29 août 2016

Les Accords Bilatéraux, l'invincible atout

Lorsqu'on joue au tarot, disposer du 21 d'atout est avantageux: c'est le plus puissant des atouts. En conséquence, la carte ne peut jamais être ramassée par l'adversaire. Quelles que soient les circonstances, les appels au roi et le contrat en cours, le joueur qui pose le 21 d'atout ramasse le pli en jouant sa carte, point.

tarot_le_21.jpgDisposer du 21 d'atout est, clairement, très confortable.

Dans le jeu politique suisse, les Accords Bilatéraux semblent jouer le même rôle. Une réforme pose problème? Le peuple gronde? "Attention, la refuser menace les Accords Bilatéraux!" crient à l'unisson journalistes et politiciens. Les contestataires grommellent et retournent dans leurs tanières en maugréant. Une initiative barre la route de la soumission de la Suisse à l'Union Européenne? "Votez comme vous voulez, mais si cette initiative passe, alors c'est la fin des Accords Bilatéraux!!" glapissent divers éditorialistes et experts judicieusement choisis. L'avertissement disperse le public rassemblé autour de l'initiative aussi vite qu'un compère au chapeau à la fin d'un spectacle de rue.

L'invocation des Accords Bilatéraux est le baiser de la mort du discours politique helvétique. Toutes proportions gardées, les Accords Bilatéraux ressemblent comme deux gouttes d'eau à la fameuse Loi de Godwin et son fameux "point Godwin". Il faudrait juste l'appeler différemment. Le "point Junker", par exemple.

Sa dernière utilisation en date remonte à quelques jours, lorsque l'Union Européenne révéla une nouvelle directive sur les armes à feu, la directive 91/477, obligeant tous leurs détenteurs à des tests psychologiques. Jusque-là, nous assistons juste à une démonstration supplémentaire et assez typique de l'incompétence de l'UE: bien que les attentats de masse soient actuellement en Europe le fait d'islamistes utilisant des bombes artisanales, des armes achetées au marché noir, des couteaux ou des poids lourds fonçant dans la foule, l'UE réagit donc au nom de la "sécurité" en tournant ses soupçons vers les individus honnêtes, chasseurs, tireurs sportifs et amateurs d'armes. Punissez les innocents, il en restera toujours quelque chose.

Dans un monde normal, cela ne devrait pas nous concerner - l'UE a ses délires, nous avons les nôtres. Malheureusement, la Suisse s'est engagée à reprendre automatiquement le droit européen en matière de sécurité en tant que membre de l'espace Schengen. Comment? Personne ne vous avait rien dit lors de la votation sur la libre-circulation? Un oubli, sans doute.

Mme Sommaruga s'en alla donc plaider à Bruxelles une "dérogation" concernant l'arme de service des anciens militaires suisses, qui sera peut-être accordée à titre temporaire, peut-être pas. Vous pouvez être certain que Mme Sommaruga n'a que faire de ces armes et les interdirait immédiatement si elle le pouvait ; mais dans le système politique suisse, certaines décisions doivent encore passer à travers une loi, qu'il s'agit de rendre digeste à la majorité (pro-Bruxelles et anti-armes) du Parlement. On travaille donc juste à des accommodements raisonnables pour éviter un référendum.

Car attention! Attention! Si d'aventure, le peuple suisse se réveillait un peu avant d'être désarmé, et osait convoquer un référendum contre la réforme de la loi sur les armes, et l'emporte, alors tout tomberait par terre! La Suisse ne respecterait plus le règlement interne de l'Espace Schengen! La libre-circulation tomberait! Et avec la fin de la libre-circulation, celle des Accords Bilatéraux! La fin de tout!

armageddon.jpg
La fin des Accords Bilatéraux (vue d'artiste)

Et qui pourrait vouloir la fin des Accords Bilatéraux? Personne - même pas l'UDC.

