24 août 2015

Comme un lundi (noir)

Sale temps pour la finance: toutes les bourses mondiales ont passé la journée dans le rouge vif. Citant des "spécialistes" mentionnés par le Temps, "tous les ingrédients étaient réunis pour assister, aujourd'hui, à la pire journée sur les marchés mondiaux". Dommage que ces mêmes spécialistes n'aient rien vu de l'orage pas plus tard que la semaine dernière...

panique_bourse.jpegVoilà un petit aperçu du massacre:

  • Shanghai: -8.5%
  • Hong-Kong: -5.17%
  • Tokyo: -4.61%
  • Eurostoxx 50 (grandes entreprises de la zone euro) -5.35%
  • New York: Dow Jones -3.53%, Nasdaq -3.73%...

Il y aura peut-être une reprise "technique" demain, mais je ne parierai pas dessus. Le mouvement de baisse est trop global et de trop grande ampleur pour que les traders du monde entier reviennent sur les marchés en se disant que le plus gros de la tempête est derrière eux.

Le grand public est maintenu dans l'ignorance par un discours à la fois rassurant et hermétique liant les variations boursières à des interactions complexes entre différentes économies et des facteurs compliqués et lointains. Que la bourse reste un domaine vaguement mystérieux convient très bien à beaucoup de gens. Pourtant, ce n'est pas très compliqué.

La stratégie des Banques Centrales

Depuis plusieurs années, les plus grandes Banques Centrales de la planète (FED américaine, BCE pour la zone euro, BoJ pour le Japon ou encore BNS pour la Suisse) se sont données pour mot de "juguler la crise" dans laquelle se débattent leurs économies depuis 2008 et les coups de boutoirs qui ont ébranlé la planète financière. Bulle des subprimes, faillite de Lehman Brothers, crise de la dette publique... Il n'est pas facile de donner une date précise à l'origine de cette politique volontariste, mais au point où nous en sommes, cela n'a plus guère d'importance.

De même, il serait trop long de faire l'inventaire de tous les crimes et de tous les mensonges commis par des banquiers centraux sans foi ni loi dans la manipulation des monnaies dont ils ont la charge. Mais, pour simplifier, quels que soient les prétextes affichés par chaque Banque Centrale, toutes les manipulations ont eu peu ou prou le même effet:

  • Des taux d'intérêt réduits à zéro, voire négatifs ;
  • Une explosion de la quantité de monnaie inscrite au bilan.

En gros, l'argent créé à profusion par les Banques Centrales a inondé certains circuits économiques mais pas forcément ceux qui étaient annoncés. Et il a terminé dans les bourses du monde où il gonfle une bulle financière aux proportions homériques.

Pourquoi, demanderez-vous? La question dépend sans doute de chaque Banque Centrale et de ses directeurs. Certains vous dirons qu'ils n'avaient pas prévu cela, d'autres que le "soutien" des cours de bourse donnerait l'illusion d'une bonne santé économique des sociétés et que de loin en loin cela pourrait déboucher sur une reprise économique réelle... Il est difficile de trancher nettement entre la malhonnêteté et l'incompétence, mais le fait est là: depuis des années et de façon de plus en plus criante, les cours des actions des entreprise sont totalement décorrélés de l'activité économique réelle ou même prévisionnelle. Et cela n'a rien d'un hasard.

Malheureusement, les illusions ne peuvent pas durer toujours. Les bulles financières sont invariablement condamnées à éclater.

Le moment crucial

Depuis longtemps, les analystes financiers de nombreuses institutions se rendent donc bien compte que les choses ne tournent pas rond. Les objectifs économiques des entreprises ne sont pas atteints, les conditions macroéconomiques se détériorent... Et pourtant, les cours tiennent bon, les indices boursiers continuent de monter, constamment, imperméables à toute réalité!

Mais une fois qu'on a réalisé que les Banques Centrales achètent directement des actions en bourse avec l'argent qu'elles impriment, tout devient plus clair. Si vous jouez vos économies en bourse, vous ne combattez pas à armes égales avec un banquier créant de la monnaie à volonté...

Ne croyez pas d'ailleurs que je vous révèle un grand secret: les traders, pas nés de la dernière pluie, ont bien compris que depuis un certain temps les variations du marché sont artificielles. Les cours sont devenus quasiment imperméables aux mauvaises nouvelles, un fait rare qui ne survient normalement que dans les plus grandes périodes d'euphorie. Nous en sommes aux antipodes. Conclusion, il y a une autre main invisible que celle du marché à l’œuvre... Alors, autant en profiter! Mais jusqu'à quand?

