14 juin 2017

Sans regret, M. Burkhalter.

Aujourd'hui à 18h00 Didier Burkhalter a donc annoncé sa démission du Conseil Fédéral. Les rédactions travaillent d'arrache-pied à établir les dithyrambes du Grand Homme que la Suisse vient de perdre, et dont le portrait ornera la première page de toute la presse de demain. Pour d'autres dont je suis, ce départ est plutôt un soulagement.

Selon M. Burkhalter, "Ce n'est pas la question européenne ou la position du Conseil fédéral sur ce dossier qui m'a fait faire ce pas de côté" explique-t-il. Ce n'est évidemment pas vrai, mais en fin diplomate, M. Burkhalter a pris l'habitude de travestir la vérité au point de la rendre indiscernable du mensonge.

Burkhalter.jpgDidier Burkhalter commence sa carrière politique à Neuchâtel. Député au Grand Conseil neuchâtelois dès 1990, il réussit dans la foulée à se faire élire à l'exécutif de la ville du même nom. Il y restera quatorze ans. Mais l'homme a autant d'ambition que de patience. Élu Conseiller national en 2003, il parvient à passer au Conseil des États lors de la législature suivante. Il ne terminera pas son mandat, appelé à succéder à Pascal Couchepin en 2009.

Tirant depuis vingt-sept ans ses revenus de ses activités d'élu, M. Burkhalter est membre de plein droit de ce qui ressemble le plus à une classe politique professionnelle en Suisse. Pendant ses années de préparation à Neuchâtel, la gauche locale a le loisir d'examiner en détail le comportement politique de cet individu volontiers cassant et souvent irritable. Les camarades testent sa compatibilité avec les valeurs du progressisme qu'ils incarnent, vérifient ses orientations pro-européennes, valident son aspiration à dépasser les bornes de la petite Helvétie, concèdent son mépris souverain de l'UDC et de tout ce qu'elle représente.

M. Burkhalter est bon pour le service.

C'est donc après une longue sélection en coulisses que le natif d'Auvernier est préféré à Christian Lüscher, jugé moins malléable, dans un duel au sommet monté de toute pièce. Après avoir affiché des hésitations de bon aloi, Didier Burkhalter est intronisé héritier naturel du siège de M. Couchepin au Conseil Fédéral. Mais pour lui, ce n'est qu'un début. L'élection l'oblige à se contenter du Département fédéral de l'Intérieur ; ce n'est pas son premier choix. Son domaine de prédilection, c'est la diplomatie, les affaires étrangères, tout ce qui peut lui faire dépasser les frontières de ce pays trop modeste pour lui. Hormis sa décision (annulée depuis) de ne plus rembourser les lunettes pour enfants ou la réduction des forfaits pour chiens d'aveugle (de 190 à 110 francs par mois), son passage au DFI ne marque guère les esprits.

L'opportunité de reprendre enfin les rênes du Département fédéral des affaires étrangères arrive en 2011 avec le retrait de Micheline Calmy-Rey. Certains pensent peut-être que le passage du DFAE de la gauche à la droite changera quelque chose ; ils n'ont rien compris au film. Le radical succède à la socialiste mais aucun changement de cap n'est à attendre, bien au contraire. Avec Didier aux commandes, c'est double dose.

Épris d'une véritable boulimie de voyages, le Conseiller Fédéral se fait une joie de présenter sa femme à tous les grands de ce monde. On claque la bise à l'impératrice du Japon, on serre des mains, on est sur tous les dossiers -  Iran, Ukraine, Union Européenne. En coulisses, on murmure que Didier se verrait bien encore plus haut, à l'ONU peut-être. N'est-il pas un pro-immigrationniste convaincu?

Malheureusement, 2014 marque aussi le temps des désillusions. M. Burkhalter n'était pas encore en charge des explications de texte lors du vote du peuple suisse contre les minarets en 2009, pas plus qu'en 2010 au moment de l'approbation du Renvoi des Criminels étrangers, mais sa chance tourne. Il subit de plein fouet le vote de février 2014 contre l'immigration de masse. Pour le pro-européen enthousiaste, c'est la douche froide: aller ployer le genou à Bruxelles pour expliquer à ses amis de cœur que ces imbéciles de Suisses, à la maison, ont voté n'importe comment...

Tout n'est pas perdu cependant. Il reste l'accord institutionnel - un traité qui permettra une bonne fois pour toute de museler la démocratie directe sur tous les sujets concernant les relations entre la Suisse et l'Union Européenne. Mieux encore, la Suisse reprendra automatiquement le droit européen. Didier s'engage.

À Berne, les choses se présentent plus mal. L'UDC rugit contre un "accord colonial", contre le retour des "juges étrangers". Les explications du Conseiller fédéral tentant de présenter un traité équilibré n'abusent personne. Même les compères libéraux-radicaux tempèrent leur soutien: ils sentent bien que le temps n'est plus à une nouvelle poussée de la Suisse en direction de l'Union Européenne. Cet accord institutionnel n'aurait aucune chance en votation.

Isolé même de son parti, coupé du peuple, en délicatesse avec Bruxelles, le Neuchâtelois se retrouve bien seul. Élu Suisse de l'année en 2014, son étoile pâlit. Et les choses empirent.

L'accord-cadre avec l'UE ne parvient pas à se concrétiser et les délais échoient pour la traduction en loi de l'initiative contre l'immigration de masse. Le Conseil Fédéral a beau édulcorer l'article constitutionnel afin qu'il n'en reste rien, c'est encore trop pour Bruxelles, décidément très irritable depuis le Brexit. Aux Nations Unies, António Guterres est élu Secrétaire Général, repoussant une éventuelle candidature à 2022 voire 2027. Mais il n'y a plus guère d'espoir de ce côté-là non plus: les élections présidentielles américaines amènent Trump au pouvoir et balayent d'un coup la longue stratégie de rapprochement que M. Burkhalter avait personnellement mené avec la gauche démocrate américaine, notamment son "grand ami" John Kerry.

burkhalter_kerry.jpgLe moment le plus fort de la carrière de Didier Burkhalter: un massage impromptu
donné par John Kerry dans les couloirs du Forum économique mondial (WEF).

Didier Burkhalter n'a plus les moyens de ses rêves. La Suisse lui a coupé les ailes. Prisonnier de ce petit pays provincial, limité à quelques "bons offices" pour lesquels il n'obtiendra en guise de retour d'ascenseur que des remerciements polis, il comprend qu'il n'a plus rien à attendre de sa présence au Conseil Fédéral. Autant donc tirer sa révérence en appréciant une dernière fois les feux de la rampe.

À 57 ans et au bénéfice d'une confortable rente d'ancien Conseiller Fédéral, Didier Burkhalter a tout le temps et le carnet d'adresses pour s'essayer à de nouveaux défis.