24 juillet 2017

Divorce à l'anglaise

La semaine dernière a vu l'ouverture des feux pour les négociations officielles du Brexit entre le Royaume-Uni et les instances européennes de Bruxelles. Ces quatre jours de palabres, du 17 au 21 juillet, ont été suivis de si peu de résultats que les médias ne les évoquèrent que du bout des lèvres.

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Il faut dire que l'ouverture de ce premier round ne débutait pas sous les meilleurs auspices. Menés par Michel Barnier, les Européens faisaient des calculs pour estimer la somme que les Anglais devraient verser comme solde de tout compte pour leurs engagements pré-Brexit, articulant des montants de plusieurs dizaines de milliards d'euros. En face d'eux, le gouvernement anglais refusa tout net cette approche. Avec son franc-parler coutumier, Boris Johnson résuma pudiquement son point de vue:

Les sommes que [les responsables européens] proposent de réclamer à ce pays me semblent exorbitantes et je pense que "ils peuvent toujours courir" est une expression tout à fait appropriée.


Ambiance.

Avant même l'entrée dans la salle de négociation, l'échange ne pouvait tourner qu'au dialogue de sourds. Mais la pression monte gentiment des deux côtés. Les médias, les analystes et les politiciens européens ont beau expliquer doctement que la Grande-Bretagne a tout à perdre à mal négocier le Brexit, l'Union Européenne, bien qu'elle s'en défende, a elle aussi misé un sacré paquet de jetons sur le tapis.

Analysons les dossiers les plus chauds, qui sont autant de problèmes insolubles...

1. La nouvelle frontière extérieure de l'Union en Irlande

Comme petite mise en bouche, une question toute symbolique: le devenir de la frontière entre le Royaume-Uni et l'Irlande. Jusqu'ici, tout allait bien puisque les deux pays étaient membres de l'UE, bien qu'ils ne fassent ni l'un ni l'autre partie de l'Espace Schengen. Mais à terme cette limite entre les deux pays deviendra une "frontière extérieure de l'UE" - d'ailleurs, la seule frontière terrestre du Royaume-Uni avec le reste du continent.

471px-Ireland.svg.pngTout cela ne pourrait relever que de l'anecdote, mais les défis impliqués sont nombreux. Jusqu'ici la libre-circulation prévalait, mais ce régime devra cesser au départ du Royaume-Uni. Comment sera gérée la frontière de 360 km et de 200 points de passage entre l'Irlande et l'Irlande du Nord? Les Anglais auront probablement peu de raisons d'ériger des barrières vis-à-vis des 177'000 camions, 208'000 vans et 1'850'000 véhicules qui traversent mensuellement la frontière. 30'000 personnes la traversent quotidiennement, habitant d'un côté et travaillant de l'autre.

Mais l'UE acceptera-t-elle à son tour de fermer les yeux? Après tout, selon les règlements européens et le principe de non-discrimination, il n'y a à priori pas de raison de moins surveiller cette frontière que celle qui sépare la Pologne de la Russie ou la Grèce de la Turquie... Des divergences de traitement qui, si elles se concrétisent, provoqueront certainement les remous courroucés de pays frontaliers avec l'UE - on imagine mal la Turquie ne pas dénoncer une inadmissible discrimination.

Le bon sens voudrait que l'Irlande négocie un accord de libre-circulation spécifique avec le Royaume-Uni, mais pareil accord est spécifiquement interdit par les règlements européens. L'uniformité est la seule norme admise. Les seules perspectives sont donc:

  • le Royaume-Uni renonce finalement à remettre en cause la libre-circulation avec l'UE ;
  • l'Irlande érige au nom de l'UE des frontières gardées sur 360 km et pourrit la vie de ses habitants et de ceux de l'Irlande du Nord, sans que nul ne sache encore qui payera la facture de ces douaniers ;
  • l'Irlande établit des règles particulières de libre-circulation exclusives avec le Royaume-Uni, provoquant l'ire de Bruxelles et enfonçant un coin dans l'intégration européenne ;
  • l'Irlande quitte l'UE à son tour.

Bien malin qui peut dire quelle sera l'option choisie, mais n'oublions pas les attaques récentes de Bruxelles contre le modèle d'affaire irlandais et son faible taux d'imposition des entreprises, fort peu goûtées par Dublin. Quant à imaginer que le Royaume-Uni renonce à résilier la libre-circulation, cela semble infiniment peu probable vis-à-vis de la campagne référendaire du Brexit.

2. Le futur statut des expatriés européens

La question est double: que faire des ressortissants britanniques résidant sur le sol de l'UE, et des ressortissants européens sur le sol britannique? Là encore, le bon sens voudrait que chacun accepte les étrangers sur son sol jusqu'au Brexit, et que les règles établies ensuite ne s'appliquent qu'à ceux qui voudraient immigrer après cette date. Mais le bon sens n'a guère droit de cité dans ces négociations.

Theresa May eut beau rappeler à plusieurs reprises qu'elle était favorable au maintien des immigrés européens sur sol britannique, l'idée fut froidement accueillie à Bruxelles. Le chef des négociateurs européens, Michel Barnier, redouterait que les Britanniques n'en profitent pour jouer sur plusieurs tableaux, "prenant en otage" la question des 3,2 millions d’Européens installés au Royaume-Uni pour décrocher des concessions. Mais il oublie ce faisant plus d'un million de Britanniques résidant dans le reste de l'Union.

Si chacun reprenait ses ressortissants, le Royaume-Uni serait-il gagnant? Il récupérerait des milliers retraités à l'abri du besoin, qui coûtent la même chose au système de retraite britannique où qu'ils se trouvent, et auraient au moins l'avantage de consommer sur place - avec le bémol des coûts de la santé. Mais il renverrait de son côté des centaines de milliers de travailleurs étrangers installés en Angleterre, qui libèreraient en grande partie les emplois qu'ils occupent, et deviendraient probablement autant de chômeurs à la charge de leur pays d'origine une fois revenus là-bas. Des coûts de santé pour le Royaume-Uni contre des centaines de milliers de chômeurs en plus pour l'UE...

