21 juillet 2012

Pas de vacances pour la crise

L'été est habituellement une période propice au repos, aux divagations diverses et variées, comme les jeux olympiques, ou aux inévitables critiques sur la météo.

Pas cette année.

Cette année, les médias ont bien essayé de mettre en place leur "stratégie-vacances" habituelles, mais un invité entêtant refuse de quitter le devant de la scène - je parle bien entendu de la crise de la dette publique.

Ainsi, on apprend entre deux séances de bronzage au soleil que les taux espagnols ont franchi une nouvelle fois la barre des 7% - 7,31%, excusez du peu, rien d'un léger empiètement. Bien sur, les 7% ne veulent rien dire en tant que tels, sauf à annoncer que la situation est grave. Comme d'habitude, un petit graphique vaut mieux qu'un long discours:

Spain_10yr.png
Espagne, taux des obligations d'Etat à 10 ans

Voilà, tout internaute muni de globes oculaires pourra constater de lui-même une certaine tendance haussière assez inéluctable semble-t-il (les petits creux sur le parcours correspondent aux divers sommets européens "de la dernière chance" s'achevant invariablement sur un accord historique, et arrosant la zone euro de monnaie de singe dans l'espoir d'obtenir un renouvellement durable de la confiance des marchés. Belle réussite!)

De quelles options dispose l'Espagne? Pas beaucoup, en vérité. Avoir annoncé diverses formes d'austérité (assez loin de celle, réelle, qui frappera bientôt le continent) et être venu au secours de banques percluses de créances pourries, c'est très bien, mais ça ne suffira jamais. Il faut dire qu'avec une récession prévue pour 2013, les finances publiques ibériques ont peu de chances de s'arranger. Quant à l'économie réelle, elle souffre, comme en témoigne un taux de chômage tournant autour du quart de la population active, ce qui fait craindre à certains une prévisible explosion sociale.

La seule option réellement praticable et relativement indolore consistait pour l'Etat espagnol à choisir des emprunts à court terme, mais même cette porte est en train de se fermer. Au mois de mars, les taux à 10 ans avaient franchi les 5% mais ceux à deux ans étaient encore à la moitié ; l'Espagne pouvait vraiment faire des économies (dangereuses!) en choisissant une période plus courte. Ce n'est aujourd'hui plus possible:

Spain_2yr.png
Espagne, taux des obligations d'Etat à 2 ans

Comme on le voit, réduire la durée des obligations de dix à deux ans ne permettrait qu'un gain d'intérêt très modeste (5,75% contre 7,31%) sans compter les inconvénients - lancer de nouvelles adjudications tous les deux ans sur un taux encore plus susceptible de fortes variations.

L'Espagne est dans l'impasse. Elle traverse une crise de confiance fondamentale, et celle-ci affecte ses emprunts à toutes les durées.

Quant aux indécrottables croyants persuadés que les "élites" du continent sont capables de juguler la crise, je les invite à lire la petite lettre d'un économiste sur le départ de l'organisation (pas folle la guêpe) dénonçant "l'incompétence" du FMI, qui avait identifié les causes de la crise de la zone euro "de longue date" et n'a pourtant pas été capable de la prévenir - citant l'aversion pour l'analyse des risques, les priorités bilatérales, et le biais pro-européen de l'organisation, ainsi que les enjeux politiques imprégnant les niveaux supérieurs de la hiérarchie.

La lettre ne fait qu'une page et demie, pas de raison de vous priver. Ne vous contentez pas des compte-rendus édulcorés comme ceux du Figaro.

Taux en forte hausse, situation hors de contrôle, responsables incompétents - finalement, rien de bien nouveau sous le soleil, comme on dit. Expression tout à fait appropriée pour une période estivale... Mais pas de trêve du même nom.

La gravité de la situation empêche toute forme de parenthèse. Alors que le mois de juillet se termine à peine, septembre semble un horizon bien lointain.

Le prochain épisode de la crise aura probablement lieu avant la rentrée.

13 juin 2012

Le Mécanisme Européen de Stabilité, puissant facteur d'instabilité

Pauvre Espagne! A peine son secteur bancaire était-il sauvé que les taux d'intérêt repartaient à la hausse....

