18 janvier 2017

Face au Brexit, l'UE choisit la crise

Ce mardi Theresa May, Première Ministre du Royaume-Uni, livra un discours très attendu sur les objectifs de son pays dans sa future relation avec l'Union Européenne une fois qu'il n'en ferait plus partie. Les réactions européennes oscillèrent entre le ridicule et le consternant.

Dans un communiqué, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier résuma la position des autorités européennes:

"Les négociations ne commenceront que lorsque la Grande-Bretagne aura officiellement fait part de son souhait de sortir" de l'UE. Celle-ci a en outre exclu de donner au Royaume-Uni un accès "à la carte" au marché commun, c'est-à-dire de permettre d'avoir en même temps la liberté de circulation des citoyens et un contrôle de l'immigration comme le souhaitent les partisans du Brexit.


Que de temps perdu! Six mois déjà depuis le vote britannique, sans que rien ne bouge. On imagine difficilement l'énergie qu'il faut déployer pour arracher un accord avec un ensemble aussi inaudible que l'UE, mais la perspective d'une sortie "élégante" de l'Union, où le Royaume-Uni et l'UE seraient partis sur de bonnes bases pré-négociées avant le déclenchement officiel du Brexit, semble complètement tombée à l'eau.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitLe discours de Mme May est donc un constat d'échec. Le Royaume-Uni ne parviendra pas à organiser une sortie ordonnée de l'Union Européenne. Mais Mme May n'est pas de l'espèce continentale: elle respecte la démocratie. Forte de son mandat populaire, elle déclenchera le Brexit coûte que coûte, contre les manœuvres de la magistrature anglaise et contre les euro-turbos du Parlement britannique. La sortie du pays de l'UE sera donc, selon le sabir journalistique du moment, un hard Brexit, un Brexit "dur" où Anglais et membres de l'UE se regarderont en chien de faïence, les sourcils froncés. Ils ne recommenceront à discuter qu'une fois le principe du divorce signé, flanqués de leurs avocats.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que cette situation est entièrement le résultat de la posture de l'Union Européenne. Celle-ci fait depuis le mois de juin preuve d'une intransigeance extrême envers le Royaume-Uni. Exemple significatif, les représentants britanniques ne sont plus conviés aux réunions de l'UE, alors même que celui-ci fait toujours partie des institutions européennes. L'accès au Marché Unique est la pierre d'achoppement de ces négociations en forme de dialogue de sourds. Bruxelles exclut de l'accorder sans l'associer à la participation au budget européen et sans la libre-circulation des personnes telle qu'elle se pratique actuellement en Europe, c'est-à-dire une absence quasi totale de contrôle de l'immigration.

De toute évidence, les hordes dépenaillées des Anglais et des Gallois ne s'apprêtent pas à déferler sur l'Europe. L'inverse n'est malheureusement pas aussi vrai, et la question migratoire a apparemment joué un rôle de premier plan dans le vote du Brexit, bien avant les questions financières. Les sujets de Sa Majesté veulent contrôler qui rentre dans leur pays. Ils sont prêts à quitter l'UE pour y parvenir. Leur cohérence devrait faire réfléchir en Suisse.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitDepuis six mois donc on se tourne autour, on s'invective de plus en plus fort et on n'avance pas d'un millimètre. Les Européens affichent leur mépris face à ces Anglais qui ne veulent plus être membres du club, les Anglais se plongent la tête entre les mains de ces Européens qui sont prêts à dévaster leurs propres économies nationales dans une tactique de la terre brûlée pour punir autant qu'ils le peuvent ce peuple anglais qui vote mal.

Et c'est très exactement ce futur que décrit Theresa May dans son discours de cette semaine, mais ne comptez pas trop sur les médias du continent pour le relater de cette façon. Le Temps déclare que "Theresa May choisit une rupture complète avec l'Union Européenne", le Huffington Post parle de ses "menaces voilées"... Mais quelle meilleure façon de révéler la vérité que d'aller à la source? Citons donc quelques extraits de la transcription de son discours, que je vous invite à lire en entier:

[Je] suis convaincue que les objectifs que je vous expose aujourd'hui correspondent aux besoins de l'UE et de ses États membres. C'est pourquoi nos objectifs comprennent un projet d'accord de libre-échange entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne et excluent explicitement l'adhésion au Marché Unique de l'UE. Parce que lorsque les dirigeants de l'UE affirment estimer que les quatre libertés du Marché Unique sont indivisibles, nous respectons leur position. (...)

Mais je dois être claire. La Grande-Bretagne veut rester une bonne amie et une bonne voisine de l'Europe. Je sais pourtant que des voix réclament un accord punitif qui pénaliserait la Grande-Bretagne et découragerait d'autres pays de prendre le même chemin.

Ce serait un acte d'aliénation calamiteuse pour les pays d'Europe. Et ce ne serait pas la démarche d'un ami.

La Grande-Bretagne ne voudrait pas - et nous ne pourrions pas - accepter une telle approche. Et même si je suis convaincue que ce scénario ne se concrétisera pas, alors que je suis sûre qu'un accord positif peut être atteint, je suis tout aussi déterminée à dire qu'une absence d'accord avec la Grande-Bretagne est préférable à un mauvais accord pour la Grande-Bretagne.

Parce que [dans le cadre d'une absence d'accord avec l'UE] nous serions toujours en mesure de commercer avec l'Europe. Nous serions libres de conclure des accords commerciaux à travers le monde. Et nous aurions la liberté de fixer des taux d'imposition concurrentiels et d'adopter des politiques qui attireraient les meilleures entreprises du monde et les plus gros investisseurs vers la Grande-Bretagne. Et, si nous étions exclus de l'accès au Marché Unique, nous serions libres de changer la base du modèle économique britannique.

