27 juillet 2016

L'Inutile Odyssée de Solar Impulse

Après un premier décollage en mars 2015, l'avion solaire Solar Impulse de Bertrand Piccard vient de boucler son tour du monde.

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Les médias s'extasient comme de bien entendu, mais pas les Suisses. Le trait est forcé. Est-ce l'adage voulant que nul ne soit prophète en son pays? Ou est-ce parce que les Helvètes, à l'inverse des contrées ponctuellement visités par Solar Impulse 2, ont eu droit de bout en bout à la couverture médiatique de l'interminable épopée?

Bertrand Piccard fascine autant qu'il repousse. La mise en avant imprègne son être, ses envolées lyriques sonnent faux, son enthousiasme semble aussi inébranlable qu'artificiel mais suscite le rêve chez ses sponsors. Comme le dit un humoriste, Solar Impulse était un gros porteur: il fallait bien l'envergure d'un 747 pour transporter autour du globe à la fois le pilote et son ego. La dernière étape fut retardée d'une semaine pour cause de maux d'estomac de Bertrand Piccard ; pas question de laisser son siège à André Borschberg pour le dernier vol symbolique. Il faut bien l'admettre, Solar Impulse n'était plus à une semaine près.

La caravane Solar Impulse demanda un budget de 170 millions de francs pour transporter péniblement un pilote à une vitesse moyenne de 50 km/h, trimballant autour du monde - dans des avions au kérosène - la plus grande partie d'une équipe de 150 personnes... Solar Impulse a incontestablement réussi un tour de force, faire croire qu'il s'agissait d'écologie.

La plus grande partie du défi de pilotage consistant à rester éveillé, ne restait que l'aspect énergétique ; mais là encore, Solar Impulse démontra surtout les limites de son modèle. Comme le releva un authentique scientifique, un physicien, par ailleurs entrepreneur et pilote lui-même:

[Ce] projet ne représente pas la voie du futur, ni en matière de vol ni en matière d'approvisionnement en énergie. Il démontre au contraire les limites du photovoltaïque. (...) Solar Impulse 2 est la preuve que le photovoltaïque ne permet pas de fournir suffisamment d'énergie, ni pour l'aviation ni pour la technologie de pointe. Pour cela, il faut des sources d'énergie disponibles en grande quantité, à la fois fiables et peu coûteuses. L'énergie solaire dépend de l'heure de la journée, de la saison et de la météo.

Je suis pour les technologies propres et observe tout d'un œil critique. (...) Bertrand Piccard n'a pas pu apporter la preuve à son message "Le futur est propre". Il a surtout réussi à faire sa propre publicité.


Le verdict est sévère, mais pertinent. Bertrand Piccard a beau s'extasier à l'antenne de futurs projets de drones solaires lancés par l'industrie, s'en attribuant quasiment la paternité, ils n'ont aucun rapport avec sa tournée mondiale. On sait depuis longtemps que l'humain est le point faible d'un vol longue durée. L'existence de futurs drones solaires automatisés doit bien plus aux progrès technologiques des drones qu'à Solar Impulse.

Tous les records n'ont pas vocation à servir à quelque chose, mais tous n'ont pas non plus cette prétention. Faire péniblement le tour du monde en cent fois plus de temps que ce que propose déjà l'aviation commerciale au grand public pour un prix bien moindre, sans parler du confort et de la fiabilité? En l'occurrence, et malgré l'insistance du messager, le message véhiculé par Solar Impulse est parfaitement déprimant. Comme le résume un internaute:

Les pionniers utilisent les meilleures technologies disponibles pour faire mieux que ce qui existe: plus haut, plus vite, plus fort, plus commode, plus satisfaisant, moins cher, etc. Ceux qui veulent montrer qu’on peut faire presque aussi bien que ce qui existe, bien que moins haut, moins vite, moins fort, moins commode, moins satisfaisant et plus cher, mais en respectant des préceptes idéologiques, ne sont pas des pionniers, mais des saltimbanques prosélytes.


Il y a indéniablement du prêcheur chez Bertrand Piccard. Il met l'écologie au service du spectacle, lève des fonds comme un candidat aux primaires, étale un enthousiasme en téflon. Mais il est en décalage croissant avec le réel.