PARIS - Le taux à 10 ans de l'Espagne a atteint un plus haut depuis la création de la zone euro mardi en milieu d'après-midi, la méfiance des marchés à l'égard de la dette du pays s'accentuant malgré l'annonce du plan de sauvetage des banques.

Vers 16H10 (14H10 GMT), le rendement espagnol se tendait à 6,756% contre 6,487% lundi soir. La situation de l'Espagne est pire que la semaine dernière, a estimé un opérateur pour qui le plan annoncé samedi n'a pas apaisé les craintes sur la situation du pays.

 

Dans une autre dépêche, chacun y va de sa petite explication. Est-ce la Grèce et la sourde menace qu'elle pose à la zone euro? Est-ce le fameux plan à 100 milliards et les questions qu'il soulève? "Les investisseurs ne savent pas très bien quoi en penser", expliquent des économistes du Crédit Agricole à propos de ce plan. On ne saurait mieux dire, car en fait l'origine de la manne - venant soit du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF), soit du Mécanisme Européen de Stabilité (MES) - aura bien plus d'influence que tout le reste sur les marchés, y compris l'utilisation qui sera faite de l'argent.

Pourquoi les banquiers et les acteurs de la finance se concentrent-ils à ce point sur l'origine des fonds venant au secours du secteur bancaire espagnol?

Contre toute attente, les sommes avancées devraient être absorbées par les dispositifs existants - FESF et MES - sans que les Etats moins endettés de la zone euro (l'Allemagne, pour ne pas la nommer) ne remettent la main au pot. Mais FESF et MES ne fonctionnent pas exactement de la même manière, et comme on dit, le diable est dans les détails.

Le FESF a été mise en place au printemps 2010 comme mesure transitoire jusqu'au lancement du MES le premier juillet de cette année. Il devrait s'éteindre en 2013. Le MES, lui, a vocation à être permanent.

Le FESF dispose de 440 milliards d'euros dont une bonne partie a déjà été engagée. Le MES peut plus ou moins emprunter sans limite, mais dépend des économies nationales selon leur force respective: 27% pour l'Allemagne, 20% pour la France, 18% pour l'Italie et 12% pour l'Espagne (oui, un pays ayant besoin d'aide peut contribuer au fonds destiné à le secourir: dans la zone euro on n'est plus à une aberration près...)

Les deux fonds peuvent souscrire des obligations auprès des marchés financiers à un taux préférentiel, puisqu'une dette mutualisée est moins risquée qu'une dette assumée par un seul acteur.

Le parallèle s'arrête là, car FESF et MES ne sont pas soumis aux mêmes règles juridiques. Affirmer que MES disposerait d'avantages particuliers serait un euphémisme ; pour comprendre ce qu'il en est, rien de mieux qu'une petite vidéo d'Allemands inquiets pour l'indépendance de leur pays face à la monstruosité légale que représente le MES...

 

Les présentations étant faites, un économiste du Crédit Agricole, Frédérik Ducrozet explique le mystère de la hausse des taux:

Beaucoup de détails sur le plan d'aide restent inconnus et des détails qui comptent, notamment (...) qui du FESF ou du MES prêtera l'argent à l'Espagne. Dans l'hypothétique scénario extrême d'une restructuration de la dette espagnole, en tant que créancier, le FESF serait en effet logé à la même enseigne que les autres prêteurs.

En revanche, les prêts du MES sont dits seniors c'est-à-dire que le fonds serait remboursé en priorité et au détriment des autres créanciers, un scénario qui peut entretenir les craintes du marché, vu que les investisseurs privés se verraient relégués derrière le MES.

 

Les avantages du MES ont un revers. Les garanties dont il peut juridiquement se prévaloir lui permettent certes d'emprunter à bon compte, mais elles effraient d'autant plus les créanciers en concurrence avec lui lorsqu'il s'agit de souscrire à de la dette publique.

Qui accepterait de prendre place sur la ligne de départ d'un marathon en sachant que le coureur d'à côté fera le trajet en voiture?

