14 septembre 2019

Les Anti-Brexit tirent leurs dernières cartouches

Mauvaise semaine pour Boris Johnson. À en croire la presse continentale européenne de ces derniers jours, il a été giflé, il a pris une douche écossaise, un camouflet, il s'attire les foudres des Irlandais, il subit revers sur revers, des défaites, il est le dos au mur, il a bu le calice jusqu'à la lie. Pour tout dire, alors qu'il n'est pas en poste depuis un mois et demi, il a déjà un bilan calamiteux.

Fichtre!

On dirait que le Premier Ministre Boris Johnson vit ses dernières heures... Alors qu'en vérité, ce sont plutôt ses adversaires qui grillent leurs dernières cartouches ; aucune surenchère de termes négatifs ne permettra de cacher cette réalité bien longtemps. Mais cela mérite quelques explications.

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Boris face au Marais

De quoi Boris Johnson est-il coupable pour mériter pareille condamnation médiatique? De populisme, bien entendu. Le populisme, voilà l'ennemi. Le populisme, dans ce dossier, revient à vouloir appliquer la décision de quitter l'Union Européenne, exprimée en juin 2016 dans les urnes par près de 52% des citoyens de Sa Majesté.

On l'aura compris au traitement du dossier, la classe médiatique européenne est franchement europhile. Toute subtilité ayant disparu des rédactions depuis longtemps, il faut vraiment être épais pour ne pas s'en rendre compte.

Dans d'autres pays de l'Union, lorsque les gens ne votent pas correctement, on s'adapte. En France ou aux Pays-Bas, on passe les traités refusés par le Parlement. En Irlande, on revote. La Suisse mérite largement sa place dans ce petit monde à travers le refus de la classe politique d'appliquer l'initiative contre l'immigration de masse. Comme disait Coluche, si voter servait à quelque chose, cela aurait été interdit depuis longtemps.

Mais voilà, Boris Johnson a eu le toupet de démissionner du gouvernement précédent parce qu'il estimait qu'il trahissait le vote des citoyens, et souhaite désormais appliquer la décision. Son mandat? Faire en sorte que le Royaume-Uni quitte l'Union Européenne, ni plus ni moins. Plus de ce Brexit interminable et constamment repoussé. Tant pis si cela doit signifier un hard Brexit, une sortie sans accord.

En face de lui, et c'est ce qui causera leur perte, les anti-hard-Brexit (faute d'un meilleur nom) avancent en ordre dispersé. Il y a ceux qui veulent rester et que les citoyens qui ont voté pour le départ de l'UE en 2016 aillent au diable ; ceux qui sont d'accord pour partir, mais "pas de cette façon" ; et ceux qui souhaitent rejouer le match avec un nouveau référendum.

Une seule chose les unit, la volonté d'arrêter Boris. Cela ne suffira pas.

Qui s'accroche?

Depuis qu'il est au pouvoir, Boris affronte une succession de coups d'éclats. Ils se suivent avec une régularité toute médiatique. Qu'il s'agisse de la démission de la Ministre du Travail Amber Rudd, du passage dans l'opposition d'un député ou de la rupture de Jo, le propre frère de Boris (ce qui a permis au grand public de découvrir que Boris avait un frère), chacun tire son quart d'heure de gloire comme il peut.

Les politiciens et leurs relais dénoncent comme un "coup d'État" la volonté du Premier Ministre de fermer le Parlement pendant cinq semaines, sans mentionner que la session parlementaire qui vient de se dérouler est la plus longue depuis 400 ans, ni qu'il est parfaitement en droit de le faire.

Les décisions du Premier Ministre font quant à elles l'objet de contestations devant les tribunaux, alors même que le Parlement outrepasse ses prérogatives en exigeant "un Brexit avec accord, sinon rien" lorsque la politique étrangère n'est pas de son ressort.

Comme chacun peut le constater, les médias donnent le mauvais rôle à Boris. Ils tentent de le faire passer pour affaibli et isolé. Pourtant, hors du Parlement, il est loin d'être seul contre tous. En plus des deux tiers des membres du Parti Conservateur qui l'ont nommé à son poste en remplacement de la médiocre Theresa May, M. Johnson a avec lui la population anglaise. Selon l'institut de sondage ICMresearch, en cas d'élections anticipées, son parti est crédité de 37% des voix, contre 30% pour les travaillistes et 9% pour le parti du Brexit. Loin d'être "effrayés" par un Brexit sans accord, les Anglais sont tellement excédés par la tragi-comédie de leur classe politique qu'ils sont désormais une majorité à vouloir le Brexit par tous les moyens.