Il est peu probable que pareil scénario se concrétise mais il est assez symptomatique pour les médias de présenter seulement l'aspect anglais des choses, comme si l'UE n'avait elle-même jamais rien à perdre.

Les contributions budgétaires réclamées au Royaume-Uni par l'UE

Présentées par les médias européens comme "des sommes restant dues", notez la tournure de phrase, il s'agit de la continuité des milliards d'euros versé pendant des années par le Royaume-Uni au nom des différents programmes européens auxquels il participe. Deux visions radicalement opposées s'affrontent: l'UE estime que le Royaume-Uni doit verser sa contribution jusqu'au terme des politiques concernées, le Royaume-Uni estime pour sa part qu'il n'a plus à y contribuer quand il ne sera plus membre de l'Union.

Au cœur de ces discussions se trouve une enveloppe pour les fonctionnaires européens - autant dire que les négociateurs de Bruxelles refuseront de lâcher quoi que ce soit.

La Voix du Nord explique les montants en jeu, montrant au passage que les Anglais ont aussi des arguments à faire valoir:

L'addition est évaluée à entre 40 et 60 milliards d'euros côté européen et pourrait même atteindre les 100 milliards d'euros, selon les calculs du quotidien britannique Financial Times, après de nouvelles demandes de la France et de l'Allemagne concernant les subventions agricoles.

Le gouvernement britannique a immédiatement annoncé qu'il n'allait pas payer une telle somme. Dans son interview au Daily Telegraph samedi, Boris Johnson a même qualifié d'"absurdes" les montants évoqués.

"Ils vont saigner ce pays à blanc avec leur facture", a fustigé le ministre, menaçant de quitter la table de négociations "sans rien payer du tout".

M. Johnson, un des principaux artisans de la campagne du Brexit, a ajouté que c''était même l'UE qui risquait en fin de compte de devoir ouvrir son porte-monnaie. "Nous co-détenons certains biens pour lesquels nous avons payé pendant des années et dont il faudra évaluer la valeur avec soin", a-t-il expliqué.

Le Daily Telegraph, quotidien très critique de l'UE, a récemment relayé un rapport gouvernemental stipulant que le Royaume-Uni avait droit à 9 milliards de livres (10,6 milliards d'euros) détenus par la Banque européenne d'investissement (BEI) et 14 autres milliards de livres, notamment en liquide et biens immobiliers.


On ne sera donc pas surpris d'entendre des commentateurs faire état de tensions "quotidiennes" entre Londres et Bruxelles.

L'impasse

Les divorces ne sont jamais simples, et celui entre le Royaume-Uni et l'UE arrive à un niveau de complexité encore jamais vu. Mais pour les grands divorces comme les petits, les disputes portent souvent sur les mêmes choses: l'argent et les enfants.

Les enfants de l'UE sont ses innombrables agences, règlements et programmes. Sont-ils adultes et en mesure de vivre leur vie, ou faut-il continuer à payer pour leur adolescence? Les négociations devront être réglées au cas par cas. Tout ne peut pas continuer comme avant non plus ; pour prendre l'exemple de la politique agricole, Paris et Berlin aimeraient évidemment que les Anglais continuent à contribuer, mais comment espérer qu'ils le fassent alors que leurs propres agriculteurs ne toucheront plus rien en retour?

Partant d'un si mauvais pied, il semble probable que les deux ans réservés pour la négociation du Brexit n'aboutissent sur rien. En janvier 2017, alors que l'UE refusait obstinément d'ouvrir les négociations tant que le Royaume-Uni n'avait pas officiellement déclenché l'article 51, Theresa May annonçait déjà la dangereuse trajectoire que suivait Bruxelles et qui amènerait, à terme, à une absence d'accord. Mais elle n'est pas la seule à tabler sur cette hypothèse désormais.

Sans parvenir à se rejoindre sur quoi que ce soit, l'UE présentera une ardoise monstrueuse au Royaume-Uni, que celui-ci refusera de payer. Chaque protagoniste se rabattra sur les avoirs qu'il peut saisir et regardera l'autre en chien de faïence dans une impasse qui pourrait durer des années.

Bien que personne ne la souhaite, cette issue est aujourd'hui la plus probable. Mais bien que tous les regards soient tournés vers Londres c'est aussi, et de loin, la plus risquée pour l'Union Européenne elle-même. Sans parvenir à récupérer le moindre centime de la manne britannique, les décideurs européens feront face à des choix douloureux: augmenter les contributions des autres pays, ou réduire la voilure.

Aujourd'hui les membres de l'UE font bloc pour essayer d'obtenir le maximum du Royaume-Uni, mais s'ils échouent, il n'est pas sûr que l'Union Européenne survive aux arbitrages budgétaires qui s'ensuivront.

14 juin 2017

Sans regret, M. Burkhalter.

Aujourd'hui à 18h00 Didier Burkhalter a donc annoncé sa démission du Conseil Fédéral. Les rédactions travaillent d'arrache-pied à établir les dithyrambes du Grand Homme que la Suisse vient de perdre, et dont le portrait ornera la première page de toute la presse de demain. Pour d'autres dont je suis, ce départ est plutôt un soulagement.

Selon M. Burkhalter, "Ce n'est pas la question européenne ou la position du Conseil fédéral sur ce dossier qui m'a fait faire ce pas de côté" explique-t-il. Ce n'est évidemment pas vrai, mais en fin diplomate, M. Burkhalter a pris l'habitude de travestir la vérité au point de la rendre indiscernable du mensonge.

Burkhalter.jpgDidier Burkhalter commence sa carrière politique à Neuchâtel. Député au Grand Conseil neuchâtelois dès 1990, il réussit dans la foulée à se faire élire à l'exécutif de la ville du même nom. Il y restera quatorze ans. Mais l'homme a autant d'ambition que de patience. Élu Conseiller national en 2003, il parvient à passer au Conseil des États lors de la législature suivante. Il ne terminera pas son mandat, appelé à succéder à Pascal Couchepin en 2009.