En définissant les Accords Bilatéraux comme la ligne rouge indépassable du débat politique, les Suisses se défendent contre Bruxelles avec une main attachée dans le dos. Eussent-ils sérieusement plaidé que la directive 91/477 amènerait à la résiliation des Accords Bilatéraux, elle serait peut-être retournée dans ce tiroir qu'elle n'aurait jamais dû quitter ; mais en réalité, à Bruxelles, les diplomates suisses ne plaident rien du tout. Ils prennent leurs ordres. Ce n'est que plus tard, à la maison, dans les couloirs du Parlement, qu'on essaye de voir comment assaisonner les textes, à la marge, pour les faire avaler aux élus et au peuple.

La situation est d'autant plus cocasse que toute cette bagarre vise à préserver un traité moribond. Les Accords Bilatéraux sont brisés depuis le vote du 9 février, précisément parce que le peuple suisse a mis fin à la libre-circulation en reprenant le contrôle de l'immigration. Mais dans les hautes sphères tout le monde continue à faire comme si. On se moque des derniers jours de Constantinople et des discussions sur le sexe des anges, mais à notre époque Berne a inventé la politique à titre posthume. Ce n'est pas tellement mieux.

Reste au peuple suisse à se débarrasser de la dernière illusion profondément martelée dans son esprit par les médias - le caractère avantageux qu'auraient eu les Accords Bilatéraux. Gageons que la bonne marche de l'économie anglaise après le Brexit suffira à convaincre les esprits les plus bornés. Il n'y a nul besoin d'accords bilatéraux avec l'ensemble de l'UE pour commercer avec les pays qui la composent, et encore moins en s'imposant une libre-circulation dont les Suisses ne veulent plus.

C'est une évidence, mais par les temps qui courent, même les évidences doivent être rappelées.

07 mai 2013

Les Armureries d'Isher

"Etre armé, c'est être libre."

Telle est la devise des Armureries d'Isher dans un vieux roman de science-fiction d'A.E. Van Vogt, et dans sa suite au titre encore plus explicite, les Fabricants d'Armes. Elle m'est immédiatement revenue à l'esprit en découvrant une révolution entamée aux États-Unis: la possibilité de créer une arme à l'aide d'une imprimante 3D, comme vient de le faire un Texan, Cody Wilson. Selon un article de la Tribune:

armes,imprimantes 3d,autodéfenseCréer dans son salon un pistolet en plastique capable de tirer de vraies balles? C'est le tour de force réussi par l'association Defense Distributed, qui milite pour la fabrication d’armes en utilisant la technologie de l'impression 3D. Fière de sa réussite, elle publie en anglais et en chinois les plans de fabrication de son arme.

Dix-sept pièces en plastique sont nécessaires à l'assemblage du Liberator, un pistolet à un coup de calibre .380. Rajoutez un tout petit percuteur en métal et le tour est joué.


Defense Distributed
vient subitement de donner à des milliards d'êtres humains la possibilité de se défendre.

armes,imprimantes 3d,autodéfense

Bien entendu, la technologie n'en est qu'à ses balbutiements. Le "Liberator", l'arme créée par impression de résine, est de mauvaise qualité. Selon le magazine Forbes un exemplaire aurait explosé dès le second tir. De même, on ne peut pas dire non plus que les imprimantes 3D soient monnaie courante. Il n'empêche. En permettant virtuellement à n'importe qui de fabriquer sa propre arme, chez lui, simplement avec un matériel d'impression 3D à un peu plus de 2000 dollars et des plans récupérés sur Internet, le débat sur le contrôle des armes et sur la sécurité en général se retrouve bouleversé.

Évidemment, le rejet est la première réaction suscitée. Pas besoin de chercher bien loin pour en trouver des exemples puisqu'ils sont cités dans le même article:

[Les] défenseurs d’une réglementation plus stricte sur les armes sont inquiets. «Cela me retourne l’estomac», s'est indigné le sénateur démocrate de New York Charles Schumer.

«Maintenant, n’importe qui, un terroriste, un malade mental, un conjoint violent peut ouvrir une fabrique d’armes dans son garage. Il faut que cela cesse», a-t-il dit.

