25 janvier 2018

Récits du chômage

Le chômage n'arrive pas qu'aux autres. Mettant à profit ma propre expérience à ce sujet, il m'a paru intéressant de partager avec de nombreuses personnes rencontrées lors de cette période difficile et de rendre compte de leurs témoignages.

Jeunes, vieux, licenciés de fraîche date ou non, personnel en charge de la réinsertion, tous font état d'une réalité dont les médias parlent peu. Elle est pourtant bien là et pour les malheureux jetés dans la précarité, les effets peuvent être ravageurs. Mais avant de réformer les assurances sociales, il faut aussi comprendre où en est réellement le marché du travail...

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Chiffres trompeurs

"Le chômage est bas en Suisse", explique Julien*, qui travaille dans une caisse de chômage, "mais les chiffres sont erronés. La réalité est différente du beau temps permanent sur lequel brodent les médias en brandissant les statistiques macro-économiques. Il existe de multiples façons de tricher pour embellir la situation."

"Par exemple, la loi sur le chômage a changé en 2010 pour réduire la durée d'indemnité de deux ans à environ un an et demi. Cela a eu un effet mécanique sur le taux de chômeurs, puisque ceux qui sortent du chômage ne sont plus comptabilités dans les statistiques, même s'ils pointent à l'aide sociale.
- Mais c'est magique! Il suffit de diminuer la période d'indemnité du chômage pour diminuer le nombre de chômeurs!
- Il faudrait être naïf pour croire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Moi, je serais politicien, je passerais la durée d'indemnité à un an et ça diminuerait instantanément le taux de chômage d'un tiers. Les médias crieraient au génie. Mais dans la réalité, les chômeurs en fin de droit se déversent dans l'aide sociale, avec une situation encore plus précaire."

"Il y a aussi les stages d'occupation, les cours, les formations..." poursuit Julien. "Ces diverses activités sont financées par le chômage, mais sans qu'il ne lui en coûte grand-chose ; par exemple, la caisse verse la même indemnité à un individu employé dans une cantine industrielle dans le contexte d'un programme de retour à l'employabilité, que s'il restait chez lui. Les cours de remise à niveau en langue sont réellement facturés, en revanche, mais sont aussi relativement bon marché, et s'étendent sur une durée assez longue."

"L'intérêt, c'est que pendant que le demandeur d'emploi se livre à toutes ces activités, il ne compte pas dans les chiffres du chômage. Il est occupé. Et il y a dans le canton [de Vaud], en permanence, des centaines de personnes qui disparaissent ainsi des statistiques."

Ressources humaines

Marcia* raconte comment elle s'est fait licencier. "Un jour de semaine comme un autre, je suis convoquée sans crier gare par les Ressources Humaines (RH). Aucun ordre du jour n'est mentionné. Devant la salle de réunion, trois collègues. L'un d'eux, plus cynique que nous, voit tout de suite clair: On nous convoque à quatre, sans motif, alors qu'on bosse dans des équipes différentes... On va probablement nous dire qu'on est virés."

Les autres restent incrédules, sans réussir à avancer d'autre explication plausible. Le malaise est d'autant plus grand que la société va très bien. Son action bat des records et tout le monde a du travail par-dessus la tête. Alors, pourquoi faire perdre leur emploi aux gens? Mais la réunion survient, interrompant la discussion. Elle confirmera les inquiétudes: le licenciement est prononcé.

"La froide mécanique est lancée" raconte Marcia. "Aucune faute n'est reprochée. La direction a simplement décidé de réduire l'effectif du site. Les victimes recevront une prime liée à l'ancienneté, mais celle-ci est conditionnelle ; elle n'est acquise que si l'employé part sans faire de vagues. Une carotte bien mise en avant pour éviter de traîner l'affaire devant le Tribunal de prud'hommes.
- Et tu n'as pas fait appel à eux alors?
- Bien sûr que non. Personne ne l'a fait. Certains se sont renseignés sur leurs droits mais commencer une période de chômage par un procès n'est pas très engageant. Et même une victoire n'aurait pas évité la recherche d'un nouvel emploi. En fin de compte, ils tiennent le couteau par le manche. Il n'est jamais bon de se fâcher avec son précédent employeur, qui peut être contacté par le suivant au cours du processus de recrutement."

Marcia discute avec un responsable des RH plus loquace qu'à l'accoutumée. Il laisse échapper que les départs "naturels" de l'année représentent juste 10% de l'effectif de la société, à une personne près. "Comme les années précédentes. Il est vrai qu'en licenciant davantage, l'entreprise devrait alors se livrer à un plan social. Celui-ci la soumettrait à diverses contraintes, en plus de verser des primes de départ plus élevées que le deal qui nous a été proposé. Donc les licenciements sont calculés chaque année pour passer juste sous l'écran radar."

"De nombreux postes sont ouverts dans des succursales en Union Européenne ou plus loin encore, avec un descriptif de poste strictement identique à l'emploi que j'occupais. Sans doute le hasard", conclut Marcia avec un sourire grinçant. "En Suisse, à mon niveau hiérarchique, la société n'a plus embauché personne depuis six ans."

Chercheur d'emploi professionnel

Tonio* travaille au sein de la Genève Internationale. Habitué à enchaîner les contrats à durée déterminée, la recherche d'emploi fait partie de son quotidien. Il explique comment le processus de recrutement fonctionne, histoire de briser toute illusion. "Il faut comprendre que les places sont disputées. Très disputées."