Tirant depuis vingt-sept ans ses revenus de ses activités d'élu, M. Burkhalter est membre de plein droit de ce qui ressemble le plus à une classe politique professionnelle en Suisse. Pendant ses années de préparation à Neuchâtel, la gauche locale a le loisir d'examiner en détail le comportement politique de cet individu volontiers cassant et souvent irritable. Les camarades testent sa compatibilité avec les valeurs du progressisme qu'ils incarnent, vérifient ses orientations pro-européennes, valident son aspiration à dépasser les bornes de la petite Helvétie, concèdent son mépris souverain de l'UDC et de tout ce qu'elle représente.

M. Burkhalter est bon pour le service.

C'est donc après une longue sélection en coulisses que le natif d'Auvernier est préféré à Christian Lüscher, jugé moins malléable, dans un duel au sommet monté de toute pièce. Après avoir affiché des hésitations de bon aloi, Didier Burkhalter est intronisé héritier naturel du siège de M. Couchepin au Conseil Fédéral. Mais pour lui, ce n'est qu'un début. L'élection l'oblige à se contenter du Département fédéral de l'Intérieur ; ce n'est pas son premier choix. Son domaine de prédilection, c'est la diplomatie, les affaires étrangères, tout ce qui peut lui faire dépasser les frontières de ce pays trop modeste pour lui. Hormis sa décision (annulée depuis) de ne plus rembourser les lunettes pour enfants ou la réduction des forfaits pour chiens d'aveugle (de 190 à 110 francs par mois), son passage au DFI ne marque guère les esprits.

L'opportunité de reprendre enfin les rênes du Département fédéral des affaires étrangères arrive en 2011 avec le retrait de Micheline Calmy-Rey. Certains pensent peut-être que le passage du DFAE de la gauche à la droite changera quelque chose ; ils n'ont rien compris au film. Le radical succède à la socialiste mais aucun changement de cap n'est à attendre, bien au contraire. Avec Didier aux commandes, c'est double dose.

Épris d'une véritable boulimie de voyages, le Conseiller Fédéral se fait une joie de présenter sa femme à tous les grands de ce monde. On claque la bise à l'impératrice du Japon, on serre des mains, on est sur tous les dossiers -  Iran, Ukraine, Union Européenne. En coulisses, on murmure que Didier se verrait bien encore plus haut, à l'ONU peut-être. N'est-il pas un pro-immigrationniste convaincu?

Malheureusement, 2014 marque aussi le temps des désillusions. M. Burkhalter n'était pas encore en charge des explications de texte lors du vote du peuple suisse contre les minarets en 2009, pas plus qu'en 2010 au moment de l'approbation du Renvoi des Criminels étrangers, mais sa chance tourne. Il subit de plein fouet le vote de février 2014 contre l'immigration de masse. Pour le pro-européen enthousiaste, c'est la douche froide: aller ployer le genou à Bruxelles pour expliquer à ses amis de cœur que ces imbéciles de Suisses, à la maison, ont voté n'importe comment...

Tout n'est pas perdu cependant. Il reste l'accord institutionnel - un traité qui permettra une bonne fois pour toute de museler la démocratie directe sur tous les sujets concernant les relations entre la Suisse et l'Union Européenne. Mieux encore, la Suisse reprendra automatiquement le droit européen. Didier s'engage.

À Berne, les choses se présentent plus mal. L'UDC rugit contre un "accord colonial", contre le retour des "juges étrangers". Les explications du Conseiller fédéral tentant de présenter un traité équilibré n'abusent personne. Même les compères libéraux-radicaux tempèrent leur soutien: ils sentent bien que le temps n'est plus à une nouvelle poussée de la Suisse en direction de l'Union Européenne. Cet accord institutionnel n'aurait aucune chance en votation.

Isolé même de son parti, coupé du peuple, en délicatesse avec Bruxelles, le Neuchâtelois se retrouve bien seul. Élu Suisse de l'année en 2014, son étoile pâlit. Et les choses empirent.

L'accord-cadre avec l'UE ne parvient pas à se concrétiser et les délais échoient pour la traduction en loi de l'initiative contre l'immigration de masse. Le Conseil Fédéral a beau édulcorer l'article constitutionnel afin qu'il n'en reste rien, c'est encore trop pour Bruxelles, décidément très irritable depuis le Brexit. Aux Nations Unies, António Guterres est élu Secrétaire Général, repoussant une éventuelle candidature à 2022 voire 2027. Mais il n'y a plus guère d'espoir de ce côté-là non plus: les élections présidentielles américaines amènent Trump au pouvoir et balayent d'un coup la longue stratégie de rapprochement que M. Burkhalter avait personnellement mené avec la gauche démocrate américaine, notamment son "grand ami" John Kerry.

burkhalter_kerry.jpgLe moment le plus fort de la carrière de Didier Burkhalter: un massage impromptu
donné par John Kerry dans les couloirs du Forum économique mondial (WEF).

Didier Burkhalter n'a plus les moyens de ses rêves. La Suisse lui a coupé les ailes. Prisonnier de ce petit pays provincial, limité à quelques "bons offices" pour lesquels il n'obtiendra en guise de retour d'ascenseur que des remerciements polis, il comprend qu'il n'a plus rien à attendre de sa présence au Conseil Fédéral. Autant donc tirer sa révérence en appréciant une dernière fois les feux de la rampe.

À 57 ans et au bénéfice d'une confortable rente d'ancien Conseiller Fédéral, Didier Burkhalter a tout le temps et le carnet d'adresses pour s'essayer à de nouveaux défis.