Alors, c'est vrai, rien ne dit pour l'instant que le MES interviendra en Espagne. Les Européens se tâtent. Le FESF est un fonds "normal" et donc soumis à des règles normales: ses statuts prévoient que les Etats aidés soient exclus de la liste des garants, reportant la caution sur les autres et faisant grimper leur dette publique, ce qui fait rechigner certains pays de la zone euro. Le MES, lui, est doté de fonds propres et prévoit que tous restent garants, même ceux sous perfusion, si bien qu'une nouvelle aide ne changerait rien pour les contributeurs.

Mais voilà, la simple possibilité que le MES puisse intervenir à un moment ou un autre, lorsqu'il existera officiellement, plane déjà comme une épée de Damoclès sur le marché des obligations publiques à cause de sa qualité de prêteur "senior". Et qui dit risque dit taux plus élevés pour couvrir ce risque. D'où la hausse subite des taux espagnols, italiens et tutti quanti.

On peut parier que dès que le MES interviendra pour soutenir un pays, les taux d'intérêt de ce dernier exploseront, personne n'acceptant de devenir de facto un créancier de deuxième catégorie. Ce qui poussera immanquablement le MES à intervenir davantage, et rapidement, le conduisant à assumer de proche en proche l'entier de la dette de ce pays. Si cette manière de faire règle d'une certaine façon l'écart de traitement entre créanciers normaux et créanciers prioritaires (ceux-ci s'effaçant en faveur de celui-là) les centaines de milliards d'euros dont le MES est initialement doté ne suffiront évidemment pas à lui faire absorber autant de dette publique...

En fin de compte, les avantages juridiques dont est doté le MES ne feront qu'augmenter la défiance des marchés financiers envers la zone euro.

Le Mécanisme Européen de Stabilité est donc un puissant facteur d'instabilité dans la crise européenne. Il rendra les prévisions de marché encore plus opaques et alimentera la défiance envers la dette publique, soit exactement l'inverse de ce pour quoi il a été conçu. Brillante invention!

08 mai 2012

Pour voir l'avenir, regardons la Grèce

Si ce dimanche l'élection sans surprise de François Hollande a monopolisé l'actualité, les caméras ne se sont pas assez penchées sur d'autres scrutins, bien plus cruciaux, à la périphérie de l'Europe.

Je parle bien sûr de la Grèce, où vient sans doute de se jouer le destin de l'intégration politique du Vieux Continent.

Deux sièges. Deux tous petits sièges séparent la coalition sortante de la majorité absolue de 151 sièges sur les 300 que compte le Parlement grec:

 

Parlement_Grec.jpg
Le nouveau parlement grec, le temps qu'il durera.

Qui aurait cru que "l'énorme coalition invincible" représentée par les deux plus grands partis historiques de la Grèce, gauche et droite unies par les circonstances dramatiques que traverse le pays, se ferait balayer au point de réunir moins de la moitié des sièges? Si la Nouvelle Démocratie résiste quelque peu, le Pasok s'est effondré, malgré sa réforme. La crise de la dette publique a complètement éreinté les partis politiques traditionnels.

Les nouveaux venus représentent un assemblage hétéroclite de valeurs parfaitement antagonistes, réunies par un unique point commun: le refus du plan d'austérité signé par le gouvernement grec avec ses bailleurs de fonds (Banque Centrale Européenne, Fonds Monétaire International, Fonds Européen de Stabilité Financière).

L'impasse semble donc inévitable.

Selon la constitution grecque, le parti vainqueur des élections a trois jours pour former un gouvernement. S'il échoue, le deuxième parti a trois jours pour former un gouvernement. S'il échoue encore, le troisième parti hérite alors de la charge. S'il échoue lui aussi, enfin, le chef de l'Etat peut convoquer les leaders de tous les partis parlementaires pour une réunion de la dernière chance, sans limite de temps cette fois-ci.