Le vrai problème de Solar Impulse est d'être resté en vol bien trop longtemps. Le monde a eu le temps de tourner. Comme dans ces histoires de science-fiction où la capsule d'un héros se dégèle dans une autre époque, Solar Impulse a décollé dans l'insouciance et atterri dans la crise. L'année 2003 des débuts du projet paraît si loin! La population européenne s'est bien malgré elle réveillée des chimères du réchauffement climatique pour se retrouver confrontée à des problèmes autrement plus concrets, dangereux et urgents - crise économique, crise de la dette publique, crise des migrants, État islamique, terrorisme. Foin de toutes les prévisions millénaristes sur le peak oil, le pétrole n'a jamais été aussi abondant.

Bertrand Piccard et André Borschberg pouvaient bien essayer de prévoir la météo sur plusieurs jours, ils n'avaient aucune chance d'intégrer ces paramètres dans leurs équations. Reste à Solar Impulse la satisfaction d'avoir établi une performance d'un nouveau genre, que nul ne disputera de sitôt. En bouclant un tour du monde en moins de deux ans, ils améliorent de plus d'un an le précédent record établi par Magellan il y a quatre siècles - lui qui, déjà à son époque, fit le tour du monde grâce à une autre énergie renouvelable, le vent.

09 juin 2015

L'arnaque écologique de Solar Impulse

Par accident ou peut-être le besoin de montrer un regain de pluralisme à l'approche du vote du 14 juin sur la redevance, la RTS se fendit samedi dernier d'un reportage tout à fait étonnant sur le bilan écologique réel de Solar Impulse, l'avion "solaire" de Bertrand Piccard.

Il pollue plus que tout ce que vous pouvez imaginer.

Alors que les écologistes nous rabâchent à tour de bras qu'il faut traquer les "coûts cachés" de la moindre capsule de café, les journalistes se sont contentés d'en faire autant avec Solar Impulse, additionnant ainsi:

  • L'énergie grise, soit le coût énergétique de la construction de l'appareil, y compris batteries, panneaux solaires, etc. - un coût particulièrement lourd dans le cas de Solar Impulse sachant que l'avion-prototype n'est évidemment pas le prélude à une production de masse ;
  • La pollution indirecte, à savoir toute l'énergie requise pour la conception et la récolte de fonds, les dizaines de dîners de gala et de conférences requises pour réunir les 150 millions de francs du projet ;
  • La pollution de réalisation, c'est-à-dire le coût d'accompagnement de Solar Impulse par une équipe au sol d'une soixantaine de personnes à chaque vol de l'avion solaire, avec les ordinateurs, les accès réseau, etc.

La conclusion est cinglante:

L'aventure Solar Impulse consomme autant que si 200 personnes faisaient le tour du globe en avion de ligne.


Si le reportage est assez complet, il n'évoque pourtant pas un point central à la base même du projet, l'idée que Solar Impulse vole "à l'énergie solaire". C'est un grossier raccourci. Solar Impulse dispose effectivement de panneaux solaires et de batteries rechargeables pour rester en vol pendant les heures nocturnes, mais les batteries de l'avion sont chargées à bloc avant chaque décollage, à l'aide de courant électrique tout ce qu'il y a de plus banal !

Pour être un tant soit peu conforme à son esprit, Solar Impulse devrait recharger ses batteries sur le tarmac à l'aide des panneaux solaires disposés sur la surface de l'appareil ; ce n'est évidemment pas praticable, à cause des poussières et du temps que réclamerait la manœuvre. En fin de compte, au moins au décollage, il doit son envol à une bonne dose d'énergie nucléaire ou thermique selon le pays d'où il part...

Interrogé dans le reportage, Suren Erkman, professeur d'écologie industrielle à l'UNIL, explique avec raison que la comparaison entre Solar Impulse et un avion de ligne commercial n'est probablement pas appropriée ; il serait sans doute plus judicieux d'établir un parallèle avec la tournée mondiale d'un groupe musical de premier plan, avec son staff technique, son matériel, sa régie, etc.