Tout le monde le sait en Angleterre - même et y compris les parlementaires qui s'opposent à Boris Johnson.

Nous en avons eu la preuve définitive lundi soir. Le Parlement refusa l'offre du Premier Ministre de convoquer des élections anticipées pour la mi-octobre. Au pied du mur, les élus anglais ont choisi de s'accrocher à leurs sièges. Les anti-Brexit, majoritaires parmi les élus du Parlement, savent très bien qu'ils sont minoritaires dans l'opinion et le seront dans les urnes au prochain vote.

Nous assistons donc ainsi une nouvelle fois à la démonstration d'une classe politique parfaitement consciente de sa non-représentativité mais accrochée au pouvoir comme une palourde à son rocher. Toute ressemblance avec d'autres pays européens est fortuite...

Remise à plat

Aujourd'hui, David Cameron ne regrette rien, mais peu importe. Il n'a plus aucune crédibilité. Son appel à une réforme de l'Union Européenne et à un référendum du Brexit n'étaient que des miroirs aux alouettes dont la seule finalité était de le maintenir au pouvoir. Mais la population anglaise refusa de suivre le script prévu. Elle s'empara de la première occasion de s'exprimer pour dire ce qu'elle pensait du Super-État européen et de la trajectoire à donner au Royaume-Uni dans cet ensemble.

Depuis, la classe politique britannique se déchire pour donner l'impression qu'elle prend au sérieux l'expression populaire tout en faisant exactement le contraire. Theresa May fut l'incarnation vivante de cette école de pensée ; vidant le référendum de toute substance, elle élabora en connivence avec Bruxelles un accord de soumission perpétuelle tellement honteux qu'elle fut désavouée par son propre camp. Personne ne s'étonnera que les politiciens européens répètent depuis que c'est "le meilleur accord possible" - tout dépend du point de vue où l'on se place.

Boris Johnson est quant à lui un héros aux motivations peut-être moins nobles qu'on souhaiterait. Au pied du mur, il s'aligna et soutint le traité de Brexit ramené de Bruxelles par Mme May. Aujourd'hui, s'il est en butte contre une bonne partie des caciques de son propre parti, c'est parce qu'ils jouent sur des objectifs différents. Eux veulent maintenir le Royaume-Uni dans l'Union Européenne, quoi qu'il leur en coûte ; lui cherche moins à respecter la volonté populaire qu'à sauver le Parti Conservateur du naufrage, quitte à l'épurer des éléments les plus compromis. Il est sans cesse grignoté par le Parti du Brexit de Nigel Farage, un mouvement à la dénomination aussi limpide que le verbe de son fondateur.

Personne ne veut rien renégocier. Le Parlement britannique rejeta à plusieurs reprise (ce qui est déjà illégal, on ne vote pas plusieurs fois sur le même texte!) le traité de Mme May. L'Union Européenne, calcifiée par la règle de l'unanimité et par une position qu'elle pense avantageuse, refuse de reculer d'un pouce. Côté anglais, le Parlement est incapable de formuler une demande intelligible sur ce qu'il veut précisément renégocier, et de quelle façon.

La "frontière extérieure de l'Union" en Irlande du Nord ne verra jamais le jour, les gouvernements irlandais et britanniques ayant annoncé que ni l'un ni l'autre ne verserait un centime d'euro pour mettre en place une frontière physique. On imagine mal la Commission Européenne envoyer des contingents de douanier européens là-bas pour embêter les Irlandais alors qu'il n'y a plus d'argent anglais dans les caisses. Mais personne ne veut rendre son indépendance politique au Royaume-Uni.

Boris Johnson pliera-t-il? Ira-t-il quémander une nouvelle extension de trois mois du Brexit à la fin octobre, comme ses parlementaires lui imposent? Deviendra-t-il le Winkelried du Brexit? Si personne ne trouve le courage de percer l'abcès, il se pourrait bien que le Brexit dure encore des années. Cela détournera encore plus la confiance des électeurs anglais des partis traditionnels. Voilà ce dont M. Johnson ne veut pas.