La correction subie aujourd'hui reste mineure. Le pire est largement devant nous. Certains se demanderont pourquoi la crise a éclaté un lundi en août plutôt que n'importe quel autre jour - en prenant l'hypothèse qu'elle a vraiment éclaté aujourd'hui, ce que nous ne pourrons vérifier que les prochains jours. Reste à comprendre ce qui s'est passé aujourd'hui.

En fait, nous avons la diffusion de deux nouvelles survenues la semaine passée. Deux nouvelles qui ont modifié la perception de la situation économique mondiale hors du discours convenu que tout-va-bien-parce-que-la-bourse-va-bien.

La première a trait aux matières premières. Les grandes sociétés d'extraction de matières premières ont fait état de chiffres très décevants, par exemple Glencore admettant une diminution de 25% des revenus et avouant que la Chine subit un ralentissement économique imprévu et de grande ampleur. La Chine est l'usine du monde ; les usines emploient des matières premières. Il n'y a pas d'indice plus limpide sur la santé de l'activité économique globale.

La seconde, remontant à ce week-end, est liée au commerce international. Le Baltic Dry index, l'indice des affrètements maritimes (c'est-à-dire le principal transport de marchandises) s'est effondré. En particulier, la route entre l'Asie et l'Europe du Nord a vu une réduction de 23% de son activité en juste une semaine.

Le principal problème avec les programmes "non-conventionnels" des Banques Centrales est que vous pouvez imprimer des billets et simuler une bonne santé financière en manipulant les cours de la bourse, mais vous ne pouvez pas simuler une consommation de matières premières ou le transport de marchandises inexistantes.

La réalité est revenue avec pertes et fracas, au moins pour un temps, sur les places financières.

Demain, cet inconnu

Il est évidemment impossible de savoir si les bourses du monde viennent seulement de trébucher sur un caillou ou si nous vivons les premières heures d'une véritable correction des cours, et leur retour à un reflet réaliste d'une activité économique mondiale malheureusement moribonde.

Toutefois, l'ampleur de la baisse et son caractère mondial tendent à montrer que tous les traders sont sur le qui-vive pour juger du dernier moment où quitter le navire - et nous pourrions bien être arrivé à ce point. Il faudrait être très naïf pour s'engager demain en bourse en pensant faire fructifier sa mise. Les interventions des Banques Centrales sont de plus en plus visibles. Si le "Père de Tous les Krashs Boursiers" n'attend peut-être pas sur le pas de la porte, la confiance n'est plus là.

bourse,crise
Les interventions massives - de la FED? - pour juguler les pertes sur le marché américain.

Image Zerohedge (cliquez pour agrandir)

Avec son départ, les atermoiements sur une éventuelle remontée des taux d'intérêts américains viennent eux aussi de se dissiper ; pas un directeur de la FED n'osera prendre la responsabilité de l'inévitable crise boursière qui surviendra si la Banque Centrale américaine relève ses taux.

Les illusions sur la santé de l'économie mondiale ne font plus guère de doutes. Il faudra bien que les cours des bourses finissent par refléter cette douloureuse réalité.

Mise à jour (25 août): joie et allégresse, les bourses européennes bondissent après l'annonce par la banque centrale chinoise de mesures de relance de la deuxième économie mondiale. Leurs mesures, je vous le donne en mille: une baisse de 0,25% du taux directeur, et un assouplissement des réserves obligatoires des banques - qui deviennent donc plus facilement insolvables . Le tout en complément des derniers affaiblissements du Yuan.

Baisse des intérêts et création de monnaie, tout va très bien se passer...
 

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01 novembre 2014

Pourquoi sauver l'or de la Suisse?

"La campagne s'anime", lança Darius Rochebin à l'antenne du journal du 23 octobre en annonçant un reportage sur l'initiative sur l'or qui fut dans son genre un modèle de désinformation. Promoteurs de l'initiative coupés pour ne retenir de leur discours que les références au passé, adversaires du texte s'étalant complaisamment en mentionnant l'inévitable conservatisme des premiers et bien sûr, condamnation sans appel, leur volonté "d'isoler" la Suisse...