Solar Impulse ne serait donc qu'un prétexte pour un peu d'écologie-spectacle à destination des masses? Pour ceux qui suivent le dossier depuis assez longtemps, cela ne fait guère de doute. Au tour du monde en ballon succède l'avion solaire ; le modèle d'affaire reste le même, au confluent du marketing, du sponsoring et des causes à la mode. Et puisque le grand public pourrait finir par se lasser d'un n-ième "exploit" de son auteur, la sauce est diluée avec sagacité pour faire durer l'aventure (et les rentrées d'argent) le plus longtemps possible.

Solar Impulse est moins un défi technique ou une aventure écologique qu'une tournée événementielle orchestrée comme du papier à musique, jusque dans la façon dont les logos des sponsors sont subtilement mis en avant dans chaque plan-séquence. Inébranlable et volontairement hermétique à toute polémique, le chef de projet Bertrand Piccard botte en touche en invoquant commodément le symbole:

[Le but de Solar Impulse] est de montrer que toutes nos technologies, qui nous permettent de voler jour et nuit avec un avion solaire sans carburant, doivent être utilisées au sol pour avoir une société plus propre, et un monde plus propre. C'est ça qui est important, et finalement c'est ça qui fait qu'il y a des millions de gens qui aiment ce projet et qui nous suivent.


Bien sûr les panneaux solaires ont un bilan énergétique discutable, les batteries sont lourdes et polluantes, et il faut toute une équipe au sol pour parvenir péniblement à déplacer un unique être humain à bord à la vitesse moyenne de 80 km/h - tout ceci n'étant possible que lorsque toutes les conditions météorologiques sont réunies...

Ce n'est pas la force du symbole qui, une fois invoqué, permet de justifier à peu près n'importe quoi, mais bien celle d'une puissante magie - le show-business.

 


 

Rectificatif (12 juin): l'équipe de Solar Impulse me fait savoir qu'un point de l'article ci-dessus, mentionnant le chargement des batteries de Solar Impulse avec du courant électrique issu du réseau électrique local, est erroné:

Cette affirmation est fausse, pendant tout le tour du monde nous ne chargeons jamais les batteries avec autre chose que de l'énergie solaire provenant de nos cellules. Jamais nous ne branchons les batteries sur le réseau et ceci est même contrôlé par la FAI dans le cadre des dépôt de records que Solar Impulse fait dans la catégorie avion solaire. Pour votre information, l’avion est fait pour être chargé en extérieur ou simplement à l’intérieur de son hangar gonflable, le tissus ayant été choisis pour laisser passer les rayons du soleil afin de charger les batteries.


Ce rectificatif (mentionnant l'article à la base de cette erreur) est également disponible sur le site de Contrepoints.

L'énergie propulsant l'avion solaire Solar Impulse est donc bien d'origine 100% solaire, le rechargement s'effectuant au besoin à l'aide d'un hangar gonflable spécial transporté par avion cargo et protégeant l'avion au sol.

14 janvier 2013

Mythique mitage

Les Suisses seront amenés à se prononcer le 3 mars prochain sur la nouvelle loi fédérale d'aménagement du territoire, la fameuse LAT, combattue par référendum - dernière mouture en date de l'idée selon laquelle les politiciens seraient plus à même de décider de l'affectation des terrains que leurs propriétaires légitimes.

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14 octobre 2011

Baptême du feu au Conseil Communal

Les habitués de ce blog ont peut-être été déçus du manque de billets ces derniers jours. L'activité politique m'a accaparé au plus haut point: non seulement la campagne pour les fédérales, mais surtout la deuxième séance du Conseil Communal de Renens, jeudi 13 octobre, à la Salle de Spectacle de Renens.

Une séance du Conseil Communal représente plus qu'une soirée de plaidoiries. Si le citoyen intéressé peut y goûter quelques joutes verbales et avoir un maigre aperçu de la façon dont sa commune est dirigée, le reste se passe en coulisses. Réunions de la municipalité, séances de commissions permanentes et de commissions de préavis, rédaction de rapports, réunion des groupes politiques pour convenir de décisions communes - ou pas! - lors des votes... Un travail de préparation dépendant de l'implication de chacun.

spectacle.jpgDécidé à me livrer à l'exercice nouveau de la prise de parole, j'avais préparé ma petite intervention pour dénoncer, au travers d'un nouveau règlement communal, la prise de contrôle progressive de l'attribution des logements sociaux par la municipalité de Renens - la porte ouverte à de nombreux abus, avertissais-je. Las! L'offensive choquante de l'extrême-gauche renanaise pour augmenter les impôts chamboula le déroulement d'une séance qui aurait pu être, sinon paisible, au moins, disons, convenable.

