11 décembre 2018

Brexit: Oui, May...

Ce qui s'est passé au Royaume-Uni pendant les dernières 48 heures prouve tout ce qui a été écrit dans ces colonnes.

Lors des dix-sept derniers mois, Mme May a négocié un monstrueux accord de Brexit avec Bruxelles. Le terme de "négociation" est sans doute galvaudé puisque le Premier Ministre britannique, qui s'opposa à la sortie de l'Union pendant la campagne référendaire, se contenta de s'aligner totalement sur toutes les exigences que Bruxelles pouvait formuler. Les Royaume-Uni deviendra simplement une province sujette de l'UE, contributrice et sans droit de vote. Les derniers outrages infligés au Royaume-Uni, comme une frontière physique entre l'Irlande et l'Irlande du Nord, ne sont même pas évités par l'accord.

Ce n'est pas un traité négocié entre partenaires égaux ou même respectueux l'un de l'autre ; c'est un traité colonial.

Mme May a eu l'outrecuidance de présenter ce désastre pour son pays comme "le meilleur deal possible". Emportée par son élan, elle exprimait sans doute encore le point de vue de M. Junker.

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Il restait un dernier obstacle à franchir: le vote du Parlement britannique. Les débats furent houleux ces derniers jours, et un dernier réflexe de survie atavique de plusieurs élus laissa soudainement présager que le texte serait rejeté. Alors, en début de semaine, au dernier moment, pour éviter l'humiliation d'une défaite, elle retira le vote de l'ordre du jour et se précipita à Bruxelles pour essayer d'arracher un accord "encore meilleur..."

Tout ceci est un théâtre d'ombres.

Theresa May sait depuis des mois que son Brexit négocié s'apparente à peu de choses près à de la haute trahison. Elle alla jusqu'à empêcher la diffusion auprès des parlementaires britanniques des conclusions d'une étude juridique du traité de Brexit qu'elle négocia avec Bruxelles, et mentit auprès des mêmes parlementaires sur les conclusions de ladite étude, présentant comme "merveilleuses" des clauses que l'étude jugeait au contraire "catastrophiques". Mais la vérité finit par éclater.

Depuis, elle ne cherche pas un "meilleur accord". Elle ne l'a jamais cherché en dix-sept mois, et ce n'est pas à la veille du vote qu'elle va en trouver un. Mme May ne cherche qu'à jouer la montre.

Son objectif? Empêcher toute alternative à son Brexit. Peu importe que celui-ci passe ou non la rampe au Parlement - il ne restera que le Hard Brexit, que toutes les élites présentent comme pire depuis des mois, afin d'effrayer l'opinion publique. Le Brexit concocté par Theresa May n'est qu'un moyen visant à forcer les Anglais à accepter l'idée que le mieux serait encore, au bout du compte, que le pays reste dans l'Union Européenne.

Depuis quelques semaines, quelques parlementaires conservateurs sont enfin sortis de l'intoxication intellectuelle prévalant à Londres et se sont penchés sur une véritable alternative, le plan de la super-Norvège. Ce plan, d'une simplissime élégance, consiste à demander à avoir avec l'UE les relations qu'elle entretient avec la Norvège - le genre même de relations qui conviendraient à un Brexit harmonieux.

Il n'est pas sûr que ce plan réussisse, car il faudra d'abord faire en sorte que Mme May débarrasse le plancher. La rébellion est donc ouverte au sein des Tories et l'incertitude règne, comme dans toute révolution de palais. Les prochains jours seront cruciaux.

Pour qui connaît l'idéologie prévalant dans l'Union Européenne, rien de tout cela ne suscite la moindre surprise. Le divorce entre le Royaume-Uni et l'Union Européenne ne pouvait pas bien se passer, parce qu'il devait mal se passer. Et il devait mal se passer parce qu'il était impensable, aux yeux de la mafia de la Commission Européenne, qu'un pays qui décide de quitter l'Union le fasse de façon paisible et ordonnée. Imaginez qu'il s'en sorte finalement mieux que les pays membres de ce club qui ressemble de plus en plus à une prison!

Quel message une sortie harmonieuse du Royaume-Uni de l'Union aurait envoyé aux pays tièdes qui en sont encore membres?

Pour cette raison, il fallait que le Brexit finisse en désastre, un désastre exemplaire, et tout est fait pour qu'il finisse ainsi. Pendant qu'elle est encore Premier Ministre, Mme May y travaille à plein temps. Certains élus conservateurs commencent enfin à comprendre dans quel piège ils sont tombés, mais il est bien tard.

Mise à jour (12 décembre): Theresa May vient de repousser une motion de défiance déposée par des Conservateurs rebelles. La dernière chance d'une sortie harmonieuse du Royaume-Uni de l'Union vient peut-être de disparaître.

10 juillet 2018

Theresa May dans la tourmente

La démission surprise de deux poids lourds du gouvernement de Theresa May lève le voile sur la stratégie de Brexit mise en place par le Premier Ministre britannique.

theresa may,brexit,manoeuvres politiques,ue,royaume-uniLes médias ont déjà choisi de surnommer le 9 juillet "la nuit des longs couteaux". La démission de deux des principaux ministres de Theresa May, Boris Johnson et David Davis, sonne évidemment comme une défaite pour son gouvernement - une rupture à l'intérieur du camp conservateur entre les pro-Brexit d'un côté et les anti-Brexit de l'autre, alors qu'il est déjà minoritaire et ne se maintient au pouvoir qu'à la faveur d'une alliance fragile.