Nous n'aurons sans doute pas à attendre l'expiration de tous ces délais. Mardi soir, le chef de Nouvelle Démocratie Antonis Samaras a déjà jeté l'éponge, laissant sa chance au leader du parti d'extrême gauche Alexis Tsipras. Farouchement opposé au plan de sauvetage et à la politique d'austérité, il est peu probable qu'il réussisse à s'allier avec le Pasok ; quant aux communistes du KKE, ils ont d'ores et déjà annoncé qu'ils refuseraient toute participation à un gouvernement. Et il y aurait même des néo-nazis dans la nouvelle assemblée... Les premières sessions parlementaires à Athènes promettent d'être hautes en couleurs.

La seule petite chance qu'a la Grèce d'échapper au chaos institutionnel tout en maintenant les plans européens serait une nouvelle alliance du Pasok et de Nouvelle Démocratie, rendue possible par l'adjonction de quelques électrons libres venus des autres partis. Mais cette improbable coalition, si elle venait à voir le jour, serait fragile comme du cristal face aux difficultés immenses que traverse le pays. Elle paraît non seulement hypothétique, mais aussi incapable de tenir plus de quelques mois.

De quelque façon que l'on tourne le problème, la Grèce semble devenue ingouvernable. Elle rompra ses engagements avec les institutions européennes et internationales. Au pire, de nouvelles élections auront lieu en juin ; mais au vu de la tendance, on se demande quelles nouvelles monstruosités sortiront alors des urnes.

Nous ne sommes pas en Belgique. La vie en Grèce n'est pas un long fleuve tranquille. La paralysie institutionnelle grecque ne va pas sans poser quelques difficultés à nos doctes économistes de l'Europe d'en haut, administrant avec un bel aveuglement potions et saignements sans jamais voir la révolte qui gronde...

La Grèce sortira-t-elle de l'euro? La question n'a même plus de sens ; il faut la poser autrement, désormais. Comment, compte tenu des circonstances actuelles, la Grèce pourrait-elle rester dans l'euro?

La zone euro telle que nous la connaissons, et dont certains politiciens clamaient encore il y a quelques jours qu'elle était "sauvée" grâce à leurs efforts, est promise à une désintégration rapide. La Grèce va sortir de l'euro, c'est peut-être une question de mois.

Cette sortie passera vraisemblablement par la fermeture des robinets maintenant sous perfusion l'administration grecque par ses créanciers. Face à l'évidence, même les plus épais technocrates de Bruxelles parviendront à réaliser que l'argent versé à la Grèce est à fonds perdu.

Les fonctionnaires grecs ne seront plus payés, les allocations plus versées. Ensuite, tout est possible - le chaos étant une éventualité très vraisemblable. Euro ou Drachme, quelle importance? A Athènes, il faudra bien trouver de quoi manger. Perdu pour perdu, la Grèce se sentira parfaitement libre de faire un bras d'honneur à ses créanciers, se précipitant vers un scénario façon Argentine.

Le reste de l'Europe ne sera pas épargné par le contrecoup. Il va bien falloir éponger l'ardoise. Dieu sait ce que la "comptabilité créative" des divers plans d'aide va révéler, lorsque les garanties annoncées ici et là devront être présentées pour provisionner les pertes! Et comment vont réagir les Italiens, les Portugais, les Espagnols en voyant ce qui les attend? Comment vont évoluer les bourses? Comment vont changer les taux d'intérêt des emprunts d'Etat? Comment vont résister les banques? Comment l'économie va-t-elle absorber le choc? Comment vont se dégrader les notes des uns et des autres? Comment réagiront nos nouveaux dirigeants, qui se font tancer depuis le Japon pour leurs promesses parfaitement intenables?

Nous vivons peut-être les derniers jours de l'Europe d'avant.

17 avril 2012

Pourquoi l'Europe ne s'en sortira pas

Alors qu'il est on ne peut plus clair pour tout le monde que l'Europe n'est pas sortie de la crise, certains pensent qu'il suffit de passer par une période "d'austérité" et d'appliquer un certain nombre de "recettes", fussent-elles au goût amer, pour que les choses rentrent dans l'ordre et que tout redevienne comme avant.