Précisons le contexte. Je fais partie de la commission des finances. La commission en question, qui contient un échantillon représentatif des forces politiques au conseil, planifie la politique financière de la commune: dépenses de la municipalité, taxation des contribuables, impact financier des décisions, etc. Les conclusions de la commission - résumées en une phrase: "on fait comme l'an dernier" - devaient être présentées ce soir-là et approuvées par le Conseil.

Mais voilà que les finances vaudoises se sont révélées meilleures que prévu. Une bien mauvaise nouvelle...

Quel rapport avec la choucroute, me direz-vous? A la vérité, aucun. Le Canton de Vaud a sa caisse et la commune la sienne, et il n'y a pas de relation entre les deux. Sauf pour ceux pour qui tout appartient à l'Etat, et qui voient d'un mauvais oeil que le contribuable, ce cochon de payeur, puisse garder à la fin du mois quelques piécettes de plus au fond de la poche.

Tout cela a l'air un tout petit peu étrange, et ça l'est effectivement. Je vais donc dérouler le cheminement intellectuel qui a eu lieu.

  1. Le Canton de Vaud et la Commune de Renens prélèvent, chacun, leurs impôts.
  2. Le Canton de Vaud, géré correctement, dégage un excédent. Après moultes joutes politiques, le Grand Conseil Vaudois décide de baisser le taux d'imposition de 1 point - un geste que lui-même annonce comme symbolique.
  3. L'extrême-gauche de Renens réalise que les contribuables renanais vont payer 1 point d'impôts de moins. "C'est inadmissible!" glapit l'avant-garde du prolétariat.
  4. Le Conseil Communal de Renens à majorité rouge-rose-verte décide de suivre l'extrême-gauche comme un seul homme et augmente de 1 point le taux d'imposition de la commune pour "compenser" la baisse des impôts vaudois.

Voilà, c'est tout simple. Ce que le canton donne, la commune le reprend. Les citoyens de Renens sont privés de baisse d'impôts. Bien fait pour eux.

Bien sûr, les professionnels du boniment s'empresseront de livrer des explications plus oiseuses les unes que les autres pour enfumer le chaland. Allez, dans le tas: de nouvelles règlementations financières cantonales, des charges inattendues, une baisse des revenus des impôts sur les entreprises. C'est le bal des pleureuses...

Il serait trop long de débusquer un à un tous ces arguments fallacieux. Défaussons-les simplement en rappelant que tous étaient déjà connus de la commission des finances lorsqu'elle a établi les plans pour 2011, séances pendant lesquelles le projet cantonal de baisse d'impôts - absolument sans effets sur les revenus de la commune, je le rappelle - était lui-même déjà sur les rails. Et il n'était alors pas question de monter la charge fiscale communale.

Lorsque même la Municipalité parle de "cadeau" devant la nouvelle manne à dépenser, on sait à quoi s'en tenir!

Quant aux transfers de compétence, nouvelle péréquation et autres geignements expiatoires, mon petit doigt me dit que les autres communes du Canton de Vaud réussiront parfaitement à faire face sans augmenter leurs impôts locaux. Question d'efficacité, sans doute.

A Renens, on préfère l'idéologie - avec oeillères en titane triple protection. L'attractivité fiscale? Pas de ça chez moi!

De toutes les communes de la région, Renens est la ville avec les impôts les plus élevés et le revenu par contribuable le plus faible, mais ce n'est pas assez de déjà se traîner une réputation d'enfer fiscal, il faut remettre une bûche au feu. Les records sont faits pour être battus, n'est-ce pas!

En attendant, je suis intervenu trois fois ce soir-là, et si ma prestation n'a de loin pas été à la hauteur de mes espoirs, c'est le métier qui rentre. Seul point positif d'une soirée aussi longue que désastreuse pour Renens, nous avons pu constater une fois de plus l'excellente entente que nous entretenons avec la section communale du PLR.