Mais pour l'UE, cela signifierait de nouveaux obstacles au commerce avec l'une des plus grandes économies du monde. Cela mettrait en péril les investissements d'une valeur de plus de [600 milliards d'euros] des entreprises de l'UE en Grande-Bretagne. Cela signifierait pour les entreprises européennes la perte de l'accès aux services financiers de la City de Londres. Cela mettrait en danger environ [330 milliards d'euros] d'exportations annuelles de l'UE vers la Grande-Bretagne. Et cela perturberait les chaînes d'approvisionnement sophistiquées et intégrées sur lesquelles se reposent de nombreuses entreprises européennes.

Des secteurs importants de l'économie de l'UE en souffriraient également. Nous sommes un marché d'exportation crucial, rentable, pour l'industrie automobile européenne, ainsi que des secteurs tels que l'énergie, l'alimentation et les boissons, les produits chimiques, les produits pharmaceutiques et l'agriculture. Ces secteurs emploient des millions de personnes dans toute l'Europe. Et je ne crois pas que les dirigeants de l'UE oseront dire aux exportateurs allemands, aux agriculteurs français, aux pêcheurs espagnols, aux jeunes chômeurs de la zone euro et à des millions d'autres qu'ils veulent les rendre plus pauvres juste pour punir la Grande-Bretagne et afficher une posture politique.


Ces extraits de son discours interviennent en dernier, juste avant sa conclusion. Il s'agit donc des points les plus importants. Face à l'intransigeance de l'UE, le Royaume-Uni se prépare tout simplement à une absence d'accord au terme des deux ans de négociations du Brexit. Elle avertit d'ores et déjà des conséquences.

L'histoire est-elle écrite? Les autorités de Bruxelles choisiront-elles de poignarder les économies de l'UE dans l'espoir d'emporter celle de la Grande-Bretagne avec elles? Malgré l'absurdité de la démarche, et dans une semaine où face au méchant Donald Trump toutes les élites de l'UE rappellent ironiquement leur attachement au libre-échange, pareil scénario n'a rien d'impossible. A l'inverse de Mme May, je le crois même extrêmement probable.

Si le marché commun était un objectif économique, l'Union Européenne bâtie par-dessus est un projet totalement politique. De nombreux exemples issus de la bureaucratie de Bruxelles montrent clairement que la prospérité économique est très secondaire face aux objectifs politiques des élites de l'Union. Pour ces raisons, je crois expressément que s'ils contreviennent à ses plans, l'UE n'a que faire des exportateurs allemands, des agriculteurs français, des pêcheurs espagnols, des jeunes chômeurs de la zone euro et de millions d'autres. Quels que soient leurs malheurs, aucun d'eux ne coupera l'appétit d'un bureaucrate à l'heure du déjeuner. Qu'ils soient ruinés, tous, s'ils font obstacle à la création du Super-État européen! La marche forcée vers l'Utopie n'a que faire des incroyants!

Selon moi, Theresa May, dans un éclair de lucidité prémonitoire, vient donc juste d'esquisser le paysage économique de l'UE dès 2019, lorsque le Brexit aura officiellement débouché sur une absence totale d'accord entre le Royaume-Uni et les pays de l'UE d'alors. Il n'est d'ailleurs pas exclu que les autorités de Bruxelles rajoutent par-dessus une louche de mesures vexatoires anti-britanniques, fussent-elles économiquement désastreuses pour le continent.

Les Anglais ont choisi de partir, ils doivent souffrir. Peu importe que l'UE en souffre aussi.

01 juillet 2016

Après le Brexit, les masques tombent

Il n'aura fallu qu'une semaine après un scrutin fatidique pour que la donne change au sein de la construction européenne. De nombreuses illusions sont tombées - sur la démocratie, le sens du projet européen, et les valeurs dont se réclament les élites.

Voici un petit tour d'horizon de l'hypocrisie ambiante et de ce qui attend l'Union Européenne.

Démocratie à géométrie variable

Le Brexit a sans aucun doute libéré la parole, mais pas dans le sens où on aurait pu l'entendre. Le grand public du continent eut donc la joie de découvrir des facettes inédites des médias et d'élites mécontentes du résultat, s'adonnant ouvertement aux manœuvres les plus cyniques sans la moindre retenue.

keep-calm-and-vote-for-brexit.pngOubliés la majorité de citoyens ayant voté pour le Brexit! La parole ne fut jamais donnée qu'aux vaincus du jour, et si par malheur un micro s'égarait devant un partisan du Brexit, ce serait pour lui faire dire qu'il avait peur, regrettait son vote, et finalement n'avait pas vraiment souhaité tout cela. Sur Sott.net, un article hilarant intitulé Brexitinérance nous dévoile preuves à l'appui les quatre étapes suivies par l'ensemble des rédactions francophones du continent: "Tout le monde a perdu" ; "Ils ne savent pas ce qu'ils font" ; "Les pro-Brexit regrettent déjà" ; et enfin, "Et si on revotait?"

Évidemment, en cas de victoire du Remain, on ne serait pas plus allé chercher des indépendantistes du Pays de Galles que des pro-européens soudainement pris d'un doute. Tout est dans le résultat.