La rupture vient du "soft Brexit" choisi par la politicienne et présenté aux membres de son gouvernement - ou, plus exactement, imposé à ces derniers. Ce soft Brexit fut présenté à Chequers, la demeure secondaire officielle de la cheffe du gouvernement lors du Conseil des ministres de vendredi. Theresa May y affirma alors que le temps de l'unité était venu et que toute contestation publique exprimée par n'importe quel ministre serait interdite, sous peine de voir le fautif limogé.

La réaction du ministre des Affaires étrangères Boris Johnson, estimant avec son franc-parler habituel que défendre cet accord revenait à "vouloir polir un étron", laissa entendre que la rupture était consommée. Pourtant, ce fut David Davis qui lui brûla la politesse en envoyant sa lettre de démission dimanche à minuit moins le quart. Boris Johnson lui emboîta le pas lundi.

Pourquoi des réactions aussi brutales à moins d'un an du Brexit? Pour le comprendre, il suffit de lire la lettre de démission de M. Johnson, dont voici une traduction avec quelques passages mis en exergue.

Chère Theresa,

Cela fait plus de deux ans que les Britanniques ont voté pour quitter l'Union européenne avec la promesse non équivoque et catégorique que s'ils le faisaient, ils reprendraient le contrôle de leur démocratie.

On leur a dit qu'ils seraient en mesure de gérer leur propre politique d'immigration, de rapatrier les sommes d'argent britanniques actuellement dépensées par l'UE et, surtout, qu'ils seraient en mesure d'adopter des lois de manière indépendante et dans l'intérêt des citoyens de ce pays.

Le Brexit devrait reposer sur l'opportunité et l'espoir. Il devrait être une chance de faire les choses différemment, d'être plus agiles et dynamiques, et de mettre en valeur les avantages particuliers du Royaume-Uni en tant qu'économie mondiale ouverte et tournée vers l'extérieur.

Ce rêve est en train de mourir, étouffé par un manque de confiance en soi.

Nous avons remis à plus tard des décisions cruciales - y compris les préparatifs d'une absence d'accord, comme je l'ai dit dans ma lettre de novembre dernier - avec pour résultat que nous semblons nous diriger vers un demi-Brexit avec de grandes parties de l'économie toujours enfermées dans le système de l'UE, mais sans contrôle britannique sur ce système. (...)

theresa may,brexit,manoeuvres politiques,ue,royaume-uni[Le gouvernement britannique] a passé des décennies à s'opposer à telle ou telle directive de l'UE au motif qu'elle était trop lourde ou mal pensée. Nous sommes maintenant dans la position ridicule d'affirmer que nous devons accepter d'énormes quantités de telles lois de l'UE, sans en changer un iota, parce qu'elles seraient essentielles à notre santé économique - et sans n'avoir plus aucune possibilité d'influencer la façon dont elles sont conçues.

À cet égard, nous nous apprêtons vraiment à prendre le statut d'une colonie - et beaucoup auront du mal à voir les avantages économiques ou politiques de cet arrangement particulier. (...)

Ce qui est encore plus dérangeant est qu'il s'agit de notre offre initiale. C'est déjà ainsi que nous voyons l'état final du Royaume-Uni - avant même que l'autre partie ne fasse de contre-offre. C'est comme si nous envoyions notre avant-garde au combat en lui faisant brandir des drapeaux blancs. (...) Comme je l'ai dit [vendredi], le gouvernement a maintenant une chanson à chanter. Le problème est que j'ai répété les paroles au cours du week-end et il se trouve que les mots me restent au fond de la gorge.

Nous devons avoir une responsabilité collective. Comme je ne peux pas, en toute conscience, défendre ces propositions, j'en ai malheureusement conclu qu'il me fallait partir. (...)


Comme à son habitude, Boris Johnson est parfaitement limpide. Comme d'autres députés pro-Brexit, il estime non seulement que ce soft Brexit n'est pas dans l'intérêt économique ni politique du Royaume-Uni, mais également qu'il trahit le résultat du référendum où 51,89 % des citoyens décidèrent de couper les ponts avec l'Union Européenne.

Le soft Brexit est une contradiction dans les termes. Pourquoi quitter l'Union Européenne si c'est pour continuer de payer pour elle, d'être soumis à ses règlements absurdes, à la libre circulation des capitaux, des marchandises, des services et des personnes, de ne pouvoir signer d'accords commerciaux avec des pays tiers - tout en ne faisant plus partie des processus de décision? L'idée de ce plan serait-elle de mettre les Anglais dans une situation de Brexit telle qu'ils décident finalement de rester dans l'UE, estimant que serait encore la voie du moindre mal? Pareille perspective s'inscrirait contre tous les principes démocratiques censés diriger la vie politique au Royaume-Uni, mais dans cet imbroglio tout est possible. N'oublions pas que Theresa May avait fait campagne contre le Brexit, entachant à jamais son intégrité de négociatrice au nom de son pays.

Les journalistes sont prompts à prêter d'inavouables visées électoralistes à MM. Johnson ou Davis. Ces pronostics sont prématurés. Le gouvernement May est dans la tourmente, mais pas encore menacé d'effondrement:

Les statuts du parti conservateur réclament un minimum de 48 députés pour déclencher un tel vote. Il faudrait ensuite qu'au moins 159 députés conservateurs (sur 316) se prononcent contre elle pour faire tomber la cheffe du gouvernement. (...) Mais dans les faits, on est encore loin d'une telle issue. "Malgré le brouhaha, l'arithmétique au Parlement n'a pas changé. Pour l'instant, les Brexiters purs et durs ne sont pas assez nombreux pour chasser May du pouvoir et ne peuvent pas imposer leur version préférée du Brexit à la Chambre des communes", soulignait mardi le site Politico.