Les Anti-Brexit ont trépigné, légiféré, attaqué en justice, vilipendé et trahi. Tout l'arsenal y est passé. Ils n'ont plus rien dans leur besace. Sur ce champ de bataille dévasté, l'initiative appartient maintenant à Boris Johnson.

24 juillet 2017

Divorce à l'anglaise

La semaine dernière a vu l'ouverture des feux pour les négociations officielles du Brexit entre le Royaume-Uni et les instances européennes de Bruxelles. Ces quatre jours de palabres, du 17 au 21 juillet, ont été suivis de si peu de résultats que les médias ne les évoquèrent que du bout des lèvres.

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Il faut dire que l'ouverture de ce premier round ne débutait pas sous les meilleurs auspices. Menés par Michel Barnier, les Européens faisaient des calculs pour estimer la somme que les Anglais devraient verser comme solde de tout compte pour leurs engagements pré-Brexit, articulant des montants de plusieurs dizaines de milliards d'euros. En face d'eux, le gouvernement anglais refusa tout net cette approche. Avec son franc-parler coutumier, Boris Johnson résuma pudiquement son point de vue:

Les sommes que [les responsables européens] proposent de réclamer à ce pays me semblent exorbitantes et je pense que "ils peuvent toujours courir" est une expression tout à fait appropriée.


Ambiance.

Avant même l'entrée dans la salle de négociation, l'échange ne pouvait tourner qu'au dialogue de sourds. Mais la pression monte gentiment des deux côtés. Les médias, les analystes et les politiciens européens ont beau expliquer doctement que la Grande-Bretagne a tout à perdre à mal négocier le Brexit, l'Union Européenne, bien qu'elle s'en défende, a elle aussi misé un sacré paquet de jetons sur le tapis.

Analysons les dossiers les plus chauds, qui sont autant de problèmes insolubles...

1. La nouvelle frontière extérieure de l'Union en Irlande

Comme petite mise en bouche, une question toute symbolique: le devenir de la frontière entre le Royaume-Uni et l'Irlande. Jusqu'ici, tout allait bien puisque les deux pays étaient membres de l'UE, bien qu'ils ne fassent ni l'un ni l'autre partie de l'Espace Schengen. Mais à terme cette limite entre les deux pays deviendra une "frontière extérieure de l'UE" - d'ailleurs, la seule frontière terrestre du Royaume-Uni avec le reste du continent.

471px-Ireland.svg.pngTout cela ne pourrait relever que de l'anecdote, mais les défis impliqués sont nombreux. Jusqu'ici la libre-circulation prévalait, mais ce régime devra cesser au départ du Royaume-Uni. Comment sera gérée la frontière de 360 km et de 200 points de passage entre l'Irlande et l'Irlande du Nord? Les Anglais auront probablement peu de raisons d'ériger des barrières vis-à-vis des 177'000 camions, 208'000 vans et 1'850'000 véhicules qui traversent mensuellement la frontière. 30'000 personnes la traversent quotidiennement, habitant d'un côté et travaillant de l'autre.

Mais l'UE acceptera-t-elle à son tour de fermer les yeux? Après tout, selon les règlements européens et le principe de non-discrimination, il n'y a à priori pas de raison de moins surveiller cette frontière que celle qui sépare la Pologne de la Russie ou la Grèce de la Turquie... Des divergences de traitement qui, si elles se concrétisent, provoqueront certainement les remous courroucés de pays frontaliers avec l'UE - on imagine mal la Turquie ne pas dénoncer une inadmissible discrimination.

Le bon sens voudrait que l'Irlande négocie un accord de libre-circulation spécifique avec le Royaume-Uni, mais pareil accord est spécifiquement interdit par les règlements européens. L'uniformité est la seule norme admise. Les seules perspectives sont donc:

  • le Royaume-Uni renonce finalement à remettre en cause la libre-circulation avec l'UE ;
  • l'Irlande érige au nom de l'UE des frontières gardées sur 360 km et pourrit la vie de ses habitants et de ceux de l'Irlande du Nord, sans que nul ne sache encore qui payera la facture de ces douaniers ;
  • l'Irlande établit des règles particulières de libre-circulation exclusives avec le Royaume-Uni, provoquant l'ire de Bruxelles et enfonçant un coin dans l'intégration européenne ;
  • l'Irlande quitte l'UE à son tour.