Le représentant Steve Israel, également de New York, a proposé un projet de loi interdisant la fabrication maison des armes en plastique. «Les contrôles de sécurité, les réglementations ne serviront à rien si les criminels peuvent imprimer leurs armes en plastique à la maison», a-t-il souligné.

 

Dommage pour M. Charles Schumer et son estomac tout retourné, mais cela ne va pas cesser - à dire vrai, cela vient à peine de commencer. Pourra-t-on empêcher l'émergence de telles armes? Difficile, à moins d'interdire les imprimantes 3D, les armes, les modèles 3D permettant aux premières d'imprimer les secondes, et Internet lui-même. Il y aura probablement des gouvernements et des politiciens pour essayer. A dire vrai, ils essaient déja. Peuvent-ils réussir?

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en effraie, la réalité s'impose toujours - les cris d'orfraie n'y changent rien. Les partisans du contrôle des armes peuvent s'indigner autant qu'ils veulent, ils livrent un combat d'arrière-garde. La donne a changé.

Comme le fait remarquer un internaute, il est probablement plus facile aujourd'hui pour un individu de se procurer une Kalachnikov avec des "relations" dans la banlieue lyonnaise que de s'imprimer une arme en résine. C'est peut-être même moins cher. Mais ces deux types d'armes ne s'adressent pas au même public.

Malgré la relative complexité à la créer et sa piètre qualité une arme imprimée pose un problème avant tout par sa potentialité. La pétoire jetable peut jaillir de nulle part. Il est possible de la créer au besoin, si l'insécurité devient trop pressante dans le voisinage, par exemple, ou si le gouvernement prend des virages par trop menaçants envers les libertés individuelles. Même si la possession d'une arme imprimée est punie sévèrement, et elle le sera, quelle importance? Un individu pourra s'en débarrasser avant la perquisition de son domicile pour s'en recréer une autre sitôt les limiers repartis. Enfin, l'impression à la demande réduira d'autant les risques d'accidents domestiques comparé aux armes actuelles et à la sécurité de leur stockage.

Les espoirs placés par les autorités dans des solutions bureaucratiques à base de numéros de série et de registres n'ont plus aucun sens. Le débat sur la traçabilité est mort au moment où la première arme est sortie d'une imprimante 3D.

Quid des terroristes, assassins et autres membres des forces du mal? Ceux-ci ont un intérêt tout particulier à produire des armes en résine face aux mesures de sécurité actuelles:

Pour être en conformité avec la loi américaine et rendre l'arme détectable dans les portiques de sécurité, ses inventeurs ont en outre rajouté une autre pièce de métal de trois centimètres.


Sans ladite pièce de métal, on obtient une arme indétectable par les portiques de sécurité installés. Autrement dit: les portiques des aéroports peuvent être démantelés. Ils sont périmés. Ils appartiennent au folklore. On peut monter un parc d'attraction à thème "regardez la gymnastique qu'il fallait faire pour rentrer dans un avion en 2013".

Il faudra probablement mettre un terme à l'absurdité du contrôle systématique pour procéder à davantage de profilage des passagers, comme le font déjà les Israéliens. La présence éventuelle de policiers en civil (de vraies armes de qualité, en métal, maniées par un tireur entraîné) à bord des avions fera réfléchir à deux fois des terroristes potentiels munis de pétoires en résine. En termes de sécurité, ces deux mesures semblent plus prometteuses que le scan de tous les passagers, maintenu au nom du politiquement correct.

Les cabines des avions vont-elles se transformer en champs de tir pour autant? Rien n'est moins sûr. Bien que le paradigme de la sécurité aérienne soit quelque peu chamboulé, il est improbable qu'une arme jetable parvienne à défoncer une simple porte verrouillant le cockpit, ni ne suffise à provoquer un carnage parmi les passagers.