Lire la suite

20 mars 2012

Lettre aux futurs exilés fiscaux français

Mesdames, messieurs,

Mes chers compatriotes,

Les prochaines élections présidentielles françaises placent les mieux lotis d'entre vous devant un choix impossible. Les deux candidats de tête, François Hollande et Nicolas Sarkozy, semblent rivaliser d'inventivité sur les méthodes à employer pour s'emparer de vos revenus et de votre patrimoine. Ce n'est pas qu'une posture électoraliste ; la France s'abîme toujours plus profondément dans la crise financière et son agressivité fiscale s'en trouve décuplée. Vous en êtes donc parvenu à la seule conclusion logique. Il vous faut quitter le pays.

affiche.pngUne fois le constat établi, reste à trouver la terre d'accueil. La Suisse semble une évidence. La Suisse Romande en particulier allie qualité de vie helvétique, proximité géographique et francophonie. Le TGV met Paris à quelques heures de Lausanne et Genève, et la cité de Calvin dispose même de son aéroport international.

La Suisse bénéficie d'une excellente réputation et d'un attrait indéniable, mais, étant installé dans là-bas depuis quelques années, je me dois d'atténuer l'image un rien idyllique que vous vous faites peut-être de ce petit pays au coeur de l'Europe.

La jalousie, le désir de spoliation et la recherche irrationnelle de boucs émissaires, dont la mise en application vous pousse aujourd'hui à quitter la France, ne se sont pas arrêtés aux frontières de l'Hexagone. Déguisés sous un mince vernis idéologique pour les rendre présentables, ils sont largement présents en Suisse et font leur chemin au sein d'une population économiquement inculte (un comble compte tenu de l'importance historique du secteur bancaire dans le pays) et, parfois, d'une naïveté désarmante.

Prenons l'exemple ô combien parlant du forfait fiscal. Les forfaits fiscaux permettent à des étrangers résidents en Suisse, essentiellement retraités, de subir une imposition sur la base de leur train de vie plutôt que de leurs revenus. Toute activité économique leur est interdite. L'opération n'est rentable qu'à partir d'une certaine fortune ; pendant des décennies, elle a fait de la Suisse un havre de paix pour de riches étrangers souhaitant couler paisiblement leurs vieux jours. Les résidents au forfait profitaient du cadre de vie, les banques de gestion étaient proches de leurs clients et les autorités fiscales locales y trouvaient leur compte.

Aujourd'hui, un peu partout en Europe, les choses ont changé. Qu'un individu se soit acquitté de ses impôts sur chaque centime gagné, paye ses taxes rubis sur l'ongle, sa fortune reste suspecte ; on ne tolère pas l'idée qu'il déplace ses capitaux hors des frontières ; on s'indigne de sa mobilité ; on invoque la "dette sociale" et tous les concepts fumeux qu'on pourra sortir du chapeau. La finalité est évidente. A chaque Etat son troupeau de riches captifs et la tonte sera bien menée.

Aussi absurde que cela paraisse, nombre de citoyens helvétique adhèrent à cette vision.

tonte_mouton.jpgL'idée que l'immigré soit par définition mobile, et l'immigré retraité fortuné encore plus, semble échapper à tout le monde. Or, son absence augmenterait la pression fiscale pour toute la population, parce qu'il faut bien équilibrer les comptes de l'Etat d'une façon ou d'une autre. Cette simple remarque de bon sens n'effleure même pas nos dindes qui s'apprêtent à voter pour Noël.

Entrée en guérilla contre le forfait fiscal, la gauche attaque en suivant la tactique du salami: abattre le forfait fiscal dans quelques cantons, là où il ne concerne finalement personne ; puis progressivement, étendre l'interdiction ; et quand la sauce est bien amenée, imposer brutalement son élimination à toute la Suisse à l'échelle fédérale, suivant la technique éprouvée du "coup de massue venu d'en haut", et au diable l'autonomie cantonale en matière fiscale.

Un jour, on frappe le Valais et ses résidences secondaires, un autre, le canton de Vaud et ses 1200 étrangers au forfait. La mode actuelle consiste à ruiner la Suisse par petits bouts.