"Imaginons qu'un poste soit ouvert, une vraie annonce, pas une fausse pour laquelle le poste est déjà pourvu par piston ou promotion interne. Les responsables du recrutement reçoivent plusieurs centaines de CV, des volumes parfois hallucinants. Dans un premier tri, la plupart sont écartés - des gens qui ont postulé pour beurre, ou dont le profil est vraiment trop éloigné des exigences du poste. Reste encore une centaine de CV potables, des candidats qui pourraient faire le job. Et là, il faut commencer à réfléchir un peu."

Tous les critères sont possibles, tant qu'ils permettent de sélectionner. "Être disponible immédiatement peut être un atout, les RH n'aiment pas attendre. Mais souvent ils écartent les chômeurs identifiés comme tels, en particulier ceux de longue durée." Sinon il y a aussi "l'âge, les qualifications, l'expérience préalable dans le secteur d'activité, le sexe, la présence de divers mots-clés... Les critères sont arbitraires, mais tout le monde s'en fiche. Le but est de réduire la pile par n'importe quel moyen."

Et bien sûr la tâche est finalement accomplie. "Au bout du compte, les RH soumettent au manager une liste de cinq profils préférés, avec une réserve de quelques autres au cas où. Ensuite, c'est à chacun de jouer sa partition en entretien."

"Ce qu'il faut retenir de tout cela", résume Tonio, "c'est que la recherche d'emploi est concurrentielle à un point que les gens n'imaginent même pas. On partait de 100 candidats sérieux sur une annonce ; seulement 5 rencontreront l'employeur. Franchement, les 95 autres auraient aussi bien convenu. Donc, si tu vois une annonce qui te décrit parfaitement - exigences, expérience, caractère, secteur d'activité, que sais-je encore - ne deviens pas dingue si l'entreprise ne daigne même pas te téléphoner. La réalité toute simple, c'est que même si le poste semble fait pour toi, tu n'as que 5% de chances d'arriver à l'entretien."

Des organismes chargés d'accompagner les demandeurs d'emploi corroborent cette description. Les postulations doivent être travaillées pour parvenir à "convertir" 5% d'entre elles en rencontres formelles - une sur vingt, sachant qu'elles ne déboucheront pas toutes, et de loin, sur une promesse d'embauche. Rares sont ceux qui atteignent ce taux.

La vraie concurrence

Un proche me fait part d'un poste aperçu dans le quotidien 24Heures. Bizarrement, l'annonce n'est pas accessible en ligne. Elle ne mentionne qu'une adresse postale. À notre époque, cela paraît incroyable. Même si le descriptif du poste ne colle pas vraiment, je postule par acquis de conscience. Je suis invité à un entretien. Bonne pioche.

Je rencontre le directeur de la branche romande d'une PME alémanique. "Nous cherchons toujours du monde", m'explique-t-il. Malheureusement, il apparaît assez vite que le poste ne convient pas. Tant pis. Mais je profite de l'occasion pour poser la question qui me brûle la langue. "Vous avez publié votre annonce dans le feuillet Carrières de 24 Heures. Version papier uniquement. Pourquoi?
- C'est délibéré. Nous avons essayé plusieurs canaux, divers portails et sites de petites annonces, jobup, etc. mais nous ne trouvions pas les gens que nous souhaitions.
- Comment cela?
- Trop de réponses, trop de n'importe quoi. À chaque fois, nous recevions plusieurs centaines de dossiers candidats. Des postulations venues de l'Europe entière. Portugal, Grèce, Espagne, France... Traiter et filtrer tout cela était infernal. Moi, je veux quelqu'un qui connaisse la région et s'y déplace, qui puisse rencontrer nos partenaires industriels.
- Quelqu'un qui lirait la version papier de 24Heures...
- Exactement. Quelqu'un qui habite sur place."

Méditant sur ces propos, je quitte l'entretien en ayant pour la première fois un aperçu de la concurrence à laquelle est confrontée le demandeur d'emploi helvétique.

Sous-enchère salariale

Les ORP disposent de leurs propres bases de données où les employeurs potentiels peuvent directement publier leurs offres d'emploi. Pourquoi s'embêter à passer par de coûteux portails spécialisés lorsque l'administration propose le même service, gratuitement? Ce que les candidats ignorent, en revanche, c'est que la fiche d'emploi remplie par l'employeur contient plus de champs que ce qu'ils voient sur le site officiel, pour des raisons de statistiques ou de contextualisation. Parmi ces champs se trouve le salaire estimé pour le poste. Et on assiste à de drôles de choses.

"Le phénomène est relativement nouveau", explique Pierre*, informaticien dans l'administration. "Disons, quelques années tout au plus. Mais il prend rapidement de l'ampleur. Des sociétés ont publié des offres d'emploi avec un niveau de salaire très inférieur à ce qui se faisait jusque-là pour ce genre de poste. Vraiment. Pas un salaire annuel en bas de la fourchette, comme on pourrait l'imaginer pour un junior, mais quelque chose de totalement hors-cadre, des dizaines de milliers de francs de moins que l'intervalle habituel."

Mais il y a pire. "Bien entendu, cela a suscité de nombreux débats à l'interne. Certains conseillers ont jugé bon de contacter des entreprises concernées pour les avertir: Monsieur, nous avons vu votre annonce, je dois vous prévenir que le niveau de salaire que vous proposez n'est pas dans la moyenne de la rémunération pour ce genre d'activité dans votre branche...
- Et alors?
- Et alors? Les gens au bout du fil ont poliment pris note de leur remarque, et répondu qu'il n'était pas question de changer quoi que ce soit. En gros, les recruteurs s'en fichent. À partir du moment où ils reçoivent des profils convenables et acceptant le salaire proposé, de leur point de vue, il n'y a pas de problème."

