04 novembre 2018

Suisse, pays de cocagne

La Suisse est un pays riche.

Ce leitmotiv revient dans la bouche de nombreux élus marqués à gauche lorsqu'il s'agit de dépenser l'argent des contribuables pour telle ou telle politique dispendieuse. En même temps que sa corollaire "...Alors elle peut bien se le permettre."

Au vu des récentes révélations couvrant les frais professionnels des élus de la Ville de Genève, on doit admettre qu'ils ont raison. Ces gens-là ne vivent pas dans la même Suisse que le commun des mortels, mais dans une sorte de Pays de Cocagne. Pour eux la Suisse est effectivement riche, très riche.

Mais ils ne sont pas les seuls à penser ainsi.

Genève, Perle du Bout du Lac

L'affaire commence le 31 octobre avec le rapport de la Cour des Comptes de Genève portant sur les frais professionnels de l’Exécutif et des directeurs de la Municipalité. Un article dans 20 Minutes, intitulé "Natel, taxi, alcool: les frais bling bling de Barazzone", résume les dépenses:

Véritable symbole de la légèreté des mis en cause, Guillaume Barazzone cumule les mauvais points. Il l’a d’ailleurs admis en creux en remboursant près de 30’000 francs (dont 23’000 fr. de téléphonie) à la Ville en septembre. (...) Il a aussi fait passer en frais professionnels pour 3'942 francs de courses de taxi en 2017, certaines effectuées de nuit, depuis et vers des adresses privées. Et c’est toujours la nuit, notamment le week-end, qu’il a facturé des frais de bouche, repas, alcools forts ou bouteilles de champagne de prestige.


Normal que Guillaume Barazzone soit épinglé par la presse: au sein de l'exécutif de la Ville de Genève, l'élu PDC est ce qui tient lieu de personnage le plus à droite, le reste du Conseil Administratif étant composé d'un communiste, de deux socialistes et d'une verte...

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Guillaume Barazzone, "surdoué" de la politique - encore un - est donc cloué au pilori par la presse dans l'espoir de détourner la vindicte populaire des élus plus à gauche et de leurs complices dans l'administration. Ils n'en sont pas moins la cible de critiques acerbes de la Cour des Comptes.

La Verte Esther Alder a [fait] un usage intensif du taxi en 2017. Elle a facturé plus d’une centaine de trajets, pour 3'014 fr., entre son domicile et son bureau ou d’autres lieux, en pleine journée. Et ce, sans pouvoir expliquer l’objet de ces déplacements, alors que la Ville lui paie déjà un abonnement TPG et une place de parking couverte pour son véhicule privé. Ce même garage est aussi reproché à Rémy Pagani, d’Ensemble à Gauche, qui utilise un moyen de transport autre que la voiture et fourni par la Ville pour se rendre au travail.

Le rapport fait enfin état de deux conseillers administratifs, impossibles à identifier, qui ont facturé à la Ville des repas avec des tiers inconnus dans des lieux touristiques à l’étranger ou des buvettes de plage – «des lieux inhabituels pour la fonction», relève la Cour.


Quelle pudeur dans le vocabulaire! On reste pantois devant toutes ces discussions de travail improvisées, la pénible prise de notes en boîtes de nuit, au restaurant et sur la plage, les heures innombrables passées par nos vaillantes élites qui n'hésitent pas à donner de leur personne soirs et week-ends compris pour défendre, en tout lieu et à chaque instant, le meilleur intérêt de la Ville de Genève et des Genevois qui payent leur salaire.

Qui oserait en douter?

Cette abnégation est sans doute à mettre au niveau du sacrifice consenti par les élus de gauche vis-à-vis de leur idéologie. Pensons aux larmes versées sur la planète par la verte Esther Aider à chaque fois qu'elle se déplace en taxi plutôt que d'utiliser les transports publics ou la mobilité douce qu'elle prône pour le monde entier, sauf elle. Pensons à la mansuétude de Sandrine Salerno qui, bien qu'en charge des Finances, renonça à lancer un contrôle interne sur la dérive des frais. De peur de découvrir quelque chose, sans doute?

L'absence de contrôle interne est "peut-être ce qui a le plus surpris" le Bureau du Conseil municipal genevois, qui se dit "consterné" et mentionna aussi "l'obstruction" des membres du Conseil administratif qui entravèrent les investigations de la Cour des Comptes. Parce que ce n'est pas tout d'être en tort ; ces messieurs dames savaient parfaitement ce qu'ils faisaient, et en bons escrocs, essayèrent de couvrir leurs traces. "Pour la première fois, une entité a tenté d’empêcher la Cour de faire son travail", a indiqué le président de la Cour des Comptes Stanislas Zuin.

Contemplons-nous de pauvres gens obligés de triturer leurs frais pour couvrir le trépidant train de vie lié à leur fonction? Même pas. Dans un encadré assassin, 20 Minutes résuma leurs indemnités - révisées en 2017, excusez du peu:


Vraiment, on les plaint. Ne passons pas plus de temps sur Genève ; l'affaire n'en est qu'à ses débuts et la séance du législatif municipal du 13 novembre prochain sera consacrée au rapport. On parle aussi d'étendre les contrôles jusqu'à 2007. La nouvelle pêche pourrait s'avérer miraculeuse.

Voyage, voyages

Les élus aiment bien voyager. L'affaire Maudet défraya la chronique mais il n'est de loin pas le seul politicien à se déplacer à l'étranger. Qui hésiterait face à une excursion tous frais payés par des tiers à l'indéfectible amitié? Guillaume Barazzone alla lui aussi à Abu Dhabi, Pascal Broulis en Russie sur invitation indirecte de Frederik Paulsen, "l'un des principaux contribuables du Canton de Vaud, et de l'entreprise Ferring à Saint-Prex" expliqua la RTS...

M.  Paulsen est aussi consul honoraire de Russie à Lausanne et grand défenseur du régime de Poutine (vous savez, le méchant qui manipule les élections présidentielles américaines). Mais "je peux affirmer qu'il a été traité comme il se doit, selon les règles, sans la moindre faveur", a martelé l'élu vaudois en avant-première de son one-man-show comique. Chacun aura son intime conviction ; mais sachant que M. Broulis est déjà expert en optimisation fiscale, bien qu'il s'en défende, des conseils donnés lors d'un tel voyage peuvent valoir de l'or.