Si les forfaits fiscaux en sursis ne concernent qu'une minorité d'entre vous, ils sont symptômatiques d'un état d'esprit. On ferme les frontières aux millionnaires mais pour les autres, et surtout les pires, la porte reste grande ouverte. On loge de vrais-faux requérants d'asile, quitte à expulser des familles. On forme des sans-papiers, quitte à laisser les apprentis en situation régulière sur le carreau. La politique migratoire helvétique marche sur la tête.

L'entrée de la Suisse dans l'Espace Schengen n'a pas influé que sur l'immigration économique. La disparition des frontières profite aussi aux malfrats. Depuis quelques années, la criminalité a explosé. Pour que même un criminologue socialiste l'admette, on devine qu'un certain stade a été franchi.

Baladez-vous dans les rues crottées et taguées de Genève, croisez quelques revendeurs de drogue d'Afrique de l'Ouest au centre de Lausanne, vivez sur l'arc lémanique et faites-vous cambrioler, ou braquer dans une station-service ou une agence de poste ou une banque pas loin de la frontière, et vous comprendrez que la Suisse "propre en ordre" de grand-papa est loin, très loin sous terre, entre deux fossiles de dinosaure.

La Suisse est dans une mauvaise passe. Rien n'indique qu'elle va s'en sortir, bien au contraire. Les priorités de la classe politique sont affligeantes. La population exprime parfois son mécontentement au gré de telle ou telle votation, mais dans les élections générales, c'est l'électroencéphalogramme le calme plat.

Sur un coup d'éclat, les citoyens suisses approuvent parfois des initiatives pour baisser la facture de chauffage ; mais le reste du temps, par habitude, ils continuent d'élire ceux qui laissent les fenêtres ouvertes.

Peut-être aviez vous de ce pays une vision plus proche des clichés habituels, boîtes à coucou, Heidi, montagnes enneigées et délicieux chocolat? La Suisse bénéficie encore d'une belle réputation, elle tombe de haut. Elle n'est pas forcément perdue, d'ailleurs : le chômage reste gérable ; l'Etat est moins endetté que dans le reste de l'Europe ; les citoyens ont encore leur mot à dire, même si, abrutis par la passivité et le fatalisme, ils ne s'en servent plus guère ; le mécanisme des institutions force à une certaine retenue, loin de l'hystérie légaliste française. Mais le réveil de la population tarde à se faire entendre, au point qu'on commence à douter qu'il survienne jamais.

Alors, chers compatriotes français en voie d'exil, sachez-le: la Suisse et ses jolis paysages font une bonne terre d'accueil, mais c'est une terre menacée. En outre, dans sa grande majorité, la classe politique helvétique est servilement soumise à toute organisation supra-nationale, qu'il s'agisse de l'UNESCO, de l'ONU, de la CEDH, de l'Union Européenne, de l'OCDE ou de tout ce que vous pourrez trouver.

Quand on sait que le pays s'est fondé sur l'indépendance des juges étrangers, cela prête à sourire.

Le système politique helvétique favorise aux plus hauts niveaux l'émergence de "candidats de consensus", c'est-à-dire des personnalités les plus faibles. Elles prennent bien plus à coeur de se faire bien voir de leur pairs internationaux que de protéger les intérêts du pays. Oui, la Suisse est bien mal défendue.

En d'autres termes, alors que la Suisse ne cesse de se coucher pour démanteler le peu de secret bancaire qui lui reste, ne vous attendez pas à une grande résistance de sa part lorsque, par exemple, Nicolas Sarkozy mettra à exécution sa menace d'une imposition des Français de l'étranger. Le gouvernement helvétique s'empressera de signer.

Malgré tout, quel que soit le vainqueur de l'élection présidentielle française et puisqu'il faut bien aller quelque part, je m'attends à voir arriver un grand nombre d'entre vous ces prochains mois. Ne soyez pas passifs. Intégrez-vous, et luttez pour que votre pays d'accueil garde quelques qualités.

Faute de quoi, dans pas si longtemps, vous pourriez bien devoir déménager encore.