Derrière ce traitement médiatique hallucinant pour contourner le résultat des urnes, la perspective d'un deuxième vote n'est qu'une hypothèse de travail parmi d'autres. Le Parlement écossais cherche à opposer un veto. On conseille au gouvernement britannique de se retrancher derrière le caractère "purement consultatif" du référendum. De repousser sine die le déclenchement du fameux article 50 entérinant le départ du Royaume-Uni de l'UE.

Bien entendu, ce déni de démocratie est assorti de toutes les excuses possibles ; le camp du Brexit aurait menti, dépassé ses prérogatives, n'était pas prêt à assumer la victoire. Un jour, Boris Johnson n'est qu'un "ambitieux" faisant campagne pour avancer sa carrière ; le lendemain, il devient un "lâche" en renonçant à postuler comme futur Premier Ministre. Toutes les décisions et toutes les circonstances sont portées au passif du Brexit.

Jean-David Sichel, juriste, s'émeut de ces manœuvres dans Le Figaro en pointant les contradictions du camp Remain. Qui n'a jamais employé de slogan simplificateur dans une campagne politique? Libération rêve d'une oligarchie éclairée au lieu du vote démocratique, mais monte sur les barricades lorsqu'il s'agit de lutter contre l'adoption via le 49.3 d'un projet de loi en France. David Cameron est pointé du doigt comme l'artisan de l'échec alors que l'Europe a boudé ses propositions de réforme. On reproche aux "xénophobes" le résultat mais en refusant de tirer le moindre lien avec la politique d'accueil lancée par Mme Merkel...

Dernière approche, et non la moindre, il faudrait changer les règles de la démocratie elle-même. L'abolir pour donner le pouvoir à une caste éclairée, par exemple. Les moins extrêmes suggèrent tout de même plus de poids pour les "jeunes", qui ont voté dans le bon sens sur ce scrutin, une majorité qualifiée à 60%, une participation de trois quarts des électeurs pour valider le résultat... D'autres enfin, sans doute nostalgiques des guerres de sécession, visent la piste institutionnelle: supprimons tout simplement l'article 50 permettant de quitter l'Union Européenne et les problèmes seront réglés!

Tous ces gens se comportent en parfaits fascistes mais ils n'ont même plus assez de recul pour s'en rendre compte.

Le véritable projet européen se dévoile

L'Europe doit-elle redevenir l'espace de libre-échange qu'elle était au début des années 80, ou pousser plus avant le long du chemin de l'intégration jusqu'à devenir le fameux super-État dont rêvent les étatistes de tout poil?

Le départ du Royaume-Uni, fervent adepte de la première solution, est effectivement une mauvaise nouvelle pour le camp libre-échangiste. Les étatistes se sentent pousser des ailes, incapables de comprendre que leur vision a précisément contribué à faire fuir les Anglais et en fera fuir d'autres. Des documents de travail commencent à filtrer dans la presse - mais sont rapportés uniquement dans les journaux anglais comme l'Express ou le Daily Mail. Ne comptez pas sur les médias du continent pour faire le moindre travail d'information.

Comme le rapporte l'Express, la solution préconisée pour sortir de la crise existentielle de l'Europe post-Brexit consiste à concrétiser un plan prévu de longue date pour fusionner tous les pays du continent en un seul super-Etat. La proposition, radicale, demandera aux pays de l'Union de renoncer au droit de posséder leur propre armée, à leur code pénal, à leur système de taxation et à leur banque centrale, toutes ces prérogatives étant désormais transférées à Bruxelles.

Selon le Daily Express, ce rapport de neuf pages aurait "suscité un outrage" auprès de certains leaders de l'UE en prenant connaissance. Le Ministre tchèque Lubomír Zaorálek aurait exprimé des réserves contre la politique de sécurité commune ; Lorenzo Condign, l'ex-ministre du trésor italien, aurait quant à lui affirmé que ce plan était trop ambitieux pour une Europe en proie à la crise interne actuelle (notez bien qu'il ne dit pas qu'il était contre).

Les prochains mois seront critiques alors que l'agitation politique est à son comble. L'époque est propice à des ajustements de grande ampleur qui définiront le futur des institutions européennes. La volonté de centralisation est d'autant plus forte que les autorités de Bruxelles entendent aller vite, prenant de vitesse les mouvements eurosceptiques de plusieurs pays de l'Union avant leur accès au pouvoir.

Prochaine étape, la crise

Le Royaume-Uni est perdu pour l'Europe. Reste à le lui faire payer.

Nous en avons un aperçu grâce à la vidéo de la première intervention post-référendum de Nigel Farage, le bouillant leader du UKIP, devant le Parlement européen (les sous-titres en anglais sont disponibles dans les paramètres).

Cette séquence a valeur de témoignage non à cause des propos tenus par le leader du UKIP mais bien par la réaction de l'assemblée. Malgré son style corrosif, M. Farage ne demande rien d'autre qu'un comportement constructif de la part des autorités de l'UE face au futur départ du Royaume-Uni. Le Parlement Européen n'est certes qu'un théâtre de marionnettes au sein des institutions européennes, mais reste emblématique de l'humeur qui règne à Bruxelles.

L'hostilité est palpable. La bronca des parlementaires survient à chaque fois que M. Farage évoque la possibilité d'une future entente cordiale profitable entre l'UE et le Royaume-Uni. Il a beau rappeler qu'un conflit commercial endommagerait autant, voire davantage, l'industrie européenne que son pays, l'assemblée n'en a cure. Elle réclame vengeance.