Il est injuste de faire un procès à M. Broulis quand M. Paulsen a des fréquentations éclectiques, comptant aussi Mme Géraldine Savary parmi son cercle de proches. Il rencontra la socialiste vaudoise, épouse à la ville de Grégoire Junod, syndic de Lausanne, lors d'un voyage en Sibérie. "Nous avons manifestement des opinions politiques différentes et malgré tout nous avons développé des relations d'estime réciproque", expliqua la Sénatrice socialiste sans se démonter. Reconnaissons que celle-ci paya de sa poche ce voyage sibérien organisé par le journaliste suisse Eric Hoesli (et voilà les médias impliqués).

À charge de revanche, M. Paulsen paya bel et bien un voyage à la socialiste à Grenade en 2015. Sans doute cette dévorante passion pour le Grand Nord et le vilain réchauffement climatique d'origine humaine, qu'il est toujours préférable de contempler de loin, entre deux trajets en avion, au bord de la piscine d'un grand hôtel avec un verre de piña colada à la main.

1969616772_de38c88ab7_o.jpgM. Paulsen, décidément très généreux, décida aussi de contribuer à ses frais de campagne pour le Conseil des États, à plusieurs reprises. Frederik Paulsen octroya 4'000 francs chacun à Géraldine Savary et à Luc Recordon en 2011, et 5'000 francs chacun en 2015 encore, explique Le Matin. Luc Recordon dit ne pas s'en souvenir, l'homme ne doit pas avoir la mémoire des chiffres.

Il n'y a rien d'illégal là-dedans, même si on notera une volonté de discrétion ; M. Paulsen aurait donné juste ce qu'il fallait pour rester anonyme selon les règles de confidentialité que promeut... Le Parti Socialiste lui-même. Quel heureux hasard!

La belle vie

Entre corruption, morale, éthique et principes idéologiques à géométrie variable, la frontière est difficile à tracer mais le constat est implacable: beaucoup de politiciens helvétiques profitent de leur position sans le moindre scrupule, qu'il s'agisse de flirter avec le trafic d'influence ou simplement de se gaver de l'argent des contribuables.

Détail troublant, aucun politicien estampillé UDC ne se retrouve dans ces affaires. S'ils disposent objectivement d'un plus petit nombre d'élus dans les exécutifs, ils ont aussi une éthique supérieure face à l'argent public. D'aucuns en ricaneront mais, on le sait, si le moindre élu UDC avait commis le dixième de ce qui est récemment révélé par les médias sur les uns ou les autres - légal ou non - son nom aurait été jeté en pâture à la presse et les manifestations se succèderaient jusqu'à ce qu'il démissionne. Le seul exemple de "scandale" est celui de l'affaire Legrix accusé de mobbing et de harcèlement moral et sexuel, bien qu'il fût blanchi par la justice de ces allégations et qu'il n'y ait nul argent en jeu. Le putsch politique fut toutefois couronné de succès puisque l'élu perdit son mandat à La Chaux-de-Fonds.

Certains plaideront en disant que les politiciens concernés ne sont pas "représentatifs" des partis dont ils sont issus - mais il est permis d'en douter compte tenu de l'ampleur des révélations récentes. Le schéma n'est pourtant guère compliqué: les scandales abondent dès qu'on se donne la peine de les chercher, et comme d'habitude les premières pistes viennent de la presse alémanique, les médias romands se contentant d'enchaîner.

Le sens du profit inné de certains politiciens frappe tous les niveaux, du fédéral au cantonal et au communal. Chaque palier de la pyramide helvétique implique des dérives distinctes. Le Parlement permet d'orienter des projets de loi ; les Cantons jouent sur la fiscalité ; les Communes ont toutes les billes dans l'attribution des permis de construire... Les occasions de profiter ou de se laisser corrompre sont aussi vastes que le nombre de citoyens qui portent encore trop haut les politiciens dans leur estime, les jugeant comme une élite aux capacités supérieures.

Pourquoi les scandales sont-ils si fréquents? D'une part, à cause de la culture du secret en Suisse, qui permet à de nombreux profiteurs de prospérer dans la sécurité des ombres ; d'autre part, du manque de curiosité d'organes de contrôles défaillants car trop bienveillants ; enfin, des citoyens eux-mêmes, trop amorphes et ancrés dans leurs habitudes de vote pour oser sanctionner dans les urnes les personnes concernées et les mouvements politiques auxquels elles appartiennent.

Conclusion: la Suisse n'est pas la Suède...

Pour s'en convaincre il suffit d'aller faire un petit tour en Suède, où on ne badine pas avec la morale. Comme le décrit Libération,

[Les Suédois font] preuve de peu de tolérance à l’égard des écarts de comportement de leurs dirigeants. Plusieurs ministres en ont fait l’expérience. A l’automne 2006, après l’arrivée de la coalition libérale au pouvoir, deux membres du gouvernement fraîchement nommées font leur valise. La ministre du Commerce, pour avoir payé au noir la nourrice de ses enfants - et oublié de déclarer la vente de plusieurs centaines d’actions. Et celle de la Culture, qui a omis de s’acquitter de la redevance audiovisuelle pendant seize ans. Montant de la facture : 22'000 couronnes, soit 2'350 euros.

Le scandale le plus retentissant reste cependant «l’affaire Toblerone». Fin 1995, Mona Sahlin, numéro 2 du gouvernement social-démocrate, est forcée de démissionner pour avoir réglé quelques courses, dont une barre chocolatée, avec sa carte de crédit de fonction. Peu importe qu’elle ait immédiatement remboursé la somme.


Non, la Suisse n'est visiblement pas la première de la classe dans toutes les matières. Peut-être que les Suisses devraient s'inspirer davantage du pays nordique sur ce plan précis. En attendant que le miracle du réveil de l'électorat ne survienne, il nous reste le fameux proverbe français:

Les politiciens, c'est comme les couches des bébés ; il faut les changer régulièrement et ce, pour les mêmes raisons.

02 septembre 2018

Pierre Maudet et l'ombre de la corruption

La carrière de M. Maudet, le "surdoué de la politique genevoise", vient de subir un brutal coup d'arrêt ce jeudi avec un communiqué du Ministère public demandant sa mise en prévention pour acceptation d'un avantage.

