03 juillet 2015

Alerte aux Guignols

Malgré le titre, ce billet ne s'adresse pas à la classe politique d'un pays ou d'un autre, mais à un sujet bien plus grave venant de France: la disparition éventuelle de l'émission Les Guignols de l'info.

Merveilleuse France éternelle, lumière du monde, où les affaires courantes sont tellement tranquilles, la vie économique si paisible, les banlieues à ce point sereines que seule la grille des programmes télévisés permet d'animer un peu le débat!

L'émission satirique, présentée par des marionnettes de latex caricaturant des personnalités du monde réel, commente l'actualité depuis maintenant 27 ans. Elle emploie aujourd'hui 300 collaborateurs pour huit minutes quotidiennes, diffusées en clair sur la chaîne à péage.

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Alors voilà, Les Guignols de l'info vont-ils disparaître? Ce serait odieux, entend-on. La marque de l'infâme Vincent Bolloré, nouveau propriétaire de Canal+ - pardon, "le milliardaire Vincent Bolloré, qui offrit à Nicolas Sarkozy la jouissance de son jet et de son yacht personnel en 2007 après son élection à la présidence de la République." En un mot: un monstre.

Le fait qu'il soit progressivement parvenu à transformer Vivendi en société de médias et possède donc une grande part de Canal plus n'entre apparemment pas en ligne de compte - pas plus le fait que les affaires ne soient pas bonnes:

Le chiffre d'affaires de la chaîne a reculé de près de 3% en 2014 et ses bénéfices de 9%. Le nombre d'abonnés est en baisse et les audiences de la tranche en clair, où figurent les Guignols, sont également décevantes.


Face à la multiplication des chaînes de TV sur le câble et sur Internet, face à du contenu en ligne légal et de qualité comme Netflix, le modèle d'affaire de Canal + semble pour le moins condamné. Mais ce n'est pas la raison pour laquelle on veut préserver cette émission.

Par un mélange de "je suis Charlie", de nostalgie et de volonté de lutte contre la logique comptable d'un ignoble investisseur classé à droite, Les Guignols de l'info cristallisent sur eux toute l'attention d'une classe médiatique revendiquant son exception. L'émission satirique est devenue un symbole. Le fait que le symbole soit lui-même lourdement engagé à gauche est évidemment un argument supplémentaire, mais personne n'aura la décence de le mentionner.

Comme tous les Français d'un certain âge, mon adolescence et mes années d'étudiant ont été bercées par les Guignols. Si dans leurs meilleures périodes ils étaient réellement drôles, ils s'abîmèrent également très souvent dans la facilité d'un comique de répétition usé jusqu'à la corde - et fièrement repris par des adolescents heureux d'afficher leur suivisme. Et lorsqu'ils s'attaquaient, très souvent, à l'actualité politique, ils poursuivaient d'autres objectifs que le simple divertissement.

Le terme d'endoctrinement est probablement excessif mais il semblera évident à tout observateur que l'émission avait bien un effet sur ses spectateurs. Par exemple, on entendait un matin par ces derniers que "Valls avait dit" ou "Sarkozy avait dit" telle ou telle déclaration outrancière la veille ; pressant son interlocuteur, on apprenait ensuite que non, en réalité, ladite réplique avait été prononcée au cours de l'émission, c'est-à-dire par un imitateur prêtant sa voix à une marionnette en latex. La confusion entre caricature et réalité régnait déjà le lendemain ; mais si vous posiez la question pour des propos vieux d'une semaine, la plupart du temps votre interlocuteur était bien en peine de distinguer ce qui relevait de la marionnette ou du personnage authentique.

Canal + fut inventée par l'équipe de François Mitterrand comme une réserve pour l'idéologie de gauche lorsqu'elle ne serait plus au pouvoir. Ses techniques de manipulation sont absolument remarquables et la chaîne fourmille de faux journaux, de parodies et autres vrais-faux reportages qui ont pour but de mélanger la fiction et la réalité sous couvert d'humour tout en distillant des touches de propagande (voire, souvent, des louches).

500Il y eut quelques épisodes fameux des Guignols, comme celui où Sylvester Stallone, invité sur le plateau, découvrit pour la première fois sa marionnette de "M. Sylvestre", une espèce d'abruti pro-militariste réunissant à peu près tous les clichés possibles et imaginables sur les Américains (et multiplié dans la même scène aussi souvent que nécessaire). Comprenant assez vite que la marionnette le singeait lui en tant qu'Américain, et non le personnage qu'il jouait dans Rambo comme il avait cru au départ, il réalisa l'ampleur de l'insulte faite à ses compatriotes et menaça de quitter le plateau.

J'ai le souvenir d'un épisode particulier des Guignols, un certain dimanche soir, le 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen avait réussi à dépasser Lionel Jospin pour se retrouver face à Jacques Chirac au second tour de l'élection présidentielle. L'émission spéciale des Guignols, lancée à 19h45, donc avant l'annonce des résultats officiels, commença par ces mots: "Bonjour et bienvenue, Jean-Marie Le Pen est au second tour, ce n'est pas une plaisanterie, dépêchez-vous il vous reste encore un quart d'heure pour aller voter". La réplique suscita quelques éclats de rire ironiques, le public croyant qu'il s'agissait d'un gag... Avant de rapidement déchanter! Naturellement, personne ne fut poursuivi pour cette violation flagrante de la loi électorale française.

Comme le démontrent les pertes régulières d'audience, les Guignols ont fait leur temps, que ce soit en termes d'humour, de divertissement ou même de propagande. Mais ils tiennent une place particulière dans le cœur de tous ceux qui ont grandi avec eux. De fait, et bien que suscitée par des raisons pas forcément très pures, la mobilisation reste forte ; elle sauvera sans doute les marionnettes en latex. Il paraît improbable que l'émission disparaisse. Elle sera sauvée, sous une forme ou une autre, voire peut-être sur une autre chaîne.

Après avoir innové dans tant de domaines la France a désormais inventé le concept d'émission-monument-historique.