Chasse aux jeunes, chasse aux vieux

Les jeunes galèrent. Suivant l'exemple de la France, ils doivent enchaîner des emplois bidons et des missions payées à coup de lance-pierre avant de parvenir, de plus en plus tard, à décrocher une position stable. Les entreprises hésitent rarement à profiter de la situation, se disant que le jeune pourra compter sur sa famille en cas de coup dur. Un jeune trouvera facilement un emploi - un emploi peut-être minable et sans rapport avec ses qualifications, mais un emploi tout de même.

Les choses sont différentes pour les gens plus âgés, une frontière franchie de plus en plus tôt. Avant le problème n'apparaissait que vers le milieu de la cinquantaine, maintenant il intervient à la fin de la quarantaine. Les ateliers de formation de retour à l'emploi débordent littéralement de travailleurs plus âgés qui s'épuisent à retrouver un emploi, la plupart du temps sans succès. Mais le marché du travail n'a aucune pitié. Pour chaque poste, parmi les innombrables candidatures, les RH privilégient quasiment toujours les postulants plus jeunes. Question d'image et de dynamisme. Alors, pour avoir une chance, il faut lâcher du lest. Beaucoup de lest.

Olga*, experte en conseil de carrière, confirme: "la Suisse est pleine de cadres dans la quarantaine qui s'imaginent les rois du pétrole et pensent qu'ils peuvent réclamer des rémunérations princières en changeant de poste. Au chômage, en abordant la recherche d'emploi de cette façon, la catastrophe est assurée. Ils doivent réaligner rapidement leurs exigences. C'est mon job de leur faire comprendre qu'ils doivent s'attendre à une baisse de 30% de leur niveau de vie, au minimum, lorsqu'ils essayent de se trouver un nouvel emploi."

Jeanne*, employée depuis trente ans dans une grande entreprise, explique le changement de paradigme. "Il n'y a tout simplement plus de respect de l'employé en Suisse. Avant, un licenciement était un traumatisme pour les deux parties, le signe d'un échec, un peu comme un divorce. Mais depuis quelques années ce sentiment a disparu. Les salariés ne sont plus qu'une variable d'ajustement. Le nombre de licenciements sans faute ni raison économique explose. Plus personne n'a la moindre certitude, même s'il fait bien son travail. Cela me terrifie."

Conclusion: une transformation silencieuse, mais violente, du marché du travail

Ces rencontres m'ont beaucoup appris. Auparavant, je pensais comme bien des gens sans doute que la recherche d'emploi n'était qu'une question de volonté. Avec un peu de persévérance, le poste serait au bout du chemin. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Précipitée par des délocalisations, la recherche d'emploi est un processus long, compliqué, et, disons-le, franchement injuste.

En Suisse, les dés sont pipés. Le chômeur local affronte une concurrence venue d'Europe entière. Des gens persuadés que la Suisse va mieux que leur pays d'origine - ce n'est pas difficile - et qui tentent sans relâche de rejoindre l'eldorado helvétique. Ils sont favorisés en cela par une législation qui les met sur un pied d'égalité avec les autochtones, lesquels se retrouvent vulnérables.

Le résultat se concrétise sous la forme d'une furieuse sous-enchère salariale. Si un poste vacant reste en Suisse, il y aura toujours un Européen pour essayer de le reprendre à des conditions défiant toute concurrence. Les Suisses doivent s'aligner par le bas alors qu'ils sont écrasés par le coût de la vie, les loyers et l'assurance-maladie - des contraintes que les frontaliers évitent, ou que les étrangers découvrent après coup une fois le contrat signé. Mais même dans ce cas, les mécanismes sociaux financés par les Suisses pourront toujours leur venir en aide.

Pour les employeurs, au contraire, la situation est idéale: ils ont à disposition un bassin de 500 millions d'habitants où piocher pratiquement au prix qu'ils veulent. La préférence cantonale est une vaste plaisanterie. La situation les rend terriblement exigeants. Ils ne tolèrent pas la plus petite variation par rapport au portrait de leur candidat idéal et n'hésitent pas à annuler entièrement un processus de recrutement s'ils n'ont pas déniché la perle rare. Plus besoin non plus de dépenser de l'argent dans des notions surannées comme la formation continue ; il suffit de licencier et de remplacer.

Beaucoup de Suisses pensent que le chômage ne les concerne pas. S'ils ont la chance d'avoir raison, grand bien leur fasse. Les autres auront la stupeur de découvrir une jungle d'où ils ne sortiront pas indemnes, dans l'hypothèse heureuse où ils ne finissent pas à l'aide sociale. Mais tant que la Suisse reste ouverte aux quatre vents, correspondant aux souhaits de l'alliance sacrée entre les administrateurs de grands groupes et les politiciens mondialistes, il y a peu de chance que les choses changent. Et chacun risque de le comprendre dans une période où il subira cette situation de plein fouet.

*: Prénom fictif.