Une surprise n'est bien sûr jamais exclue, mais le problème est moins dans la stabilité du pouvoir de Theresa May que dans la survie du parti conservateur, déjà étrillé lors des dernières élections alors que les électeurs se lassent de lui faire confiance pour de bien maigres résultats.

Suivant leur précédent leader David Cameron, la plupart des élus conservateurs se sont opposés au Brexit, affichant au final leur rupture avec la base du parti et la majorité du peuple britannique. Cette fracture entre la base et les élites épuise le peuple anglais, qui estimait dans un sondage effectué la semaine dernière, donc avant les démissions évoquées ici, que le Brexit se passait "mal" ou "très mal" à 64%, et à 68% que le gouvernement de Londres était à blâmer pour cette situation - bien loin des 37% allouant la responsabilité à l'UE, aux politiciens pro- ou anti- Brexit, ou aux médias.

Les atermoiements stratégiques de Theresa May, la valse-hésitation sur la conduite à tenir face à Bruxelles et les divisions internes du gouvernement laissent présager du pire pour le au camp conservateur - pendant qu'avec le soft Brexit, au lieu d'indépendance, le Royaume-Uni s'apprête résolument à n'être qu'un vassal de l'Union Européenne.

24 juillet 2017

Divorce à l'anglaise

La semaine dernière a vu l'ouverture des feux pour les négociations officielles du Brexit entre le Royaume-Uni et les instances européennes de Bruxelles. Ces quatre jours de palabres, du 17 au 21 juillet, ont été suivis de si peu de résultats que les médias ne les évoquèrent que du bout des lèvres.

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Il faut dire que l'ouverture de ce premier round ne débutait pas sous les meilleurs auspices. Menés par Michel Barnier, les Européens faisaient des calculs pour estimer la somme que les Anglais devraient verser comme solde de tout compte pour leurs engagements pré-Brexit, articulant des montants de plusieurs dizaines de milliards d'euros. En face d'eux, le gouvernement anglais refusa tout net cette approche. Avec son franc-parler coutumier, Boris Johnson résuma pudiquement son point de vue:

Les sommes que [les responsables européens] proposent de réclamer à ce pays me semblent exorbitantes et je pense que "ils peuvent toujours courir" est une expression tout à fait appropriée.


Ambiance.

Avant même l'entrée dans la salle de négociation, l'échange ne pouvait tourner qu'au dialogue de sourds. Mais la pression monte gentiment des deux côtés. Les médias, les analystes et les politiciens européens ont beau expliquer doctement que la Grande-Bretagne a tout à perdre à mal négocier le Brexit, l'Union Européenne, bien qu'elle s'en défende, a elle aussi misé un sacré paquet de jetons sur le tapis.

Analysons les dossiers les plus chauds, qui sont autant de problèmes insolubles...

1. La nouvelle frontière extérieure de l'Union en Irlande

Comme petite mise en bouche, une question toute symbolique: le devenir de la frontière entre le Royaume-Uni et l'Irlande. Jusqu'ici, tout allait bien puisque les deux pays étaient membres de l'UE, bien qu'ils ne fassent ni l'un ni l'autre partie de l'Espace Schengen. Mais à terme cette limite entre les deux pays deviendra une "frontière extérieure de l'UE" - d'ailleurs, la seule frontière terrestre du Royaume-Uni avec le reste du continent.

471px-Ireland.svg.pngTout cela ne pourrait relever que de l'anecdote, mais les défis impliqués sont nombreux. Jusqu'ici la libre-circulation prévalait, mais ce régime devra cesser au départ du Royaume-Uni. Comment sera gérée la frontière de 360 km et de 200 points de passage entre l'Irlande et l'Irlande du Nord? Les Anglais auront probablement peu de raisons d'ériger des barrières vis-à-vis des 177'000 camions, 208'000 vans et 1'850'000 véhicules qui traversent mensuellement la frontière. 30'000 personnes la traversent quotidiennement, habitant d'un côté et travaillant de l'autre.

Mais l'UE acceptera-t-elle à son tour de fermer les yeux? Après tout, selon les règlements européens et le principe de non-discrimination, il n'y a à priori pas de raison de moins surveiller cette frontière que celle qui sépare la Pologne de la Russie ou la Grèce de la Turquie... Des divergences de traitement qui, si elles se concrétisent, provoqueront certainement les remous courroucés de pays frontaliers avec l'UE - on imagine mal la Turquie ne pas dénoncer une inadmissible discrimination.

Le bon sens voudrait que l'Irlande négocie un accord de libre-circulation spécifique avec le Royaume-Uni, mais pareil accord est spécifiquement interdit par les règlements européens. L'uniformité est la seule norme admise. Les seules perspectives sont donc:

  • le Royaume-Uni renonce finalement à remettre en cause la libre-circulation avec l'UE ;
  • l'Irlande érige au nom de l'UE des frontières gardées sur 360 km et pourrit la vie de ses habitants et de ceux de l'Irlande du Nord, sans que nul ne sache encore qui payera la facture de ces douaniers ;
  • l'Irlande établit des règles particulières de libre-circulation exclusives avec le Royaume-Uni, provoquant l'ire de Bruxelles et enfonçant un coin dans l'intégration européenne ;
  • l'Irlande quitte l'UE à son tour.

Bien malin qui peut dire quelle sera l'option choisie, mais n'oublions pas les attaques récentes de Bruxelles contre le modèle d'affaire irlandais et son faible taux d'imposition des entreprises, fort peu goûtées par Dublin. Quant à imaginer que le Royaume-Uni renonce à résilier la libre-circulation, cela semble infiniment peu probable vis-à-vis de la campagne référendaire du Brexit.