Les parlementaires européens n'ont que faire de l'économie privée. Pour la plupart, ils n'y ont jamais mis les pieds. Le sort des ouvriers automobiles d'Allemagne leur importe donc peu, et moins que l'idée de pénaliser l'économie anglaise à titre de rétorsion. Nous avons finalement un aperçu de la trajectoire du prochain divorce entre le Royaume-Uni et l'Union Européenne: côté européen, on œuvrera à provoquer une crise économique pour punir le Royaume-Uni en faisant porter le blâme au Brexit, peu importe ce que cela coûte au reste de l'Union Européenne.

Le Brexit et la crise économique qui lui succèdera seront érigés en exemple de ce qui attend les populations qui votent mal - un avertissement adressé tant aux citoyens mécontents qu'à des dirigeants qui oseraient leur poser la question de leur avenir au sein d'une Union Européenne toujours plus centralisée.

24 juin 2016

23 juin, jour de libération du Royaume-Uni

Le Brexit n'est plus une vue de l'esprit. Les sujets de Sa Majesté viennent de lui donner corps à 51,9%, selon les derniers dépouillements.

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Le succès du référendum pour sortir de l'Union Européenne jette rétrospectivement le trouble les sondages qui émaillèrent la campagne. Depuis des mois le camp du Remain était censé être en tête et ce n'était que récemment que le Brexit avait refait son retard jusqu'à passer devant de très peu. Assistions-nous a un réel renversement de tendance, ou les instituts de sondages n'avaient-ils finalement pas d'autre choix que de coller progressivement à la réalité alors que la date fatidique approchait?

La mort brutale de la députée Jo Cox fut l'occasion de nouvelles manipulations, redonnant là encore un prétendu "coup de fouet" au camp Remain. La mauvaise foi fut maintenue jusque dans les tous derniers instants, avec deux camps prétendument au coude-à-coude, et des instituts refusant de se livrer au classique "sondage sorti des urnes".

D'autres manipulations eurent lieu au niveau des bookmakers, considérés jusqu'à présent comme des outils de prédiction plus fiables que les sondages lorsque l'issue est disputée. Des agents du camp Remain engagèrent tout simplement de grosses sommes pour faire changer les cotes en faveur du résultat espéré. La distorsion amena le pari Remain moyen à atteindre 450 £, contre 75 £ pour un pari Brexit. Les Remain gageaient que la perspective d'un échec démobiliserait les partisans du camp donné perdant.

Mais de toute évidence, et malgré les moyens employés, les Anglais avaient compris que les enjeux dépassaient un simple calcul d'intérêt. Il y avait des principes à la clef, et je pense que bien peu des citoyens britanniques changèrent d'avis comme des girouettes, à l'inverse de ce que toutes ces variations au fil du temps laissent imaginer.

Le Royaume-Uni demande donc le divorce d'avec l'Union Européenne. David Cameron, le Premier Ministre hypocrite qui demanda un référendum à reculons, n'a plus d'autre choix que d'annoncer sa démission. L'histoire gardera de lui un portrait peu reluisant. Ses compromissions pour garder - du bout des lèvres - l’Écosse europhile dans le Royaume-Uni risquent de provoquer l'éclatement de celui-ci à relativement court terme. La gestion catastrophique du royaume par M. Cameron laissera de profondes cicatrices.

Le projet de construction d'un Super-État européen sur le socle du Marché Unique ne vient pas de ralentir, mais bien de dérailler complètement. La renégociation de centaines de traités croisés entre les membres restants de l'UE et le Royaume-Uni occupera les bureaucrates bruxellois pendant des mois. Le prochain Premier Ministre anglais, qu'on imagine réellement eurosceptique, défendra pour une fois sincèrement les intérêts de son pays. Ne subsisteront donc que les accords diplomatiques avantageux pour le Royaume-Uni.

Ce "détricotage sélectif" annonce évidemment un effondrement encore plus rapide de l'UE. Les peuples restants comprennent bien désormais qu'un pays qui divorce peut garder les meilleurs morceaux alors qu'eux-mêmes doivent subir l'entier du joug de Bruxelles. Ils demanderont des aménagements ou probablement un référendum de sortie à leur tour - comme Geert Wilders vient d'en faire la requête au nom des Pays-Bas. Et qui pourrait refuser pareil référendum et prétendre ensuite que l'UE est encore un ensemble démocratique?

Le fameux traité de Lisbonne, la Constitution de l'UE, admettait qu'un pays sorte de l'Union - bien que sur un plan strictement théorique. Aujourd'hui il est nécessaire de mettre ces textes à l'épreuve de la pratique, mais ce n'était de toute façon qu'une question de temps. Par deux fois les Eurocrates sentirent le vent du boulet: lorsque les Grecs votèrent contre l'austérité mais furent finalement trahis par leur gouvernement, permettant à la Grèce de rester dans l'UE ; et lorsque les Autrichiens faillirent élire le mauvais président mais furent sauvés in extremis par les fameux votes par correspondance. On pourrait aussi citer l'impasse helvétique et la sortie de crise choisie par la classe politique en violant la Constitution. Devant les coups de boutoirs financiers, institutionnels ou démocratiques, l'utopie européenne devait un jour ou l'autre finir par se fracasser sur la réalité.

C'est désormais chose faite et le message vient d'un pays respectable, respecté, membre ancien de l'Union Européenne, riche et doté d'une longue tradition démocratique. Impossible de l'ignorer.

Les peuples osent encore, parfois, faire preuve de courage. Saluons les Anglais d'avoir osé ce dont rêvent tant de populations soumises, ailleurs sur le continent, et parions que grâce à cela ils s'en porteront bien mieux. A l'Union Européenne, la cinquième puissance économique préfère le Monde.