Bien malin qui peut dire quelle sera l'option choisie, mais n'oublions pas les attaques récentes de Bruxelles contre le modèle d'affaire irlandais et son faible taux d'imposition des entreprises, fort peu goûtées par Dublin. Quant à imaginer que le Royaume-Uni renonce à résilier la libre-circulation, cela semble infiniment peu probable vis-à-vis de la campagne référendaire du Brexit.

2. Le futur statut des expatriés européens

La question est double: que faire des ressortissants britanniques résidant sur le sol de l'UE, et des ressortissants européens sur le sol britannique? Là encore, le bon sens voudrait que chacun accepte les étrangers sur son sol jusqu'au Brexit, et que les règles établies ensuite ne s'appliquent qu'à ceux qui voudraient immigrer après cette date. Mais le bon sens n'a guère droit de cité dans ces négociations.

Theresa May eut beau rappeler à plusieurs reprises qu'elle était favorable au maintien des immigrés européens sur sol britannique, l'idée fut froidement accueillie à Bruxelles. Le chef des négociateurs européens, Michel Barnier, redouterait que les Britanniques n'en profitent pour jouer sur plusieurs tableaux, "prenant en otage" la question des 3,2 millions d’Européens installés au Royaume-Uni pour décrocher des concessions. Mais il oublie ce faisant plus d'un million de Britanniques résidant dans le reste de l'Union.

Si chacun reprenait ses ressortissants, le Royaume-Uni serait-il gagnant? Il récupérerait des milliers retraités à l'abri du besoin, qui coûtent la même chose au système de retraite britannique où qu'ils se trouvent, et auraient au moins l'avantage de consommer sur place - avec le bémol des coûts de la santé. Mais il renverrait de son côté des centaines de milliers de travailleurs étrangers installés en Angleterre, qui libèreraient en grande partie les emplois qu'ils occupent, et deviendraient probablement autant de chômeurs à la charge de leur pays d'origine une fois revenus là-bas. Des coûts de santé pour le Royaume-Uni contre des centaines de milliers de chômeurs en plus pour l'UE...

Il est peu probable que pareil scénario se concrétise mais il est assez symptomatique pour les médias de présenter seulement l'aspect anglais des choses, comme si l'UE n'avait elle-même jamais rien à perdre.

3. Les contributions budgétaires réclamées au Royaume-Uni par l'UE

Présentées par les médias européens comme "des sommes restant dues", notez la tournure de phrase, il s'agit de la continuité des milliards d'euros versé pendant des années par le Royaume-Uni au nom des différents programmes européens auxquels il participe. Deux visions radicalement opposées s'affrontent: l'UE estime que le Royaume-Uni doit verser sa contribution jusqu'au terme des politiques concernées, le Royaume-Uni estime pour sa part qu'il n'a plus à y contribuer quand il ne sera plus membre de l'Union.

Au cœur de ces discussions se trouve une enveloppe pour les fonctionnaires européens - autant dire que les négociateurs de Bruxelles refuseront de lâcher quoi que ce soit.

La Voix du Nord explique les montants en jeu, montrant au passage que les Anglais ont aussi des arguments à faire valoir:

L'addition est évaluée à entre 40 et 60 milliards d'euros côté européen et pourrait même atteindre les 100 milliards d'euros, selon les calculs du quotidien britannique Financial Times, après de nouvelles demandes de la France et de l'Allemagne concernant les subventions agricoles.

Le gouvernement britannique a immédiatement annoncé qu'il n'allait pas payer une telle somme. Dans son interview au Daily Telegraph samedi, Boris Johnson a même qualifié d'"absurdes" les montants évoqués.

"Ils vont saigner ce pays à blanc avec leur facture", a fustigé le ministre, menaçant de quitter la table de négociations "sans rien payer du tout".

M. Johnson, un des principaux artisans de la campagne du Brexit, a ajouté que c''était même l'UE qui risquait en fin de compte de devoir ouvrir son porte-monnaie. "Nous co-détenons certains biens pour lesquels nous avons payé pendant des années et dont il faudra évaluer la valeur avec soin", a-t-il expliqué.