Voilà la faible introduction à laquelle eut droit le téléspectateur helvétique, elle-même préalable à une campagne particulièrement fade depuis. En temps de parole ou surface d'affichage, l'or de la Suisse ne semble guère passionner les foules. Un tel manque d'engouement est d'autant plus regrettable que l'initiative sur l'or est sans doute l'un des objets les plus importants soumis au peuple ces vingt dernières années, un des trois défis de la Suisse.

Elle définit rien de moins que la prospérité future du pays.

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16 octobre 2014

Un petit jeudi noir bien serré

Jeudi. Octobre. Nous ne sommes pas en 1987 et encore moins en 1929 mais aujourd'hui, encore, les bourses dévissent. Jeudi noir, alors? Il y a encore de la marge avant que la période que nous vivons ne s'inscrive dans l'histoire, mais le recul est net. Les marchés financiers n'aiment pas qu'on leur rappelle la réalité, surtout quand elle n'est pas agréable à entendre.

crise,detteCette réalité inconfortable est évoquée par de nombreux indices et intervenants au premier rang desquels Angela Merkel, qui déclara aujourd'hui "l'importance du pacte de stabilité" à ses yeux - c'est-à-dire, un comportement responsable aux antipodes de la frénésie de dépense des régimes de la zone euro. Et d'enfoncer le clou: la crise de l'euro n'est pas finie.

Comment aurions-nous pu croire qu'elle le soit alors que l'Europe se débat dans le chômage, la croissance en berne, les déficits publics, l'endettement? Certes, l'inflation est pour l'instant maîtrisée, c'est bien la seule chose que les Banque Centrales soient d'ailleurs parvenues à contenir. Mais le reste part à vau-l'eau.

Il serait facile de mettre la responsabilité de cette chute boursière sur les épaules, certes larges, de la Chancelière. Mais la chute a commencé hier avec des chiffres attestant de troubles en Chine et surtout d'une reprise américaine pas si solide que cela. Stocks en hausse, ventes de détail et activités industrielles en baisse, l'économie américaine semble engluée dans la mélasse - exactement comme l'Europe en fait.

Aux mauvais chiffres américains succédèrent de mauvais indicateurs allemands, laissant paraître le spectre d'une stagnation économique associée à une déflation monétaire. Aujourd'hui, l'Espagne rate un emprunt à dix ans: les créanciers ne se sont pas bousculés à l'horizon. Les propositions n'ont atteint qu'une fois et demie la somme demandée et les taux d'intérêt sont en hausse. Ailleurs en Europe des emprunts sur de telles durées ne sont carrément plus possibles, car les taux s'envolent: 9% à nouveau pour les taux à dix ans de la fameuse Grèce "sortie d'affaire". Les taux italiens, portugais et français se tendent également.

Jouons-nous à nous faire peur? Est-ce le début de la Grande Fin ou un petit accident de parcours, vite étouffé par l'odeur enivrante des billets neufs? La meilleure tenue de Wall Street en fin de journée tend à accréditer la seconde hypothèse. La perte des indices est encore relativement faible, et vraisemblablement passagère.

Il n'empêche, peu de gens oseront prétendre à des lendemains qui chantent. Le calme actuel est fragile. Le niveau élevé des bourses est dé-corrélé de l'activité économique. Les dettes s'accumulent, l'Allemagne, locomotive de la zone euro, s'attend à une nouvelle récession. Le budget français pourrait être retoqué par Bruxelles à la fin du mois, et s'il ne l'est pas, n'être accepté qu'avec un marchandage de réformes qui jetteront la France syndicaliste et corporatiste dans la rue. La bataille s'annonce toujours plus rude entre les tenants d'une dépense maîtrisée, Bundesbank en tête, et les partisans keynésiens du déficit illimité.

Si ce jeudi n'est finalement qu'un jeudi à peine gris sombre, deux choses sont en revanche certaines: une sérieuse correction boursière nous pend au nez, proche, et aux proportions catastrophiques ; et un "chyprage" se prépare sur les épargnants, au moins en France. Il n'est pas anodin d'entendre une intervenante de C dans l'air d'hier, économiste de surcroît, annoncer qu'elle avait clôturé son assurance-vie...

Parce qu'un jour, toutes ces dettes, il faudra bien que quelqu'un les paie.