17 juin 2016

Dernière ligne droite pour le Brexit

A moins d'une semaine du vote crucial pour le maintien ou la sortie de la Grande-Bretagne, le vent semble tourner. La mort de Jo Cox, députée travailliste pro-UE, tuée par un déséquilibré, influera-t-elle sur le résultat du scrutin? La campagne sera-t-elle encore émaillée d'incidents aussi dramatiques?

Mesurés avant l'agression de la politicienne, cinq derniers sondages majeurs donnaient désormais le camp du Brexit gagnant, à 53% pour l'institut Ipsos MORI par exemple. Bien qu'un revirement soit possible, l'UE semble résignée, affirmant désormais qu'elle "survivra" au départ du Royaume-Uni.

L'argument économique a été central dans la campagne, mais il pourrait se concrétiser bien différemment de ce que craignent les partisans du maintien. Qui s'en sortira le moins bien? En per­dant le Royaume-Uni, l'Union eu­ro­péenne de­vra se pri­ver de la cin­quième éco­no­mie mon­diale et de 10% de ses res­sources - son bud­get se­ra am­puté d’une contri­bu­tion nette de plus de 11 mil­liards d'eu­ros par an. Sur le plan diplomatique, l'UE perdra un des cinq membres du Conseil per­ma­nent de sé­cu­rité de l’ONU, un réseau diplomatique incroyablement étendu et une des rares armées encore capable de monter des interventions sur des théâtres d'opération extérieurs.

Mais pour parler du statut actuel de la campagne et de l'état d'esprit des sujets de Sa Majesté, rien de mieux que de laisser la parole à un ténor du camp du Brexit, Boris Johnson, qui se livre sur Facebook.

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Vous sentez quand des gens sont en train de perdre une discussion. Ils deviennent répétitifs, se livrent à des attaques personnelles et se montrent même parfois un peu menaçants. D'après son style d'argumentation de ces dernières semaines, il est clair que la camp du Remain a conscience de perdre le débat, et de le perdre complètement. Pour beaucoup de gens épris de justice - y compris ceux qui n'avaient guère accordé de réflexion à la question auparavant - il semble désormais évident que le Royaume-Uni devrait quitter l'Union Européenne.

Quelles que soient les nobles ambitions sur lesquelles elle a été fondée, l'UE est un anachronisme. Elle est de plus en plus anti-démocratique ; son système supranational n'est imité nulle part ailleurs sur la planète ; et ses politiques économiques provoquent la misère dans de nombreuses régions de l'UE. Elle est sclérosée, opaque, élitiste. Différentes nations se retrouvent liées par une bureaucratie centralisée que les gens ordinaires ne peuvent ni comprendre, ni contrôler par leur vote. Elle représente une tentative de construire les États-Unis d'Europe, de créer une structure politique unifiée. Et pourtant, pas un seul ténor du camp Remain n'a eu jusqu'ici l'honnêteté de défendre le projet pour ce qu'il est. Personne n'a montré la moindre trace explicite de cet idéal fédéraliste ; personne n'a appelé la Grande-Bretagne à rejoindre "la construction européenne" ou la création d'une "identité européenne". Et cela parce qu'ils savent que cette idéologie - dominante à Bruxelles - serait perçue de façon alarmante par le public britannique.

Alors, qu'avons-nous, en lieu et place d'idéalisme? Nous obtenons un régime à base de peur, servi à tous les repas et en portions croissantes. Nous sommes victimes de regards menaçants et d'intimidations afin de rester dans ce système perverti, et je pense que le public peut s'en rendre compte. Alors que le temps passe, je trouve que de plus en plus de gens s'aperçoivent que la Grande-Bretagne aurait un grand avenir en dehors de l'UE - commerçant librement avec l'UE et le reste du monde, tout en s'engageant pleinement au niveau intergouvernemental sur toutes les questions politiques et diplomatiques en Europe. Sur chaque point important il est possible de reprendre le contrôle, et de prospérer.

Que vous exprimiez le chiffre de 350 millions de livres brutes par semaine ou de 10,6 milliards de livres nettes à l'année, la plupart des gens sont stupéfaits de découvrir combien nous payons rien que pour être dans l'UE. Le retour de cet argent permettrait de faire bien des choses. Les gens peuvent se rendre compte que notre politique d'immigration actuelle est injuste, déséquilibrée et hors de contrôle - et ils peuvent également voir que la campagne Remain a échoué des mois durant à répondre à cette question fondamentale. Comment pouvons-nous contrôler le taux d'immigration - 333'000 arrivées nettes l'année dernière, une ville de la taille de Newcastle - tant que nous restons dans l'UE?

Les Remain n'ont rien à répondre. Leurs bouches s'ouvrent et se ferment sans que rien d'intelligible n'en sorte. Et par-dessus tout, les gens s'indignent devant l'énorme mensonge au cœur de toute ce bazar: que le sacrifice de la démocratie - les 2'500 nouvelles lois européennes qui nous sont imposées chaque année, ce qui coûte 600 millions de livres par semaine aux milieux d'affaires - est en quelque sorte justifié pour les avantages économiques retirés du soi-disant Marché Unique.

La semaine dernière, nous avons reçu l'étonnant témoignage de deux des plus grands héros de la production manufacturière britannique moderne. J'ai été ravi de les entendre, parce que je connais le genre de pressions auxquelles tous les chefs d'entreprise du Royaume-Uni sont confrontés de la part de "l'Opération Flanquons la Trouille". Par leur optimisme, leur vigueur et leur foi en ce pays, ils résument tout ce qui constitue la campagne pour le Brexit. Il s'agit de (Lord) Anthony Bamford, de la puissante firme de machines de chantier JCB, et James Dyson, l'entrepreneur inventeur et milliardaire.