Le Daily Telegraph, quotidien très critique de l'UE, a récemment relayé un rapport gouvernemental stipulant que le Royaume-Uni avait droit à 9 milliards de livres (10,6 milliards d'euros) détenus par la Banque européenne d'investissement (BEI) et 14 autres milliards de livres, notamment en liquide et biens immobiliers.


On ne sera donc pas surpris d'entendre des commentateurs faire état de tensions "quotidiennes" entre Londres et Bruxelles.

L'impasse

Les divorces ne sont jamais simples, et celui entre le Royaume-Uni et l'UE arrive à un niveau de complexité encore jamais vu. Mais pour les grands divorces comme les petits, les disputes portent souvent sur les mêmes choses: l'argent et les enfants.

Les enfants de l'UE sont ses innombrables agences, règlements et programmes. Sont-ils adultes et en mesure de vivre leur vie, ou faut-il continuer à payer pour leur adolescence? Les négociations devront être réglées au cas par cas. Tout ne peut pas continuer comme avant non plus ; pour prendre l'exemple de la politique agricole, Paris et Berlin aimeraient évidemment que les Anglais continuent à contribuer, mais comment espérer qu'ils le fassent alors que leurs propres agriculteurs ne toucheront plus rien en retour?

Partant d'un si mauvais pied, il semble probable que les deux ans réservés pour la négociation du Brexit n'aboutissent sur rien. En janvier 2017, alors que l'UE refusait obstinément d'ouvrir les négociations tant que le Royaume-Uni n'avait pas officiellement déclenché l'article 51, Theresa May annonçait déjà la dangereuse trajectoire que suivait Bruxelles et qui amènerait, à terme, à une absence d'accord. Mais elle n'est pas la seule à tabler sur cette hypothèse désormais.

Sans parvenir à se rejoindre sur quoi que ce soit, l'UE présentera une ardoise monstrueuse au Royaume-Uni, que celui-ci refusera de payer. Chaque protagoniste se rabattra sur les avoirs qu'il peut saisir et regardera l'autre en chien de faïence dans une impasse qui pourrait durer des années.

Bien que personne ne la souhaite, cette issue est aujourd'hui la plus probable. Mais bien que tous les regards soient tournés vers Londres c'est aussi, et de loin, la plus risquée pour l'Union Européenne elle-même. Sans parvenir à récupérer le moindre centime de la manne britannique, les décideurs européens feront face à des choix douloureux: augmenter les contributions des autres pays, ou réduire la voilure.

Aujourd'hui les membres de l'UE font bloc pour essayer d'obtenir le maximum du Royaume-Uni, mais s'ils échouent, il n'est pas sûr que l'Union Européenne survive aux arbitrages budgétaires qui s'ensuivront.

17 juin 2016

Dernière ligne droite pour le Brexit

A moins d'une semaine du vote crucial pour le maintien ou la sortie de la Grande-Bretagne, le vent semble tourner. La mort de Jo Cox, députée travailliste pro-UE, tuée par un déséquilibré, influera-t-elle sur le résultat du scrutin? La campagne sera-t-elle encore émaillée d'incidents aussi dramatiques?

Mesurés avant l'agression de la politicienne, cinq derniers sondages majeurs donnaient désormais le camp du Brexit gagnant, à 53% pour l'institut Ipsos MORI par exemple. Bien qu'un revirement soit possible, l'UE semble résignée, affirmant désormais qu'elle "survivra" au départ du Royaume-Uni.

L'argument économique a été central dans la campagne, mais il pourrait se concrétiser bien différemment de ce que craignent les partisans du maintien. Qui s'en sortira le moins bien? En per­dant le Royaume-Uni, l'Union eu­ro­péenne de­vra se pri­ver de la cin­quième éco­no­mie mon­diale et de 10% de ses res­sources - son bud­get se­ra am­puté d’une contri­bu­tion nette de plus de 11 mil­liards d'eu­ros par an. Sur le plan diplomatique, l'UE perdra un des cinq membres du Conseil per­ma­nent de sé­cu­rité de l’ONU, un réseau diplomatique incroyablement étendu et une des rares armées encore capable de monter des interventions sur des théâtres d'opération extérieurs.

Mais pour parler du statut actuel de la campagne et de l'état d'esprit des sujets de Sa Majesté, rien de mieux que de laisser la parole à un ténor du camp du Brexit, Boris Johnson, qui se livre sur Facebook.