21:53 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : crise, dette |  Facebook

17 août 2014

La France toujours plus proche de l'heure de vérité

La croissance était attendue, elle n'est pas venue. Selon les chiffres officiels publiés jeudi, le PIB français se débat dans la stagnation depuis deux trimestres.

Le gouvernement du Président François Hollande n'en a cure ; il maintient encore une prévision de croissance de +0,5% sur l'année, qui semble aujourd'hui aussi peu plausible que l'hypothétique 1% annuel formulé pour l'ensemble de 2014.

crise,réforme,françois hollandeQuelles sont les réformes entreprises depuis le début du quinquennat de François Hollande pour restaurer la compétitivité française? Il n'y en a aucune. Où sont l'allègement des charges fiscales et la simplification terriblement nécessaire du code du travail? Où est passée la rigueur, où est l'allègement du poids de la fonction publique sur la société civile? Il n'y a rien eu du tout.

François Hollande s'est contenté de faire de la cosmétique en misant sur un retour de la conjoncture. Après la pluie le beau temps. Celui-ci tarde tant à venir qu'on doute désormais de son existence. Le navire France est à la dérive, les voiles déchiquetées, pendant que le capitaine arpente le pont en espérant une petite brise... L'apparente stagnation de la croissance cache mal la souffrance de la société civile en termes d'emploi, de tissu économique, d'émigration des forces vives, et d'endettement.

Le secrétaire général par interim de l'UMP, Luc Chatel, a des mots très justes pour évoquer l'échec de la non-stratégie du gouvernement:

Au-delà des contradictions qui traduisent l’improvisation permanente d’un exécutif qui navigue à vue, il y a là une position commune : [MM. Hollande et Valls] restent l’un et l’autre les commentateurs passifs de la conjoncture économique.

Ils raisonnent en responsables politiques du XXème siècle, d’avant la crise : nous ne sommes pas dans un cycle et il ne suffit pas d’attendre, en croisant les doigts, l’effet d’entrainement d’une reprise économique venue d’ailleurs : la promesse d’ « inversion de la courbe du chômage en 2013 » relevait très précisément de cette profonde erreur d’analyse.

Ils n’ont pas compris que dans ce XXIème siècle d’après la crise, l’économie mondiale et européenne vivait, non pas un changement de cycle, mais un véritable changement de modèle qui exige des responsables politiques le courage d’agir et d’engager les réformes profondes qu’aucun grand pays n’a plus les moyens de différer.


Si on oublie les tournures de styles un peu faciles (comme l'opposition d'un siècle contre l'autre, alors que les mauvaises politiques sont les mêmes depuis des décennies), l'analyse est correcte. Dommage qu'elle vienne d'une droite française capable de tant de clairvoyance seulement quand elle est dans l'opposition!

Il est facile de se trouver des excuses et l'on saluera la réelle expertise des politiciens français en ce domaine. Ici, la croissance européenne est atone et le PIB allemand se contracte de 0,2%: merveilleuse explication pour maugréer, finalement, que la France ne fait ni mieux ni moins bien que ses voisins.

Malheureusement, la France ne peut pas se le permettre. Elle est vulnérable, comme l'explique l'économiste Gérard Thoris d'une façon très simple:

Il devrait être clair pour tout le monde que le piège de la dette s'est déjà refermé. Techniquement, cela s'appelle l'effet boule de neige: les intérêts de la dette sont alors payés par de nouveaux emprunts. Cela se produit lorsque la masse des intérêts sur la dette passée rapportée au PIB dépasse le taux de croissance nominal de ce même PIB. Pour la France de 2014, les prévisions optimistes donnaient une croissance nominale de 2% tandis que la masse des intérêts représentait 2,3% du PIB. Sur un PIB de 2 000 Mrds€, cela signifie qu'il faut emprunter 6 Mrds€ rien que pour payer les intérêts.


Avec une croissance réelle de 0,5% - donnons crédit aux hypothèses du gouvernement - le résultat sera encore pire. Il faudra emprunter 10 nouveaux milliards pour payer les intérêts cette année, milliards qui viendront s'ajouter au reste. Non seulement la France ne rembourse pas ses dettes mais leur entretient est une charge de plus en plus lourde.