Ces gens fabriquent des machines: des assemblages magnifiques, complexes et à la pointe de la technologie. On aurait pu penser que ce fut précisément pour eux - et les gens de leur espèce - que le "Marché Unique" fut inventé, de sorte que leurs aspirateurs et leurs pelleteuses puissent se diffuser librement au sein d'un territoire fort de 510 millions d'habitants. Vous auriez pu imaginer qu'ils seraient d'ardents défenseurs du système.

Au contraire - ils exportent tous deux des quantités colossales en direction des marchés de l'UE, et continueront de le faire ; mais ils pensent également que nous devrions sortir de l'UE, et que tout cela va dans la mauvaise direction. Dyson est la marque leader sur le marché allemand des aspirateurs. Se soucie-t-il des droits de douanes, si nous quittions l'UE? Bien sûr que non. Les Allemands n'oseraient pas en rêver: nous autres Britanniques achetons 820'000 voitures allemandes chaque année, pour une valeur totale d'environ 20 milliards d'euros. En fait, nous achetons un cinquième de la production de voitures de toute l'Allemagne. Comme Dyson le souligne, réinstaurer des droits de douane reviendrait pour les Allemands à se pendre eux-mêmes. Cela n'arrivera pas.

James Dyson veut reprendre le contrôle de notre système législatif parce qu'il est lassé des pinaillages de Bruxelles, à travers lesquels les ministres britanniques peuvent être mis en minorité au détriment de son entreprise. Et il veut reprendre le contrôle de l'immigration - pas parce qu'il serait hostile aux immigrants. Il est tout simplement exaspéré par le déséquilibre du système. Il n'y a aucune limite sur les migrants en provenance de l'UE, mais aucun moyen d'embaucher suffisamment d'ingénieurs de troisième cycle, parce que la plupart des gens qui font des recherches en sciences et en ingénierie dans des universités britanniques viennent de l'extérieur de l'UE.

Comme pour Lord Bamford, il a vu que le "Marché Unique" est en réalité un projet politique et se transforme inexorablement en un gouvernement unique pan-européen. Il n'y a pas besoin de faire partie de cette coûteuse machine législative pour exporter des biens et des services dans l'UE. Les derniers chiffres montrent qu'entre 1993 (à l'aube du Marché Unique) et 2015, 36 ​​pays - dont l'Inde, la Russie, la Chine, l'Amérique, la Nouvelle-Zélande, le Canada ou le Brésil - firent mieux que le Royaume-Uni dans leurs exportations à destination du Marché Unique. Ils n'étaient pas "membres du club". Ils n'avaient pas Bruxelles pour leur dicter 60% de leurs lois. Et pourtant, ils ont fait mieux que nous.

Il est temps que ce pays montre un peu de la même confiance en soi que ces deux grandes entreprises. Il y a seulement quelques mois le Premier Ministre affirmait avec force que nous prospérerions une fois à l'extérieur. Il avait raison en ce temps-là. Comme le dit James Dyson: "Nous allons créer plus de richesse et plus d'emplois en étant à l'extérieur de l'UE. Nous contrôlerons notre destin. Et le contrôle, je pense, est la chose la plus importante dans la vie et les affaires".

 -- Boris Johnson

 


 

Selon Do­nald Tusk, la pé­riode de sor­tie du Royaume-Uni de l'Eu­rope pour­rait durer sept ans - sept années d'enfer, avec un Premier Ministre anglais vraisemblablement remplacé par un eurosceptique et une parole désormais libérée. D'au­tant plus que la Grande-Bre­tagne devra pré­si­der l'UE début 2017!

Les négo­cia­tions de sor­tie s’ou­vri­ront pour une durée de deux ans, pendant lesquels chaque pierre sera retournée. Les diplomates européens s'inquiètent avant tout des budgets et du sort des fonctionnaires ; mais il faudra surtout renégocier les accords internationaux, trier ceux qui subsistent de ceux qui seront résiliés ou amendés. Les autres pays eurosceptiques membres de l'Union - Pays-Bas, Pologne, Hongrie et bien d'autres - regarderont ces négociations d'un œil sévère. Comment détricoter l'UE d'un de ses membres en essayant de faire au mieux, sans donner l'impression aux membres officiels du club que le pays qui s'en va se retrouve finalement avantagé?

C'est à ce difficile exercice de diplomatie que les dirigeants de l'UE seront confrontés au lendemain du vote anglais. Sans compter ses possibles effets sur les bourses et les monnaies.

08 juin 2016

Brexit: piètre débat du siècle...

A deux semaines du vote crucial de la Grande-Bretagne pour le maintien ou la sortie du pays de l'Union Européenne, la chaîne ITV organisa mardi soir un débat entre les champions des deux camps - James Cameron, Premier Ministre en exercice, contre Nigel Farage, leader du UKIP (Parti pour l'Indépendance du Royaume-Uni).

L'émission, bien que courte d'une petite heure, promettait de beaux échanges entre deux orateurs habiles, et peut-être de quoi convaincre les 15% d'indécis, selon les derniers sondages, qui feront pencher la balance alors que les intentions de vote sont au coude-à-coude.

Hélas, le débat ne tint pas ses promesses, puisqu'il fut totalement inexistant. Le format de l'émission fut finalement modifié, apparemment sous les demandes du camp Cameron, pour devenir deux séquences d'une demi-heure où chaque invité devait répondre aux questions des spectateurs, 200 personnes visiblement pas sélectionnées au hasard. La formule finalement choisie avantagea outrageusement le Premier Ministre qui put reprendre et démolir les arguments de son prédécesseur sans risquer la moindre réplique.

