désavouer le choix du Conseil Fédéral, de s'attaquer à Ueli Maurer (unique représentant UDC au gouvernement) et, au passage, de jouer un bon tour à l'armée helvétique.

S'il fallait donner un point de départ à cette offensive, on pourrait évoquer, fin janvier, des lettres anonymes d'un mystérieux "groupe pour une armée crédible et intègre" mettant en cause les qualités techniques de l'avion suédois. Un article du Matin Dimanche du 11 février enfonce le clou; l'édition dominicale du journal romand annonce que l'appareil est non seulement inférieur à ses concurrents - l'Eurofighter européen et le Rafale français - mais qu'il en devient incapable d'accomplir ses missions, sur la base de documents confidentiels d'évaluation établis par l'armée.

Au lieu d'une flottille aérienne bon marché, l'armée suisse se retrouverait-elle avec des avions au rabais?

gripen-saab.jpgLes médias font ensuite leurs choux gras d'une réplique malheureuse d'Ueli Maurer avouant ne pas avoir eu connaissance des-dits rapports; en réalité, c'est une méprise de la part du conseiller fédéral. Comme il l'expliqua lui-même un peu plus tard, ce qu'il avait pris pour du matériau original révélé aux journalistes venait en fait de rapports périmés - remontant à 2009 et se référant seulement à la version C/D du Gripen, antérieure à la version E/F qui sera (peut-être!) livrée à l'armée suisse. L'état-major de l'armée fait bloc autour du choix du Gripen pour les forces aériennes helvétiques.

Parallèlement à cela - et toujours relaté dans le Matin Dimanche, décidément très actif sur le dossier - les parlementaires suisses reçoivent par courrier une lettre contenant une contre-offre du constructeur français Dassault, très compétitive face aux tarifs de l'avionneur suédois retenu par la Confédération... Contre-offre purement spéculative (un contrat officiel faisant plusieurs centaines de pages) mais ajoutant encore à la confusion ambiante.

Comme le résuma Alain Rebetez au journal de la TSR le 12 février:

Entre ceux qui ne veulent pas d'un avion de combat, ceux qui voudraient bien d'un avion mais qui ne veulent pas faire des économies ailleurs, et puis ceux qui veulent un avion mais le meilleur, c'est-à-dire le Rafale et pas un autre, eh bien, entre tous ces gens-là qui sont très différents, manifestement il y a une majorité pour faire couler le Gripen.

 

Depuis, non seulement les membres de la commission de politique de sécurité du Conseil national, mais le Parlement s'en sont mêlés, alors que le Conseil Fédéral continue d'estimer que le Gripen représente le meilleur compromis... Difficile de faire entendre sa voix dans le brouhaha de milliers d'intervenants autoproclamés experts en aéronautique militaire!

D'où viennent les attaques contre le choix du Gripen? Si on suit la bonne vieille technique consistant à dénicher "celui à qui profite le crime", Dassault semble bien placé. L'avionneur français a des amis dans la défense helvétique et tout à gagner d'une remise en cause du choix du Gripen. Le Rafale est le meilleur avion sur le plan technique et constituait vraisemblablement le deuxième meilleur choix. Quant aux méthodes de voyou employées pour faire avancer sa cause, eh bien, disons que le manque d'éthique commerciale est un reproche léger face à un fabricant d'armes...

Mais jouer la carte de l'instabilité est un pari dangereux. La classe politique helvétique s'est emparée du dossier non seulement pour se défouler à peu de frais contre le conseiller fédéral UDC Ueli Maurer, mais également contre l'idée même de dépenser de l'argent pour remplacer les avions actuels. Si le Gripen tombe, le Rafale ne ramassera pas forcément la mise.

Ceci dit, Dassault n'a pas grand-chose à perdre.

La Suisse a-t-elle besoin de nouveaux avions de combat?

La gauche antimilitariste pense évidemment que non, rejointe pour l'occasion par une bonne partie du PDC, qui n'est pas contre l'idée de nouveaux avions, mais contre les sacrifices que leur facture impliquera (beaucoup de circonvolutions pour en arriver au même point, comme souvent.)

En réalité, les avions que la Suisse souhaite acquérir - qu'il s'agisse de 18 Rafale ou de 22 Gripen - n'auront pas d'incidence militaire significative. Nos bonnes âmes pacifistes s'inquiètent pour rien: cela fait plus de dix ans que l'armée de l'air suisse a cessé d'exister sur le plan militaire.

La dizaine d'appareils que la Confédération envisage d'acheter ne peuvent pas servir à faire la guerre, ce qui rend caduques les pseudo-évaluations livrées par la presse. L'effectif est bien trop insuffisant, et il sera encore réduit si on tient compte de façon réaliste des immobilisations de matériel pour cause de révision et autres facteurs d'indisponibilité, réduisant le tout à une poignée d'appareils opérationnels à un instant donné.

De fait, l'armée de l'air helvétique n'a pas pour ambition de défendre le territoire contre une agression aérienne ennemie sérieuse - elle en serait bien incapable - mais simplement de faire face à une crise. Le 11 septembre 2001 donne une idée d'une telle situation: un moment clé où la surveillance du ciel doit être maximale pour réagir à tout comportement aérien suspect. Plus proche de nous, on pense aussi simplement à la police du ciel lors de rendez-vous internationaux comme le Forum de Davos.

