06 janvier 2014

Un paradis communiste pour personne

Tout a été dit, semble-t-il, sur la Corée du Nord. 24 millions d'habitants survivant sous le joug de Kim Jong-un, dernier avatar despotique de la dynastie régnante de cette contrée dévastée, vivant dans un univers kafkaïen où le moindre faux-pas peut emporter une famille dans la déportation et la mort. Le mélange de totalitarisme orwellien et de despotisme soviétique semble imperméable au passage du temps ; seule les frasques du nouvel héritier brisent la chape de silence recouvrant le pays, récoltant une attention médiatique démesurée.

Il est sans doute choquant d'affirmer que la Corée du Nord soit à la mode, bien que ce soit le cas. On s'intéresse à elle, à son parfum d'exotisme rance, à son totalitarisme maîtrisé. La Corée du Nord, pour le touriste occidental, c'est le frisson du danger contenu, l'univers parallèle à portée de main, le parc d'attraction paléo-communiste où on essaye de voler quelques images du réel et de tourner en bourrique son accompagnateur assigné en lui faisant avouer l'absurdité de son environnement.

C'est très amusant.

Les Nord-coréens ne le vivent probablement pas de cette façon. Pour eux, la vie n'existe pas ; il n'y a que la survie. Marcher droit. Ne pas se faire remarquer. Essayer d'avoir de quoi manger. Se méfier absolument de tout, les espions à la solde du régime étant partout. La sincérité est un concept totalement impensable pour un Nord-coréen, même dans un cadre familial. Derrière le touriste occidental apprenant maladroitement la cérémonie de dépôt de fleur devant les statues gigantesques de Kim Il-sung et Kim Jong-il sur la colline Mansu qui domine Pyongyang, se cache peut-être un agent chargé de vérifier la sincérité du guide envers le régime. Comment le savoir?

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Les chers grands leaders du passé.

L'idée selon laquelle les Nord-Coréens croient au discours officiel est absurde, même si elle a la vie dure. L'exemple de la Corée du Nord permet de démonter une deuxième idée fausse, encore plus répandue: la perspective d'une nomenklatura vivant confortablement à l'abri des misères du petit peuple. Ne prenons pas cette hypothèse à la légère, elle a conduit sur le chemin du communisme des générations d'intellectuels persuadés qu'ils intègreraient l'élite du nouveau régime qu'ils appelaient de leurs vœux. Le terme d'idiot utile a été spécialement inventé pour eux - des gens contribuant volontairement et délibérément à l'émergence d'un Etat voué à les broyer.

Il existe bien entendu des gens à l'abri du besoin en Corée du Nord, jouant de leur pouvoir pour s'assurer une existence matérielle confortable. Pourtant, ils sont loin, très loin du bonheur.

Nous en avons un aperçu à travers la polémique médiatique du moment. Les médias s'interrogent: Kim Jong-un a-t-il fait liquider son oncle Jang Sung-taek par une meute de 120 chiens affamés, ou non? Pourtant, cette question est totalement sans importance. Numéro deux du régime et tuteur du dictateur en place, il était probablement une crapule de la pire espèce méritant chaque seconde de son supplice. Mais là encore, ce n'est pas l'essentiel. Pour comprendre vraiment de quoi il retourne il suffit d'examiner une petite photo prise lors des funérailles de Kim Jong-il:

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Un enterrement en toute intimité

Prise le 28 décembre 2011, elle montre la tête du cortège funéraire. Entourant le corbillard, le nouveau venu Kim Jong-un et le "gang des sept", soit les sept plus haut dirigeants du pays. Qu'est-il advenu d'eux en deux ans?

  • Jang Sung-taek, officieux numéro deux du régime et oncle de Kim Jong-un, a été publiquement arrêté avant d'être exécuté, peut-être dévoré par des chiens.
  • Kim Yong-chun, vice-maréchal de l'armée, a été dégradé avant de disparaître.
  • Kim Jong-gak, ministre des forces armées, a été limogé avant de disparaître.
  • U Tong-chuk, chef de la sécurité de l'état, a disparu.

Restent toujours en place Kim Ki-nam, chef de la propagande, et Choe Tae-bok, président fantoche de l'assemblée populaire. On dit qu'ils ont des difficultés à trouver le sommeil.

La Corée du Nord montre le vrai visage de l'élite dans un pays authentiquement communiste: chacun complote à son niveau et place les pions qu'il peut avant de se faire physiquement éliminer à son tour et de voir son réseau démantelé par des purges, jusque dans les ambassades à l'étranger.

Rappelons pour mémoire que même Kim Jong-il, le père du dirigeant actuel, n'eut d'autre choix que de mettre son fils à l'abri en Suisse sous une fausse identité, ce qui en dit long sur sa sérénité relative. Kim Jong-un est paraît-il le père d'une petite fille, Ju-Ae ; osera-t-il la laisser grandir au pays?