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Photomontage de deux invités qui ne se croisèrent jamais, pas même au maquillage.

M. Farage tint une prestation honnête face à des intervenants franchement vindicatifs et l'attaquant personnellement (avec d'inévitables accusations de "racisme", puisque vouloir contrôler l'immigration est forcément raciste...) plutôt que de débattre du fond, l'indépendance du pays face à une hégémonie européenne anti-démocratique, bureaucratique, dirigiste et, disons-le franchement, mourante. L'activisme de ses interlocuteurs - qui parlèrent souvent plus que lui! - ne lui permit guère de développer ses arguments, et je ne crois pas une seconde que ces individus aient été de simples "citoyens lambda" seulement à la recherche de réponses.

Le contraste n'en fut que plus fort avec la prestation de M. Cameron, qui non seulement revint confortablement et à plusieurs reprises sur les propos tenus par M. Farage pour mieux les démolir, comme prévu, mais sembla vraiment faire face à des gens normaux, lui demandant poliment des précisions sur ses nombreuses contradictions dans sa propre attitude de Premier Ministre vis-à-vis de l'UE, ou exprimant leurs inquiétudes et le laissant discourir.

Un résumé du "débat" est présent sur plusieurs sites, dont celui de l'International Business Times. Nigel Farage fut malmené et gêné, Cameron confortable mais peu convaincant. Cette émission influera-t-elle sur le résultat du scrutin? Les instituts de sondages se chargeront de vérifier son impact les prochains jours.

Au bout du compte, le Brexit se ramène à un seul argument: la peur. D'un côté, la certitude rassurante du misérabilisme et d'une irritante insatisfaction en restant dans l'UE de M. Junker, de l'autre la voie de l'indépendance, exposée aux menaces et aux chantages, mais garante d'un retour de la démocratie dans une Grande-Bretagne tournée vers le monde.

Mais la peur n'est pas qu'une menace brandie en direction des partisans du divorce. Elle imprègne aussi très concrètement le camp pro-UE, au point qu'une campagne à la régulière le terrifie. Indépendamment des propos tenus par les deux invités sur ITV, les gens normaux ne pourront qu'être interpellés par le manque de fair-play dans cette campagne - une campagne où le Premier Ministre impose le silence aux membres pro-Brexit de son gouvernement, ou des consignes accompagnant le matériel de vote indiquant clairement de cocher la case "Rester dans l'UE"...

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La démocratie sauce UE n'a rien de très compliqué.

Je ne fais pas mystère de mes préférences: une relation qui ne tient plus que sur la peur de l'inconnu n'est plus une relation saine. Comme le dit un interlocuteur de M. Cameron en déclenchant une salve d'applaudissements:

Je suis désolé de le dire mais votre phrase de conclusion la semaine dernière était que "si nous quittons l'UE, nous jouons l'avenir de nos enfants aux dés". Je pense tout à fait le contraire, et qu'en nous disant de rester, vous avez déjà lancé ces dés.


Nigel Farage le rappela, "s'il y a jamais eu dans votre vie un vote qui puisse faire la différence, c'est celui-ci" - et David Cameron aurait sans doute acquiescé. Le vote sur le Brexit est probablement le scrutin le plus important depuis des décennies, non pour la Grande-Bretagne, mais pour l'Union Européenne toute entière, et la direction qu'elle prit depuis le milieu des années 80 où les socialo-communistes d'Europe décidèrent de transformer une zone économique de libre-échange en super-État bureaucratique pour lui donner, selon les termes de M. Mitterrand, "une âme".

Le scrutin du 23 juin sera forcément historique. Mais quel que soit le résultat, on peut surtout s'inquiéter des velléités changeantes d'une opinion publique divisée comme jamais, chaque sondage donnant l'avantage à l'un ou l'autre camp.

L'avenir de l'Union Européenne se jouera vraisemblablement sur une poignée de voix. Les fameux dés sont déjà en train de rouler.

22 février 2016

David Cameron et la sanction de l'Histoire

Dans un exemple d'hypocrisie qui restera dans les annales, David Cameron plaidera pour le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l'Union Européenne.

Cameron_announces_referendum.pngLa tournée européenne du Premier Ministre britannique dans plusieurs capitales pendant quatre mois s'acheva en fin de semaine par un sommet européen qui devait sceller le futur de la relation entre le Royaume-Uni et les autres pays de l'UE, et à travers lui de nouvelles relations potentielles entre membres. Tout cela participait à sa grande stratégie de "changer le système de l'intérieur" et  de ne conclure un accord "qu'en obtenant ce dont la Grande-Bretagne a besoin".

Auréolé d'une réputation d'âpre négociateur, il sortit victorieux d'un sommet de 30 heures en annonçant qu'il ferait désormais campagne "avec tout son cœur et toute son âme pour persuader le peuple britannique de rester dans l'Union européenne réformée".

L'Union européenne réformée? Un bien grand mot pour les concessions que M. Cameron parvint à obtenir. La presse anglaise ne fut d'ailleurs pas tendre avec les accords passés. «Maigre gruau», titra l'éditorialiste du Times«Maigres gains» pour The Daily Telegraph. Le Daily Express posa carrément la question: «Tu appelles ça un accord, Dave?»