08 juillet 2015

Renens: une aventure de 150 ans se termine (mal)

L'entreprise d'arts graphiques renanaise IRL+ ferme ses portes, entraînant 44 licenciements. La récente nouvelle pourrait n'être qu'une péripétie dans la vie économique locale mais prend un tour particulier à Renens à cause de l'implication des pouvoirs publics... C'est-à-dire, de l'argent des contribuables.

irl_plus.jpgEn tant que conseiller communal, j'ai pu suivre la naissance d'IRL+, bâtie sur les cendres des Imprimeries Réunies de Lausanne. La vieille entreprise était promise à la fermeture par Swissprinters AG, propriétaire du site. Un groupe de repreneurs se proposa de poursuivre l'activité sans que leur initiative ne suscite l'enthousiasme de Swissprinters ; mais à la suite de l'émoi provoqué par la décision de fermeture - une pétition circula, munie de 3200 signatures - les autorités publiques s'impliquèrent dans le dossier et épaulèrent les repreneurs, permettant un accord de reprise le 27 août 2012.

Sous la plume de M. Leuba le Canton de Vaud accepta d'accorder un prêt d'un million tandis que la commune de Renens accordait un arrière cautionnement de 200'000 CHF (pas fou, le canton se faisait rembourser en premier!). La structure du CACIB, société anonyme contrôlée par la Municipalité de Renens, utilisa ses fonds pour racheter les murs, pourvoyant ainsi de l'argent frais à la nouvelle entreprise tout en lui accordant un loyer symbolique. Ces aspects furent abordés dans le préavis 25-2012, dont on lira également le rapport ici. Ces documents méritent d'être parcourus à l'aune de la débâcle essuyée par le projet aujourd'hui.

Membre de la commission des finances - laquelle fut comme d'habitude mise devant le fait accompli - je restais très réservé face à cette nouvelle entité. Non seulement elle était biberonnée d'argent public dès le berceau mais il s'agissait d'un risque entrepreneurial dans lequel la commune n'avait en tout état de cause aucun rôle à jouer. Il n'y a qu'un pas entre la promotion économique et l'interventionnisme et il était clairement franchi.

Si la démarche partait d'une intention évidemment louable, elle ne constituait en rien une justification suffisante pour engager financièrement la commune à travers pas moins de trois canaux différents - une caution, l'acquisition de locaux industriels, et probablement, pendant les années suivantes, de nombreux travaux d'impression commandés par la Municipalité à "prix d'ami"!

Bien qu'il soit toujours facile de faire porter la faute sur les cadres de Swissprinters, des professionnels du métier avaient certainement fait leurs calculs avant de décider de fermer le site de Renens. Mais avec cette reprise la donne était peut-être différente. Une nouvelle structure avec une équipe motivée et des frais fixes allégés serait-elle viable? Ce fut le pari tenté par une équipe de repreneurs comprenant des anciens directeurs d'IRL. Le business plan fut jugé "solide", les nouveaux dirigeants "expérimentés" et "réalistes" furent épaulés par un "expert", Michel Berney.

Après moins de trois ans l'expérience vient de s'achever de façon abrupte:

L'entreprise d'Arts graphiques IRL plus à Renens (VD) doit fermer ses portes. Elle prévoit de licencier ses 44 collaborateurs et de déplacer cinq apprentis. Quatorze employés devraient être repris dans d'autres entités de la Holding SFF Arts graphiques.


A qui la faute? "Au marché", répond sans ambages M. Berney, administrateur délégué, écornant au passage les méchants imprimeurs étrangers et le franc fort:

Avec des écarts de prix de 10 à 15% par rapport à la concurrence étrangère, on voyait des clients prêts à revenir chez nous, en appréciant la proximité. Après la fin cours plancher (15 janvier), avec des écarts de 30 à 40%, «ça ne se discute plus», poursuit le responsable qui avait mis son argent dans la naissance d'IRL plus.

La concurrence étrangère sent qu'il y a de bons marchés à prendre. Ils se battent entre eux. Et lorsque des entreprises horlogères demandent une offre suisse et deux étrangères, «vous êtes obligés de vous aligner, sans rien gagner».


Admettons. Toutefois, il y a quelques étrangetés dans ce récit. M. Berney explique par ailleurs la perte de l'impression des suppléments du Temps, rapatriés à Zofingue lorsque Ringier a racheté le journal. Mais Zofingue, n'est-ce pas en Suisse, dans le canton d'Argovie? Avec des employés suisses, des salaires en francs suisses, du papier acheminé en Suisse? Soit Ringier est une entreprise peu regardante de ses coûts, soit il y a bien des imprimeurs helvétiques compétitifs bien que situés à des centaines de kilomètres du lieu de distribution de leur produit. Et peut-être sont-ils compétitifs parce qu'ils sont installés dans des cantons à la fiscalité moins agressive? Allez savoir!

L'expérience montre - une fois de plus - que le mélange entre politique et économie produit de piètres résultats. A Renens aussi, les politiciens sont fiers de se présenter comme les amis des entrepreneurs, de la même façon que le tondeur de mouton est l'ami des moutons... Ils jouent avec la politique locale à travers la "promotion économique", les "incubateurs d'entreprise" et autres - tout en écrasant l'ensemble du secteur sous les impôts qui financent leurs gadgets. Et parfois ils jouent aux entrepreneurs eux-mêmes - mais attention, sans jamais mettre en jeu leur propre argent!

Lorsque la syndique de Renens affirme que la commune "n'a rien perdu" à travers son engagement, je demande à voir: le montage financier préalable à la création d'IRL+ impliquait des garanties financières exposant la ville sur dix ans. Comment les contribuables pourrait-ils en être sortis indemnes avec une entreprise sombrant avant son troisième anniversaire?

Il y aura décidément bien des questions à poser à la Municipalité à la rentrée.