2. Le futur statut des expatriés européens

La question est double: que faire des ressortissants britanniques résidant sur le sol de l'UE, et des ressortissants européens sur le sol britannique? Là encore, le bon sens voudrait que chacun accepte les étrangers sur son sol jusqu'au Brexit, et que les règles établies ensuite ne s'appliquent qu'à ceux qui voudraient immigrer après cette date. Mais le bon sens n'a guère droit de cité dans ces négociations.

Theresa May eut beau rappeler à plusieurs reprises qu'elle était favorable au maintien des immigrés européens sur sol britannique, l'idée fut froidement accueillie à Bruxelles. Le chef des négociateurs européens, Michel Barnier, redouterait que les Britanniques n'en profitent pour jouer sur plusieurs tableaux, "prenant en otage" la question des 3,2 millions d’Européens installés au Royaume-Uni pour décrocher des concessions. Mais il oublie ce faisant plus d'un million de Britanniques résidant dans le reste de l'Union.

Si chacun reprenait ses ressortissants, le Royaume-Uni serait-il gagnant? Il récupérerait des milliers retraités à l'abri du besoin, qui coûtent la même chose au système de retraite britannique où qu'ils se trouvent, et auraient au moins l'avantage de consommer sur place - avec le bémol des coûts de la santé. Mais il renverrait de son côté des centaines de milliers de travailleurs étrangers installés en Angleterre, qui libèreraient en grande partie les emplois qu'ils occupent, et deviendraient probablement autant de chômeurs à la charge de leur pays d'origine une fois revenus là-bas. Des coûts de santé pour le Royaume-Uni contre des centaines de milliers de chômeurs en plus pour l'UE...

Il est peu probable que pareil scénario se concrétise mais il est assez symptomatique pour les médias de présenter seulement l'aspect anglais des choses, comme si l'UE n'avait elle-même jamais rien à perdre.

3. Les contributions budgétaires réclamées au Royaume-Uni par l'UE

Présentées par les médias européens comme "des sommes restant dues", notez la tournure de phrase, il s'agit de la continuité des milliards d'euros versé pendant des années par le Royaume-Uni au nom des différents programmes européens auxquels il participe. Deux visions radicalement opposées s'affrontent: l'UE estime que le Royaume-Uni doit verser sa contribution jusqu'au terme des politiques concernées, le Royaume-Uni estime pour sa part qu'il n'a plus à y contribuer quand il ne sera plus membre de l'Union.

Au cœur de ces discussions se trouve une enveloppe pour les fonctionnaires européens - autant dire que les négociateurs de Bruxelles refuseront de lâcher quoi que ce soit.

La Voix du Nord explique les montants en jeu, montrant au passage que les Anglais ont aussi des arguments à faire valoir:

L'addition est évaluée à entre 40 et 60 milliards d'euros côté européen et pourrait même atteindre les 100 milliards d'euros, selon les calculs du quotidien britannique Financial Times, après de nouvelles demandes de la France et de l'Allemagne concernant les subventions agricoles.

Le gouvernement britannique a immédiatement annoncé qu'il n'allait pas payer une telle somme. Dans son interview au Daily Telegraph samedi, Boris Johnson a même qualifié d'"absurdes" les montants évoqués.

"Ils vont saigner ce pays à blanc avec leur facture", a fustigé le ministre, menaçant de quitter la table de négociations "sans rien payer du tout".

M. Johnson, un des principaux artisans de la campagne du Brexit, a ajouté que c''était même l'UE qui risquait en fin de compte de devoir ouvrir son porte-monnaie. "Nous co-détenons certains biens pour lesquels nous avons payé pendant des années et dont il faudra évaluer la valeur avec soin", a-t-il expliqué.

Le Daily Telegraph, quotidien très critique de l'UE, a récemment relayé un rapport gouvernemental stipulant que le Royaume-Uni avait droit à 9 milliards de livres (10,6 milliards d'euros) détenus par la Banque européenne d'investissement (BEI) et 14 autres milliards de livres, notamment en liquide et biens immobiliers.


On ne sera donc pas surpris d'entendre des commentateurs faire état de tensions "quotidiennes" entre Londres et Bruxelles.

L'impasse

Les divorces ne sont jamais simples, et celui entre le Royaume-Uni et l'UE arrive à un niveau de complexité encore jamais vu. Mais pour les grands divorces comme les petits, les disputes portent souvent sur les mêmes choses: l'argent et les enfants.

Les enfants de l'UE sont ses innombrables agences, règlements et programmes. Sont-ils adultes et en mesure de vivre leur vie, ou faut-il continuer à payer pour leur adolescence? Les négociations devront être réglées au cas par cas. Tout ne peut pas continuer comme avant non plus ; pour prendre l'exemple de la politique agricole, Paris et Berlin aimeraient évidemment que les Anglais continuent à contribuer, mais comment espérer qu'ils le fassent alors que leurs propres agriculteurs ne toucheront plus rien en retour?

Partant d'un si mauvais pied, il semble probable que les deux ans réservés pour la négociation du Brexit n'aboutissent sur rien. En janvier 2017, alors que l'UE refusait obstinément d'ouvrir les négociations tant que le Royaume-Uni n'avait pas officiellement déclenché l'article 51, Theresa May annonçait déjà la dangereuse trajectoire que suivait Bruxelles et qui amènerait, à terme, à une absence d'accord. Mais elle n'est pas la seule à tabler sur cette hypothèse désormais.

Sans parvenir à se rejoindre sur quoi que ce soit, l'UE présentera une ardoise monstrueuse au Royaume-Uni, que celui-ci refusera de payer. Chaque protagoniste se rabattra sur les avoirs qu'il peut saisir et regardera l'autre en chien de faïence dans une impasse qui pourrait durer des années.