Au moins les Britanniques sont fixés sur la date du référendum. Celui-ci aura lieu le 23 juin. Mais s'il y a encore de nombreuses incertitudes - rappelons que les réformes obtenues par M. Cameron doivent encore être avalisées d'ici-là par tous les gouvernements des pays membres de l'UE - sur quelle "nouvelle relation" les citoyens vont-ils donc s'exprimer?

Les points de l'accord semblent varier autant que les sources qui en parlent, ce qui donne une idée du flou artistique entourant un texte composé à l'arraché pour tenter de sauver les meubles de l'Union. Quitte à piocher une source, voyons ce qu'en disait à chaud Le Matin:

Immigration - Cameron a obtenu une clause de sauvegarde de sept ans sur certaines aides sociales pour les nouveaux migrants, qui permet de limiter graduellement les versements. Les allocations familiales aux enfants de migrants ne résidant pas en Angleterre dépendront du niveau de vie du pays où ils vivent.


Cameron demandait un moratoire de quatre ans pour toutes les allocations sociales à destination des migrants européens candidats aux aides et logements sociaux, et l'arrêt du versement d'allocations familiales pour ceux dont les enfants ne sont pas en Angleterre. C'est donc un échec puisque non seulement la marge de manœuvre est bien plus faible, mais le mécanisme est limité aux sept prochaines années.

Le Carton Rouge - David Cameron a obtenu pour le Royaume-Uni une exemption qui permet d'utiliser un système de "carton rouge" pour opposer des vétos à Bruxelles. Le système doit être inscrit dans les traités en cas de remaniements de ceux-ci. Toutefois, le "carton rouge" sera compliqué à brandir : il est présent sous condition d'une alliance de 55% des votes alloués aux parlements nationaux. Cameron a indiqué qu'il prévoyait de prendre de nouvelles mesures pour protéger la souveraineté britannique.


Cameron demandait que les parlements nationaux puissent opposer un veto à toute législation européenne et ne semble même pas satisfait sur ce point-là. Les conditions associées à l'emploi de ce carton rouge le rendent totalement impraticables puisqu'il implique une majorité... On est donc complètement à l'opposé d'un système permettant à un pays isolé, ou même plusieurs pays en minorité, de se défendre.

Politique de la Zone Euro - David Cameron revendique avoir obtenu des protections pour la City contre toute discrimination des pays utilisant l'euro. Il a estimé que l'UE reconnaît "pour la première fois" avoir plusieurs monnaies. Toutefois, le vocabulaire du texte reste vague: les institutions de l'Union "faciliteront la coexistence entre plusieurs perspectives". Jean-Claude Juncker a insisté que l'accord n'accordait aucun veto à Londres en matière de décision.


Il fallait bien la menace d'un éclatement de l'UE pour qu'elle admette l'existence de plusieurs monnaies sur son sol... Mais Cameron n'a strictement rien obtenu au-delà d'une déclaration de principe juridiquement non contraignante.

Et c'est tout. Comparée à ses revendications initiales, la récolte s'avère bien faible. Pas de quotas d'immigration. Pas de retrait de l'objectif d'une Union "sans cesse plus étroite" du Traité de Rome de 1957. Pas de renforcement du marché unique par exemple dans le domaine numérique. Pas de possibilité de retour dans les parlements nationaux de compétences abandonnées à Bruxelles. Pas de réduction de la lourdeur administrative européenne.

Au bout du compte, et même si cela constitue un énorme effort de la part d'une Union Européenne sclérosée, ces modifications ne représentent pas grand-chose. Les titres de la presse anglaise sont peut-être acerbes, mais ils sont sincères. Malgré les déclarations hyperboliques d'un Premier Ministre satisfait, le peuple anglais reste sur sa faim. Ces réserves ne concernent pas que les simples citoyens. Nigel Farage, leader du parti UKIP qui taille des croupières aux Conservateurs depuis quelques années, qualifie l'accord de "pathétique" et on n'en attendait pas moins de lui. Mais la rébellion gronde largement jusque dans les rangs du Parti Conservateur. Pour l'instant, cinq Ministres et une Conseillère d’État se sont ainsi rangés en faveur du divorce. Dimanche soir, le célèbre maire de Londres, le conservateur Boris Johnson, annonça "qu'après une longue conversation avec lui-même" il plaiderait lui aussi pour quitter l'UE.

A ce stade l'issue du référendum est incertaine et les Bookmakers se frottent les mains. David Cameron n'aura pas la partie facile. Il devra faire face à forte opposition jusque dans ses propres rangs. Parviendra-t-il à faire rêver ses concitoyens en leur parlant d'Europe? Les effrayera-t-il en leur expliquant que ce continent en perdition, englué dans des crises toujours plus violentes, est l'unique planche de salut de l'économie anglaise? Quel public sera assez complaisant pour gober que l'accord arraché à Bruxelles le 19 février est exactement ce qu'il fallait à la Grande-Bretagne?

David Cameron aurait pu passer à la postérité pour être l'homme qui a démoli cette construction collectiviste antidémocratique qu'on appelle Union Européenne. Il aurait pu être, sur les traces de Margaret Thatcher, l'homme qui rendit sa fierté et son indépendance au Royaume-Uni. A la place, des calculs politiques piteux pour sa réélection de 2015 le font jouer perdant sur tous les tableaux.

Soit le Royaume-Uni quitte l'Europe et David Cameron clôturera sa carrière politique sur cet échec mortifiant, soit il y reste du bout des lèvres et David Cameron passera alors à la postérité comme un politicien sans saveur de plus, prétendant opposer une résistance farouche à l'Union Européenne mais s'accommodant du premier os qu'elle lui jette.