Pas besoin d'être devin pour comprendre que le spectacle ne se poursuivra pas indéfiniment. La chute semblait inévitable, désormais elle paraît aussi très proche.

crise,réforme,françois hollandeLe pays ne peut pas persister dans son immobilisme, sa situation étant de plus en plus visible. Le Pacte de Stabilité européen préconise un endettement maximal de 60% du PIB  ; l'endettement français officiel atteint 93,5% du PIB fin 2013. Le taux de déficit budgétaire est fixé à 3% du PIB ; la France enregistrera un déficit d'au moins 4% cette année. L'objectif d'un retour à 3% en 2015 semble totalement irréaliste, ce qui ne manquera pas d'agacer les dirigeants européens qui se sont donnés la peine de faire des efforts et ruinera le peu de crédibilité dont la France pouvait encore se prévaloir.

Si les taux d'intérêt principaux de la BCE augmentent, la France sera promptement étranglée par la charge de sa dette. Si la défiance s'installe auprès des créditeurs de la France, les taux augmenteront cette fois-ci à cause du risque. Si la France continue à se complaire dans l'immobilisme, l'augmentation continue du service de la dette conduira au même résultat.

Pour éviter la faillite, les réformes restent la seule solution - en espérant que ces dernières ne provoquent pas elles-mêmes les conséquences désastreuses qu'elle sont sensées éviter. Il suffit que le PIB baisse pour que tous les indicateurs macro-économiques s'affolent...

Invité du Figaro, Eric Verhaeghe lance cinq propositions iconoclastes pour arranger la situation. Ses propositions? Réduire le de 40 milliards les dépenses publiques, faire une faillite "partielle", plafonner les dépenses sociales à 30% du PIB, quitter l'Euro ou encore... Faire payer aux autres pays européens les aventures militaires françaises. Autant d'alternative diamétralement opposées les unes aux autres. Beaucoup provoqueront une violente contraction du PIB et donc une aggravation de la situation. D'autres feront éclater l'Europe. L'heure est aux alchimistes et aux astrologues.

La France est fragilisée et n'a plus de temps. Pour désamorcer une situation qui sera bientôt incontrôlable, le gouvernement devra faire preuve de volonté, d'imagination, de talent et de subtilité - autant de qualités dont il semble singulièrement dépourvu.

20 novembre 2013

Destin français

Ce mardi, le ministre de l'Écologie, Philippe Martin, indiqua une suspension de l'écotaxe "jusqu'à la remise à plat de la fiscalité globale". Un report sine die en langage clair. Le ministre fut pourtant désavoué par son supérieur Jean-Marc Ayrault le jour même: l'écotaxe serait de retour en juin 2014.

helico.jpgCet épisode n'est qu'un cafouillage de plus dans un pays où la confusion règne de la base au sommet. Comment mettre en place l'écotaxe, d'ailleurs? Les portiques encore debout doivent être surveillés en permanence par des escadrons de gendarmes mobiles tandis que les hélicoptères de police patrouillent de nuit pour essayer de sauver les radars routiers bretons du vandalisme... A l'instar d'une mafia, les quelques moyens dont dispose encore l'Etat français semblent exclusivement réservés à la préservation des infrastructures qui lui rapportent de l'argent.

Le solde sert sans doute à préserver de la foule un gouvernement historiquement impopulaire. Avec une cote d'amour présidentielle tournant autour de 15% d'opinions favorables, il vaut mieux être sur ses gardes. François Hollande est peut-être plus en sécurité en prenant la parole depuis son voyage en Israël que du perron de l'Elysée. En outre, il a probablement plus à dire à la Knesset qu'aux citoyens français.

Le président n'a pas de vue d'ensemble. Ce n'est pas surprenant. Lorsque l'horizon ressemble à un mur, la myopie devient une forme de défense. Mais qu'attend-t-on de lui au juste? "Le réflexe français est toujours celui d'attendre un sauveur", assure Dominique de Villepin, ancien premier ministre à n'avoir jamais affronté la moindre élection. L'homme providentiel est attendu avec impatience, puisqu'il est doté de pouvoirs magiques permettant de résoudre tous les problèmes sans effort. C'est presque dommage qu'il n'existe pas.