Pierre Maudet risque jusqu'à trois ans de prison.

Dans son communiqué, le Ministère public genevois a détaillé ses motifs avec un rare luxe de détails et demandé la levée de l'immunité dont dispose le chef du gouvernement genevois. La Tribune de Genève, en pointe sur ce scandale politique du bout du lac, résume une partie de l'affaire:

L’élu PLR [reconnaît] s’être rendu à Abu Dhabi pour assister à un Grand Prix de Formule 1 – sans être spécialement un fan – avec sa famille, son chef de cabinet et un autre ami, l’entrepreneur genevois d’origine libanaise Antoine Daher, lequel s’occupait d’organiser le voyage. Un package comprenant le vol, le logement à l’Emirates Palace et l’accès à l’événement avait été payé, selon le magistrat, par un certain «Saïd Bustany, d’origine libanaise, un ami de longue date d’Antoine Daher» (...)

Sachant qu’on lui offrait ce cadeau, Pierre Maudet avait, plusieurs jours avant son départ, décidé de faire un don de 4000 francs aux Églises. Comme pour se dédouaner. Le montant total du voyage s’élevait pourtant à plusieurs dizaines de milliers de francs, d’après un calcul des médias. Sur place, Pierre Maudet avait rencontré, par hasard selon lui, l’homme fort du pays, le prince héritier des Émirats. Puis il s’était entretenu avec de hauts dignitaires sur des sujets politiques, tel que relaté dans un article de l’agence d’information officielle du gouvernement.


Le Conseiller d'État a toujours plaidé que ce voyage était privé. Il fut désavoué par le Parlement en juin, qui estima que le voyage relevait des fonctions publiques de l'élu. À ce premier désaveu s'en rajouta un second, de la Justice cette fois-ci, et beaucoup plus sérieux, car Pierre Maudet a menti à plusieurs reprises. Le communiqué révisé par Stéphane Grodecki, premier procureur et directeur de la procédure, Olivier Jornot, procureur général, et Yves Bertossa, premier procureur, fait état de nombreuses entorses à la vérité:

Les éléments de preuve recueillis semblent indiquer que Pierre Maudet, en sa qualité expressément mentionnée de conseiller d’État, sa famille et son chef de cabinet ont été formellement invités », indique leur communiqué. Ce n’est pas tout. «La Maison du prince héritier a pris à sa charge le coût des vols en classe affaires et l’hébergement, soit un montant de plusieurs dizaines de milliers de francs.» Selon nos informations, les bureaux du haut dignitaire ont adressé l’invitation à Pierre Maudet, conseiller d’État, et lui ont même précisé que tout lui était payé.

Pire. «En particulier, le dénommé Saïd Bustany n’a joué aucun rôle dans le financement du voyage, sa mention ayant été décidée par les intéressés en 2018, dans le but de dissimuler la véritable source de financement.» Pour le Parquet, Pierre Maudet aurait donc menti.

Autre élément livré: «Des personnes et sociétés actives à Genève dans l’immobilier, en contact régulier avec Pierre Maudet et son chef de cabinet, ont activement pris part à la mise sur pied de ce voyage.» Selon nos informations, il ne s’agit pas seulement d’Antoine Daher, mais aussi d’autres personnes d’origine libanaise retrouvées sur place: Magid Khoury, un acteur immobilier très actif notamment à Genève, Philippe Ghanem, une grande figure de la finance basée à Abu Dhabi, et son père, Charbel Ghanem, un financier ayant défrayé la chronique en France dans les années 80 et 90.

Pour le trio de procureurs, «ces éléments, qui diffèrent très sensiblement (sic) des informations données par Pierre Maudet et son chef de cabinet au Ministère public» jusqu’à présent, «ont conduit ce dernier à ouvrir formellement l’instruction contre le chef de cabinet et à souhaiter entendre Pierre Maudet en qualité de prévenu d’acceptation d’un avantage».


Pierre Maudet a donc menti délibérément sur 1) la nature du voyage, 2) le financement du voyage, et 3) les buts du voyage. Le Parquet dispose, pour le prouver, de nombreux "éléments de preuve". L'immunité dont dispose l'élu sera rapidement levée, et le scandale ne fait sans doute que commencer.

genève,pierre maudet,corruptionPierre Maudet avait de nombreux thuriféraires, jusqu'aux citoyens genevois qui votèrent pour lui en masse pour le faire élire dès le premier tour des élections cantonales. Ces gens-là devraient passer quelques minutes d'introspection quant à leurs choix politiques.

Peut-être persisteront-ils dans l'aveuglement et déclareront que Pierre Maudet n'a rien fait, ou n'est coupable d'aucun détournement, ou que ses errements n'ont pas eu d'effet sur le contribuable - en attendant que l'on découvre les éléments venant contredire toutes ces postures. Tout comme ils se sont fait balader depuis le début du scandale, la minimisation réussira juste à les faire passer pour des imbéciles.

Ces mêmes personnes se persuadent sans doute qu'il est normal pour un membre de gouvernement cantonal de se faire inviter "pour rien" par un lointain chef d'État étranger, lequel a comme par hasard des intérêts financiers importants dans l'attribution des marchés publics de l'Aéroport de Genève, et gageons que ce ne sont pas les seuls. Ou peut-être pensent-ils réellement que le monde est plein de nababs qui invitent des gens avec leur famille tous frais payés dans des hôtels de luxe, pour le simple plaisir d'offrir?

Ces mêmes personnes estiment peut-être aussi qu'il est tout aussi normal de mentir pour se couvrir, d'inventer de faux prétextes et de présenter comme "fortuites" des réunions politiques planifiées depuis longtemps. Bref. Soit ces gens sont d'une naïveté au-delà de toute rédemption, soit ils sont dotés d'une moralité aussi douteuse que celle de M. Maudet - et du même sens de l'hypocrisie.

Cette dernière possibilité est hélas! plausible. Genève est régulièrement secouée par des scandales de corruption divers et variés. Certains pourraient en déduire que la Cité de Calvin est corrompue jusqu'à la moelle ; le verdict est sans doute exagéré, mais on ne pourra guère parer Genève d'une pureté virginale en la matière.

Il y a quelques temps, dans ces colonnes, je qualifiais M. Maudet de "politicien français - de passeport, de style et d'ambition" ; son ascendance genevoise manquait à ce portrait.