04 juin 2017

Désaccords de Paris

Donald Trump a-t-il tué les Accords de Paris?

réchauffement climatique,manoeuvres politiques,diplomatie,donald trumpLaurent Fabius, jamais à court d'hyperbole, parle de "crime contre l'humanité et contre la planète." Le politicien français, dont on devine avec quel plaisir il enverrait les déviants à la potence s'il en avait le pouvoir, ne se distingue même pas du troupeau par ses excès de langage. Partout, les commentaires sont du même tonneau. En quittant un simple traité diplomatique, le Président américain semble avoir déclenché l'apocalypse. On pourrait paraphraser le célèbre Obi-Wan Kenobi de Star Wars:

"J'ai ressenti un grand bouleversement du Consensus sur le Réchauffement Climatique d'origine Anthropique, comme si des millions de voix militantes avaient soudainement hurlé de terreur et puis s'étaient éteintes aussitôt... Comme si un drame terrible s'était produit."


C'est donc un réel plaisir que de voir la cohorte des pleureuses se succéder sur les plateaux de télévision, entre l'hébétude et la haine la plus franche. Pour un peuple suisse votant dans l'enthousiasme naïf le N'importe Quoi Énergétique 2050, l'incompréhension guette. Et comme il est strictement impensable pour les médias de couvrir le sujet correctement, un exercice de salubrité intellectuelle s'avère nécessaire...

Que sont les Accords de Paris?

Comme je l'expliquais en mars de cette année:

L'Accord de Paris sur le climat est un grand mélange de vœux pieux, d'appels solennels et de demandes de réduction d'émissions sans le moindre mécanisme de contrôle contraignant, mais au milieu de tout ce fatras souvent contradictoire une finalité économique n'a pas échappé à ses promoteurs: les "pays du Nord" doivent verser aux "pays du Sud" 100 milliards de dollars annuels d'ici 2020 pour "faire face aux impacts du dérèglement climatique" - ce montant étant un minimum. On comprend mieux l'empressement de tant de pays du Sud à ratifier leur participation!


Les termes "Nord" et "Sud" sont mis entre guillemets car la répartition entre les deux groupes n'a pas grand-chose à voir avec la réalité géographique. Il s'agit de richesse. Les pays riches sont grosso-modo coupables de crime contre le Climat (une variante du Péché Originel liée pour l'occasion à l'industrialisation). Les pays pauvres sont censés éviter ce chemin mortifère pour la Planète en sautant joyeusement du sous-développement endémique à l'économie 2.0, grâce à tout plein de subventions.

C'est sûr, même sans Trump, un plan pareil avait toutes les chances de marcher...

Entre les deux pôles, des pays "émergents" comme la Chine doivent garder une attitude pleine de gravité face aux enjeux climatiques, mais comme ils ne sont pas encore complètement du "Nord" ils sont gracieusement exemptés de toute contribution. Ne rien payer, jamais, était la condition de base imposée par la Chine pour approuver les Accords.

Répétons-le: la Chine, premier pollueur mondial, n'a aucune responsabilité au travers des Accords de Paris. Même dans le contexte de leurs délires sur le prétendu réchauffement climatique d'origine humaine, on se demande comment les écologistes promoteurs de ce "machin" osent encore se regarder dans une glace!

Aucun journaliste occidental, aucun politicien ne dira donc jamais ce que sont réellement les Accords de Paris: une gigantesque pompe aspirante siphonnant l'argent des Occidentaux pour arroser les potentats de dizaines de pays pauvres et corrompus, le bon peuple étant censé approuver la spoliation en chantant le mantra du réchauffement. C'est, à l'échelle planétaire, un commerce d'indulgences comme celui auquel s'adonnait l'Église catholique à la fin du Moyen-Âge.

Le plus ridicule de tout ce cirque est encore la coterie pseudo-scientifique prétendant calculer la température au tournant du siècle en fonction du nombre de milliards versés dans le chapeau magique. Quel talent!

Pourquoi quitter les Accords de Paris?

Nul être sain d'esprit ne souhaiterait contribuer aux Accords de Paris, mais les personnes saines d'esprit sont étrangement rares au sein des élites occidentales. Brûler l'argent des contribuables au nom de grandes causes est une habitude sur le Vieux Continent, que les pays soient membres de l'Union Européenne ou fidèles valets de celle-ci, comme la Suisse. De nombreux parasites vivent grassement de ces politiques de redistribution.

Obama engagea évidemment les États-Unis à être les premiers contributeurs, et de loin, au fameux fonds climatique. Il chargea également l'EPA, l'Agence de Protection de l'Environnement, de mettre au point tout un arsenal réglementaire pour brider l'activité économique. Cela ne posait aucun problème à la gauche américaine mais dans un pays fondé sur la rébellion contre des taxes injustes, l'opinion publique eut plus de mal à avaler la pilule.

Trump sut entendre le grondement du peuple et capter le mécontentement. Il annonça durant la campagne présidentielle qu'il se retirerait des Accords de Paris une fois élu et concrétise simplement une de ses promesses de campagne. Il ne s'était d'ailleurs guère caché de la manœuvre à venir en nommant Scott Pruitt à la tête de l'EPA. Le Président américain aura juste laissé planer un petit suspense pendant une semaine lors de la réunion du G8, histoire de ne pas ajouter une polémique de plus à un agenda chargé.

Ainsi Trump applique son programme "America First!" et n'a que faire des réactions outrées.

Demi-victoire, demi-défaite

Malgré le concert de glapissements de ces derniers jours, Donald Trump n'a pas complètement fermé la porte aux Accords de Paris. Il a affirmé qu'en l'état ils étaient très dommageables aux intérêts économiques des États-Unis et souhaitait les renégocier. Parvenir au bout de ce chemin semble bien peu vraisemblable (le principal but des Accords de Paris étant de faire payer au maximum les États-Unis) mais le Président américain a singulièrement changé son fusil d'épaule par rapport à la campagne présidentielle, où il affirmait encore que le Réchauffement Climatique d'origine Anthropique (RCA) était une invention destinée à miner la compétitivité américaine face à la Chine.

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Samedi, l'ambassadrice des États-Unis auprès de l'ONU, Nikki Haley, assura que le président Trump "croit bien au changement climatique et à la responsabilité humaine dans celui-ci."