François Hollande est fidèle à son époque. En guise de génies désintéressés, la France n'a subi qu'une succession de politiciens aussi carriéristes qu'inefficaces. Même Jacques Chirac aurait été proprement laminé dès 2002 s'il n'avait été opposé à l'infréquentable patriarche du Front National. Magie de la démocratie française, il réussit le tour de force d'être élu à plus de 80% tout en étant méprisé par tout le monde. Son successeur Nicolas Sarkozy suscita l'enthousiasme en plaidant un programme de réforme, mais se contenta ensuite de naviguer à vue en commandant d'innombrables sondages pour mieux savoir comment être populaire. Las! A force de vouloir plaire à tout prix on se fait détester. L'affaire Strauss-Kahn fut le dernier coup du sort jetant sur le devant de la scène François Hollande, un président normal, basique, étriqué, sans épaisseur et sans programme. Bonne pioche.

Francois_Hollande_inaction.jpgÉlu sur un malentendu, François Hollande est à peu près aussi éloigné qu'on puisse l'être de toute définition de l'homme providentiel. Mais l'individu aime le pouvoir - il n'a fait que le cultiver toute sa vie - et n'y renoncera pas. Il pourrait même le conserver en 2017 à la faveur d'un second tour contre Marine le Pen. Le pari est dangereux mais il tentera sa chance. Le tout est de bien doser les remaniements ministériels et les dissolutions. Si la tendance est au quinquennat unique, le temps des intrigues n'est pas terminé.

Pour la France - le pays réel, pas le microcosme parisien des élites politiques et médiatiques - l'avenir a un goût de brouet. Taxée jusqu'à l'étranglement, la population voit la fuite ou la médiocrité comme seules solutions. Plus d'un tiers des 18-34 ans veut s'expatrier, selon un sondage récent, qui ne tient évidemment pas compte des centaines de milliers de jeunes à avoir déjà plié bagages. Le départ des forces vives n'a rien d'original quand l'argent quitte aussi le pays ou disparaît des circuits officiels pour rejoindre l'économie souterraine. Resteront en France les personnes âgées, les assistés sociaux, des combinards travaillant au noir, et quelques grosses entreprises faisant de toute façon l'essentiel de leur chiffre d'affaire hors des frontières hexagonales.

Sans même chercher à faire des économies, pas facile de boucler un budget dans ces conditions, évidemment. Il n'est donc pas surprenant que la France n'y arrive pas. Bruxelles a accepté du bout des lèvres celui de Paris pour 2014, mais ne nous y trompons pas: il s'agit juste de ménager un pays important avant des élections européennes où les contestataires ont le vent en poupe. Comme "le pays n'a aucune marge de manœuvre", pour reprendre les mots d'un commissaire européen, il est parfaitement fantaisiste d'imaginer que les courbes tracées jusqu'en 2015 résistent à la récession dans laquelle retombe l'économie...

La France n'évolue pas, ne se réforme pas, elle se désagrège. Tous les voyants sont au rouge, certains plus vifs que d'autres: note des agences, chômage, croissance, dette publique, déficits, prélèvements obligatoires, consentement à l'impôt, tissu social, intégration... Quant à deviner d'où viendra le coup de grâce, il est probable qu'il vienne de la fiscalité. Des recettes moindres que prévues et tous les compteurs exploseront. C'est pour bientôt.

La France n'a plus qu'un rôle à jouer, celui de l'exemple à ne pas suivre.

Dans quelques années, en regardant en arrière, les Français se lamenteront du temps perdu, de ces années gâchées dans des réformes cosmétiques sans jamais s'atteler au fond. François Hollande n'est visiblement pas le président des réformes, c'est un fait. Mais qu'aurait-il eu à perdre à essayer? S'il s'était engagé sur ce sentier peu fréquenté, il aurait eu une chance de laisser pour de bonnes raisons son nom dans l'histoire et il n'est même pas certain que sa cote de popularité serait alors aussi basse qu'aujourd'hui.

15 novembre 2013

Métal contre papier

Parmi les lieux communs du moment, l'idée que l'or n'intéresse plus personne est particulièrement tenace. Les médias le répètent à l'envi et les analystes boursiers aussi. Le cours de l'or ne s'est-il pas "effondré", pour reprendre les termes hyperboliques à la mode?