Le fait est que, résine ou pas, les armes à feu ne sont plus une menace à bord depuis un certain temps déjà. Si dans le vol Paris-Miami Richard Reid avait eu un browning entre les mains plutôt que des chaussures à semelles explosives aux pieds, il ne serait pas parvenu à grand-chose de plus. Mais les terroristes islamistes (pour ne pas les nommer) cherchant le meurtre de masse ne visent plus le transport aérien. Pourquoi s'ennuyer à franchir points de contrôle et détecteurs de métaux quand il suffit de lâcher des sacs à dos bourrés d'explosifs dans un train pour provoquer un carnage comme à Madrid? Dans les métros et les bus comme à Londres? Ou dans la simple foule de l'arrivée d'un marathon comme à Boston?

L'émergence des armes en résine ouvre un faisceau de nouvelles possibilités et de nouvelles menaces, pour les terroristes, les bandits, les forces de l'ordre et les humbles citoyens. Tous n'ont pas la même chose à y gagner.

Bien que cela n'ait pas grand sens de porter un jugement sur un processus qui se déroulera de toutes façons, j'estime pour ma part que l'émergence d'armes individuelles et à la demande est une très bonne chose. L'individu redevient le maître de sa destinée. Les armes en résine des honnêtes citoyens auront beau rester longtemps inférieures aux armes que portent déjà aujourd'hui les malfrats en tout genre, des brigands aux agents des gouvernements totalitaires, elles les feront certainement réfléchir. Le troupeau de moutons qui leur fait face est plus dangereux qu'avant.

La publication en chinois des plans de l'arme par Defense Distributed n'est pas un hasard.

03 janvier 2013

Daillon, tuerie médiatique

Daillon, petit village valaisan des hauts de Conthey, est devenu une célébrité depuis qu'un de ses habitants a ouvert le feu sur des passants par la fenêtre de son logement, avant de continuer de plus belle dans la rue jusqu'à ce que la police mette un terme à ses errements d'une balle dans le thorax.

daillon.jpgLe bilan est lourd. Trois femmes sont décédées et deux hommes sont à l'hôpital, dont l'un pourrait être l'oncle du tireur, 63 ans, à "couteaux tirés" avec lui selon un quotidien.

J'ai songé un instant donner en titre "Enfin une tuerie en Suisse!" ou quelque chose du même genre - intitulé de fort mauvais goût j'admets, mais qui aurait eu le mérite de rendre l'impression exacte suscitée par les médias traitant l'affaire. Pendant les premières heures, il n'y a qu'à voir avec quel empressement ils se sont engouffrés dans l'hypothèse d'un carnage au fusil d'assaut militaire, tant cette perspective convenait à leurs vues.

Le sujet est visiblement destiné à être exploité à fond, sans aucune pudeur envers les victimes ni leurs familles, à l'inverse d'autres actes similaires commis par des déséquilibrés comme à Zoug en 2001.

Le meurtrier et certains de ceux qu'il a croisé sont encore à l'hôpital, une foule de détails restent à éclaircir, mais pour le quatrième pouvoir l'affaire est entendue: c'est la faute des armes, ce sont les armes qu'il faut interdire.

Sur le Matin et la RTS, on se livre à une rétrospective des fusillades en Suisse. Le premier se complaît aussi dans un exercice de nombrilisme à travers l'impact médiatique de l'événement auprès des confrères européens (savoureux quant on sait que ceux-là s'abreuvent auprès des premiers.) Mais la charge décisive est lancée à travers l'interview de Heiner Studer, membre du comité militant pour la protection des armes, martelée tant sur 24heures que le Matin ou la Tribune de Genève: les armes doivent appartenir à l'Etat!

Ce drame illustre bien selon lui à quel point l’initiative «Pour la protection face à la violence des armes» [visant à obliger les militaires à laisser leurs fusil à l'arsenal et à établir un registre fédéral des armes], rejetée par le peuple en février 2011, était importante. Les armes devraient être contrôlées par l’Etat dans une vraie démocratie (sic), et non laissées aux mains de privés. Hélas, la volonté fédérale d’établir des lois plus restrictives en la matière fait défaut, déplore Heiner Studer.

