09 novembre 2011

La Boîte de Pandore islamique

Les régimes autocratiques d'Afrique du nord étaient violents, corrompus et dangereux. Les pseudo-démocraties qui leurs succèdent ont peu de chances d'être meilleures.

Si la crise de la zone euro monopolise l'actualité, la terre n'arrête pas de tourner pour autant. Un flot de nouvelles surgit en parallèle et permet d'éclairer les révolutions du printemps arabe et leur contexte.

Il y a tout d'abord la sortie aujourd'hui du nouvel ouvrage de Bernard-Henri Lévy La guerre sans l'aimer. Le livre raconte comment l'individu a mis en pratique la devise en bannière de son site "L'art de la philosophie ne vaut que s'il est un art de la guerre..." et impliqué la France dans l'insurrection libyenne. Les compte-rendus sont dithyrambiques: le philosophe s'est lui-même mis en scène dans un spectacle magnifique.

Et surtout, il tutoie Nicolas Sarkozy au téléphone.

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Martine en Libye

Bernard-Henri Lévy ne vit pas dans le même monde que le commun des mortels - et surtout pas dans celui des révolutionnaires islamistes qui ont mis à bas le régime de Muammar Kadhafi. D'où une analyse de la situation que d'aucuns qualifieraient de surréaliste:

[Bernard-Henri Lévy] se dit aussi optimiste quant à l'avenir de la Libye. Arguant qu'il connaît "bien" Moustafa Abdeljelil, il assure que celui-ci n'a pas réellement l'intention d'appliquer la charia. Les Libyens "sont en train de démontrer qu'on peut être à la fois un musulman pieux et s'inscrire dans la liberté d'expression, la démocratie, l'égalité des sexes ; et, ça, c'est un événement capital !" s'enthousiasme-t-il.

 

L'égalité des sexes... Peut-être le philosophe était-il occupé à vider une coupe de champagne lorsque l'individu qu'il connaît "bien" annonçait le retour de la polygamie?

C'est vrai, je ne connais pas personnellement Moustafa Abdeljelil, chef du Conseil National de Transition. Croyons BHL sur parole ; peut-être que c'est un chic type. Ou peut-être pas. L'ami de notre philosophe de combat était président de la Cour d’appel de Tripoli en 2007, lorsqu'elle confirma par deux fois la condamnation à mort des infirmières bulgares. Rares sont ceux qui se rappellent ces détails pré-révolutionnaires qui ternissent quelque peu l'image du grand démocrate. D'un autre côté, c'est sans grande importance, parce qu'il ne contrôle rien. Ses déclarations sur le retour de la charia n'étaient pas destinées aux Occidentaux mais aux véritables maîtres de la Libye, les milices islamistes. Bernard Lugan nous présente les joyeux drilles:

[Le CNT sait] qu’il porte un péché originel : celui d’avoir été mis en place par l’Otan, donc par les « impérialistes » et les « mécréants ». Ses lendemains vont donc être difficiles. D’autant que ses principaux dirigeants, tous d’anciens très hauts responsables de l’ancien régime et donc des « résistants de la dernière heure », commencent à être mis en accusation par certains de ces chefs de guerre qui détiennent désormais les vrais pouvoirs. (...)

[A Tripoli le] TMC (Tripoli Military Council) [englobe] plusieurs milices islamistes pouvant mobiliser entre 8'000 et 10'000 combattants. Le chef du TMC, originaire de Tripoli, est Abd el-Hakim Belhaj dit Abu Abdullah Assadaq. Ayant combattu en Afghanistan, ce partisan du califat supra frontalier fonda le Libyan Islamic Fighting Group dans les années 1990. Ayant fui la répression anti islamique du régime Kadhafi, il retourna en Afghanistan où il fut arrêté en 2004 puis remis à la police libyenne avant d’être libéré au mois de mars 2010, à la veille de l’insurrection de Benghazi. (...)

A Misrata, les milices se considèrent comme l’élite des révolutionnaires et leur prestige est immense depuis qu’elles ont capturé le colonel Kadhafi. Ce furent certains de leurs hommes, gentils démocrates si chers aux médias français, qui lynchèrent et sodomisèrent vivant l’ancien guide et qui, comme « trophée », emportèrent son corps dans leur ville.

Autre zone ayant échappé au contrôle du CNT, le pays berbère de Zentan avec sa puissante milice ancrée sur djebel Nefuza. (...)
Zentan  est contrôlée par le Zentan Military Council (ZMC), dont les milices arborent le drapeau amazigh. Militairement, les milices berbères sont les mieux formées de toute la Libye, leurs cadres étant d’anciens officiers libyens. Les deux principales unités berbères sont la Zentan Brigade commandée par Muktar al-Akdhar et la Kekaa Brigade, chacune forte d’environ 1'000 combattants. Ces milices ont refusé de quitter Tripoli en dépit des ordres du CNT, ce qui provoqua de graves tensions. Le 3 octobre, après un ultimatum du CNT, la Brigade Kekaa se livra même à une véritable tentative d’intimidation, paradant dans Tripoli et attirant la réplique des islamistes. La guerre civile fut alors évitée de justesse, mais ce n’est que partie remise.

Ceux qui, poussés par BHL, décidèrent d’intervenir en Libye et de s’immiscer dans une guerre civile qui ne concernait en rien la France, vont désormais porter la très lourde responsabilité des évènements dramatiques qui s’annoncent et qui vont se dérouler à quelques heures de navigation de nos côtes.