Mais voilà, il y a or et or. Or papier et or physique. Les cours de bourse se réfèrent à l'or-papier, encore appelés certificats sur l'or. C'est l'or qui s'achète et se vend. Mais ce n'est que du papier, soit la promesse d'un détenteur d'or qu'une quantité équivalente de métal précieux l'attend dans ses coffres.

gold_coins.jpgImaginons que vous soyez commerçant en or. Vous avez dix lingots d'un kilo au coffre. Il serait pénible (et dangereux) de les faire découper et livrer d'un bout à l'autre du monde dès que quelqu'un vous en achète un fragment, et tout aussi laborieux de recevoir par courrier spécial le moindre gramme acheté. A la place vous imprimez 1'000 certificats avec la mention "ce document s'échange contre dix grammes d'or" orné d'un joli motif et d'une signature de votre main. Puis vous les vendez, au prix de l'or. Vous venez de dématérialiser l'or et d'inventer, du même coup, l'or-papier.

Les certificats s'achètent et se revendent bien plus facilement que vos lingots et vous avez bonne réputation, donc il y aura quelques clients. Au bout d'un certain temps, vous avez tout vendu. Certains reviennent chercher leur or, vous le leur donnez, mais la plupart ne reviennent pas. Une idée vous titille: n'auriez-vous pas été plus riche avec deux mille certificats? Pas très honnête c'est vrai, mais certains papiers peuvent s'égarer ou être détruits de toute façon, c'est inévitable... Le risque que plus de mille porteurs se manifestent d'un coup pour exiger leur dû est elle aussi très faible... Il faut bien vivre! Et puis avec tous ces documents éparpillés dans la nature, qui saura jamais?

Dans le monde réel, cette étape a été dépassée depuis longtemps. Le certificat-papier négocié en bourse serait ainsi cinquante ou soixante fois survendu comparé à sa contrepartie physique, à supposer que celle-ci n'ait pas été vendue de son côté.

Pendant longtemps, le grand public a été soigneusement mis à l'écart de cette réalité malodorante, sans compter que le cours de l'or est honteusement manipulé pour donner l'illusion que la "relique barbare" est désormais sans intérêt. Il en va de la sauvegarde des monnaies-papier officielles, euro et dollar en tête. L'idée est d'amener les investisseurs à chercher le salut auprès d'elles plutôt qu'en se réfugiant sur l'or.

Mais le cirque pourrait toucher à sa fin.

Ironiquement, l'éclatement spectaculaire de la bulle de l'or-papier dans un avenir proche pourrait avoir été provoquée par les manipulations sur le cours de l'or et destinées à en désintéresser le public. Métal et papier sont officiellement indexés: un gramme d'or pur et un certificat portant sur un gramme d'or pur sont équivalents. On peut échanger l'un en l'autre. Cependant, en maintenant artificiellement bas les cours de l'or-papier à travers des manipulations peu avouables, les banques (dont probablement quelques banques centrales dans le lot) ont fait en sorte de rendre incroyablement attractif l'or physique sous-jacent, suscitant l'appétit de pays comme la Chine.

Il n'en fallait pas plus pour que des gens "bien informés" ne devinent que l'or-physique était en solde et surtout, que le marché de l'or-papier allait s'effondrer. Sachant cela, la stratégie la plus évidente consiste évidemment à acheter de l'or-papier puis de réclamer immédiatement sa contrepartie en or-physique, sachant qu'il n'y en aura pas pour tout le monde.

Tous les ingrédients sont en place pour un rush et il semble que celui-ci ait commencé. Nous en avons un indice à travers l'examen des stocks d'or de la COMEX à New York, un des plus grands dépositaires d'or physique dans le monde:

comex.png
Les stocks de la COMEX ont été divisés par cinq en quelques mois.

Il y a comme une petite baisse de forme récemment, on dirait...

Évidemment, la rumeur va bon train ; alors que de plus en plus de gens sont au courant, la différence entre or-physique et or-papier prend de l'ampleur et les banques ont du mal à honorer leurs promesses. On se bat pour obtenir du physique, alors que la transformation du papier en or devient plus difficile. Délais, coût de transaction, toutes les excuses sont bonnes à prendre.

Un chiffre? Ces jours-ci, les Indiens sont prêts à payer 1565 dollars par once d'or pour du physique, soit plus de 20% au-dessus du cours officiel.  Soit ils sont subitement devenus fous du métal jaune, soit ils devinent que dans un bref délai la surcote subie en ce moment ne sera qu'une aimable plaisanterie par rapport à ce qui nous attend. Il va forcément y avoir des déçus et des détenteurs d'or-papier le bec dans l'eau.

Je ne sais pas si vous possédez de l'or sous forme de certificats mais si c'était le cas, à votre place je m’inquièterais un peu.

19:00 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : or, crise |  Facebook