Cette deuxième séance du Conseil Communal fut un baptême du feu; elle sera suivie de beaucoup d'autres. Nous avons naturellement échoué à contrecarrer cette hausse d'impôts; mais avoir été au bon endroit, au bon moment, et avoir pu dire non!..

Je n'ose imaginer combien de Renanais auraient souhaité être là pour protester avec moi.

07 juillet 2011

Le contre-projet qui ne voulait pas mourir

Ivan S., violeur de son état, court toujours - en Suisse. Et vu la tournure que prennent les événements, il pourrait courir longtemps encore.

Ivan_violeur.jpg
Campagne d'annonces dans les quotidiens romands

Le retour d'Ivan S. sous les feux de l'actualité est dû à une campagne lancée par l'UDC - en plein juillet, c'est dire l'urgence - face aux atermoiements le groupe de travail chargé de traduire en loi l'initiative sur le renvoi des criminels étrangers approuvée par le peuple l'an dernier. Le texte annonce la couleur:

Le 28 novembre 2010, le peuple et les cantons ont décidé à une forte majorité que les étrangers criminels devaient être expulsés sans discussion. Aujourd‘hui, la gauche, les bienfaisants et leurs experts refusent d‘appliquer l‘initiative sur le renvoi. En clair: au moins 84% des criminels étrangers peuvent rester en Suisse et continuer d‘y sévir. La volonté du peuple est foulée au pied.

 

J'aurais plutôt écrit "bienpensants" au lieu de "bienfaisants", bien que le terme soit un néologisme. Mais si l'UDC est si remontée, c'est à cause du coup fourré concocté par le groupe de travail. Celui-ci a proposé pas moins de quatre variantes (!) pour la traduction en loi de l'initiative, mais toutes ne sont pas comparables, loin de là.

L'option 1 met l'accent sur les délits sexuels et les actes de violence, comprenant une liste allant de crimes comme l'assassinat jusqu'à des infractions comme des lésions corporelles simples. Il suffit qu'un étranger soit condamné par le juge à une de ces infractions pour être expulsé à l'issue de sa peine par les cantons. A l'exception du principe de non-refoulement (empêchant le renvoi d'un individu dans un pays où il risque sa vie) aucun obstacle ne peut s'opposer au renvoi.

L'option 2 comprend une liste indicative d'infractions ainsi qu'une clause générale, afin de de subordonner l'expulsion à la gravité de l'infraction. Aucune expulsion n'est encourue si le prévenu est condamné à une peine de six mois ou moins, bien que des expulsions au cas par cas soient théoriquement possibles. Une disposition est prévue pour les récidivistes. La décision d'expulsion revient exclusivement au juge pénal. Les décisions de renvoi peuvent faire l'objet d'un recours devant un tribunal.

L'option 3 ressemble en tous points à l'option 2, sauf qu'elle ne contient pas de clause générale (les expulsions se limitent donc uniquement aux infractions énumérées) et la liste de ces infractions est réduite. Le juge pénal a en outre le droit d'examiner l'existence d'obstacles éventuels à l'exécution de l'expulsion avant de la prononcer.

L'option 4 est peu couverte par la presse, et au vu de la façon dont elles sont ordonnées, semble encore plus légère que les précédentes. On sait juste qu'elle se baserait sur le droit des étrangers.

On ne sera pas surpris d'apprendre que la majorité du groupe de travail penche pour toutes les variantes à l'exception de la première, seule reconnue par le comité d'initiative. Celle-ci déboucherait sur quelque 16'400 renvois par an, contre 3'400 pour les autres. La différence se retrouvera dans nos rues...

Les options 2, 3 et 4 laissent une grande marge d'interprétation aux tribunaux et autorités exécutantes. Une expulsion peut être empêchée ou suspendue en invoquant la libre circulation des personnes ou des "motifs personnels graves": la présence d'enfants ou d'un partenaire en Suisse, l'absence de relations dans le pays d'origine ou un manque de rapports culturels avec celui-ci. Par dessus le marché, des recours suspensifs restent possibles, permettant à un criminel expulsable de rester en Suisse pendant de longues années de bataille juridique.