Le plus amusant est que M. Maudet se soit longtemps présenté comme un redresseur de torts. Le problème posé à l'électeur face à tous les gens qui avancent ainsi est de déceler s'ils cherchent à mettre un terme à des dérives ou à remplacer ceux qu'ils dénoncent. Comme dit une fameuse boutade, "je souhaite mettre un terme à la corruption, ou en profiter au moins autant que les autres!"

M. Maudet est-il corrompu? C'est à la justice d'en juger, et plus tard, au citoyen. Il paraît difficile de ne pas voir dans le voyage à Abu Dhabi la définition même d'une opération de corruption, jusqu'au mensonge employé par le politicien pour tenter de se couvrir. Pierre Maudet lança ses énormes bobards avec l'aplomb d'un Cahuzac, mais c'est dans le style du personnage. En revanche, l'enfumage fut rapidement dissipé, montrant une grande inexpérience en ce domaine. Cela joue plutôt en sa faveur: le petiot n'est pas encore à l'aise pour bétonner ses alibis.

La corruption est affaire de degrés. On ne reçoit les honneurs suprêmes qu'à la suite d'une longue carrière de compromissions, d'appels d'offre truqués et de renvois d'ascenseur. La corruption dépend aussi du poids de l'État. Un État limité n'offre guère de prises pour négocier, un État omniprésent par son poids économique et régulatoire présente d'innombrables opportunités de corruption. Dans cette perspective, Genève et les autres Cantons romands sont sans doute les plus vulnérables de Suisse.

Venant d'un pays très corrompu, la France, je sais quels efforts peut mettre en place le législateur pour essayer de juguler la corruption, et punir durement ceux qu'il parvient à attraper. En Suisse, c'est tout le contraire: la grande faiblesse des institutions helvétiques est d'avoir une haute opinion de la chose politique. Les citoyens pensent qu'il suffit que leurs élus prêtent serment pour que les règles soient respectées dans l'esprit sinon dans la lettre - une attitude pieuse mais peu compatible avec la nature humaine. Face à des organes de contrôle défaillants, le risque est grand qu'un individu passe entre les mailles du filet et s'en donne ensuite à cœur-joie en toute impunité.

Pierre Maudet est au moins un menteur, c'est un fait désormais incontestable, mais pour le reste, il faudra attendre les conclusions de l'enquête à venir. Sa démission est probable. En guise de fin de carrière, le "surdoué de la politique genevoise" aura, comme principal fait d'armes, offert à la gauche genevoise la majorité au Conseil d'État à l'occasion de l'élection complémentaire visant à le remplacer.

16 mai 2018

Iran: la phrase qui change tout

Depuis le retrait américain de "l'accord nucléaire", les Européens se battent comme des lions aux côtés des Iraniens pour tenter de sauver le traité. Aucun voyage diplomatique n'est de trop, aucune promesse n'est excessive si elle peut permettre de faire perdurer le texte.

Une diplomatie qui tourne dans le vide, mais à plein régime

Quel sens le JCPOA (selon l'acronyme du traité qui prétend mollement empêcher l'Iran de fabriquer sa bombe) garde-t-il sans les États-Unis? Ce n'est pas une question rhétorique, mais la simple constatation d'un problème pratique, politique et surtout, économique.

Derrière un titre fort et volontariste en forme de plaidoyer ("Les Européens et l'Iran s'engagent à sauver l'accord nucléaire") un journaliste du Temps fait de son mieux pour faire vivre l'espoir.

«Nous cherchons des solutions pratiques pour permettre à l’Iran de continuer ses ventes de pétrole et de gaz, poursuivre ses transactions bancaires, maintenir les liaisons aériennes et maritimes, lui assurer des crédits à l’exportation et faciliter les investissements», a détaillé la représentante de la diplomatie européenne, Federica Mogherini.


Ensuite, figure de style obligatoire, on donne corps à des fantasmes en s'en prenant aux méchants, méchants États-Unis de Donald Trump. Ils essaieraient, en bons impérialistes yankees, d'imposer leur loi au monde. Le nouveau mot-clef introduit pour l'occasion est l'extraterritorialité, 76 points au Scrabble, placé par Boris Johnson, soutenu par le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian et leur homologue allemand Heiko Maas.

L'idée derrière "l'extraterritorialité" est que les États-Unis imposeraient des sanctions au-delà de leur territoire, donc de leur juridiction. Une accusation aussi gratuite que pétrie de mauvaise foi (aucun représentant américain ne sera interviewé pour apporter le moindre contrepoint) et qui vient à point nommé pour préparer l'inévitable échec de toutes ces démarches.

Il s'agit moins d'un problème juridique d'extraterritorialité inventé de toute pièce que de la simple interdépendance des économies occidentales, ce que les politiciens admettent eux-mêmes à demi-mot:

Le cas Airbus est emblématique de la complexité du dossier iranien. L’avionneur est en effet pris en otage (sic) à double titre par la décision de Donald Trump, prise le 12 mai, de se retirer de l’accord conclu avec Téhéran. Premier problème: ses financements, qui impliquent des banques américaines. Deuxième problème: la vulnérabilité technique de ses appareils. Des milliers de composants fabriqués aux Etats-Unis sont utilisés sur chaque Airbus commercialisé. Impossible, dès lors, de poursuivre la production d’avions à destination de l’Iran.


Les Américains n'imposent rien à personne, ils sont seulement cohérents. Si l'Iran fabrique sa bombe, c'est un ennemi, et on ne commerce pas avec l'ennemi, ni avec ceux qui le font. Les Européens (et les Suisses d'ailleurs) sont parfaitement libres de commercer avec l'Iran, autant qu'ils veulent. Mais alors ils devront renoncer à faire commerce avec les États-Unis. Si tout le monde se plaint ces derniers jours, c'est qu'ils veulent le beurre et l'argent du beurre: l'accès au marché iranien (si possible débarrassé de leurs concurrents américains, ne boudons pas notre plaisir) et l'accès au marché américain.

Du nucléaire, nulle question. Des mensonges iraniens dévoilés par Israël, aucune mention. La bombe atomique n'existe plus. Et on s'interroge: pourquoi les Européens se démènent tant pour préserver l'accord? L'amour de la paix, on repassera. Les raisons économiques valent un moment, mais deviennent absurdes dès lors que la poursuite du traité risquerait de faire perdre aux entreprises, aux États-Unis, plus que ce qu'elles ont à gagner en Iran.