 

Peuple suisse imbécile, indigne d'une "vraie démocratie", coupable d'avoir refusé la voie de la sagesse! Personne pour expliquer à ce monsieur qu'au-delà de ses postulats discutables, les armes ne sont pas rendues à la population lorsque le régime n'est plus une "vraie démocratie"? Cette partie du raisonnement lui échappe...

Le rapport avec Daillon reste ténu, et de plus, pas forcément dans le sens que souhaiteraient les fervents partisans du contrôle des armes.

L'auteur présumé de la tuerie serait un Suisse de 33 ans, un certain Florian B., habitant depuis des années dans la maison laissée par ses parents lors de leur séparation. Il aurait bu de l'alcool en début de soirée. Il se serait servi d'au moins deux armes pour commettre son forfait, un mousqueton de l'armée suisse plus en dotation depuis un demi-siècle et un fusil à grenaille destiné au mieux à la chasse, vraisemblablement acquises hors du circuit officiel.

Non seulement cet aspect des choses défausse immédiatement tout argument en faveur d'un contrôle légal plus important des armes, puisque par définition les hors-la-loi et autres adeptes du marché noir y sont peu sensibles, mais toute la vie de Florian résonne comme une leçon sur l'incapacité crasse de l'Etat, de son administration et de ses innombrables services sociaux à assurer convenablement les tâches qu'ils se sont arrogées.

L'homme souffrait d'antécédents psychiatriques suffisamment lourds pour une hospitalisation en 2005, lors de laquelle les armes en sa possession furent retirées et détruites, sans qu'on s'inquiète plus que cela semble-t-il de la fascination d'un cas psychiatrique pour les armes à feu. Il était connu de la police pour consommation de marijuana, sans qu'on s'en inquiète davantage non plus - vice auquel il parvenait à se livrer malgré sa mise sous tutelle, laquelle était également assez souple pour lui permettre d'acquérir armes et munitions, et certainement pas la veille de son passage à l'acte.

Il est trop tôt pour pointer une cause unique ; on pourrait citer l'absence de recoupement, le laxisme des services sociaux, la trop grande souplesse d'un tuteur, le manque de suivi d'un cas inquiétant par les psychiatres, et bien d'autres symptômes d'une bureaucratie inefficace et irresponsable. Mais la plupart de ces pistes pointent en direction de l'Etat et de ses services.

Dès lors, on comprend mieux l'écran de fumée déployé par la classe politique et ses relais dans les médias. Mieux vaut en effet s'attaquer à l'armée ou au droit des honnêtes gens à porter des armes pour se défendre, même si cela n'a rien à voir avec notre affaire, que de rendre un verdict peu tendre sur l'administration.

Rappelons-nous également que si un contrôle des armes plus poussé devrait voir le jour, cette même administration serait alors en charge de l'appliquer, avec tout son talent et toute sa compétence.

Mise à jour (4 janvier): le tueur présumé s'appellerait en fait Florian B. Le texte a été ajusté en conséquence.

23 décembre 2012

Arrêter le massacre

Les victimes de la tuerie de Sandy Hook à Newton n'étaient même pas encore enterrées que Barack Obama, opportunément la larme à l'oeil (en a-t-il jamais versé une pour les centaines de victimes collatérales d'attaques de drones en Afghanistan ou au Pakistan?) et épaulé par tout ce que l'Amérique compte de gauchistes, relançait le "débat" sur les armes.

usa,armes,manoeuvres politiquesLes guillemets sont de rigueur, car le président ne vise nullement à trouver des solutions. Les armes font partie du contrat social américain à travers le Deuxième Amendement et sont de ce fait hors de sa portée. En s'y attaquant à la marge, Barack Obama se livre simplement à une récupération aussi partisane que stérile d'un massacre d'enfants.

La vente ou le contrôle de la possession d'armes aurait-elle permis d'éviter la tuerie? Rien n'est moins sûr. Le meurtrier, Adam Lanza, vivait avec sa mère Nancy, tuée le matin même dans leur maison de Newton. Les armes retrouvées à l'école étaient toutes enregistrées au nom de cette dernière. Nancy Lanza avait parfaitement le droit et la stabilité d'esprit nécessaire à la possession d'armes à feu ; elle commis néanmoins l'erreur impardonnable de laisser armes et munitions à portée de son fils perturbé, sans les garder suffisamment sous clef, et paya vraisemblablement cette négligence de sa vie.

