12 décembre 2013

Un remboursement avorté

Les votations du 9 février verront le peuple suisse décider ou non de suivre l'initiative "Financer l'avortement est une affaire privée". Au nom de celle-ci, les initiants demandent que le financement des avortements soit radié de la liste des prestations de l’assurance obligatoire. Leur argumentation tient en une formule limpide, la grossesse n'est pas une maladie.

Face à cette évidence, la contre-attaque est virulente. L'initiative est accusée de nier les droits des femmes sur leur corps, de ressusciter les faiseuses d'ange du passé, de propulser la Suisse des décennies en arrière...

L'indignation est peut-être un peu exagérée mais l'argumentation tombe pas complètement à plat. Les promoteurs de l'initiative penchent clairement du côté "pro-life". Alors, l'initiative a-t-elle pour but de mettre chacun en face de ses responsabilités financières ou de réduire la quantité nette d'IVG pratiquées dans le pays?

L'ambigüité du projet est rendue encore plus opaque par un argumentaire utilitariste. A l'idée de ne pas payer pour une "non-maladie" on oppose que les IGV ne représentent que 0,03% des coûts annuels de la santé. A l'idée de diminuer le nombre global d'IVG en Suisse d'environ mille par an, on oppose la charge pour la société de familles déstructurées ou d'enfants laissés à l'abandon par des mères qui ne voulaient pas d'eux... Sans qu'on puisse présager ce qu'ils deviendront!

Si les promoteurs de l'initiative semblent avoir des motifs inavoués, leurs détracteurs ne sont pas en reste sur le plan de la mauvaise foi. Ainsi, l'IVG pourrait tout aussi bien être couverte par une assurance-complémentaire d'un prix modique. Il ne s'agit pas d'interdire l'IVG mais de faire en sorte que les mères qui suppriment leur enfant en assument aussi la responsabilité financière. Si cela augmentera sans doute la facture pour une poignée de familles imprévoyantes, peut-on réellement penser que des mères choisiront "l'économie" d'une IVG pour garder leur enfant à la place? L'argument d'avortements illégaux tombe lui aussi dès lors qu'on considère l'Autriche où depuis 40 ans celle qui a recours à un avortement doit payer de sa poche, sans que les offres illégales n'y fleurissent. De plus, l'initiative pourrait mettre un terme à certaines dérives, comme le fait qu'il soit possible aujourd'hui que des adolescentes de 16 ans ou moins subissent un avortement sans même que leurs parents ne soient mis au courant.

Il est impossible de connaître l'ensemble des comportements individuels et encore moins de prétendre définir l'intérêt de la société dans cette affaire. La question de l'avortement revient finalement à quelque chose de très personnel.

votation du 9 février 2013,avortementDe façon étonnante, les libéraux sont partagés sur ce vieux débat. Ils opposent le droit de propriété de la mère sur son propre corps à celui du fœtus sur sa propre vie. La méthode antique de détermination - l'enfant ne devenait un individu à part entière qu'au moment de la naissance - n'a plus de sens aujourd'hui où même de grands prématurés ont des chances de survie sans séquelles. On ne peut pas non plus extrapoler que le moindre amas de cellules soit un "humain" au sens plein et entier du terme. Pourtant, si on le laisse se développer, il le deviendra.

Si nombre de femmes déclarent que l'avortement est un traumatisme, celui qu'elles subissent (incluant un risque non nul de ne jamais plus pouvoir enfanter) reste négligeable par rapport à ce qui attend l'être avorté... Le "droit de chacun à disposer de son corps" est un argument que l'on peut retourner pour refuser la mise à mort d'un être humain à naître à un moment où il est innocent de façon indiscutable.

Si le libéralisme est la défense absolue du droit de propriété de chacun, dont le droit de propriété sur son propre corps, alors il n'y a aucune raison de choisir systématiquement celui de la mère contre celui de l'enfant à venir, celui du fort contre celui du faible!

Par un heureux hasard, la Suisse a répondu à ces questions ouvertes en plébiscitant le "régime des délais" en 2002. Dans les 12 premières semaines, l'interruption de grossesse revient à la femme concernée. Dès la 13e semaine, il faut un avis médical démontrant que l'IVG est nécessaire pour écarter le danger d'une atteinte grave à l'intégrité physique ou un état de détresse profonde de la femme enceinte. On peut donc considérer que la distinction entre un "amas de cellules humaines" et un "être humain en devenir" intervient à la douzième semaine, ce qui est à peu près la limite définie entre les périodes embryonnaires et fœtales. Le compromis est forcément discutable mais a le mérite d'exister.

Mais si les libéraux sont divisés sur la question de l'avortement, tous sont en revanche unanimes sur un fait: l'Etat n'a pas à forcer les gens à payer pour l'avortement d'autrui par le biais d'une cotisation obligatoire. C'est pourquoi je soutiens cette initiative, tout en sachant qu'elle sera certainement balayée!

