27 juillet 2016

L'Inutile Odyssée de Solar Impulse

Après un premier décollage en mars 2015, l'avion solaire Solar Impulse de Bertrand Piccard vient de boucler son tour du monde.

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Les médias s'extasient comme de bien entendu, mais pas les Suisses. Le trait est forcé. Est-ce l'adage voulant que nul ne soit prophète en son pays? Ou est-ce parce que les Helvètes, à l'inverse des contrées ponctuellement visités par Solar Impulse 2, ont eu droit de bout en bout à la couverture médiatique de l'interminable épopée?

Bertrand Piccard fascine autant qu'il repousse. La mise en avant imprègne son être, ses envolées lyriques sonnent faux, son enthousiasme semble aussi inébranlable qu'artificiel mais suscite le rêve chez ses sponsors. Comme le dit un humoriste, Solar Impulse était un gros porteur: il fallait bien l'envergure d'un 747 pour transporter autour du globe à la fois le pilote et son ego. La dernière étape fut retardée d'une semaine pour cause de maux d'estomac de Bertrand Piccard ; pas question de laisser son siège à André Borschberg pour le dernier vol symbolique. Il faut bien l'admettre, Solar Impulse n'était plus à une semaine près.

La caravane Solar Impulse demanda un budget de 170 millions de francs pour transporter péniblement un pilote à une vitesse moyenne de 50 km/h, trimballant autour du monde - dans des avions au kérosène - la plus grande partie d'une équipe de 150 personnes... Solar Impulse a incontestablement réussi un tour de force, faire croire qu'il s'agissait d'écologie.

La plus grande partie du défi de pilotage consistant à rester éveillé, ne restait que l'aspect énergétique ; mais là encore, Solar Impulse démontra surtout les limites de son modèle. Comme le releva un authentique scientifique, un physicien, par ailleurs entrepreneur et pilote lui-même:

[Ce] projet ne représente pas la voie du futur, ni en matière de vol ni en matière d'approvisionnement en énergie. Il démontre au contraire les limites du photovoltaïque. (...) Solar Impulse 2 est la preuve que le photovoltaïque ne permet pas de fournir suffisamment d'énergie, ni pour l'aviation ni pour la technologie de pointe. Pour cela, il faut des sources d'énergie disponibles en grande quantité, à la fois fiables et peu coûteuses. L'énergie solaire dépend de l'heure de la journée, de la saison et de la météo.

Je suis pour les technologies propres et observe tout d'un œil critique. (...) Bertrand Piccard n'a pas pu apporter la preuve à son message "Le futur est propre". Il a surtout réussi à faire sa propre publicité.


Le verdict est sévère, mais pertinent. Bertrand Piccard a beau s'extasier à l'antenne de futurs projets de drones solaires lancés par l'industrie, s'en attribuant quasiment la paternité, ils n'ont aucun rapport avec sa tournée mondiale. On sait depuis longtemps que l'humain est le point faible d'un vol longue durée. L'existence de futurs drones solaires automatisés doit bien plus aux progrès technologiques des drones qu'à Solar Impulse.

Tous les records n'ont pas vocation à servir à quelque chose, mais tous n'ont pas non plus cette prétention. Faire péniblement le tour du monde en cent fois plus de temps que ce que propose déjà l'aviation commerciale au grand public pour un prix bien moindre, sans parler du confort et de la fiabilité? En l'occurrence, et malgré l'insistance du messager, le message véhiculé par Solar Impulse est parfaitement déprimant. Comme le résume un internaute:

Les pionniers utilisent les meilleures technologies disponibles pour faire mieux que ce qui existe: plus haut, plus vite, plus fort, plus commode, plus satisfaisant, moins cher, etc. Ceux qui veulent montrer qu’on peut faire presque aussi bien que ce qui existe, bien que moins haut, moins vite, moins fort, moins commode, moins satisfaisant et plus cher, mais en respectant des préceptes idéologiques, ne sont pas des pionniers, mais des saltimbanques prosélytes.


Il y a indéniablement du prêcheur chez Bertrand Piccard. Il met l'écologie au service du spectacle, lève des fonds comme un candidat aux primaires, étale un enthousiasme en téflon. Mais il est en décalage croissant avec le réel.

Le vrai problème de Solar Impulse est d'être resté en vol bien trop longtemps. Le monde a eu le temps de tourner. Comme dans ces histoires de science-fiction où la capsule d'un héros se dégèle dans une autre époque, Solar Impulse a décollé dans l'insouciance et atterri dans la crise. L'année 2003 des débuts du projet paraît si loin! La population européenne s'est bien malgré elle réveillée des chimères du réchauffement climatique pour se retrouver confrontée à des problèmes autrement plus concrets, dangereux et urgents - crise économique, crise de la dette publique, crise des migrants, État islamique, terrorisme. Foin de toutes les prévisions millénaristes sur le peak oil, le pétrole n'a jamais été aussi abondant.

Bertrand Piccard et André Borschberg pouvaient bien essayer de prévoir la météo sur plusieurs jours, ils n'avaient aucune chance d'intégrer ces paramètres dans leurs équations. Reste à Solar Impulse la satisfaction d'avoir établi une performance d'un nouveau genre, que nul ne disputera de sitôt. En bouclant un tour du monde en moins de deux ans, ils améliorent de plus d'un an le précédent record établi par Magellan il y a quatre siècles - lui qui, déjà à son époque, fit le tour du monde grâce à une autre énergie renouvelable, le vent.