24 janvier 2012

Grèce: les arbres vaincus par la crise financière

Qui aurait cru que même Mère Nature se mettrait à souffrir à cause du surendettement de l'Etat grec? C'est pourtant exactement ce qui se passe, de façon très logique d'ailleurs, comme nous le relate cette dépèche de l'AFP:

Grèce: la crise et les taxes sur le mazout font tomber les arbres

ATHENES - La coupe sauvage de bois de chauffage est en pleine expansion en Grèce, face à une montée en flèche des prix du mazout et une réduction des crédits publics pour la gestion forestière, a indiqué mardi l'Union panhellénique des ingénieurs forestiers.

Il n'y a pas encore de menace sur les écosystèmes forestiers, mais l'Etat doit agir vite, il faut se souvenir de ce qui s'est passé en Albanie à la chute du régime communiste, quand même les arbres longeant les routes étaient coupés, a affirmé à l'AFP le président de cette Union, Nikos Bokaris.

Après constatation d'abattages illégaux, les services forestiers ont émis 1.500 plaintes en 2011, soit deux fois plus que l'année précédente, dans un pays où 70% des forêts sont publiques, le reste appartenant pour l'essentiel à des institutions religieuses.

La branche grecque de l'ONG environnementale WWF s'est aussi émue du problème. Selon son responsable pour les forêts, Konstantinos Liarikos, il y a selon les régions des cas divers, soit d'actions individuelles, soit d'activités organisées par des réseaux de vente.

Le phénomène n'est pas nouveau dans un pays où le chauffage au bois reste fréquent, et les immeubles récents, même à Athènes, sont souvent équipés de cheminées alors que les coupes encadrés par l'Etat ne suffisent pas à répondre à la demande, surtout couverte par des importations en provenance des Balkans.

Mais selon M. Bokaris, la crise économique a fait la différence, entre la hausse du prix du mazout, quasi-multiplié par deux en 2011, et la baisse des crédits alloués à la gestion publique des forêts, passés de près de 20 millions d'euros ces dernières années à désormais moins de 10 millions, dans le cadre des mesures d'austérité dictées à la Grèce surendettée par l'UE et le FMI.

 

Arbre_Coupe.jpgTout est dit. L'Etat grec est aux abois (sans jeu de mots). Il augmente donc les taxes sur tout ce qu'il voit, démesurément, dont celles sur le mazout - une ressource typique dont l'utilisation passe par des canaux faciles à surveiller: cuves de stockage, entreprises spécialisées, camions-citernes agréés...

Le mazout devient hors de prix pour les Grecs, ce qui n'est pas un problème pour les vaillants membres du gouvernement. Mais voilà l'imprévu. Pour leurs besoins de chauffage, les Grecs se tournent vers le bois de chauffage, une ressource naturelle, accessible, bon marché, et hors du contrôle de l'Etat et de ses taxes. Catastrophe!

La désagrégation de l'Etat grec s'accompagne de nombeux phénomènes sociologiques, dont nous n'avons même pas idée. Toutefois, cette péripétie sur le thème du chauffage m'inspire quelques remarques:

  • Dans une crise économique, les impératifs de survie l'emportent sur les considérations écolo-bobo-générations-futures-développement-durable sur lesquelles on pouvait gloser par beau temps.
  • La Grèce expérimente à l'échelle 1:1 la fameuse décroissance prônée par nos écologistes. La vérification empirique montre que ça ne semble pas faire beaucoup de bien à la nature.
  • Les mêmes écolos qui prêchent le changement de mode de vie à chaque repas protestent contre ce virage 100% renouvelable. Remplacer le pétrole par le bois ne leur fait pas du tout plaisir si le bois en question n'a pas eu leur bénédiction. On dirait même qu'ils préfèreraient qu'on en reste au bon vieux mazout!
  • La dépèche n'en parle pas, mais je doute que les taxes instaurées sur le mazout rapportent beaucoup plus à l'Etat grec qu'avant, fussent-elles doublées. Un nombre toujours plus grand de gens se tourne simplement vers des moyens de chauffage alternatifs. Il faut aussi compter les frais supplémentaires qu'engendrent la surveillance des forêts pillées et la traque des contrevenants. La Courbe de Laffer est probablement respectée une fois de plus.

Seule une société prospère a les moyens de protéger son environnement. Laboratoire de la faillite, la Grèce nous en fait la démonstration.