Bien que personne ne la souhaite, cette issue est aujourd'hui la plus probable. Mais bien que tous les regards soient tournés vers Londres c'est aussi, et de loin, la plus risquée pour l'Union Européenne elle-même. Sans parvenir à récupérer le moindre centime de la manne britannique, les décideurs européens feront face à des choix douloureux: augmenter les contributions des autres pays, ou réduire la voilure.

Aujourd'hui les membres de l'UE font bloc pour essayer d'obtenir le maximum du Royaume-Uni, mais s'ils échouent, il n'est pas sûr que l'Union Européenne survive aux arbitrages budgétaires qui s'ensuivront.

09 juin 2017

Bérézina pour les Conservateurs britanniques

Theresa May a perdu son pari: les élections anticipées qu'elle avait convoquées pour renforcer la majorité conservatrice au Parlement britannique sont un désastre. En net repli, les Tories n'ont même plus la majorité absolue.

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Theresa May et Jeremy Corbyn.

Sur fond de menace terroriste, 47 millions de Britanniques étaient appelés aux urnes jeudi pour des législatives anticipées. L'enjeu était crucial pour préparer les négociations du Brexit, Theresa May estimant qu'une majorité législative renforcée serait un atout pour mieux négocier la sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne. L'analyse était cohérente avec les objectifs stratégiques et la situation politique ; les sondages d'alors présageaient d'ailleurs pour le camp du Premier Ministre une confortable avance de plus de 15 point sur les rivaux travaillistes.

Pourtant, à partir de là tout partit en vrille.

Une campagne calamiteuse

Il suffit de jeter un œil à la courbe des sondages pour comprendre que l'échec vient clairement de la conduite de la campagne par les Conservateurs.

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Évolution des intentions de vote entre les principaux partis
(cliquez pour agrandir)

Le graphique ci-dessus montre des inflexions nettes de l'opinion: après le référendum sur le Brexit, les Conservateurs ont clairement le vent en poupe et les Travaillistes s'étiolent. Tout change lors de l'annonce des élections anticipées. Après une brève poussée, les Conservateurs ne parviennent plus à consolider leur avance alors que les Travaillistes fédèrent toute l'opposition - l'affaiblissement de tous les autres partis est patent, des Libéraux-Démocrates aux Écologistes. Cheville ouvrière du vote pour le Brexit, le UKIP, à la fois en proie à des dissensions internes et reposant sur un électorat pensant peut-être la mission accomplie, est en voie de disparition. Impressionnant pour un parti qui rassemblait plus de 15% des intentions de vote l'année précédente!

Les Travaillistes ont autant fait une bonne campagne que celle des Conservateurs était mauvaise. Les premiers axèrent leur communication sur la critique du gouvernement - après trois attentats sur une brève période, les accusations de laxisme à cause d'une diminution du budget de la police firent mouche. Ils rassemblèrent derrière eux tous les déçus du Brexit, notamment les Londoniens qui avaient massivement voté pour rester dans l'Union Européenne, faisant miroiter la possibilité d'un apaisement des relations avec Bruxelles. Ils se reposèrent enfin sur les ficelles socialistes habituelles - plus d'impôts "pour les riches", plus d'argent pour les fonctionnaires du service de santé et des transports publics, etc.

Dans la course à la médiocrité, le peu charismatique Jeremy Corbyn, leader des Travaillistes, eut la surprise de se faire rejoindre par Theresa May. Peu à l'aise dans le contact humain, elle déclina les apparitions publiques et les bains de foule, se contentant de lire des discours préparés et refusant un débat télévisé avec son principal adversaire. Mais les Conservateurs - et Theresa May en particulier - souffrirent aussi de leur responsabilité politique dans les attentats islamistes qui frappèrent le royaume. Avant de diriger le gouvernement, Theresa May était ministre de l'Intérieur sous le gouvernement Cameron ; pendant des années d'aveuglement volontaire sous son égide, l'islamisme radical se développa tranquillement dans les banlieues anglaises jusqu'à produire ses fruits mortels.

Incertitude et faiblesse

Le raisonnement de Theresa May pour convoquer des élections anticipées était parfaitement logique. Seulement, il ne tenait juste pas compte du terrorisme, de la volonté de revanche des déçus du Brexit, ni des piètres performances de candidate du Premier Ministre.

Le Royaume-Uni se retrouve aujourd'hui dans la pire situation possible. En privant les Conservateurs d'une majorité absolue, les sujets de Sa Majesté offrent à Bruxelles des négociateurs affaiblis et divisés. Il est donc probable que les discussions sur la facture du divorce entre le gouvernement anglais et l'UE tournent largement à l'avantage de la seconde. Les nostalgiques du Royaume-Uni dans l'UE n'auront pas gain de cause pour autant - même les Travaillistes ont affirmé que l'article 50 avait été invoqué et qu'il n'était plus question d'y revenir.

En guise de sécurité et de lutte contre l'islamisme, les citoyens anglais viennent de propulser une opposition immigrationniste, multiculturaliste, culpabilisante et prête à tous les compromis avec le communautarisme. Il est aussi probable dans les circonstances actuelles qu'un nouveau vote sur l'indépendance de l'Écosse puisse avoir lieu.

Le vote-sanction a ses limites. Les électeurs britanniques ont beau ne pas aimer Theresa May et bien le lui faire comprendre, ils viennent de se tirer une balle dans le pied à dix jours des négociations du Brexit - et risquent de le payer très cher.

18 janvier 2017

Face au Brexit, l'UE choisit la crise

Ce mardi Theresa May, Première Ministre du Royaume-Uni, livra un discours très attendu sur les objectifs de son pays dans sa future relation avec l'Union Européenne une fois qu'il n'en ferait plus partie. Les réactions européennes oscillèrent entre le ridicule et le consternant.