26 février 2013

Cette Europe qui n'en finit pas d'aller mieux

La semaine dernière a vu la publication des prévisions économiques de la Commission européenne, mises à jour et revues à la baisse. Elles donnent une idée assez parlante du cru 2013 de la zone euro. Le breuvage aura un goût amer.

france,grèce,espagne,chômage,euroLe chômage va encore grimper dans toute la zone, dépassant 12% de la population active (contre 11,4% en 2012). Les sommets continueront à être franchis en Espagne et en Grèce avec 26,9 et 27% respectivement. Pire, ce quart de la population active ne retrouvera pas un emploi de sitôt, même si la situation venait à s'embellir par on ne sait quel miracle : sans emploi sur de longues durées, les chômeurs finissent par perdre leurs compétences professionnelles, ce qui pénalise leur retour dans le circuit économique habituel.

D'autres difficultés attendent encore ces deux pays.

En Grèce, la moitié des ménages est menacée d'insolvabilité en 2013, selon Alexandre Tourkolias, directeur de la Banque Nationale de Grèce. Alors que le pays comporte 400'000 foyers où plus personne ne travaille et qu'un quart des crédits bancaires ne sont dèjà plus remboursés en 2012 - malgré des banques "accommodantes" nous dit-on - pareille nouvelle ne fait que confirmer une tendance de fond.

L'Espagne ne s'en sortira guère mieux: le déficit public espagnol devrait finalement avoir dépassé 10,2% du PIB l'année écoulée. Le pays ne parviendra pas à remplir ses objectifs de réduction budgétaire ni en 2013 ni en 2014. Il faut dire que le déficit public devrait atteindre 6,7% en 2013 et 7,2% en 2014 - chiffres officiels pêchant toujours par excès d'optimisme. On est loin, très loin du retour sous le seuil de 3% de déficit promis par Madrid...

De son côté, l'institut Eurostat confirme que dans toute la zone euro la croissance est en panne:

L'économie de la zone euro s'est enfoncée davantage qu'attendu dans la récession au quatrième trimestre 2012, montrent les chiffres provisoires publiés jeudi. Le produit intérieur brut (PIB) des Dix-Sept a reculé de 0,6% par rapport au troisième trimestre, a annoncé Eurostat, après une baisse de 0,1% sur juillet-septembre.

Les économistes interrogés par Reuters prévoyaient en moyenne une contraction de 0,4% sur les trois derniers mois de l'année. L'année 2012 est la première durant laquelle la zone euro n'a enregistré aucun trimestre de croissance selon les statistiques d'Eurostat, qui remontent à 1995.

 

Mais les termes les plus inquiétants sont réservés à la France, pour laquelle Bruxelles broie du noir, selon une formule largement reprise dans la presse. La hausse du PIB français devrait n'être que de 0,1% sur toute l'année 2013, bien en-dessous des 0,8% défendus en dépit du bon sens par le gouvernement français jusqu'à mardi dernier.

Le déficit public devrait atteindre 3,7% du PIB en 2013, loin de l'objectif de 3% du pacte de stabilité et de croissance. Une croissance (totalement irréaliste) de 1,2% l'année suivante ne permettra pas non plus la moindre embellie des comptes publics français ; il est d'ores et déjà prévu que la France dérape encore à 3,9% du PIB en 2014.

Si la Commission fait preuve de beaucoup de compréhension à l'égard du pivot de la zone euro, la France socialiste sait déjà comment résoudre les problèmes: des impôts, des impôts, et, tiens, vous reprendrez bien un peu d'impôts pour arroser le tout? On parle de "nouvelles pistes" à explorer, mais que les Français se rassurent, elles seront toutes exploitées simultanément, et d'autres s'y ajouteront.

france,grèce,espagne,chômage,euroDes esprits dénués d'audace républicaine s'effraient même que ces pistes aillent jusqu'à doubler les impôts de certains contribuables, ni riches ni rares, mais c'est ainsi, la bonne marche de l'Etat implique quelques petits sacrifices au nom du Bien Commun.

Comme la classe moyenne, par exemple.

Le gouvernement de François Hollande définit de nouveaux concepts chaque jour, repoussant les limites du langage et de la raison. Ainsi, alors que le ministre délégué au budget Jérôme Cahuzac cherche frénétiquement 6 milliards d'euros pour 2013 (bon sang, dans quelle poche de costume a-t-il bien pu les mettre?) il proclame que l'objectif de l'Etat est la "la stabilité fiscale", celle-ci ne se définissant pas comme une sorte de pause dans le torrent de prélèvement assommant les Français, mais comme une stabilité des revenus de l'Etat contre vents et marées. Que le dernier contribuable trépasse, les recettes ne doivent pas diminuer! Quant à réduire le train de vie de l'Etat, comme d'habitude, c'est inenvisageable...

Comme dit l'adage, février est le mois préféré des citoyens, les politiciens ne commettant leurs méfaits que pendant vingt-huit jours. Mais au vu de la façon dont l'année s'engage, il paraît évident que 2013 sera la période de tous les dangers pour la zone euro, et livrera des indices sur la façon dont celle-ci se terminera.

Avant la fin de l'année, il sera clair pour tout le monde - et par "tout le monde", comprendre même des gens habituellement imperméables à la réalité, comme ceux qu'on trouve aux plus hauts sommets des instances européennes - que la France est un pays du Sud de l'Europe. Profondément ancrée dans le sud. Une deuxième Espagne en puissance, c'est tout dire.

L'année 2013 sera longue, dure, et finira mal, en particulier pour la France.

25 avril 2012

Genève K.O. debout

La nouvelle est tombée mardi matin: Merck Serono ferme son site genevois d'ici à 2013. 1'250 salariés sont sur le carreau. Bien que soudaine, l'annonce n'est pas réellement une surprise, mais amène à se poser un certain nombre de questions.