 

A quelques heures de navigation de nos côtes? Si seulement! Mais la modeste Méditerranée a été franchie depuis longtemps. Pas spécialement par les Chebabs libyens, c'est vrai, mais par d'autres populations géographiquement proches, et aux accointances idéologiques et religieuses identiques.

Prenons les Tunisiens immigrés en France, par exemple. Amenés à bâtir à distance la Tunisie de demain, lors des premières élections libres de leur pays, ils attribuent 40% des suffrages au parti islamiste Ennahda. La Suisse est à peine mieux lotie avec 34% des votes. Les Tunisiens d'Europe ne sont donc ni plus ni moins islamistes que leurs frères restés au pays, qui ont crédité Ennahda de 40% des sièges. Les efforts d'intégration ont porté leurs fruits, visiblement...

Le leader d’Ennahada, Rachid Ghannouchi, n'a jamais dissimulé sa sympathie active pour la doctrine de Hassan el-Banna, le fondateur égyptien des Frères musulmans; habile transition vers l'Egypte, dont on attend avec impatience le choix populaire lorsque des élections seront enfin organisées.

Comme s'empresseront de le faire remarquer les bien-pensants, islam n'est pas islamisme n'est pas terrorisme n'est pas extrémisme, voyons mon bon monsieur! Pourtant, dans le monde réel, les frontières sont floues. Les dessinateurs de Charlie Hebdo ont pu en faire l'amère expérience. Le journal satirique pensait faire rire en se moquant des ambiguités de la "charia molle" des "islamistes modérés", ses locaux ont été détruits par une bombe incendiaire. Un acte isolé, clameront les mêmes par réflexe. Mais alors, comment expliquer le déferlement de commentaires soutenant l'acte terroriste sur la page Facebook du journal?

En Suisse, selon le célèbre avocat Marc Bonnant, toute critique de l'Islam est devenue impossible. Il explique pourquoi il faudrait pourtant oser:

L’islam est viril, non seulement par le sort détestable qu’il réserve aux femmes, mais parce qu’il est conquérant, dominateur, arrogant, expansionniste et prosélyte. Autant de raisons d’armer notre résistance.

 

Ironie révélatrice, la rédaction du Matin a jugé préférable de fermer l'article à tout commentaire.

Si le Genevois au verbe élégant s'amuse à placer psittacisme en mot compte triple et verse dans la vieille lune des racines musulmanes de l'Occident - il n'a visiblement pas lu Aristote au Mont Saint-Michel - son discours a un fond de vérité indéniable: dans les pays européens si fiers de leur liberté d'expression, critiquer l'islam revient à traverser un champ de mine. Le moindre faux-pas est terriblement risqué. Physiquement. Les effets d'une trop grande modération religieuse de la part de musulmans bien intégrés au sein de notre société libre, sans aucun doute.

Avec l'arrivée au pouvoir des islamistes dans les futurs Etats tunisiens, libyens et égyptiens, les choses ne vont pas s'arranger. A la moindre incartade, l'incident diplomatique s'ajoutera désormais aux cris de colère de la rue arabe de part et d'autre de la Méditerranée.

L'histoire est cruelle. Alors même que les révolutions du printemps arabe ouvraient la porte à des élections libres, des peuples sans culture politique ont naïvement offert le pouvoir aux plus grands ennemis de la démocratie. Pire encore, ce pouvoir n'est pas celui d'un simple parlement mais celui d'une assemblée constituante, organisme chargé d'écrire une nouvelle constitution et de façonner le destin du pays pour des décennies.

Le printemps arabe a gelé sur place avant même de fleurir, terrassé par le rude hiver de l'islam.

Notre civilisation occidentale est trop épuisée, ruinée et rongée par le doute pour s'impliquer en Afrique du Nord plus qu'en lâchant quelques bombes. C'est regrettable. C'est aussi périlleux: nul ne sait quel régime va émerger à court ou moyen terme. Les premiers tests ne sont pas bons.

Certes, il reste toujours l'espoir que les peuples d'Afrique du Nord rejettent d'eux-même les islamistes qu'ils viennent de porter au pouvoir, ouvrant les yeux sur les désastreuses conséquences de ces gouvernements sur la prospérité et les libertés individuelles. Mais les régimes islamistes se renforcent souvent lorsque l'environnement économique se désagrège, telle une communauté cherchant la pénitence. Et comme l'opposition politique se réduit elle-même à différentes variétés de socialisme, on n'est pas sorti de l'auberge.

Personne ne pleurera les régimes despotiques disparus et surtout pas moi. Mais en suivant le mouvement en retard, de loin et du bout des lèvres, l'Europe a renoncé à modeler le printemps arabe d'une façon qui puisse lui être favorable. Par faiblesse et par manque de vision, elle a ainsi offert à différents mouvements islamiques le sésame le plus précieux dont ils pouvaient rêver, la légitimité populaire.

Il ne tient qu'à eux de s'en servir et de mettre en oeuvre leur programme électoral - charia à l'intérieur, jihad à l'extérieur - tout en sachant qu'ils seront soutenus par des millions de musulmans déjà présents en Europe.

Et alors, tutoyer Nicolas Sarkozy au téléphone risque de ne plus suffire.