Il est difficile de deviner ce qui a fait changer d'avis Donald Trump mais plusieurs analystes estiment que sa fille Ivanka et son gendre Jared Kushner pourraient avoir joué un rôle, étant tous deux croyants et pratiquants de l'Église du Réchauffement Climatique. M. Kushner a lui-même longtemps été proche du parti démocrate américain.

Donald Trump avait plusieurs choix pour désengager son pays ; il aurait pu notamment se retirer de la Convention de Rio des Nations-Unies de 1992, ce qui aurait pris moins d'un an et instantanément annulé la participation des États-Unis aux Accords de Paris. Ce choix aurait été conforme à quelqu'un refusant de croire au RCA. À la place, Trump choisit de lancer une procédure de retrait prenant trois ans et demi et dont la conclusion se jouera à quelques jours des élections présidentielles de 2020. Autrement dit, si Trump n'est pas réélu son successeur aura probablement la latitude de réinstaurer les Accords.

En fin de compte, sur le dossier climatique comme sur d'autres (immigration, annulation de l'Obamacare, réforme fiscale), Donald Trump aura été un président bien plus mièvre que ce que laissait présager son programme de campagne. Les Accords de Paris sont moribonds, mais il ne serait guère prudent de les enterrer trop tôt.

13 mars 2017

Marche Turque

La campagne du Président Erdogan en Europe révèle les failles et les contradictions du Vieux Continent, en plus de faire tomber les masques du régime aujourd'hui à la tête de la Turquie. Une remise à plat salutaire.

turquie,diplomatie,pays-bas,allemagne,liberté d'expressionContinuation logique de la purge entamée depuis le coup d'état manqué de juillet 2016, Recep Tayyip Erdogan souhaite réformer la Constitution turque pour renforcer encore son pouvoir. Le référendum "vise à faire du président un dictateur légal afin d'adapter la loi à la pratique", résume avec malice Yvan Perrin avant d'enfoncer le clou:

"Erdogan réclame la liberté de parole pour lui chez les autres alors qu'il interdit la liberté de parole chez lui pour les autres."


L'islamiste modéré est donc en campagne, et par les hasards de l'immigration de masse se retrouve à courtiser la gigantesque diaspora turque installée sur le Vieux Continent. Le référendum sera en effet très disputé et toutes les voix comptent. En Europe, les réactions des autorités sont contrastées, comme le rapporte Le Monde.

En Allemagne où résident désormais près de trois millions de Turcs (sans compter les réfugiés et autres migrants aux nationalités approximatives) le Ministre de l'intérieur allemand Thomas de Maizière a affirmé qu'une "campagne électorale turque n'a rien à faire ici, en Allemagne." Joignant le geste à la parole,

[Plusieurs] meetings ont été annulés début mars dans plusieurs villes. Le ministre turc de la justice a annulé un déplacement dans le pays et le président s'est emporté jusqu'à évoquer des « pratiques nazies » de la part de Berlin. Angela Merkel a répliqué en expliquant qu'en Allemagne la décision d’autoriser ou non ces meetings ne relevait pas de l'État fédéral, mais des compétences des communes.


Une façon comme une autre de botter en touche avec hypocrisie: je ne veux pas de vous chez moi, mais l'interdiction ne vient pas de moi. Mais en rappelant une fois de plus le péché originel allemand, le président turc ne s'est pas fait que des amis.

Aux Pays-Bas, un avion transportant le ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu venu pour un meeting de soutien dut faire demi-tour alors qu’il allait se poser à Rotterdam. La ministre de la famille Fatma Betül Sayan Kaya subit le même affront par voie de terre en se voyant reconduire en voiture d'où elle était venue, en Allemagne. Le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, invoqua pour l'occasion un risque à l’ordre public et déclara que "ces rassemblements ne doivent pas contribuer à des tensions dans notre société."

Mais le raidissement soudain de M. Rutte pourrait ne pas être totalement sincère. En proie à une campagne électorale délicate dans son propre pays, il risque de voir triompher le parti anti-islam de Geert Wilders pas plus tard que ce mercredi 15 mars. Une crise avec la Turquie était bien la dernière chose à espérer au beau milieu de la dernière ligne droite, mais au pied du mur Mark Rutte choisit finalement de s'aligner sur son concurrent, au risque de perturber les électeurs. Un journal belge le révèle, il y a désormais le bon et le mauvais populisme - comme les chasseurs.

Bien que les Pays-Bas ne comportent "que" 400'000 citoyens turcs enregistrés, l'affront ne pouvait pas rester impuni: pour un dictateur, il n'est de pire crime que celui de lèse-majesté. Les Néerlandais eurent donc eux aussi droit au "heures les plus sombres", M. Erdogan les accusant d'être des "fascistes" influencés par les "vestiges du nazisme"...

Si ces deux pays sont les plus souvent évoqués dans les médias ils ne sont pas les seuls: l'Autriche et la Suède ont aussi annulé des meetings de campagne turcs. La France en a accepté plusieurs, s'attirant les foudres des candidats de droite à la campagne présidentielle (française celle-ci), le gouvernement sortant se justifiant quant à lui par l'absence de troubles à l'ordre public.

Enfin, la Suisse se retrouve l'arrière-train entre deux chaises, ne sachant ni s'il faut interdire la campagne référendaire de la Turquie au nom de troubles de l'ordre public, ni s'il faut la permettre au nom de la liberté d'expression. Mais en réalité la Suisse n'a que faire de l'un comme de l'autre, elle cherche comme d'habitude à ne fâcher personne.

Cafouillage généralisé

Le référendum turc et la campagne qui l'accompagnent sont salutaires, car ils permettent de faire tomber bien des masques.