Il y a anguille sous roche.

Une phrase sibylline qui remet les choses en perspective

Le dossier iranien est rempli de mystères, dont la récente agitation des Chancelleries européennes n'est que le dernier avatar. Il y a des histoires d'espionnage et des révélations, comme celles faites par Israël récemment. Il y la démission surprise du Chef des inspections nucléaires de l'ONU sans explication, quelques heures après l'annonce de Trump de retirer les États-Unis du traité. Il y a John Kerry, négociateur en chef pour l'Administration Obama, qui multiplie les voyages en Iran et monte une véritable diplomatie parallèle pour expliquer qu'il faut courber l'échine pendant l'orage Trump et que les affaires reprendront bientôt. Il y a Obama qui fit livrer 400 millions de dollars par avion militaire - en cash s'il vous plaît, chargés sur des palettes! - en août 2016, simultanément à la libération de quatre otages américains.

"Rançon!" avaient alors hurlés les adversaires du Président démocrate. Mais si la libération des otages elle-même avait été une couverture pour quelque chose d'autre? Alors qu'ils détestent les États-Unis et ne font quasiment pas d'affaires en dollars, pourquoi le régime iranien aurait-il eu besoin de centaines de millions en coupures livrées par avion?

Et si cet argent n'avait pas été envoyé en Iran pour y rester, mais se retrouver dans les poches de quelqu'un d'autre?

Une phrase vient donner poids à cette hypothèse - une simple phrase prononcée par Hossein Jaberi Ansari et rapportée par plusieurs sites (mais aucun média mainstream en Occident, pour d'évidentes raisons). Hossein Jaberi Ansari est le porte-parole du Ministère des affaires étrangères iranienne. Il avertit simplement ses homologues européens:

"Si les Européens cessent le commerce avec l'Iran et ne mettent pas la pression sur les États-Unis, alors nous révélerons quels politiciens occidentaux ont reçu de l'argent, et combien, durant les négociations visant à établir l'Accord Iranien sur le nucléaire."

[“If Europeans stop trading with Iran and don’t put pressure on US then we will reveal which western politicians and how much money they had received during nuclear negotiations to make Iran Deal happen.”]


Voilà une petite phrase très intéressante, ne trouvez-vous pas?

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Hossein Jaberi Ansari, porte-parole du Ministère des Affaires Étrangères iranien, à la télévision

On comprend l'amertume des Iraniens si l'accord finit par capoter: tout l'argent versé l'aurait été en vain. Jusqu'ici, on peut dire que la phrase a été suivie d'effets. Les Européens font de leur mieux, de façon démonstrative même, pour montrer qu'ils ont à cœur de sauver les Accords de Vienne - et ce, même s'ils n'ont aucune chance. "Essayé, pas pu", voilà la stratégie qu'il leur reste.

Il serait amusant de voir les Iraniens mettre leur menace à exécution, permettant de révéler le degré de corruption de nos élites dirigeantes. Un bénéfice supplémentaire de l'intransigeance de M. Trump...

Finalement, il se pourrait bien que ce dessinateur de presse ait vu tout juste depuis le début:

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01 février 2017

L'ambition de François Fillon coulée par sa carrière

Une histoire de canard

Le Canard Enchaîné est une institution bien française. Le quotidien satirique paraissant le mercredi remplit ses pages des plus folles rumeurs sur le sérail politique français, des révélations souvent croustillantes et presque toujours justes. La rédaction du Canard est-elle remplie des meilleurs enquêteurs de la presse? Que nenni! Elle se contente de répondre aux innombrables sollicitations issues du monde politique. Que ce soit pour se venger d'un rival ou démolir un concurrent, il y a toujours quelqu'un pour passer des infos à un journaliste du Canard.

Depuis deux semaines, François Fillon en fait les frais. Mercredi dernier, le journal révélait que son épouse avait reçu des centaines de milliers d'euros de salaire de complaisance comme pseudo "assistante parlementaire". Mme Fillon aurait touché 500'000 euros de son époux entre 1998 et 2002, puis durant six mois en 2012. Le rôle de collaboratrice se serait poursuivi avec Marc Joulaud, le suppléant de M. Fillon, de 2002 à 2007.

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Ce mercredi, le quotidien en remet une couche. Le Canard chiffre désormais à 831'440 euros brut la somme perçue par Penelope Fillon, qui aurait aussi été assistante parlementaire entre 1988 et 1990. Au final, elle aurait reçu plus de 930'000 euros d'argent public. Et ce n'est pas tout. Citant le journal belge La Libre:

Mme Fillon aurait aussi touché 100'000 euros pour sa collaboration à La Revue des Deux Mondes pour des travaux dont l'hebdomadaire satirique dit ne pas avoir trouvé de trace.

Le candidat conservateur a par ailleurs rémunéré deux de ses enfants comme assistants parlementaires pour 84'000 euros lorsqu'il était sénateur de la Sarthe entre 2005 et 2007, selon les informations publiées par le journal le jour où les enquêteurs ont saisi des documents à l'Assemblée Nationale.


Le candidat des Républicains aux présidentielles, théoriquement favori, se retrouve dans la tourmente.

Les trois principaux dossiers Fillon

Quelqu'un de bien informé a prévenu le Canard Enchaîné. M. Fillon a des ennemis. Impossible de savoir d'où vient la fuite, mais comme pour Clinton et les e-mails de John Podesta fournis à Wikileaks, la source importe moins que la véracité des informations. Jusqu'ici les accusations d'emploi fictif semblent tellement plausibles que la justice française a ouvert une enquête - en fait, plusieurs.

Le rôle d'assistant parlementaire de son épouse, Penelope Fillon. Bien que ce dossier soit le plus documenté, c'est sans doute celui dans lequel le délit d'emploi fictif est le plus difficile à démontrer. Chaque député français reçoit une enveloppe de 9'000 euros mensuels pour rémunérer des collaborateurs comme il le souhaite. Aujourd'hui 20% des députés emploient leurs épouses, leurs enfants ou des proches.