Les partisans du contrôle des armes (l'interdiction étant de toutes façons inatteignable, sauf à croire naïvement en la toute-puissance de l'Etat) clament que ce crime aurait pu être "évité" par des lois à la vente plus restrictives. Ils ne prennent même pas en compte les centaines de millions d'armes déjà en circulation sur le continent. Un individu assez fou pour massacrer des enfants par dizaines puis se donner la mort risque peu de renoncer face à une simple interdiction administrative. De plus, à partir du moment où les armes employées pour commettre un crime ont été dérobées à leur propriétaire légitime, les contraintes légales ne valent plus rien.

Les seules réponses techiquement appropriées sont celle suggérée par la NRA de mettre un policier armé dans chaque école, ou la variante rappelée de façon caustique par Ann Coulter: non pas interdire les armes, puisque c'est impossible, mais donner aux victimes potentielles le moyen de se défendre en généralisant le port d'armes cachées. L'avantage est double: dissuader les criminels potentiels de passer à l'acte, et mettre un terme aux agissements de ceux qui passent outre. La liste d'exemple amenée par la chroniqueuse pour valider l'efficacité de cette approche troublera les plus résolus, pour peu qu'ils aient l'esprit ouvert.

Bien sûr, l'idée de combattre les armes par les armes donnera des nausées à tous les bien-pensants de la Terre, incapables de voir la différence entre un revolver dans les mains d'un policier et un autre dans celles d'un assassin. Leur avis importe moins que celui des meurtriers de masse qui, eux, perçoivent franchement cette nuance. Quand Seung-Hui Cho tua 32 personnes et en blessa 17 autres à l'université de Virginia Tech, il savait qu'il serait tranquille pour quelques heures en s'attaquant à un campus fièrement proclamé "zone sans armes". Même chose pour Eric Harris et Dylan Klebold au lycée de Columbine ; même chose pour Adam Lanza et l'école de Sandy Hook ; même chose enfin pour le tristement célèbre Anders Breivik et son massacre perpétré sur l'île d'Utoya.

Mais rendre les tueries de masse plus difficiles n'est évidemment qu'une ébauche de solution. L'approche complémentaire consiste à se demander pourquoi elles surviennent. D'une part, d'autres populations ont largement autant d'armes de guerre en leur sein que les Etats-Unis, à commencer par la Suisse, sans que jamais pareille tragédie n'ait eu lieu. D'autre part, les meurtres de masse sont un phénomène récent alors que le Deuxième Amendement existe depuis plus de deux siècles. Il y a donc des facteurs restant à découvrir.

Pour Brendan O'Neill, la cause pourrait être l'absence de lien social et la recherche de célébrité instantanée et de revanche de l'ego, fut-ce à titre posthume:

Personne ne sait ce qui est passé dans la tête du tireur du Connecticut. Mais ce qui frappe dans son crime (...) est l'absence de tout code moral disant "qu'il n'est pas acceptable de violer une école" ou simplement "qu'il n'est pas acceptable de tirer dans la tête d'un enfant de six ans". Cette absence de restriction morale est quelque chose de nouveau et a plus à voir avec le culte actuel de la singularité, et le nihilisme individuel qu'il suscite, qu'un amendement vieux de 200 ans. (...)

Ces attaques ont en commun d'être, par beaucoup d'aspects, l'expression la plus extrême de narcissisme de notre époque, dans laquelle les obsessions personnelles sont constamment promues face à la norme sociale, et l'identité individuelle mise en avant face à la citoyenneté collective, donnant naissance à une atmosphère parfois volatile - à la fois en retirant des individus de tout lien social et en les imprégnant d'un puissant sentiment que tout leur est dû, où l'estime de soi écrase tout le reste, et dans laquelle la moindre entaille dans celle-ci devient un affront de la pire espèce.