En Europe, comme d'habitude, la cacophonie et la confusion règnent. La Turquie est membre de l'OTAN et un pays "allié" de l'Europe, envers lequel on fait miroiter depuis des décennies la perspective d'une adhésion tout en sachant très bien qu'elle n'aura jamais lieu. Et comme les Turcs le savent aussi, on les amadoue à coup de milliards de subventions. Celles-ci ont reçu une sérieuse rallonge depuis que les Européens tentent maladroitement de déléguer la gestion des frontières extérieures de l'Union au pays tiers par lequel transitent les principales hordes de migrants, tout en critiquant la dérive autoritaire du président et en l'empêchant de faire campagne. Comment un tel plan pourrait échouer?

Au sein des populations européennes, la campagne du président Erdogan montre la véritable cinquième colonne que représentent les Turcs installés sur le continent depuis plusieurs décennies: ce ne sont que manifestations de force, avalanche de drapeaux turcs, fierté communautariste et pogroms contre les minorités haïes (Kurdes, partisans désignés de l'ennemi Fethullah Gülen...) Et on nous parle encore d'intégration?

En Turquie, le référendum montre la crispation du pouvoir et la fin de course du prétendu islamisme modéré d'un président bien décidé à renverser tout ce qu'il reste de l'héritage laïque de Mustafa Kemal Atatürk, et à massacrer les minorités divergentes. Mais l'ironie de la situation est de voir venir le pouvoir autoritaire turc courtiser sa propre diaspora dans l'espoir de mieux transformer en enfer le pays qu'ils ont quitté (mais auquel ils vouent encore visiblement leur allégeance).

Rarement une campagne référendaire sera mieux tombée, alors que des élections générales se profilent en Allemagne, en France et aux Pays-Bas. Si l'on peut bien remercier M. Erdogan pour une chose, c'est pour son sens du timing.

11 mars 2017

Les Accords de Paris en ligne de mire

Le nouveau responsable de l'EPA américaine ne croit pas à l'influence prépondérante du CO2 dans le réchauffement climatique. En arrière-plan se profile une rude bataille pour la survie des Accords de Paris, et à travers eux la politique climatique mondiale.

La RTS s'indigne

Quiconque n'a jamais pensé voir des journalistes helvétiques s'étrangler pourra regarder le reportage de la RTS sur l'interview de Scott Pruitt le 10 mars.

"Les émissions de CO2 ne sont pas un facteur déterminant dans le changement climatique" - c'est du moins l'opinion du nouveau patron de l'agence américaine de l'environnement Scott Pruitt, climato-sceptique assumé vous l'aurez compris. Invité hier sur une chaîne de télévision américaine il a précisé qu'il fallait "analyser encore l'impact réel du CO2."


Analyser encore l'impact réel du CO2? Et puis quoi encore! Claudio Zamperini, grand mufti de la RTS sur la question, manque de s'étouffer. Le journaliste a au moins l'honnêteté de mentionner la réplique par qui le scandale arrive:

"Je pense que mesurer l'impact de l'activité humaine sur le climat est quelque chose de très difficile et il existe un immense désaccord sur le degré d'impact, donc non, je ne suis pas d'accord pour dire [du CO2] qu'il s'agit d'un contributeur important au réchauffement climatique. En tout cas pas pour le moment."


Mais ensuite, avec en toile de fond un kaléidoscope d'images tirées des innombrables plaidoiries de la RTS sur ce thème, il déroule le credo avec la subtilité d'un commissaire au peuple:

"[les propos de Scott Pruitt sont une] façon de mettre en doute ce que la science a pourtant démontré (sic). La combustion de dérivés du pétrole, du charbon et du gaz naturel contribue largement à l'augmentation des températures."


Démontré? Ah, comme tout est simple pour l'esprit imperméable au doute! Dommage que les démonstrations avancées par le journaliste n'existent que dans son esprit enfiévré, et c'est bien là le problème. L'activisme pro-réchauffiste pollue largement l'étude d'un climat bien plus complexe que ce que les scientifiques engagés, les militants écologistes et leurs alliés politiques en disent. Pas un seul modèle climatique n'a réussi l'épreuve de la prédiction sur quelques années seulement, alors de là à les laisser imaginer la température en 2050...

réchauffement climatique,manoeuvres politiquesRétrospectivement, les propos de Scott Pruitt semblent bien plus mesurés et raisonnables que les réactions qu'ils suscitent dans les médias!

Scott Pruitt, le croquemitaine

Mais pour quiconque ne s'embarrasse pas du doute inhérent à la démarche scientifique, la nomination de Scott Pruitt relève effectivement de la mauvaise nouvelle.

L'ancien Procureur Général de l'Oklahoma a beaucoup lutté contre l'Agence de protection de l'environnement lorsque celle-ci était entre les mains de l'Administration Obama. Il s'éleva notamment contre le Clean Power Plan décrété par la Maison Blanche d'alors pour imposer aux États-Unis d'ici 2030 une réduction de 32% des prétendues émissions de gaz à effet de serre des centrales électriques au charbon. Son opposition n'avait rien d'un combat solitaire ; la démarche engagea à ses côtés 28 États fédéraux.

L'affaire n'a pas encore été jugée et pourrait remonter jusqu'à la Cour Suprême - en théorie, car faute de bases légales le Clean Power Plan pourrait disparaître bien avant qu'elle ne statue. Ni le Clean Power Plan ni les Accords de Paris adoptés par Barack Obama n'ont été validés par le Congrès, et pour cause. La page Wikipédia de ces Accords, mentionnant que les États-Unis les ont "ratifiés", est mensongère. Leur manque de légitimité est le principal reproche que formule M. Pruitt à leur encontre. L'un comme l'autre sont de simples décisions de l'exécutif, susceptibles d'être annulées du jour au lendemain par le nouveau Président.

Danger pour les Accords de Paris

Avec son slogan America First, le Président Trump a bien l'intention de remettre l'EPA à sa place. La production d'une énergie abondante et bon marché est une de ses priorités. La nomination de Scott Pruitt à sa tête s'inscrit parfaitement dans ce contexte, alors que ce dernier avait lancé pas moins de 14 procédures contre l'EPA sous la présidence Obama.