09 juin 2015

L'arnaque écologique de Solar Impulse

Par accident ou peut-être le besoin de montrer un regain de pluralisme à l'approche du vote du 14 juin sur la redevance, la RTS se fendit samedi dernier d'un reportage tout à fait étonnant sur le bilan écologique réel de Solar Impulse, l'avion "solaire" de Bertrand Piccard.

Il pollue plus que tout ce que vous pouvez imaginer.

Alors que les écologistes nous rabâchent à tour de bras qu'il faut traquer les "coûts cachés" de la moindre capsule de café, les journalistes se sont contentés d'en faire autant avec Solar Impulse, additionnant ainsi:

  • L'énergie grise, soit le coût énergétique de la construction de l'appareil, y compris batteries, panneaux solaires, etc. - un coût particulièrement lourd dans le cas de Solar Impulse sachant que l'avion-prototype n'est évidemment pas le prélude à une production de masse ;
  • La pollution indirecte, à savoir toute l'énergie requise pour la conception et la récolte de fonds, les dizaines de dîners de gala et de conférences requises pour réunir les 150 millions de francs du projet ;
  • La pollution de réalisation, c'est-à-dire le coût d'accompagnement de Solar Impulse par une équipe au sol d'une soixantaine de personnes à chaque vol de l'avion solaire, avec les ordinateurs, les accès réseau, etc.

La conclusion est cinglante:

L'aventure Solar Impulse consomme autant que si 200 personnes faisaient le tour du globe en avion de ligne.


Si le reportage est assez complet, il n'évoque pourtant pas un point central à la base même du projet, l'idée que Solar Impulse vole "à l'énergie solaire". C'est un grossier raccourci. Solar Impulse dispose effectivement de panneaux solaires et de batteries rechargeables pour rester en vol pendant les heures nocturnes, mais les batteries de l'avion sont chargées à bloc avant chaque décollage, à l'aide de courant électrique tout ce qu'il y a de plus banal !

Pour être un tant soit peu conforme à son esprit, Solar Impulse devrait recharger ses batteries sur le tarmac à l'aide des panneaux solaires disposés sur la surface de l'appareil ; ce n'est évidemment pas praticable, à cause des poussières et du temps que réclamerait la manœuvre. En fin de compte, au moins au décollage, il doit son envol à une bonne dose d'énergie nucléaire ou thermique selon le pays d'où il part...

Interrogé dans le reportage, Suren Erkman, professeur d'écologie industrielle à l'UNIL, explique avec raison que la comparaison entre Solar Impulse et un avion de ligne commercial n'est probablement pas appropriée ; il serait sans doute plus judicieux d'établir un parallèle avec la tournée mondiale d'un groupe musical de premier plan, avec son staff technique, son matériel, sa régie, etc.

Solar Impulse ne serait donc qu'un prétexte pour un peu d'écologie-spectacle à destination des masses? Pour ceux qui suivent le dossier depuis assez longtemps, cela ne fait guère de doute. Au tour du monde en ballon succède l'avion solaire ; le modèle d'affaire reste le même, au confluent du marketing, du sponsoring et des causes à la mode. Et puisque le grand public pourrait finir par se lasser d'un n-ième "exploit" de son auteur, la sauce est diluée avec sagacité pour faire durer l'aventure (et les rentrées d'argent) le plus longtemps possible.

Solar Impulse est moins un défi technique ou une aventure écologique qu'une tournée événementielle orchestrée comme du papier à musique, jusque dans la façon dont les logos des sponsors sont subtilement mis en avant dans chaque plan-séquence. Inébranlable et volontairement hermétique à toute polémique, le chef de projet Bertrand Piccard botte en touche en invoquant commodément le symbole:

[Le but de Solar Impulse] est de montrer que toutes nos technologies, qui nous permettent de voler jour et nuit avec un avion solaire sans carburant, doivent être utilisées au sol pour avoir une société plus propre, et un monde plus propre. C'est ça qui est important, et finalement c'est ça qui fait qu'il y a des millions de gens qui aiment ce projet et qui nous suivent.


Bien sûr les panneaux solaires ont un bilan énergétique discutable, les batteries sont lourdes et polluantes, et il faut toute une équipe au sol pour parvenir péniblement à déplacer un unique être humain à bord à la vitesse moyenne de 80 km/h - tout ceci n'étant possible que lorsque toutes les conditions météorologiques sont réunies...

Ce n'est pas la force du symbole qui, une fois invoqué, permet de justifier à peu près n'importe quoi, mais bien celle d'une puissante magie - le show-business.

 


 

Rectificatif (12 juin): l'équipe de Solar Impulse me fait savoir qu'un point de l'article ci-dessus, mentionnant le chargement des batteries de Solar Impulse avec du courant électrique issu du réseau électrique local, est erroné:

Cette affirmation est fausse, pendant tout le tour du monde nous ne chargeons jamais les batteries avec autre chose que de l'énergie solaire provenant de nos cellules. Jamais nous ne branchons les batteries sur le réseau et ceci est même contrôlé par la FAI dans le cadre des dépôt de records que Solar Impulse fait dans la catégorie avion solaire. Pour votre information, l’avion est fait pour être chargé en extérieur ou simplement à l’intérieur de son hangar gonflable, le tissus ayant été choisis pour laisser passer les rayons du soleil afin de charger les batteries.


Ce rectificatif (mentionnant l'article à la base de cette erreur) est également disponible sur le site de Contrepoints.

L'énergie propulsant l'avion solaire Solar Impulse est donc bien d'origine 100% solaire, le rechargement s'effectuant au besoin à l'aide d'un hangar gonflable spécial transporté par avion cargo et protégeant l'avion au sol.