Dans un communiqué, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier résuma la position des autorités européennes:

"Les négociations ne commenceront que lorsque la Grande-Bretagne aura officiellement fait part de son souhait de sortir" de l'UE. Celle-ci a en outre exclu de donner au Royaume-Uni un accès "à la carte" au marché commun, c'est-à-dire de permettre d'avoir en même temps la liberté de circulation des citoyens et un contrôle de l'immigration comme le souhaitent les partisans du Brexit.


Que de temps perdu! Six mois déjà depuis le vote britannique, sans que rien ne bouge. On imagine difficilement l'énergie qu'il faut déployer pour arracher un accord avec un ensemble aussi inaudible que l'UE, mais la perspective d'une sortie "élégante" de l'Union, où le Royaume-Uni et l'UE seraient partis sur de bonnes bases pré-négociées avant le déclenchement officiel du Brexit, semble complètement tombée à l'eau.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitLe discours de Mme May est donc un constat d'échec. Le Royaume-Uni ne parviendra pas à organiser une sortie ordonnée de l'Union Européenne. Mais Mme May n'est pas de l'espèce continentale: elle respecte la démocratie. Forte de son mandat populaire, elle déclenchera le Brexit coûte que coûte, contre les manœuvres de la magistrature anglaise et contre les euro-turbos du Parlement britannique. La sortie du pays de l'UE sera donc, selon le sabir journalistique du moment, un hard Brexit, un Brexit "dur" où Anglais et membres de l'UE se regarderont en chien de faïence, les sourcils froncés. Ils ne recommenceront à discuter qu'une fois le principe du divorce signé, flanqués de leurs avocats.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que cette situation est entièrement le résultat de la posture de l'Union Européenne. Celle-ci fait depuis le mois de juin preuve d'une intransigeance extrême envers le Royaume-Uni. Exemple significatif, les représentants britanniques ne sont plus conviés aux réunions de l'UE, alors même que celui-ci fait toujours partie des institutions européennes. L'accès au Marché Unique est la pierre d'achoppement de ces négociations en forme de dialogue de sourds. Bruxelles exclut de l'accorder sans l'associer à la participation au budget européen et sans la libre-circulation des personnes telle qu'elle se pratique actuellement en Europe, c'est-à-dire une absence quasi totale de contrôle de l'immigration.

De toute évidence, les hordes dépenaillées des Anglais et des Gallois ne s'apprêtent pas à déferler sur l'Europe. L'inverse n'est malheureusement pas aussi vrai, et la question migratoire a apparemment joué un rôle de premier plan dans le vote du Brexit, bien avant les questions financières. Les sujets de Sa Majesté veulent contrôler qui rentre dans leur pays. Ils sont prêts à quitter l'UE pour y parvenir. Leur cohérence devrait faire réfléchir en Suisse.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitDepuis six mois donc on se tourne autour, on s'invective de plus en plus fort et on n'avance pas d'un millimètre. Les Européens affichent leur mépris face à ces Anglais qui ne veulent plus être membres du club, les Anglais se plongent la tête entre les mains de ces Européens qui sont prêts à dévaster leurs propres économies nationales dans une tactique de la terre brûlée pour punir autant qu'ils le peuvent ce peuple anglais qui vote mal.

Et c'est très exactement ce futur que décrit Theresa May dans son discours de cette semaine, mais ne comptez pas trop sur les médias du continent pour le relater de cette façon. Le Temps déclare que "Theresa May choisit une rupture complète avec l'Union Européenne", le Huffington Post parle de ses "menaces voilées"... Mais quelle meilleure façon de révéler la vérité que d'aller à la source? Citons donc quelques extraits de la transcription de son discours, que je vous invite à lire en entier:

[Je] suis convaincue que les objectifs que je vous expose aujourd'hui correspondent aux besoins de l'UE et de ses États membres. C'est pourquoi nos objectifs comprennent un projet d'accord de libre-échange entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne et excluent explicitement l'adhésion au Marché Unique de l'UE. Parce que lorsque les dirigeants de l'UE affirment estimer que les quatre libertés du Marché Unique sont indivisibles, nous respectons leur position. (...)

Mais je dois être claire. La Grande-Bretagne veut rester une bonne amie et une bonne voisine de l'Europe. Je sais pourtant que des voix réclament un accord punitif qui pénaliserait la Grande-Bretagne et découragerait d'autres pays de prendre le même chemin.

Ce serait un acte d'aliénation calamiteuse pour les pays d'Europe. Et ce ne serait pas la démarche d'un ami.

La Grande-Bretagne ne voudrait pas - et nous ne pourrions pas - accepter une telle approche. Et même si je suis convaincue que ce scénario ne se concrétisera pas, alors que je suis sûre qu'un accord positif peut être atteint, je suis tout aussi déterminée à dire qu'une absence d'accord avec la Grande-Bretagne est préférable à un mauvais accord pour la Grande-Bretagne.

Parce que [dans le cadre d'une absence d'accord avec l'UE] nous serions toujours en mesure de commercer avec l'Europe. Nous serions libres de conclure des accords commerciaux à travers le monde. Et nous aurions la liberté de fixer des taux d'imposition concurrentiels et d'adopter des politiques qui attireraient les meilleures entreprises du monde et les plus gros investisseurs vers la Grande-Bretagne. Et, si nous étions exclus de l'accès au Marché Unique, nous serions libres de changer la base du modèle économique britannique.