Merck Serono est le nom d'une entité composite. En 1977 naît Serono, une entreprise pharmaceutique fondée par Fabio Bertarelli, un entrepreneur fuyant l'instabilité politique de son pays d'origine, l'Italie. La société travaille essentiellement sur la fertilité humaine. Le tournant vers la biotechnologie survient dans les années 90 alors qu'elle passe entre les mains d'Ernesto, le fils héritier. Les laboratoires de recherche de Serono mettent au point le Rebif, un traitement de la sclérose en plaques. Le succès commercial du médicament est fulgurant. Atteignant le troisième rang mondial dans son secteur, la société entre en bourse en 2000 et construit un siège social flambant neuf à Genève. Mais Ernesto Bertarelli a d'autres envies. Il vend ses parts (64,5%) et les promesses de nouveaux produits à l'allemand Merck en 2006. La société est alors valorisée à 16,8 milliards de dollars. Les propriétaires de Merck, une société spécialisée dans la médecine chimique et les procédés de cristallisation, pensent qu'ils ont un savoir-faire complémentaire pour débloquer la chaîne de développement de l'entreprise de biotechnologie.

Malheureusement, le mariage s'avère décevant. Les ventes de Rebif continuent d'augmenter, certes, mais le brevet sur la médicament n'est pas éternel. Il est indispensable de développer de nouveaux produits. Or, les résultats ne sont pas là. Le centre de recherche de Genève ne parvient pas à trouver de nouveaux médicaments efficaces. Le retournement de situation le plus important survient sans doute en juin 2011, lorsque l'homologation de la Cladribine, une molécule que l'on pensait prometteuse, est arrêtée pour cause d'efficacité insuffisante. Dès lors, les employés et chercheurs du site genevois se savent en sursis. Dans un contexte économique international difficile, la société Merck Serono, pour profitable soit-elle, ne peut pas entretenir un site de biotechnologie aussi énorme que Genève sans que celui-ci n'apporte de résultats concluants.

Alors que les rumeurs couraient depuis plusieurs semaines, la conclusion abrupte est arrivée hier matin. Plus de 500 suppressions d'emploi, et 750 postes "déplacés" à Boston aux Etats-Unis, en Chine, ou au siège de Merck à Darmstadt en Allemagne, mais qui seront probablement perdus en Suisse. En tenant compte des sous-traitants et autres personnel de service, la perte économique effective pourrait être plus grande encore pour Genève. Le canton du bout du lac comptait 11'745 chômeurs au mois de mars, leurs rangs viennent de grossir d'un coup...

Le public étant naturellement à la recherche d'explications, le responsable de Merck Serono a été invité à s'exprimer hier soir sur le plateau de la RTS, dans une belle démonstration de langue de bois:


François Naef, président du Conseil d'Administration de Merck Serono

Il est vrai que les entreprises admettant des erreurs stratégiques sont rares. Dommage que le présentateur ne pose pas à M. Naef la question qui devrait tarauder tout individu avec un zeste de capacité entrepreneuriale: s'il y a un siège de trop entre Darmstadt et Genève, pourquoi ne pas avoir envisagé de fermer Darmstadt pour venir à Genève?

Le présentateur du journal ne pose pas la question. On ne saura jamais.

La fermeture du site de Serono à Genève laissera un grand vide. Il y a évidemment le drame humain: un certain nombre de familles se retrouvent jetées dans la précarité et auront bien du mal à assurer les loyers hypertrophiés de leurs logements. Les vautours rôdent. Tous les employés licenciés ne sont pas des chercheurs en biologie de renommée internationale. Il y a les milliers de mètres carrés de bureaux du siège de Serono, construit pour 330 millions de francs, qui devront trouver un nouveau locataire. Et il y a surtout des signes inquiétants pour la Suisse: une grande entreprise choisit de fermer un pôle en Suisse en faveur d'un centre de recherche aux Etats-Unis, d'unités de production en Chine et d'un siège social en Allemagne.

Dans les trois domaines d'activité, le pays est en recul.

L'histoire de la débâcle de Serono nous enseigne s'il en était besoin que la présence d'entreprises est un bienfait, synonyme de rentrées fiscales, d'emploi et de prospérité. Mais ce triste épisode nous enseigne aussi que nulle position n'est éternellement acquise. Les multinationales sont mobiles. Même des centaines d'emplois en Suisse ne les lient pas au pays de façon définitive. Il faut être attractif pour les attirer et rester attractif pour les garder, en faisant de la Suisse un choix incontournable pour les décideurs. La compétitivité est une question cruciale, vitale en temps de crise. Les nouveaux demandeurs d'emploi de Genève et de France voisine auront tout loisir de méditer sur la décroissance prônée par des politiciens inconscient en allant pointer au chômage.

Il est de bon ton de mépriser les sociétés privées, mais quand celles-ci se retirent, que reste-t-il sinon la misère pour tout le monde?

11 mars 2011

Quelques nouvelles des frontaliers

Le Matin, sur la base de dépêches d'agences de presse, livre quelques statistiques intéressantes sur les frontaliers - dans un article où les commentaires ont été prudemment désactivés.

Selon une enquête de l’Office fédéral de la statistique, l'effectif des frontaliers étrangers travaillant en Suisse continue de progresser. Entre 2005 et 2010, il aurait bondit de plus de 30%.