Essayer d'expliquer les tueries de masse dans les écoles à travers l'existence des armes à feu est comme essayer d'expliquer le phénomène d'al-Qaeda à travers l'existence d'avions de ligne: le fétichisme sur les moyens techniques permet d'esquiver le débat sur les facteurs culturels. (...)

Depuis quelques années, une relation symbiotique déformée s'est développée entre les tueurs dans les écoles et les médias. [Les tireurs] ont commencé à faire leurs vidéos et à écrire des manifestes, les envoyant aux rédactions avant de commettre leurs actes sanglants. Ils semblent s'accorder sur l'idée que, grâce à des médias carburant à la peur, ils deviendront des vedettes, des légendes, symboles de la pourriture au coeur de l'Amérique, dès qu'ils presseront sur la gâchette. (...)

 

Reste encore à comprendre pourquoi certains adolescents en arrivent à avoir un comportement aussi destructeur. La frustration de l'adolescence est vieille comme le monde, et si les difficultés sociales ou l'absence de popularité sur Internet renforcent peut-être aujourd'hui ce sentiment, ils n'expliquent pas le passage à l'acte. J. Sedra évoque quant à lui la piste des médicaments sur la base de travaux du docteur Gary Kohls, psychiatre et chercheur à la retraite, en établissant la liste des tueurs de masse et des traitements auxquels ils étaient soumis:

Eric Harris, 17 ans, Zoloft puis Luvox
Dylan Klebold, 18 ans, dossier médical scellé
Ecole de Colombine à Littleton, Colorado: 13 morts, 23 blessés

Jeff Weise, 16ans , Prozac (60mg/jour, soit trois fois la dose adulte)
Red Lake, Minnesota: 10 morts, 12 blessés

Luke Woodham, 16 ans, Prozac
3 morts: sa mère et 2 élèves + 6 blessés

Michael Carneal, 14 ans, Ritaline
Lycée de West Paducah, Kentucky: 3 morts, 5 blessés

(...)

 

L'énumération, tronquée ici, est proprement impressionnante. Certes, corrélation n'est pas causalité: mettre un enfant sous médicaments anxyolitiques, psychotropes ou au contraire psychostimulants n'est pas forcément déclencheur de folie meurtrière. Il n'y a non plus rien de surprenant à ce que des tireurs fous aient quelques antécédents comportementaux justifiant un traitement médicamenteux ; malgré tout, beaucoup de molécules délivrées à des enfants ont des effets mal connus sur leur développement intellectuel, et pourraient favoriser le développement de psychoses ou de dépression. Compte tenu de l'emploi généralisé de ces traitements sur les jeunes américains, la piste mériterait d'être étudiée.

Que ce soit à travers l'absence de plus en plus criante de lien social, la fascination trouble des médias pour ces crimes, l'effet d'exemple ou l'influence de molécules sur la psyché fragile des adolescents, il existe bien des façons de désarmer le danger des meurtres de masse. En choisissant d'ignorer toutes ces possibilités - y compris celles permettant aux victimes potentielles de se défendre - pour verser uniquement dans le simplisme naïf d'une impossible interdiction des armes, la gauche américaine montre qu'elle préfère l'inaction revendicative à la recherche de réelles solutions.

Cet aveuglement est regrettable, et n'augure rien de bon contre le phénomène croissant des meurtres de masse.

14 février 2011

Armés et émotifs

Les votations se suivent et se ressemblent - surtout le lundi matin.

Le lundi matin, on apprend que le peuple suisse, celui-la même qui a si mal voté la veille, est affligé de différentes tares plus ou moins fatales. Tantôt il est stupide, tantôt arriéré, ignare, craintif: dans tous les cas, il est bon à jeter. Le Suisse ne comprend pas la Marche de l'Histoire, n'écoute pas ses élites, reste réfractaire à la propagande organisée pour son plus grand bien. Pire, il tente parfois, vaguement, de résister à l'air du temps. Si cela ne tenait qu'à nos éditorialistes de service, on enverrait tout ça, zou!, en camp de rééducation par le Vivrensemble.