Mais pour l'UE, cela signifierait de nouveaux obstacles au commerce avec l'une des plus grandes économies du monde. Cela mettrait en péril les investissements d'une valeur de plus de [600 milliards d'euros] des entreprises de l'UE en Grande-Bretagne. Cela signifierait pour les entreprises européennes la perte de l'accès aux services financiers de la City de Londres. Cela mettrait en danger environ [330 milliards d'euros] d'exportations annuelles de l'UE vers la Grande-Bretagne. Et cela perturberait les chaînes d'approvisionnement sophistiquées et intégrées sur lesquelles se reposent de nombreuses entreprises européennes.

Des secteurs importants de l'économie de l'UE en souffriraient également. Nous sommes un marché d'exportation crucial, rentable, pour l'industrie automobile européenne, ainsi que des secteurs tels que l'énergie, l'alimentation et les boissons, les produits chimiques, les produits pharmaceutiques et l'agriculture. Ces secteurs emploient des millions de personnes dans toute l'Europe. Et je ne crois pas que les dirigeants de l'UE oseront dire aux exportateurs allemands, aux agriculteurs français, aux pêcheurs espagnols, aux jeunes chômeurs de la zone euro et à des millions d'autres qu'ils veulent les rendre plus pauvres juste pour punir la Grande-Bretagne et afficher une posture politique.


Ces extraits de son discours interviennent en dernier, juste avant sa conclusion. Il s'agit donc des points les plus importants. Face à l'intransigeance de l'UE, le Royaume-Uni se prépare tout simplement à une absence d'accord au terme des deux ans de négociations du Brexit. Elle avertit d'ores et déjà des conséquences.

L'histoire est-elle écrite? Les autorités de Bruxelles choisiront-elles de poignarder les économies de l'UE dans l'espoir d'emporter celle de la Grande-Bretagne avec elles? Malgré l'absurdité de la démarche, et dans une semaine où face au méchant Donald Trump toutes les élites de l'UE rappellent ironiquement leur attachement au libre-échange, pareil scénario n'a rien d'impossible. A l'inverse de Mme May, je le crois même extrêmement probable.

Si le marché commun était un objectif économique, l'Union Européenne bâtie par-dessus est un projet totalement politique. De nombreux exemples issus de la bureaucratie de Bruxelles montrent clairement que la prospérité économique est très secondaire face aux objectifs politiques des élites de l'Union. Pour ces raisons, je crois expressément que s'ils contreviennent à ses plans, l'UE n'a que faire des exportateurs allemands, des agriculteurs français, des pêcheurs espagnols, des jeunes chômeurs de la zone euro et de millions d'autres. Quels que soient leurs malheurs, aucun d'eux ne coupera l'appétit d'un bureaucrate à l'heure du déjeuner. Qu'ils soient ruinés, tous, s'ils font obstacle à la création du Super-État européen! La marche forcée vers l'Utopie n'a que faire des incroyants!

Selon moi, Theresa May, dans un éclair de lucidité prémonitoire, vient donc juste d'esquisser le paysage économique de l'UE dès 2019, lorsque le Brexit aura officiellement débouché sur une absence totale d'accord entre le Royaume-Uni et les pays de l'UE d'alors. Il n'est d'ailleurs pas exclu que les autorités de Bruxelles rajoutent par-dessus une louche de mesures vexatoires anti-britanniques, fussent-elles économiquement désastreuses pour le continent.

Les Anglais ont choisi de partir, ils doivent souffrir. Peu importe que l'UE en souffre aussi.

01 juillet 2016

Après le Brexit, les masques tombent

Il n'aura fallu qu'une semaine après un scrutin fatidique pour que la donne change au sein de la construction européenne. De nombreuses illusions sont tombées - sur la démocratie, le sens du projet européen, et les valeurs dont se réclament les élites.

Voici un petit tour d'horizon de l'hypocrisie ambiante et de ce qui attend l'Union Européenne.

Démocratie à géométrie variable

Le Brexit a sans aucun doute libéré la parole, mais pas dans le sens où on aurait pu l'entendre. Le grand public du continent eut donc la joie de découvrir des facettes inédites des médias et d'élites mécontentes du résultat, s'adonnant ouvertement aux manœuvres les plus cyniques sans la moindre retenue.

keep-calm-and-vote-for-brexit.pngOubliés la majorité de citoyens ayant voté pour le Brexit! La parole ne fut jamais donnée qu'aux vaincus du jour, et si par malheur un micro s'égarait devant un partisan du Brexit, ce serait pour lui faire dire qu'il avait peur, regrettait son vote, et finalement n'avait pas vraiment souhaité tout cela. Sur Sott.net, un article hilarant intitulé Brexitinérance nous dévoile preuves à l'appui les quatre étapes suivies par l'ensemble des rédactions francophones du continent: "Tout le monde a perdu" ; "Ils ne savent pas ce qu'ils font" ; "Les pro-Brexit regrettent déjà" ; et enfin, "Et si on revotait?"

Évidemment, en cas de victoire du Remain, on ne serait pas plus allé chercher des indépendantistes du Pays de Galles que des pro-européens soudainement pris d'un doute. Tout est dans le résultat.

Derrière ce traitement médiatique hallucinant pour contourner le résultat des urnes, la perspective d'un deuxième vote n'est qu'une hypothèse de travail parmi d'autres. Le Parlement écossais cherche à opposer un veto. On conseille au gouvernement britannique de se retrancher derrière le caractère "purement consultatif" du référendum. De repousser sine die le déclenchement du fameux article 50 entérinant le départ du Royaume-Uni de l'UE.

Bien entendu, ce déni de démocratie est assorti de toutes les excuses possibles ; le camp du Brexit aurait menti, dépassé ses prérogatives, n'était pas prêt à assumer la victoire. Un jour, Boris Johnson n'est qu'un "ambitieux" faisant campagne pour avancer sa carrière ; le lendemain, il devient un "lâche" en renonçant à postuler comme futur Premier Ministre. Toutes les décisions et toutes les circonstances sont portées au passif du Brexit.