L'effectif des frontaliers étrangers travaillant en Suisse continue de progresser. L'an passé, il y en avait 231'800, soit une hausse de 4,6% en un an. La croissance s'élève à 30,4% sur la période 2005-2010, a indiqué l'Office fédéral de la statistique (OFS).

Près d'un tiers de cette main d'oeuvre frontalière travaille dans la Région lémanique et représente 9% des actifs occupés dans cette zone, indique l'OFS lundi à Neuchâtel. Les autres se répartissent principalement dans le Nord-Ouest de la Suisse et au Tessin. Des 231'800 travailleurs frontaliers recensés, un tiers sont des femmes.

Plus de la moitié de cette main-d'oeuvre frontalière provient de France (52,6%). Les autres arrivent d'Italie (22,8%) et d'Allemagne (21,4%). En revanche, seule une petite partie résident en Autriche (3,2%) et une partie infime (0,1%) dans d'autres pays.

 

Notons que le texte évoque la statistique pour toute la Suisse; la pratique semble donc bien plus fréquente en Suisse romande qu'outre-Sarine, puisque les Français sont surreprésentés dans cette catégorie.

Les frontaliers occupent-ils des postes à haute valeur ajoutée ou non? Difficile de conclure: si le niveau d'instruction plaide pour des emplois simples, il ne sont que 0.7% à travailler dans le secteur agricole.

L'an passé, près de 59% des frontaliers étrangers oeuvraient dans les services tandis que 40% travaillaient dans l'industrie. Le secteur agricole n'en employait que 0,7%, soit 1600 personnes. Les statistiques indiquent en outre que les frontaliers étrangers en Suisse exercent en moyenne des activités requérant un faible niveau de qualification.

 

L'augmentation des frontaliers au cours des cinq dernières années est étonnante par son ampleur. On peut comprendre l'exaspération de beaucoup de Genevois au chômage face à ce qu'ils considèrent comme une sous-enchère salariale. Lorsque l'OFS écrit qu'un tiers des frontaliers travaille dans la région lémanique, pensent-ils que ces gens se répartissent équitablement de Genève à Villeneuve? Evidemment pas. Les frontaliers genevois étaient 53'866 en 2009. Ils sont passés à 57'002 en 2010.

douane.jpgLa question des frontaliers ne fait pas consensus à l'intérieur de l'UDC. Les travailleurs frontaliers - à ne pas confondre avec les touristes criminels - ne sont pas des gens malhonnêtes, et contribuent à l'activité économique. Leur démarche est tout à fait compréhensible: un Savoyard serait parfaitement stupide de ne pas chercher à travailler en Suisse tant les salaires y sont plus élevés et les perspectives d'emploi meilleures!

Chaque médaille a aussi son revers, malheureusement. N'étant pas soumis au coûts prévalant en Suisse (le logement par exemple) les frontaliers peuvent accepter des salaires moins élevés et contribuent à une sous-enchère salariale. Une partie d'entre eux vient prendre des emplois autrement occupés par des Suisses. Le chômage est presque deux fois plus élevé dans le canton de Genève qu'ailleurs, et on ne peut pas tout ramener à la dispendieuse politique locale de l'emploi. Les frontaliers y contribuent largement.

Les questions de fiscalité ou d'assurance rendent le chiffrage de l'activité frontalière compliquée si on veut savoir si elle est "profitable" à la Suisse ou non. Un frontalier gagne son salaire en Suisse, mais scolarisera ses enfants dans son pays de résidence et s'y fera sans doute également soigner. Les impôts à la source des travailleurs avec un permis G donnent lieu à des rétrocessions plus ou moins bien négociées selon les cantons.

Bien que le volet économique soit difficile à estimer, comme beaucoup de gens je pense que l'emploi frontalier est plutôt défavorable à la Suisse. La meilleure preuve nous en est fournie par les frontaliers eux-mêmes. Ils ne cherchent absolument pas à s'établir sur le territoire de la Confédération, parce qu'ils y perdraient!

Profitant de la proximité d'une frontière, tout comme les Suisses trouvant logement en France d'ailleurs, ils piochent le meilleur de chaque pays en terme de confort de vie et d'emploi; un opportunisme compréhensible, mais qui fâche à travers quasiment tout le spectre politique.

Pourtant, il ne me viendrait pas à l'idée d'interdire cette liberté.

Crier haro sur les frontaliers n'a guère de sens, car ils ne sont pas une cause mais un effet: le résultat d'une différence de plus en plus criante entre la santé économique de la Suisse et celle des pays limitrophes. La comparaison entre l'afflux des Français et les modestes chiffres des Allemands est édifiante. Elle révèle la situation réelle de leurs pays respectifs mieux que n'importe quel graphique. Il est vrai que les paramètres du logement influent sur la question différemment à Genève qu'à Zurich, mais n'expliquent pas tout.

Si ces pays avaient des économies comparables, les "travailleurs frontaliers" ne seraient même pas un sujet de conversation - comme entre la Suisse et l'Autriche par exemple. Sur cette frontière-là, le problème n'existe pas.

Au fur et à mesure que l'économie française décroche et s'enfonce dans les méandres de la crise financière, les Genevois doivent s'attendre à voir grossir le trafic pendulaire aux postes de douane. Jusqu'à quel point? Aux électeurs d'en décider; mais s'ils peuvent rendre la traversée de la frontière plus difficile pour le travailleur étranger, la véritable solution - remettre l'économie française sur les rails - est hors de leur portée.