Nul être sain d'esprit ne saurait vivre heureux dans un pays communiste, quelle que soit sa place dans la pyramide du pouvoir. Même au sommet.

Le paradis communiste n'existe pas, pour personne.

19 janvier 2011

Vive les Tunisiens!

Pour la plupart des occidentaux, la Tunisie était, au mieux, une destination de vacances. Elle est maintenant devenue le symbole de la révolution contre les dictateurs.

Personne n'aurait imaginé il y a quelques mois l'horreur de l'Etat mafieux dans lequel vivent dix millions de Tunisiens depuis des décennies. Le 17 décembre, l'immolation volontaire d'un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, révolté par la saisie de sa marchandise par la police, mit le feu aux poudres. La réaction populaire à la mort de cet homme malheureux et désespéré révéla au monde l'ampleur de la colère couvant contre le régime de Zine El Abidine Ben Ali.

En protestant contre le dictateur, les manifestants savaient bien qu'ils prenaient des risques; Mohamed Bouazizi ne serait pas la dernière victime de Ben Ali. Le week-end du 8 janvier fut le plus sanglant, entre vingt et cinquante personnes perdant la vie suite à des affrontements avec la police du régime.

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Le président Ben Ali tenta naturellement d'éteindre l'incendie à coup de promesses: création de 300.000 emplois supplémentaires d'ici 2012, limogeage d'un fusible (le ministre de l'intérieur), libération de certains prisonniers, baisse des prix, jusqu'à l'annonce de son retrait du pouvoir en 2014. Le tout avec une répression savamment orchestrée, le couvre-feu étant décrété dans de vastes zones urbaines pendant que certains "policiers" participaient directement aux pillages.

Rien n'y fit. Loin de se calmer, la population tunisienne redoubla d'ardeur. Craignant pour sa vie, le despote s'enfuit en Arabie Saoudite le 14 janvier.

Depuis, la Tunisie lutte pour un vrai changement de régime et non une remise en question symbolique: tous les sbires de Ben Ali n'ont pas été éloignés du pouvoir, loin de là.

La Tunisie réussira-t-elle à prendre un virage démocratique? Sombrera-t-elle dans le chaos et la violence? Finira-t-elle entre les mains d'une dictature militaire, d'un groupe islamiste, de révolutionnaires marxistes? S'enfoncera-t-elle dans un nouvel enfer pour une génération?

Il est trop tôt pour le dire. Mais malgré les risques, la violence et les vautours, les Tunisiens suscitent l'envie auprès d'autres populations maghrébines asservies: témoins de nouveaux actes désespérés tentant de déclencher en Algérie ou en Egypte le même mouvement populaire, en s'immolant en place publique pour protester contre les régimes en place.

Les Tunisiens doivent relever des défis immenses. Ils s'y attellent avec courage et méritent notre respect.

Et ils ne le reçoivent pas.

Le monde observe la Révolution de Jasmin avec une pudeur déplacée, gênante. Pourquoi personne ne félicite les Tunisiens? Par prudence? Il en faut, certes, mais la Tunisie vit un bouleversement unique. Par mépris? Certainement des autres dictatures de la planète - et elles sont nombreuses - mais pas de nos démocraties occidentales, enfin, on peut l'espérer.

En France, on brille surtout par le manque d'enthousiasme. Après avoir proposé à Ben Ali de l'aide pour "gérer" les manifestations, du bout des lèvres on félicite "le peuple" pour son action - le peuple, cette masse pléthorique et méprisée, sans leader à qui serrer la main devant des photographes. Et encore, uniquement parce qu'il est clair désormais que Ben Ali ne reprendra pas les rênes du pouvoir.

En Suisse, on temporise, on parle d'autre chose. Peut-être est-ce une prudence de bon aloi associée à la neutralité du pays. A moins que l'épisode de la reconnaissance empressée du Kosovo, dont on réalise aujourd'hui qu'elle a surtout servi à légitimer la mafia qui le dirige, ait laissé quelques traces.

Mais de part le monde, il y a bien des gouvernements, bien des chancelleries, bien des ministres des Affaires étrangères qu'on a déjà vu parler à tort et à travers pour moins que ça. Pensons à l'affaire de la "flottille de la paix" par exemple (lire une analyse ici). On cherchera en vain les condamnations du régime Ben Ali après les tueries commises par les "forces de l'ordre" locales, surtout comparées aux protestations conséquentes à une intervention militaire israélienne, quelle qu'elle soit.

Qu'attendent-ils pour dénoncer avec la plus grande fermeté les exactions du régime?

Qu'attendent-ils pour féliciter les Tunisiens?

Qu'attendent-ils pour se réjouir de la fin du régime de Ben Ali? Pour proposer leur assistance à une transition démocratique?

Sont-ils à ce point peu concernés de voir fuir un dictateur? Ou simplement mal à l'aise? Et pourquoi?

Je n'ai pas la réponse, mais rien de positif ne me vient à l'esprit quand j'y pense. En attendant, mes meilleurs sentiments sont pour la population tunisienne.