Quel chef d'Etat étranger accepterait de se déplacer pour venir en Suisse si celle-ci n'était même pas capable d'assurer la sécurité aérienne de son propre territoire?

Pour ces raisons, on ne peut pas imaginer que la Suisse renonce totalement à l'armée de l'air. On ne peut pas non plus envisager une délégation de compétence à une puissance étrangère: non seulement ce serait un aveu de vulnérabilité stupéfiant, mais cela mettrait la Suisse en situation de dépendance inqualifiable vis-à-vis d'un partenaire étranger, sans parler de l'entorse à la neutralité.

Les Tiger ne sont pas les seuls appareils à renouveler. Les FA-18 sont encore opérationnels mais glissent gentiment vers leur fin de vie. Or, non seulement les coûts de maintenance des avions augmentent avec l'âge, mais ils finissent par être périmés sur plusieurs plans (usure des matériaux, compatibilité avec l'armement actuel, informatique embarquée obsolète...) ce qui rend leur remplacement inévitable.

Il ne faut pas se voiler la face: à moins de renoncer à un pan entier de sa souveraineté, la Suisse aura besoin de nouveaux avions. Ueli Maurer a choisi d'en prendre une poignée, et les moins chers; ses adversaires politiques rejettent le compromis sans réaliser que c'est sans doute le meilleur qu'ils puissent obtenir.

Abattre le Gripen, ou Ueli Maurer?

Derrière la polémique économico-militaire se profile une autre attaque plus sournoise en direction du conseiller fédéral UDC. Elle n'est pas sans rappeler l'Affaire des Mirages de 1962.

Cette année-là, en pleine guerre froide, la Suisse cherche à se doter de l'arme aérienne la plus crédible; celle-ci s'incarne dans le Mirage III de Dassault, le meilleur avion polyvalent de l'époque, en remplacement des vieux De Havilland Vampire dont elle dispose jusque-là. A la suite d'un long processus de sélection, une commande est passée pour 100 appareils (à comparer avec les effectifs d'aujourd'hui!) devant être intégralement construits sous licence en Suisse. Citant Wikipedia:

En attendant le lancement de la fabrication, un Mirage IIIC est acheté en 1962 et deux biplaces Mirage IIIBS en 1964. Cependant, les nombreuses modifications envisagées sur les exemplaires de série (Radar Hughes TARAN-18 à la place du Cyrano, modification du train d'atterrissage avant pour faciliter l'utilisation dans les installations souterraines, installation de canons de 30mm d'origine suisse, adaptation de fusées JATO d'assistance au décollage, etc...) et la mise à niveau des machines-outils nécessaire pour pouvoir usiner les pièces font exploser le budget prévu et provoquent un scandale national.

 

Le dépassement du crédit atteint 66%. On parle de tromperie. La première commission d'enquête de l'histoire du parlement est constituée. Elle poussera plusieurs militaires de haut rang et un conseiller fédéral, le vaudois Paul Chaudet, à la démission - et ce, même si en fin de compte les surcoûts se justifient aisément.

On ne voit que trop bien l'intérêt de certains à tenter de rejouer l'histoire. Cela explique tout autant la fébrilité de parlementaires UDC (je pense notamment à Yvan Perrin) à vérifier que tout a été fait dans les formes dans les moindre détails, justement pour éviter au conseiller fédéral Ueli Maurer le triste destin de M. Chaudet. Mais sachant le terrain miné sur lequel évolue M. Maurer depuis des années au sein du Conseil Fédéral, je serais le premier étonné qu'il ait commis une erreur si flagrante qu'elle mette son siège en danger.

Trois avions et un conseiller fédéral sont dans un bateau...

L'affaire des Gripen intéressera-t-elle encore le public pendant quelques mois? Peut-être remettra-t-on l'ensemble du dossier de sélection à plat pour repartir de zéro, ce qui repoussera de plusieurs années la livraison de nouveaux appareils et induira de nouvelles études administratives coûteuses. Peut-être que quelques joutes politiques opposeront en deuxième partie de soirée la ferveur de pacifistes en retard d'une utopie aux partisans guère plus réalistes d'une armée suisse chargée d'être la meilleure du monde avec des budgets sans cesse revus à la baisse.

Il y aura immanquablement un moment où tout cela finira par lasser, si ce n'est déjà fait. On s'en remettra donc enfin au seul organe à même de trancher, c'est-à-dire le peuple souverain. Tout comme Ueli Maurer, je n'ai pas de doute que celui-ci saura faire la part des choses. Le citoyen comprend infiniment mieux les risques géopolitiques pesant sur la Suisse dans les vingts prochaines années que nos doctes politiciens décrétant que l'Avenir Ne Sera Fait Que De Paix, et s'il se trompe, eh bien, il en assumera les conséquences. Reste à savoir quelle question on posera au peuple. Choisira-t-il lui-même le modèle d'avion devant équiper les forces aériennes helvétiques? Sélectionnera-t-il l'enveloppe budgétaire? Ou osera-t-on carrément lui poser la question d'abandonner l'armée de l'air?

Si en France tout se termine par des chansons, en Suisse tout se termine par des votations.