Comme d'habitude, les inquiétudes sur le devenir d'un criminel étranger passible de renvoi l'emportent sur les impératifs de sécurité de la population.

Les variantes du comité se distinguent également par leur déférence absolue au droit international non impératif, donc avec tous les traités internationaux présents et futurs. Aucun traité ne doit être remis en cause d'une quelconque manière par le nouvel article de la Constitution, définitivement subordonnée au droit international et à son interprétation changeante par des organismes supra-nationaux. Le peuple suisse est-il encore maître chez lui? Il semble que non.

Cette attitude rend quasi-impossible l'expulsion du moindre criminel ou l'interdiction de son retour sur le territoire, par exemple au nom de la libre-circulation. Cette singulière piété envers un droit international érigé en dogme contraste avec l'attitude récente d'autres nations qui n'hésitent pas à aménager la libre-circulation selon leurs préoccupations nationales, comme par exemple le Danemark ou la Norvège réinstaurant des contrôles à leurs frontières. L'interprétation des traités se fait en gardant à l'esprit l'intérêt du pays - un bon sens qui a encore du chemin à faire au sein de la classe politique helvétique.

En fin de compte, le groupe de travail essaye d'insuffler une deuxième vie au contre-projet. Le président du groupe Heinrich Koller a beau jeu de réfuter cette évidence, il n'abuse personne. L'abandon de notions comme l'intégration des étrangers ou la fixation à six mois des peines permettant le renvoi au lieu d'un an dans le texte du 28 novembre sont présentés comme des différences notables, alors que rien n'a changé sur des points cruciaux, comme le renvoi laissé à discrétion des juges, les innombrables recours, ou la subordination des renvois à des traités de libre-circulation!

Je peux comprendre le point de vue du gouvernement, de Simonetta Sommaruga, de tous les Conseillers Nationaux et Sénateurs qui se sont battus becs et ongles pour rejeter l'initiative pour le renvoi des criminels étrangers prônée par l'UDC. Ils essayent de faire revenir leur contre-projet par la bande, en présentant leurs quatre options comme le résultat d'un prétendu consensus avec le comité d'initiative. Mais ils oublient deux éléments essentiels.

  • La campagne a eu lieu en 2010. Le peuple a approuvé l'initiative pour le renvoi des criminels étrangers. Il n'est pas question d'utiliser le processus législatif pour relancer un débat dont la conclusion s'est déjà retrouvée dans les urnes.

En ressuscitant un projet de loi nettement rejeté par le souverain, le Parlement illustre une fois de plus à quel point il est peu représentatif de la volonté exprimée dans les urnes. Certains élus semblent faire de leur mieux pour saboter ce qui peut l'être d'ici la fin de leur mandat en décembre; espérons que les citoyens qui ont approuvé le renvoi des criminels étrangers ne soient dupes d'une arnaque dont le scénario a déjà été dévoilé ici.

10 mai 2010

Sauvés par la Corne d'Abondance!

Sauvés! Nous sommes sauvés.

Ils étaient tous là, nos chefs d'Etat européens, venus au chevet d'une Europe financière agonisante. Les discussions se sont poursuivies tout le week-end, avant et après le sommet proprement dit. Il fallait contrer les vils, les odieux spéculateurs. A l'aide de quelques décisions bien senties, il fallait rassurer les marchés. Remettre de l'ordre dans la maison. Exprimer sa confiance dans l'Euroland et restaurer le bon droit européen et la qualité de son économie.

Et ils n'y sont pas allé de main morte. Un fonds de stabilisation de 440 milliards d’euros. 60 milliards d'euros de facilité de paiements pour la Grèce, comme ça, c'est cadeau. 250 milliards d'euros d’aide du FMI. Tout ça prêt à l'emploi, à disposition pour faire taire les ignobles vautours et autres charognards rôdant près des bourses.

Ce lundi, les places financières européennes ont éclaté dans une explosion de vert. Les records ont été battus dans l'euphorie de la confiance revenue.

Tout va bien. Il n'y a plus de raison de s'inquiéter. La crise est jugulée - mieux que ça, elle est résolue. L'Europe en est sortie grandie, plus mature aussi...