Bien que moralement discutable (nous y reviendrons) la pratique est légale. Les témoignages de politiciens disant "qu'ils n'ont jamais vu Mme Fillon à Paris" sont pétris de mauvaise foi: les assistants parlementaires peuvent parfaitement travailler depuis la circonscription de leur député. Il suffira sans doute à M. Fillon de produire quelques brouillons ou documents de travail de cette période en proclamant qu'ils ont été écrits par son épouse - vrai ou faux - pour justifier de son activité.

Il reste malgré tout un problème: Mme Fillon aurait touché à elle seule jusqu'à deux tiers de l'enveloppe dévolue aux assistants de son député de mari, alors que la loi stipule que l'épouse employée comme assistante parlementaire ne peut recevoir que la moitié de cette somme. Cela suffira-t-il pour que les juges lancent un procès?

L'emploi de Penelope Fillon au sein de la Revue des Deux Mondes. Mme Fillon aurait touché 100'000 euros pour un travail dont on ne trouve guère de trace. Certaines sources non confirmées évoquent deux notes de lecture signées de sa main ; pour une collaboration s'étalant entre mai 2012 et novembre 2013, le bilan est maigre.

Le mensuel est une des plus anciennes publications européennes. S'il a connu des heures de gloire, il n'a plus qu'une diffusion confidentielle, moins de 5'000 abonnés en 2015. Selon la page Wikipédia de la publication, il n'emploie que dix salariés. Difficile de passer inaperçue en travaillant pendant un an et demi dans un si petit groupe...

M. Fillon fait la couverture du numéro de janvier 2017. La Revue des Deux Mondes est la propriété du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, ami de François Fillon ; il ne fait pas mystère de son soutien au candidat des Républicains. Il s'expose malgré tout à un délit d'abus de bien sociaux si l'emploi fictif de Mme Fillon est avéré. Cette affaire est plus problématique car le travail effectif de l'épouse du candidat, payé à prix d'or, sera nettement plus difficile à démontrer.

Les mandats d'avocat des enfants Fillon. Alors qu'il était sénateur de la Sarthe entre 2005 et 2007, François Fillon a rémunéré deux de ses enfants comme assistants parlementaires. M. Fillon, évoquant des "mandats d'avocat", révéla lui-même cette affaire sur un plateau de télévision, sans doute pour désamorcer une nouvelle bombe. Depuis, on sait que ces mandats ont été rémunérés pour un total de 84'000 euros, mais aussi que ses enfants n'étaient qu'étudiants en droit à l'époque des faits...

Hormis l'aspect désastreux de cette confusion en termes d'image, sur le plan judiciaire le dossier est quasiment identique à l'emploi de Penelope Fillon comme assistante parlementaire. Si François Fillon parvient à produire des documents ou des e-mails montrant une activité professionnelle de ses enfants pendant la période concernée, il devrait se tirer d'affaire, au moins devant la justice.

Et il y a encore trois autres affaires pendantes, quoique mineures à ce stade: L'embauche d'une de ses collaboratrices par la Revue des deux mondes ; de mystérieuses activités de consultant ; et un possible détournement de crédits réservés à la rémunération d’assistants au Sénat, grâce à un système de commissions occultes.

Une communication en forme de désastre

Si le "Penelopegate" est un test pour vérifier de quel bois est fait le futur locataire de l'Élysée, l'échec est total. François Fillon se dit "serein" et crie à la calomnie, au scandale, à la cabale:

"Je me suis exprimé devant les policiers hier, j'étais d'ailleurs très soucieux de m'exprimer très vite, ils l'ont fait, je m'en félicite, je suis confiant, je suis serein, j'attends désormais la fin de cette enquête. Mais je veux quand même dire qu'à ma connaissance, dans l'histoire de la cinquième république, cette situation ne s'est jamais produite."


Mais en amenant le débat sur le seul plan juridique, M. Fillon s'enterre complètement aux yeux des électeurs français. Interrogé sur les ondes de France-Info, Philippe Moreau Chevrolet, cofondateur de l'agence MCBG Conseil, brosse un portrait sans ambages de la façon dont le candidat de la droite s'est complètement fourvoyé dans sa communication depuis le début de la crise:

La stratégie de François Fillon est donc pour l'heure celle de la victimisation - l'objectif étant d'amener son camp à faire bloc autour de lui et à éviter les défections. Mais à chaque fois [qu'il parle du fond] il ajoute un clou à son cercueil en quelque sorte. (...) il a donné ses enfants, ça partait d'un "bon sentiment", c'était "puisqu'on m'attaque, puisque les dossiers vont sortir, autant précéder les choses et le faire moi-même, garder le contrôle." Le problème c'est qu'il le fait mal. Parce que c'est visiblement improvisé, parce que les informations ne sont pas exactes... En fait il donne toujours une version de la vérité et la vérité le rattrape après. Ça c'est terrible, ça donne l'impression qu'il ment en permanence. (...)

Le bon réflexe, la bonne réaction quand il a été accusé, aurait été de dire "c'est vrai, j'ai salarié mon épouse", reconnaître les faits, "à l'époque ça se faisait, je mesure que ça ne se fait plus aujourd'hui, je vais rembourser cette somme parce que de toute façon elle est contestée même si le travail est réel", et puis peut-être, "je vais changer la loi pour que cela n'arrive plus", "je vais donner un statut de la première dame"... Ça aurait été bien de projeter les gens vers l'avenir. C'est du bon sens.


Le fond est sans doute atteint lorsqu'il met sa démission dans la balance, l'équivalent de l'arme nucléaire:

[Évoquer sa démission] est une erreur parce que c'est trop fort. Il n'était pas obligé de le faire. Il y avait une manière beaucoup plus apaisée de gérer toute cette crise. Il donne l'impression de vraiment être acculé, de vraiment être en train de se débattre, mais en fait il se noie tout seul. C'est lui qui à chaque fois a apporté des informations à la presse, c'est lui qui à chaque fois essaye de nier les réalités qui sortent deux jours après, et il sort l'arme nucléaire "Je ne serai plus candidat si je suis mis en examen" à un moment où personne ne lui a demandé, et ça met une pagaille terrible à droite, parce que ça crée des vocations. (...)