31 août 2010

Chômage: Eux et Nous

La campagne pour la votation du 26 septembre sur la révision de l'assurance-chômage (LACI) a commencé. On voit donc fleurir sur les murs les affiches des opposants à la révision, avec leur argumentation simplissime: à eux les bonus, à nous les malus. Eux et Nous. Eux, par définition, gavés de pognon et de primes, portant costume, prêts à écraser le monde entier sous leurs mocassins de luxe... Et nous, les pauvres, les petits, les innocents au coeur pur, soumis au diktat des puissants. Mais l'heure de la vengeance approche! Empoigne ton bulletin de vote, camarade!..

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J'imagine un instant le tollé provoqué par une campagne de l'UDC où on opposerait des "eux" et des "nous". Les réactions fuseraient aussi sec: populisme, bêtise, campagne de caniveau, stigmatisation de L'Autre, justement... Dans les éditoriaux, de sages rédacteurs fustigeraient la simplification du débat, avouant leur inquiétude quant aux profondeurs dans lesquelles l'UDC entraînerait la politique. Divers brillants esprits de notre temps réclameraient une restriction de la liberté d'expression dans l'intérêt commun... Mais je digresse.

Pourquoi la révision de la LACI provoque-t-elle cette crise d'urticaire à gauche?

Aujourd'hui, les salariés payent une cotisation chômage de 2% sur les premiers 126'000 francs de salaire annuel - c'est-à-dire, pour la plus grande partie de la population, sur l'entier de leur salaire. Cette cotisation sert à financer la LACI.

Pourquoi plafonner les cotisations sur 126'000 francs, me direz-vous? Excellente question. Question fondamentale, même. La réponse est simple: parce que les allocations de chômage sont plafonnées. Le chômage couvre jusqu'à un salaire annuel de 126'000 francs. Au-delà, on ne cotise pas davantage, mais en cas de casse on ne touche pas non plus le chômage correspondant. C'est un seuil arbitraire mais il est heureux qu'il existe: s'il n'y avait aucune limite ni en cotisation, ni en allocations, il suffirait qu'un seul des top-managers du coin perde son emploi pour toucher un chômage royal et vider d'un seul coup les caisses!

La révision de la LACI, résultat de "longue négociations entre les partis" dixit la communication officielle, change la donne en introduisant le concept de taxe de solidarité. Les revenus entre 126'000 et 315'000 franc payeraient 1% de taxe de solidarité, comme ça, cadeau, parce que ce sont des sales riches.

Je me demande qui a eu l'idée...

Paradoxalement, c'est ce point qui provoque l'ire des syndicats, des Verts et autres extrême-gauches.

L'idée qu'il existe en Suisse une poignée de salariés ne versant aucune cotisation sur la part de leur salaire au-delà de 315'000 francs annuels les met en rage. Notez bien que même s'ils touchent trois millions par an, comme d'habitude seuls les premiers 126'000 francs de leur salaire sont couverts par le chômage; la tranche de 126'000 à 315'000 est taxée sans aucune contrepartie (il s'agit donc d'une extorsion) ; quant à la dernière tranche, elle n'est pas affectée.

La révision introduit donc un système injuste et inéquitable, et un comité rose-vert fait désormais campagne contre la révision parce qu'elle n'est pas assez inéquitable! On croit rêver!

Cette vieille hargne aux relents de lutte des classes est totalement coupée de la réalité. Non pas que je me sente particulièrement proche d'un Oswald Grübel et de son salaire mensuel de plus d'un million, mais combien de gens tombent-ils dans cette situation en Suisse? Quelques dizaines peut-être. Une taxe de 1% étendue à l'ensemble de leurs salaires, pour injuste qu'elle soit, ramènerait quelques millions par an... Ce qui s'avèrerait dramatiquement insuffisant, comme le montre cette infographie du Temps sur la dette de l'assurance-chômage:

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Boucher un trou de 7 milliards, même à coup de millions, cela risque de prendre quelques siècles! Sans compter que le trou continue de se creuser entre-temps... L'approche préconisée par les opposants n'a donc pas la moindre chance de combler la dette; mais détourner les problèmes afin de servir leurs objectifs idéologiques sans résoudre quoi que ce soit fait partie de leur stratégie de base.

En réalité, l'assurance-chômage va mal pour une raison dramatiquement simple: les prestations excèdent les cotisations.

La baisse des cotisations à 2%, votée par le Parlement en 2002, était une décision imprudente prise en période de haute activité économique. Sans toucher aux prestations de l'assurance-chômage, elle traçait les fondations d'un désastre annoncé au moindre retournement de  conjoncture. Nous sommes en plein dedans. Il faut réduire les prestations, augmenter les cotisation, ou les deux.

Face à un déficit de 7 milliards, une réforme s'impose, et avec elle son lot de sacrifices. Les syndicats auraient eu leur rôle à jouer dans l'arbitrage des priorités: quitte à élaguer les prestations, fallait-il favoriser les nouveaux employés ou ceux proches de la retraite? Fallait-il continuer, spécificité helvétique, à verser des allocations chômage à des jeunes sortant de leurs études et n'ayant jamais cotisé de leur vie? Fallait-il diminuer le pouvoir d'achat des salariés en poste en faveur des chômeurs? Continuer à proposer 520 jours d'allocations à n'importe qui? Sachant qu'un jeune de 20 ans a plus de resources qu'un ouvrier de 50, fallait-il peut-être moduler la durée des indemnités en fonction de l'âge? Mais les objectifs réels qu'ils servent n'ont rien à voir avec l'assurance chômage. Ils sont encore enfermés dans la lutte des classes.

Au lieu d'un débat responsable, la gauche vociférante a choisi l'invective stérile. Eux contre nous, le manichéisme a l'état pur.