Jean-David Sichel, juriste, s'émeut de ces manœuvres dans Le Figaro en pointant les contradictions du camp Remain. Qui n'a jamais employé de slogan simplificateur dans une campagne politique? Libération rêve d'une oligarchie éclairée au lieu du vote démocratique, mais monte sur les barricades lorsqu'il s'agit de lutter contre l'adoption via le 49.3 d'un projet de loi en France. David Cameron est pointé du doigt comme l'artisan de l'échec alors que l'Europe a boudé ses propositions de réforme. On reproche aux "xénophobes" le résultat mais en refusant de tirer le moindre lien avec la politique d'accueil lancée par Mme Merkel...

Dernière approche, et non la moindre, il faudrait changer les règles de la démocratie elle-même. L'abolir pour donner le pouvoir à une caste éclairée, par exemple. Les moins extrêmes suggèrent tout de même plus de poids pour les "jeunes", qui ont voté dans le bon sens sur ce scrutin, une majorité qualifiée à 60%, une participation de trois quarts des électeurs pour valider le résultat... D'autres enfin, sans doute nostalgiques des guerres de sécession, visent la piste institutionnelle: supprimons tout simplement l'article 50 permettant de quitter l'Union Européenne et les problèmes seront réglés!

Tous ces gens se comportent en parfaits fascistes mais ils n'ont même plus assez de recul pour s'en rendre compte.

Le véritable projet européen se dévoile

L'Europe doit-elle redevenir l'espace de libre-échange qu'elle était au début des années 80, ou pousser plus avant le long du chemin de l'intégration jusqu'à devenir le fameux super-État dont rêvent les étatistes de tout poil?

Le départ du Royaume-Uni, fervent adepte de la première solution, est effectivement une mauvaise nouvelle pour le camp libre-échangiste. Les étatistes se sentent pousser des ailes, incapables de comprendre que leur vision a précisément contribué à faire fuir les Anglais et en fera fuir d'autres. Des documents de travail commencent à filtrer dans la presse - mais sont rapportés uniquement dans les journaux anglais comme l'Express ou le Daily Mail. Ne comptez pas sur les médias du continent pour faire le moindre travail d'information.

Comme le rapporte l'Express, la solution préconisée pour sortir de la crise existentielle de l'Europe post-Brexit consiste à concrétiser un plan prévu de longue date pour fusionner tous les pays du continent en un seul super-Etat. La proposition, radicale, demandera aux pays de l'Union de renoncer au droit de posséder leur propre armée, à leur code pénal, à leur système de taxation et à leur banque centrale, toutes ces prérogatives étant désormais transférées à Bruxelles.

Selon le Daily Express, ce rapport de neuf pages aurait "suscité un outrage" auprès de certains leaders de l'UE en prenant connaissance. Le Ministre tchèque Lubomír Zaorálek aurait exprimé des réserves contre la politique de sécurité commune ; Lorenzo Condign, l'ex-ministre du trésor italien, aurait quant à lui affirmé que ce plan était trop ambitieux pour une Europe en proie à la crise interne actuelle (notez bien qu'il ne dit pas qu'il était contre).

Les prochains mois seront critiques alors que l'agitation politique est à son comble. L'époque est propice à des ajustements de grande ampleur qui définiront le futur des institutions européennes. La volonté de centralisation est d'autant plus forte que les autorités de Bruxelles entendent aller vite, prenant de vitesse les mouvements eurosceptiques de plusieurs pays de l'Union avant leur accès au pouvoir.

Prochaine étape, la crise

Le Royaume-Uni est perdu pour l'Europe. Reste à le lui faire payer.

Nous en avons un aperçu grâce à la vidéo de la première intervention post-référendum de Nigel Farage, le bouillant leader du UKIP, devant le Parlement européen (les sous-titres en anglais sont disponibles dans les paramètres).

Cette séquence a valeur de témoignage non à cause des propos tenus par le leader du UKIP mais bien par la réaction de l'assemblée. Malgré son style corrosif, M. Farage ne demande rien d'autre qu'un comportement constructif de la part des autorités de l'UE face au futur départ du Royaume-Uni. Le Parlement Européen n'est certes qu'un théâtre de marionnettes au sein des institutions européennes, mais reste emblématique de l'humeur qui règne à Bruxelles.

L'hostilité est palpable. La bronca des parlementaires survient à chaque fois que M. Farage évoque la possibilité d'une future entente cordiale profitable entre l'UE et le Royaume-Uni. Il a beau rappeler qu'un conflit commercial endommagerait autant, voire davantage, l'industrie européenne que son pays, l'assemblée n'en a cure. Elle réclame vengeance.

Les parlementaires européens n'ont que faire de l'économie privée. Pour la plupart, ils n'y ont jamais mis les pieds. Le sort des ouvriers automobiles d'Allemagne leur importe donc peu, et moins que l'idée de pénaliser l'économie anglaise à titre de rétorsion. Nous avons finalement un aperçu de la trajectoire du prochain divorce entre le Royaume-Uni et l'Union Européenne: côté européen, on œuvrera à provoquer une crise économique pour punir le Royaume-Uni en faisant porter le blâme au Brexit, peu importe ce que cela coûte au reste de l'Union Européenne.

Le Brexit et la crise économique qui lui succèdera seront érigés en exemple de ce qui attend les populations qui votent mal - un avertissement adressé tant aux citoyens mécontents qu'à des dirigeants qui oseraient leur poser la question de leur avenir au sein d'une Union Européenne toujours plus centralisée.