Cependant, M. Pruitt exprime non seulement ses doutes sur le rôle du CO2, mais aussi sur les Accords de Paris:

Dans la même journée, Scott Pruitt est également revenu sur l'accord sur le climat signé à Paris le 12 décembre 2015. Pour lui, il s'agit d'un "mauvais accord" étant donné que les formes n'ont, à ses yeux, pas été au rendez-vous : "L'accord de Paris aurait dû être géré comme un traité, il aurait dû passer par une validation au Sénat. C'est inquiétant".


On admirera les éléments de langage du journaliste: "revenu sur un accord signé...", "les formes...", "à ses yeux..." Disons-le, Scott Pruitt pinaille! Il n'a jamais été que Procureur Général, après tout. Que connaît-il au Droit?

Les tournures désobligeantes ne suffiront pas à masquer l'inquiétude. L'EPA sera réalignée, le Clean Power Plan semble déjà faire partie de l'histoire ancienne et la participation des États-Unis aux Accords de Paris est compromise. Or, il se trouve que cette participation est absolument vitale aux Accords de Paris eux-mêmes.

Il ne s'agit pas d'une participation symbolique. L'Accord de Paris sur le climat est un grand mélange de vœux pieux, d'appels solennels et de demandes de réduction d'émissions sans le moindre mécanisme de contrôle contraignant, mais au milieu de tout ce fatras souvent contradictoire une finalité économique n'a pas échappé à ses promoteurs: les "pays du Nord" doivent verser aux "pays du Sud" 100 milliards de dollars annuels d'ici 2020 pour "faire face aux impacts du dérèglement climatique" - ce montant étant un minimum. On comprend mieux l'empressement de tant de pays du Sud à ratifier leur participation!

Malheureusement pour tous ces régimes assoiffés de subventions, l'argent convoité n'arrivera jamais. Les États-Unis étaient bien évidemment censés prodiguer la part du lion de cette somme ; s'ils refusent, et tout indique qu'ils refuseront, aucun pays ni groupe de pays n'aura les reins assez solides pour les remplacer. La manne ne sera pas au rendez-vous. Ce n'est pas tout: la Chine, premier pollueur mondial, a conditionné sa participation aux Accords à celle des États-Unis. Elle s'en retirera donc également. Sans l'argent promis, refusant d'être les dindons de la farce des contraintes climatiques face à leurs concurrents, d'autres pays signataires se retireront à leur tour. De proche en proche, tout le fragile édifice diplomatique s'écroulera comme un château de cartes.

Tout cela porte bien sûr très au-delà de la petite Suisse, toujours bonne élève avec ses médias profondément engagés et de ses innombrables taxes goulûment avalées par une population maintenue dans l'hébétude. Mais la nomination de Scott Pruitt à la tête de l'EPA aura suffi à démontrer, avec une simple interview, que le roi climatique est nu.

18 janvier 2017

Face au Brexit, l'UE choisit la crise

Ce mardi Theresa May, Première Ministre du Royaume-Uni, livra un discours très attendu sur les objectifs de son pays dans sa future relation avec l'Union Européenne une fois qu'il n'en ferait plus partie. Les réactions européennes oscillèrent entre le ridicule et le consternant.

Dans un communiqué, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier résuma la position des autorités européennes:

"Les négociations ne commenceront que lorsque la Grande-Bretagne aura officiellement fait part de son souhait de sortir" de l'UE. Celle-ci a en outre exclu de donner au Royaume-Uni un accès "à la carte" au marché commun, c'est-à-dire de permettre d'avoir en même temps la liberté de circulation des citoyens et un contrôle de l'immigration comme le souhaitent les partisans du Brexit.


Que de temps perdu! Six mois déjà depuis le vote britannique, sans que rien ne bouge. On imagine difficilement l'énergie qu'il faut déployer pour arracher un accord avec un ensemble aussi inaudible que l'UE, mais la perspective d'une sortie "élégante" de l'Union, où le Royaume-Uni et l'UE seraient partis sur de bonnes bases pré-négociées avant le déclenchement officiel du Brexit, semble complètement tombée à l'eau.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitLe discours de Mme May est donc un constat d'échec. Le Royaume-Uni ne parviendra pas à organiser une sortie ordonnée de l'Union Européenne. Mais Mme May n'est pas de l'espèce continentale: elle respecte la démocratie. Forte de son mandat populaire, elle déclenchera le Brexit coûte que coûte, contre les manœuvres de la magistrature anglaise et contre les euro-turbos du Parlement britannique. La sortie du pays de l'UE sera donc, selon le sabir journalistique du moment, un hard Brexit, un Brexit "dur" où Anglais et membres de l'UE se regarderont en chien de faïence, les sourcils froncés. Ils ne recommenceront à discuter qu'une fois le principe du divorce signé, flanqués de leurs avocats.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que cette situation est entièrement le résultat de la posture de l'Union Européenne. Celle-ci fait depuis le mois de juin preuve d'une intransigeance extrême envers le Royaume-Uni. Exemple significatif, les représentants britanniques ne sont plus conviés aux réunions de l'UE, alors même que celui-ci fait toujours partie des institutions européennes. L'accès au Marché Unique est la pierre d'achoppement de ces négociations en forme de dialogue de sourds. Bruxelles exclut de l'accorder sans l'associer à la participation au budget européen et sans la libre-circulation des personnes telle qu'elle se pratique actuellement en Europe, c'est-à-dire une absence quasi totale de contrôle de l'immigration.

De toute évidence, les hordes dépenaillées des Anglais et des Gallois ne s'apprêtent pas à déferler sur l'Europe. L'inverse n'est malheureusement pas aussi vrai, et la question migratoire a apparemment joué un rôle de premier plan dans le vote du Brexit, bien avant les questions financières. Les sujets de Sa Majesté veulent contrôler qui rentre dans leur pays. Ils sont prêts à quitter l'UE pour y parvenir. Leur cohérence devrait faire réfléchir en Suisse.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitDepuis six mois donc on se tourne autour, on s'invective de plus en plus fort et on n'avance pas d'un millimètre. Les Européens affichent leur mépris face à ces Anglais qui ne veulent plus être membres du club, les Anglais se plongent la tête entre les mains de ces Européens qui sont prêts à dévaster leurs propres économies nationales dans une tactique de la terre brûlée pour punir autant qu'ils le peuvent ce peuple anglais qui vote mal.