À partir du moment où il dit qu'il peut ne pas être candidat, nécessairement les gens se demandent "alors peut-être qu'il y a possibilité qu'il ne soit pas candidat." Le lendemain matin de ses déclarations Alain Juppé est obligé de démentir que lui-même serait candidat. On est dans une séquence où François Fillon a lui-même ouvert un espace qui est "je pourrais ne pas être le candidat de la droite" alors qu'on sort de mois de primaires et qu'on s'est battu pour désigner un candidat de la droite, et que ça a été quand même douloureux...


Et de conclure: "François Fillon se sabote lui-même en permanence. C'est l'histoire d'une sorte de suicide politique en ce moment."

Le douloureux retour de la morale

La culpabilité de M. Fillon n'est pas établie mais les dégâts d'image sont déjà là et ils sont graves. Philippe Moreau Chevrolet explique comment la défense de Fillon revient à saboter ses propres chances d'élection à la présidentielle:

Les Français ne sont pas sur la légalité de façade. Ils sont sur la morale. Les Français sont restés au Fillon d'avant. Le Fillon d'avant ne parlait pas de ça mais de morale. Il ne parlait pas d'égalité mais de morale. Il était le "prêtre" dans l'élection de la primaire. Il appelait aux vertus républicaines. Il disait que la corruption n'était pas bien, qu'il ne fallait pas profiter de l'argent public... Les Français en sont restés là, ils n'ont pas suivi Fillon dans cette inflexion de son discours. C'est ça qui est terrible pour lui.


Les Français ne veulent plus de la politique des magouilles, des privilèges que s'octroient les politiciens du fait de leur position. Même si Penelope Fillon est finalement lavée de toutes les accusations d'emploi fictif qui pèsent sur elle, les citoyens français comprennent très bien que les rémunérations reçues au cours de la carrière politique de son époux sont absolument sans rapport avec sa formation ou le travail fourni. Pendant des décennies, François Fillon a fait partie de cette classe politique profiteuse, cette aristocratie républicaine qui arrondissait des fins de mois déjà rondelettes avec des jetons et autres budgets d'assistance théoriquement dévolus à un travail politique réel.

La chute de François Fillon n'est pas encore acquise mais certains Républicains estiment que c'est fini. Si ce sentiment se répand au sein de son camp, la légitimité du candidat sera minée même si la justice le blanchit.

À qui profitera le crime? Au remplaçant de M. Fillon, sans doute, si les Républicains en sont réduits à cette extrémité. Mais à ce stade, il sera difficile de trouver un nouveau poulain crédible qui ne soit pas entaché des mêmes reproches que l'ancien Premier ministre. Mais dans l'opinion des Français, la véritable bénéficiaire de l'effondrement de François Fillon ne fait aucun doute: Marine Le Pen. Bien qu'elle-même en proie à une affaire liée à des assistants parlementaires auprès de l'Union Européenne, elle garde dans l'esprit des gens le rôle de la seule candidate réellement antisystème - loin devant Jean-Luc Mélenchon qui joue aux Che Guevara d'opérette avec ses 18 ans passés au Sénat.

François Fillon aurait dû se rappeler qu'avant d'invoquer soi-même la morale, on se doit d'être irréprochable.

13 novembre 2016

La Suisse complice dans la corruption d'Hillary?

"La Direction du développement et de la coopération (DDC), soit l’organe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en charge de la coopération internationale, a versé en 2011 près de 500'000 francs à la Fondation Clinton, l'organisation caritative de Hillary Clinton, du temps où elle était alors secrétaire d'Etat", rapporte la Tribune de Genève en relayant des informations du journal Schweiz am Sonntag paru ce dimanche.

Influence à louer

En qualifiant "d'organisation caritative" la fondation de la politicienne démocrate, la Tribune de Genève aligne quelques mots-clés pour préserver de la tempête qui se prépare l'ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, responsable dans ce dossier. Mais la Fondation Clinton n'a rien d'une organisation caritative. Et c'est parce qu'elle l'est si peu tout en prétendant l'être qu'elle est aujourd'hui sous enquête du FBI. Différents scandales touchent la fondation, liés essentiellement à des versements pour des postes et des interventions politiques, à des détournements de fonds au profit des époux Clinton, et, dans le cas qui nous intéresse, à des donations reçues de pays étrangers.

hillary clinton,corruption,usaPendant des années la Fondation Clinton bénéficia de la très favorable législation américaine sur les organisations caritatives en matière de transparence et de fiscalité, mais resta bien plus réservée sur l'aspect "caritatif" de sa mission. En 2013 par exemple, elle reçut 140 millions de dollars en dons et en promesses de don mais ne dépensa que 9 millions de dollars sur le terrain. D'autres années révèlent un ratio d'environ 10% de caritatif réel.

En fait, il semble relativement clair aujourd'hui que Hillary Clinton a utilisé une fondation pour collecter et blanchir plus facilement les innombrables pots-de-vin versés par les différents lobbys et pays étrangers avec lesquels elle était en contact en tant que Secrétaire d'État, puis plus tard comme candidate à l'élection présidentielle américaine - sous le regard bienveillant de la justice de part sa proximité avec l'Administration Obama.

Le versement de la DDC à la Fondation Clinton s'inscrit directement dans cette stratégie d'une "offrande pour apaiser les puissants" - à l'instar d'autres pays.

Quand la RTS fait (un peu) de journalisme

L'affaire donna lieu à un rare moment de journalisme sur les ondes de la RTS dimanche (au journal de 12h45, n'exagérons rien) lorsque Pierre Nebel - oui, Pierre Nebel! - finit par admettre qu'il y avait effectivement anguille sous roche. Voilà la transcription de cet échange:

Pierre-Olivier Volet - [...Et cette enquête de la Schweitz Am Sonntag] qui nous apprend que la Suisse a versé un demi-million de francs à la Fondation Clinton, et cela, Pierre Nebel, dans un contexte très particulier, où on était à l'époque en pleine crise du secret bancaire.