30 juillet 2012

Un eugénisme mal placé

Eugénisme. Le mot est lancé dans un article du Matin relatant la mise sur le marché d'un test de dépistage précoce de maladies génétiques - dont la cèlèbre trisomie 21 - très simple d'accès.

Déjà employé dans de nombreux pays depuis plusieurs années, le Prenatest sera commercialisé en Suisse à partir de la mi-août, a annoncé Swissmedic, l'institut suisse des produits thérapeutiques. Selon la société LifeCodexx, dont le siège est en Allemagne:

La méthode Prénatest combine le dosage de protéines dans le sang maternel à une mesure échographique de l'accumulation des liquides derrière la nuque du fœtus (clarté nucale) et de la présence de l'os nasal. Il constitue le test de dépistage du syndrome de Down le plus précoce et le plus efficace. L'analyse de sang, combinée avec des mesures échographiques de la clarté nucale et de l'os nasal, offre un taux de détection de 95% et un taux de faux positifs de 2% lorsque le test est réalisé durant le premier trimestre de la grossesse (entre la 11e et la 14e semaine).

 

La "controverse" sur le test ne vient ni de sa pertinence ni de sa facilité d'utilisation - personne ne les remet en doute - mais de l'activisme de certaines associations lui reprochant précisément cette efficacité:

[La mise sur le marché] fait suite à une tentative des organisations membres de la Fédération internationale du Syndrome de Down de convaincre la Cour européenne des droits de l'homme de ne pas reconnaître le droit à avoir recours à de tels tests. La Fédération, qui regroupe trente associations dans seize pays, a déclaré en juin que la Cour de Strasbourg devait "reconnaître la condition humaine et protéger le droit à la vie des personnes trisomiques et handicapées".

 

Une position pour le moins paradoxale...

echographie.jpgD'abord, les méhodes de dépistage de la trisomie 21 existent, plus ou moins invasives, précises et coûteuses. En d'autres termes, cela signifie que tout ce que permettra le Prénatest peut déjà se faire aujourd'hui - pour de futurs parents dotés de suffisamment de moyens, de curiosité ou d'inquiétude, quitte à mettre en danger la vie du foetus pour savoir. Il ne s'agit donc pas de l'existence ou non d'un dépistage mais de sa démocratisation auprès du plus grand nombre.

Deuxième aspect, dépistage signifie information. Aucun test n'est précis à 100%. Certains parents prendront le risque, ou accepteront quoi qu'il advienne les faiblesses de leur progéniture dès qu'elles seront connues - et plus le dépistage est précoce, meilleurs sont les moyens de se préparer à recevoir l'enfant.

Troisième aspect, l'avortement. On trouvera sans peine des parents-témoins faisant état de la "joie" et de "l'émerveillement continu" que suscitent chez eux leur progéniture trisomique, grand bien leur fasse, mais tous les parents ne sont pas ainsi - et tous ceux qui sont exposés à la possibilité très concrète de devoir supporter leur vie durant un enfant handicapé mental ne sont pas prêts à tenter l'expérience. De quel droit des tiers leurs imposeraient-ils ces conséquences?

Il y a une ironie cruelle à défendre le "droit à la vie" d'un foetus trisomique alors même que nos sociétés occidentales ont banni le "droit à la vie" d'un foetus normal depuis longtemps. Éliminer avant la naissance des handicapés mentaux serait la preuve d'une monstruosité eugénique, alors que tuer des bébés à naître parfaitement sains, simplement l'ordre des choses?

A partir du moment où on accepte la notion d'avortement de confort, toute polémique sur l'élimination de foetus trisomiques s'avère vide de sens. Les victimes du Syndrome de Down sont pleinement des êtres humains - et c'est précisément à ce titre qu'ils peuvent être arbitrairement tués par leur mère durant leur croissance prénatale, selon les lois en vigueur.

Histoire de clore la polémique sur le terme "eugénisme" lancé à tort et à travers, rappelons que les individus ne peuvent normalement appliquer la moindre sélection que sur leur propre famille, ce qui rend d'office stérile tout soupçon d'eugénisme, qui implique une quasi-unanimité pour avoir la moindre chance de se concrétiser. Il suffit de constater la combativité de certaines associations ou le grand nombre d'individus opposés à l'avortement (certains quelles que soient les raisons) pour comprendre que sous nos latitudes la trisomie n'est pas près de disparaître, même si nous disposions d'une méthode de dépistage fiable à 100%.

L'eugénisme, le vrai, vise à la modification d'une population entière: à ce titre, il ne saurait se pratiquer, n'a historiquement été pratiqué et ne se pratique encore aujourd'hui qu'à travers des Etats, par des politiques aussi variées que le contrôle des naissances ou les programmes de stérilisation forcée. Ceux qui brandissent des pancartes dénonçant l'eugénisme au moindre progrès médical devraient s'en rappeler et tourner leur attention vers les seuls individus susceptibles de lancer des offensives eugénistes à l'échelle d'une nation entière, c'est-à-dire, les hommes politiques.