Et c'est très exactement ce futur que décrit Theresa May dans son discours de cette semaine, mais ne comptez pas trop sur les médias du continent pour le relater de cette façon. Le Temps déclare que "Theresa May choisit une rupture complète avec l'Union Européenne", le Huffington Post parle de ses "menaces voilées"... Mais quelle meilleure façon de révéler la vérité que d'aller à la source? Citons donc quelques extraits de la transcription de son discours, que je vous invite à lire en entier:

[Je] suis convaincue que les objectifs que je vous expose aujourd'hui correspondent aux besoins de l'UE et de ses États membres. C'est pourquoi nos objectifs comprennent un projet d'accord de libre-échange entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne et excluent explicitement l'adhésion au Marché Unique de l'UE. Parce que lorsque les dirigeants de l'UE affirment estimer que les quatre libertés du Marché Unique sont indivisibles, nous respectons leur position. (...)

Mais je dois être claire. La Grande-Bretagne veut rester une bonne amie et une bonne voisine de l'Europe. Je sais pourtant que des voix réclament un accord punitif qui pénaliserait la Grande-Bretagne et découragerait d'autres pays de prendre le même chemin.

Ce serait un acte d'aliénation calamiteuse pour les pays d'Europe. Et ce ne serait pas la démarche d'un ami.

La Grande-Bretagne ne voudrait pas - et nous ne pourrions pas - accepter une telle approche. Et même si je suis convaincue que ce scénario ne se concrétisera pas, alors que je suis sûre qu'un accord positif peut être atteint, je suis tout aussi déterminée à dire qu'une absence d'accord avec la Grande-Bretagne est préférable à un mauvais accord pour la Grande-Bretagne.

Parce que [dans le cadre d'une absence d'accord avec l'UE] nous serions toujours en mesure de commercer avec l'Europe. Nous serions libres de conclure des accords commerciaux à travers le monde. Et nous aurions la liberté de fixer des taux d'imposition concurrentiels et d'adopter des politiques qui attireraient les meilleures entreprises du monde et les plus gros investisseurs vers la Grande-Bretagne. Et, si nous étions exclus de l'accès au Marché Unique, nous serions libres de changer la base du modèle économique britannique.

Mais pour l'UE, cela signifierait de nouveaux obstacles au commerce avec l'une des plus grandes économies du monde. Cela mettrait en péril les investissements d'une valeur de plus de [600 milliards d'euros] des entreprises de l'UE en Grande-Bretagne. Cela signifierait pour les entreprises européennes la perte de l'accès aux services financiers de la City de Londres. Cela mettrait en danger environ [330 milliards d'euros] d'exportations annuelles de l'UE vers la Grande-Bretagne. Et cela perturberait les chaînes d'approvisionnement sophistiquées et intégrées sur lesquelles se reposent de nombreuses entreprises européennes.

Des secteurs importants de l'économie de l'UE en souffriraient également. Nous sommes un marché d'exportation crucial, rentable, pour l'industrie automobile européenne, ainsi que des secteurs tels que l'énergie, l'alimentation et les boissons, les produits chimiques, les produits pharmaceutiques et l'agriculture. Ces secteurs emploient des millions de personnes dans toute l'Europe. Et je ne crois pas que les dirigeants de l'UE oseront dire aux exportateurs allemands, aux agriculteurs français, aux pêcheurs espagnols, aux jeunes chômeurs de la zone euro et à des millions d'autres qu'ils veulent les rendre plus pauvres juste pour punir la Grande-Bretagne et afficher une posture politique.


Ces extraits de son discours interviennent en dernier, juste avant sa conclusion. Il s'agit donc des points les plus importants. Face à l'intransigeance de l'UE, le Royaume-Uni se prépare tout simplement à une absence d'accord au terme des deux ans de négociations du Brexit. Elle avertit d'ores et déjà des conséquences.

L'histoire est-elle écrite? Les autorités de Bruxelles choisiront-elles de poignarder les économies de l'UE dans l'espoir d'emporter celle de la Grande-Bretagne avec elles? Malgré l'absurdité de la démarche, et dans une semaine où face au méchant Donald Trump toutes les élites de l'UE rappellent ironiquement leur attachement au libre-échange, pareil scénario n'a rien d'impossible. A l'inverse de Mme May, je le crois même extrêmement probable.

Si le marché commun était un objectif économique, l'Union Européenne bâtie par-dessus est un projet totalement politique. De nombreux exemples issus de la bureaucratie de Bruxelles montrent clairement que la prospérité économique est très secondaire face aux objectifs politiques des élites de l'Union. Pour ces raisons, je crois expressément que s'ils contreviennent à ses plans, l'UE n'a que faire des exportateurs allemands, des agriculteurs français, des pêcheurs espagnols, des jeunes chômeurs de la zone euro et de millions d'autres. Quels que soient leurs malheurs, aucun d'eux ne coupera l'appétit d'un bureaucrate à l'heure du déjeuner. Qu'ils soient ruinés, tous, s'ils font obstacle à la création du Super-État européen! La marche forcée vers l'Utopie n'a que faire des incroyants!

Selon moi, Theresa May, dans un éclair de lucidité prémonitoire, vient donc juste d'esquisser le paysage économique de l'UE dès 2019, lorsque le Brexit aura officiellement débouché sur une absence totale d'accord entre le Royaume-Uni et les pays de l'UE d'alors. Il n'est d'ailleurs pas exclu que les autorités de Bruxelles rajoutent par-dessus une louche de mesures vexatoires anti-britanniques, fussent-elles économiquement désastreuses pour le continent.

Les Anglais ont choisi de partir, ils doivent souffrir. Peu importe que l'UE en souffre aussi.