Pierre Nebel - Oui, souvenez-vous à l'époque, le Crédit Suisse est en pleine tourmente, il a aidé des clients américains à frauder le fisc et il est sous pression maximum de la justice américaine qui commence à sortir ses instruments de torture. Quatre banquiers ont été inculpés, on craint une procédure pénale contre la banque elle-même, ce qui aurait des conséquences cataclysmiques sur le système financier suisse, et mondial... C'est dans ce contexte que les autorités suisses cherchent désespérément le contact avec les plus hautes sphères de l'administration Obama pour essayer de trouver une solution politique. Mais ce n'est pas facile et c'est là qu'intervient ce paiement (sic) de la DDC à la Fondation Clinton à partir de septembre 2011. Bien sûr il n'y a aucune preuve qu'il y a un lien formel avec l'affaire Crédit Suisse, mais il y a des coïncidences. En septembre 2011 Micheline Calmy-Rey rencontre la Secrétaire d'Etat Hillary Clinton à New York, et un mois plus tard, le 26 octobre, le Conseil Fédéral ouvre des négociations pour régler la crise fiscale avec les États-Unis.

Pierre-Olivier Volet - Alors, Pierre, cette révélation intervient à un moment aussi assez important puisque c'est le moment où les Démocrates sont chassés de la Maison Blanche... Est-ce que cette affaire pourrait rattraper la Suisse aujourd'hui?

Pierre Nebel - Je pense que cette affaire pourrait surtout rattraper Hillary Clinton. Sa fondation familiale est toujours sous enquête du FBI, il est clair que ce versement pourrait entretenir le soupçon que les donateurs de la fondation, sous couvert d'œuvres caritatives, ont en réalité cherché à s'acheter de l'influence au sommet de l'État américain. Alors est-ce que cela pourrait avoir des conséquences pour les relations de la Suisse avec un futur président Trump, honnêtement, aujourd'hui, c'est très, très difficile à dire.


A en croire le journaliste, Mme Calmy-Rey aurait courageusement décidé de sauver la place financière helvétique, et le monde par la même occasion. Un si noble objectif vaut bien de piétiner quelques principes, n'est-ce pas?

Micheline Calmy-Rey dans les coulisses des puissants

Une porte-parole de la DDC démentit rapidement - trop, peut-être - toute implication discutable. "La Suisse n'a pas d'agenda caché et n'instrumentalise pas la coopération au développement à des fins politiques", précisa-t-elle dans les colonnes de la Schweiz am Sonntag. Le don de 484'000 francs suisses soutenait officiellement un programme humanitaire au Liberia entre 2011 et 2013, visant à réduire la mortalité des mères et des enfants.

hillary clinton,corruption,usa

Malheureusement, l'explication de la DDC ne tient pas cinq minutes. Même la RTS n'y croit pas, c'est dire. Pourquoi passer par la Fondation Clinton pour soutenir des engagements en Afrique? Et il sera facile, le cas échéant, de vérifier combien de cet argent a atteint le Liberia. Gageons que les parlementaires suisses vont s'emparer de l'affaire et qu'il sera de plus en plus difficile d'en cacher les détails.

En réalité, chacun tente de maintenir les apparences mais personne ne semble y croire vraiment. Le scénario qui se dessine est des plus simples: Micheline Calmy-Rey à la tête du DDC, a graissé la patte de Hillary Clinton, Secrétaire d’État en exercice, par le biais de sa Fondation, pour essayer d'obtenir une issue plus "bienveillante" aux différends qui opposaient alors les États-Unis et la Suisse sur les comportements de certaines banques.

"Croyez-moi, [un lien direct avec Hillary Clinton] aide quand par exemple, les banques suisses aux USA sont sous pression." - Micheline Calmy-Rey, lors d'un spectacle à Soleure à l'été 2011


On comprend un peu mieux le soutien sans réserve de la socialiste genevoise à la démocrate américaine: au-delà de la simple idéologie, une complicité unit les deux femmes dans tous les sens du terme...

L'intégrité, cette inconnue

Selon les commentaires des articles de presse, les Suisses découvrant cette affaire semblent assez vindicatifs envers l'ancienne Conseillère Fédérale. Il s'agit, après tout, d'argent des contribuables finissant dans les poches d'une politicienne parmi les plus corrompues de son époque. D'autres critiques se font entendre du milieu diplomatique, engageant cette fois-ci la neutralité du pays. Paul Widmer, diplomate helvétique, trace un parallèle:

"Imaginez que la DDC ait fait un don à une Fondation de la famille Bush... ça aurait fait un énorme tollé."


Tollé purement hypothétique. Micheline Calmy-Rey aurait-elle pris la décision de verser de l'argent à un Secrétaire d'État corrompu s'il avait été républicain? Chacun aura sa propre opinion.

À ce stade, de nombreuses questions restent à éclaircir. Micheline Calmy-Rey a-t-elle agi de sa propre initiative ou disposait-elle de l'aval du Conseil Fédéral de l'époque? Ce versement est-il seul dans son genre? Quel était exactement le deal avec Hillary? Comment Hillary pensait-elle agir sur le fonctionnement du Département de la Justice américain?

Certains cyniques souriront peut-être face à une approche non-conventionnelle de résolution des problèmes, ou défausseront l'affaire d'un haussement d'épaule en expliquant que pareilles pratiques relèvent de la plus grande banalité dans les hautes sphères. Aucune de ces excuses n'est satisfaisante.

Ce n'est pas un hasard si les pays les plus pauvres du monde sont aussi les plus corrompus. La corruption détruit la justice, les mécanismes de décision, et en fin de compte la démocratie elle-même. Le pouvoir ne s'exerce plus que depuis les coulisses, contre de l'argent.

Dans leurs discours, les socialistes prétendent haïr la corruption, le lobbyisme économique, les remises en cause de l'indépendance de la justice et en général toutes les tractations occultes. Il y a quelque chose de profondément troublant à constater qu'une Conseillère Fédérale socialiste a si facilement choisi la trajectoire diamétralement opposée simplement parce qu'elle se croyait à l'abri des regards.

Contrairement à ce que pense Pierre Nebel, je crois que nous n'en sommes qu'au début de cette affaire. Elle pourrait s'avérer très lourde de conséquences pour la Suisse. S'il s'avère que Hillary Clinton a effectivement eu une influence sur le fonctionnement de la justice américaine dans le traitement des dossiers UBS et Crédit Suisse suite au versement de la DDC à la Fondation Clinton, les conséquences pourraient aller jusqu'à une remise en cause intégrale des affaires en question, montant des amendes infligées y compris. Il faudra bien sûr établir l'ensemble des complicités, ce qui risque de prendre un certain temps.

Si la pauvreté est la fille de la corruption, l'incertitude l'accompagne.