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Vous sentez quand des gens sont en train de perdre une discussion. Ils deviennent répétitifs, se livrent à des attaques personnelles et se montrent même parfois un peu menaçants. D'après son style d'argumentation de ces dernières semaines, il est clair que la camp du Remain a conscience de perdre le débat, et de le perdre complètement. Pour beaucoup de gens épris de justice - y compris ceux qui n'avaient guère accordé de réflexion à la question auparavant - il semble désormais évident que le Royaume-Uni devrait quitter l'Union Européenne.

Quelles que soient les nobles ambitions sur lesquelles elle a été fondée, l'UE est un anachronisme. Elle est de plus en plus anti-démocratique ; son système supranational n'est imité nulle part ailleurs sur la planète ; et ses politiques économiques provoquent la misère dans de nombreuses régions de l'UE. Elle est sclérosée, opaque, élitiste. Différentes nations se retrouvent liées par une bureaucratie centralisée que les gens ordinaires ne peuvent ni comprendre, ni contrôler par leur vote. Elle représente une tentative de construire les États-Unis d'Europe, de créer une structure politique unifiée. Et pourtant, pas un seul ténor du camp Remain n'a eu jusqu'ici l'honnêteté de défendre le projet pour ce qu'il est. Personne n'a montré la moindre trace explicite de cet idéal fédéraliste ; personne n'a appelé la Grande-Bretagne à rejoindre "la construction européenne" ou la création d'une "identité européenne". Et cela parce qu'ils savent que cette idéologie - dominante à Bruxelles - serait perçue de façon alarmante par le public britannique.

Alors, qu'avons-nous, en lieu et place d'idéalisme? Nous obtenons un régime à base de peur, servi à tous les repas et en portions croissantes. Nous sommes victimes de regards menaçants et d'intimidations afin de rester dans ce système perverti, et je pense que le public peut s'en rendre compte. Alors que le temps passe, je trouve que de plus en plus de gens s'aperçoivent que la Grande-Bretagne aurait un grand avenir en dehors de l'UE - commerçant librement avec l'UE et le reste du monde, tout en s'engageant pleinement au niveau intergouvernemental sur toutes les questions politiques et diplomatiques en Europe. Sur chaque point important il est possible de reprendre le contrôle, et de prospérer.

Que vous exprimiez le chiffre de 350 millions de livres brutes par semaine ou de 10,6 milliards de livres nettes à l'année, la plupart des gens sont stupéfaits de découvrir combien nous payons rien que pour être dans l'UE. Le retour de cet argent permettrait de faire bien des choses. Les gens peuvent se rendre compte que notre politique d'immigration actuelle est injuste, déséquilibrée et hors de contrôle - et ils peuvent également voir que la campagne Remain a échoué des mois durant à répondre à cette question fondamentale. Comment pouvons-nous contrôler le taux d'immigration - 333'000 arrivées nettes l'année dernière, une ville de la taille de Newcastle - tant que nous restons dans l'UE?

Les Remain n'ont rien à répondre. Leurs bouches s'ouvrent et se ferment sans que rien d'intelligible n'en sorte. Et par-dessus tout, les gens s'indignent devant l'énorme mensonge au cœur de toute ce bazar: que le sacrifice de la démocratie - les 2'500 nouvelles lois européennes qui nous sont imposées chaque année, ce qui coûte 600 millions de livres par semaine aux milieux d'affaires - est en quelque sorte justifié pour les avantages économiques retirés du soi-disant Marché Unique.

La semaine dernière, nous avons reçu l'étonnant témoignage de deux des plus grands héros de la production manufacturière britannique moderne. J'ai été ravi de les entendre, parce que je connais le genre de pressions auxquelles tous les chefs d'entreprise du Royaume-Uni sont confrontés de la part de "l'Opération Flanquons la Trouille". Par leur optimisme, leur vigueur et leur foi en ce pays, ils résument tout ce qui constitue la campagne pour le Brexit. Il s'agit de (Lord) Anthony Bamford, de la puissante firme de machines de chantier JCB, et James Dyson, l'entrepreneur inventeur et milliardaire.