Les optimistes feraient mieux de ne pas poursuivre la lecture de ce billet plus avant!

...N'importe quel quidam avec un peu de jugeote, même s'il ne comprend pas grand-chose à la haute finance, devrait se douter que quelque chose ne tourne pas rond. Vendredi, l'Europe est dans l'impasse, la cessation de paiement menace, les pays de la zone euro sont au bord de l'effondrement. Lundi, tout va bien?

L'Europe vient tout simplement de trouver de l'argent frais en quantités homériques.corne_d_abondance.jpg Mazette! Pensez donc, de 500 milliards d'euros - 500'000'000'000 si on l'écrit en chiffres - on peut en faire des choses. Ca représente tout de même 1'500 € par habitant de l'Euroland, du nourrisson au grabataire, car ils ne sont que 322 millions.

C'est une sacrée somme.

C'est étonnant qu'on ne l'ait pas trouvée avant. Voire, qu'on ne s'en serve pas pour résorber les dettes qui étranglent ces états vivant au-dessus de leurs moyens... Après tout, à combien se monte la dette par habitant des social-démocraties européennes, déjà?

A moins qu'il ne s'agisse de nouvelles dettes. Ou de pire encore.

Penchons-nous sur les détails de ce plan, soulevons quelques cailloux.

Si 500 milliards d'euros redonnent de si belles couleurs aux marchés financiers, c'est parce qu'ils détestent l'incertitude. L'Europe politique a engrangé un premier succès: elle a annoncé qu'elle ferait faillite plus tard.

Dans l'intervalle, elle a trouvé le moyen de se couvrir. La Commission Européenne disposera d'un premier niveau de fonds de 60 milliards, qu'elle empruntera. Ensuite Les quinze membres de l'Euroland annoncent qu'ils se protègeront les uns les autres en s'accordant des prêts bilatéraux.

Comme ils sont tous endettés jusqu'au cou, cela ne suffira pas. Les deux premières couches du plan consistent donc en:

  1. davantage de dettes;
  2. des dettes partagées.

Pas terrible. La suite est plus prometteuse. On arrive enfin au centre du dispositif, le coeur de l'étoile noire: la Banque Centrale Européenne (BCE). Celle-ci annonce que, désormais, elle acceptera de prendre en dépôt des obligations souveraines. Certains économistes disent dans les colonnes du Nouvel Observateur que cette décision revient à actionner un bouton nucléaire, et le terme n'est pas trop fort - dans le monde de la finance en tous cas.

Qu'est-ce que cela veut dire?

Eh bien, revenons en arrière de quelques jours. Vous vous rappelez lorsque le gouvernement grec geignait parce que sa note était dégradée? La dette souveraine grecque est descendue au niveau junk bonds, des dettes spéculatives dont on ne sait si l'emprunteur les remboursera ou non.

Désormais, la BCE accepte de prêter à ce genre de clients.

Il s'agit d'un affaiblissement considérable de la signature de la BCE. Car si la BCE accepte de prêter à des débiteurs douteux, ses créances deviennent également douteuses. De proche en proche, son bilan et la confiance qu'elle inspire sont affectées. De plus, avec des conditions aussi "avantageuses", on imagine sans peine que les clients les moins fiables (Portugal, Espagne, Irlande, Grèce...) vont se bousculer au portillon, et remettre leurs plans de rigueur, déjà bien timides, à plus tard.

Il va falloir la créer, toute cette monnaie empruntée. Comment la BCE va sortir tous ses milliards d'euros de ses coffres? Elle ne les a pas. Elle va les créer de toutes pièces (c'est la fameuse "planche à billets"). Nous allons donc assister à un retour de l'inflation et une contamination de l'endettement à tous les pays de la zone euro, banques centrales comprises. La dette des pays d'Europe est devenue la dette de l'Europe. Il sera encore moins possible de contingenter la panique à un seul pays comme la Grèce; tous chuteront ensemble désormais. Lorsque la prochaine crise surviendra, elle sera dix fois plus puissante que celle que nous venons de traverser.

En surface, tout va rester calme pendant quelques mois, mais comme aucun pays ne réduit sa dette d'un iota, la crise est tout sauf résolue.

Il y a de quoi être rassuré, en effet...