Comme la presse aime s'écouter parler, les revues de presse ronronnent de concert. Prenons par exemple celle de Swissinfo: il est question de la victoire de la Suisse des campagnes, des stands de tir, des journées de chasse. Traduisons: la Suisse des cul-terreux, arriérés, rétrogrades, simplets. La Basler Zeitung va jusqu'à écrire en titre une "Victoire de la vieille Suisse." Comme si 56,3% des Helvètes se pressaient au petit jour pour dégommer du faisan dans les sous-bois embrumés...

Mais reconnaissons-le, les électeurs romands ayant plutôt soutenu l'initiative, les rédactions ne se mettent pas en porte-à-faux direct avec leur lectorat, pour une fois. Elles se rattrapent sur leurs tentatives d'explications:

Les commentateurs sont unanimes pour souligner la très grande habileté des adversaires de l’initiative. Ceux-ci ont su faire glisser le débat d’un niveau technique à un plan beaucoup plus général et émotionnel. Le St. Galler Tagblatt n’hésite d’ailleurs pas à qualifier cette tactique de «machinerie de marketing géniale».

 

Pardon? Les adversaires de l'initiative faisant de l'émotionnel? C'est l'hôpital qui se fout de la charité!

Affiche_initiative_pour_la_protection_face___la_violence_des_armes-F_full.jpgJe ne sais pas où se situe le marketing génial, mais à ce stade des "explications" il me paraît bon de rappeler l'affiche des partisans de l'initiative, avant qu'elle ne disparaisse des mémoires:

Voilà à quoi nous avons eu droit en guise de débat rationnel. Pas du tout sentimental, non non non. Le nounours est un symbole guerrier reconnu. Et peu importe que tout risque d'acte irréfléchi ait disparu depuis 2007 déjà, lorsque l'armée a retiré la munition de poche détenue par les miliciens à leur domicile, sous la pression des initiants d'ailleurs, qui s'étaient en échange engagés à retirer leur texte avant de faire volte-face.

Je ne peux m'empêcher de me remémorer cette affiche de campagne quand je lis dans un Bund de Berne contenant mal sa rage que "quelques symboles pathétiques peuvent être plus forts que la froide raison."

A croire que chaque camp fourbit ses symboles "pathétiques", même si je n'ai rien vu de pathétique lorsqu'on annonçait le monopole des armes pour les criminels - rien que la triste et froide réalité. Certaines perspectives sont plus convaincantes que d'autres.

Le Matin, tellement impliqué en faveur de l'initiative qu'il fait encore campagne après la votation, livre un verdict en forme de menace:

D’autres tragédie sanglantes surviendront à coup sûr demain, dans six mois, dans un an. Avec ou sans arme de service. Nous devons vivre avec cette terrible tragédie.

 

Messieurs les journalistes, à vos plumes, la rédaction a fait passer ses consignes!

Mais l'aspect purement émotif sur lequel s'attardent les médias déçus est peut-être le fond de leur problème. Incapables d'accepter le moindre argument rationnel en faveur d'une politique libérale des armes (dont je donne ma vision ici) pour eux le refus de l'initiative n'a été qu'un cri du coeur. Un caprice.

C'est par cette pirouette que les médias engagés réussissent à retourner leur échec: le peuple suisse a refusé le contrôle des armes, certes, mais c'est parce qu'il est trop émotif. Donc, finalement, trop émotif pour être armé! CQFD.

Et de conclure dans un cri unanime, résonnant comme un appel à l'aide: que faire désormais pour désarmer le peuple suisse?

Nul doute qu'ils se remettront rapidement au travail. Ils trouveront d'autres moyens.

04 février 2011

Droit des Armes et Contrat Social

Toute discussion adulte sur les armes à feu est difficile. Sont-elles le ver dans le fruit de la civilisation, ou au contraire à la base d'une société libre et responsable? Le sujet déchaîne les passions.

Faisant partie de ceux qui pensent que l'accès aux armes est un droit essentiel du citoyen, je vais essayer d'expliquer comment je suis parvenu à cette conclusion.

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