Ces gens fabriquent des machines: des assemblages magnifiques, complexes et à la pointe de la technologie. On aurait pu penser que ce fut précisément pour eux - et les gens de leur espèce - que le "Marché Unique" fut inventé, de sorte que leurs aspirateurs et leurs pelleteuses puissent se diffuser librement au sein d'un territoire fort de 510 millions d'habitants. Vous auriez pu imaginer qu'ils seraient d'ardents défenseurs du système.

Au contraire - ils exportent tous deux des quantités colossales en direction des marchés de l'UE, et continueront de le faire ; mais ils pensent également que nous devrions sortir de l'UE, et que tout cela va dans la mauvaise direction. Dyson est la marque leader sur le marché allemand des aspirateurs. Se soucie-t-il des droits de douanes, si nous quittions l'UE? Bien sûr que non. Les Allemands n'oseraient pas en rêver: nous autres Britanniques achetons 820'000 voitures allemandes chaque année, pour une valeur totale d'environ 20 milliards d'euros. En fait, nous achetons un cinquième de la production de voitures de toute l'Allemagne. Comme Dyson le souligne, réinstaurer des droits de douane reviendrait pour les Allemands à se pendre eux-mêmes. Cela n'arrivera pas.

James Dyson veut reprendre le contrôle de notre système législatif parce qu'il est lassé des pinaillages de Bruxelles, à travers lesquels les ministres britanniques peuvent être mis en minorité au détriment de son entreprise. Et il veut reprendre le contrôle de l'immigration - pas parce qu'il serait hostile aux immigrants. Il est tout simplement exaspéré par le déséquilibre du système. Il n'y a aucune limite sur les migrants en provenance de l'UE, mais aucun moyen d'embaucher suffisamment d'ingénieurs de troisième cycle, parce que la plupart des gens qui font des recherches en sciences et en ingénierie dans des universités britanniques viennent de l'extérieur de l'UE.

Comme pour Lord Bamford, il a vu que le "Marché Unique" est en réalité un projet politique et se transforme inexorablement en un gouvernement unique pan-européen. Il n'y a pas besoin de faire partie de cette coûteuse machine législative pour exporter des biens et des services dans l'UE. Les derniers chiffres montrent qu'entre 1993 (à l'aube du Marché Unique) et 2015, 36 ​​pays - dont l'Inde, la Russie, la Chine, l'Amérique, la Nouvelle-Zélande, le Canada ou le Brésil - firent mieux que le Royaume-Uni dans leurs exportations à destination du Marché Unique. Ils n'étaient pas "membres du club". Ils n'avaient pas Bruxelles pour leur dicter 60% de leurs lois. Et pourtant, ils ont fait mieux que nous.

Il est temps que ce pays montre un peu de la même confiance en soi que ces deux grandes entreprises. Il y a seulement quelques mois le Premier Ministre affirmait avec force que nous prospérerions une fois à l'extérieur. Il avait raison en ce temps-là. Comme le dit James Dyson: "Nous allons créer plus de richesse et plus d'emplois en étant à l'extérieur de l'UE. Nous contrôlerons notre destin. Et le contrôle, je pense, est la chose la plus importante dans la vie et les affaires".

 -- Boris Johnson

 


 

Selon Do­nald Tusk, la pé­riode de sor­tie du Royaume-Uni de l'Eu­rope pour­rait durer sept ans - sept années d'enfer, avec un Premier Ministre anglais vraisemblablement remplacé par un eurosceptique et une parole désormais libérée. D'au­tant plus que la Grande-Bre­tagne devra pré­si­der l'UE début 2017!

Les négo­cia­tions de sor­tie s’ou­vri­ront pour une durée de deux ans, pendant lesquels chaque pierre sera retournée. Les diplomates européens s'inquiètent avant tout des budgets et du sort des fonctionnaires ; mais il faudra surtout renégocier les accords internationaux, trier ceux qui subsistent de ceux qui seront résiliés ou amendés. Les autres pays eurosceptiques membres de l'Union - Pays-Bas, Pologne, Hongrie et bien d'autres - regarderont ces négociations d'un œil sévère. Comment détricoter l'UE d'un de ses membres en essayant de faire au mieux, sans donner l'impression aux membres officiels du club que le pays qui s'en va se retrouve finalement avantagé?

C'est à ce difficile exercice de diplomatie que les dirigeants de l'UE seront confrontés au lendemain du vote anglais. Sans compter ses possibles effets sur les bourses et les monnaies.