09 novembre 2015

COP 21 et contrôle des frontières: l'ultime hypocrisie

france,hypocrisie,espace schengen,cop 21En France, COP 21 est sur toutes les lèvres: enfin l'Hexagone aura l'occasion de briller sur la scène internationale, organisant le dernier grand raout diplomatique en date autour de la thèse controversée du réchauffement climatique d'origine humaine - laquelle bat un peu de l'aile ces derniers temps face aux aléas de l'actualité...

Puisque le sujet est franco-français, citons un site local:

Fin novembre, la quasi-totalité des dirigeants mondiaux seront à Paris pour la COP 21, la grande conférence internationale sur le réchauffement climatique qui doit durer 12 jours. Pour cette occasion, le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a fait une annonce ce 6 novembre : les contrôles aux frontières vont être renforcés.

Gares, ports, aéroports... Chaque mouvement sera scruté. L'État redoute les menaces terroristes, un sujet sensible depuis les attentats de janvier 2015 dans la capitale.

 

En guise de "quasi-totalité des dirigeants mondiaux", tablons sur quelque 80 chefs d'État, ce qui n'est pas si mal. S'il leur vient l'idée saugrenue de se déplacer pendant les douze jours du sommet, les Parisiens passeront probablement un mauvais quart d'heure.

Mais au-delà de la paralysie habituelle d'une capitale lors de la visite de hauts dignitaires étrangers, la réinstauration de contrôles aux frontières prend un caractère hautement polémique dans le contexte actuel de la crise des migrants et des tensions institutionnelles autour de l'Espace Schengen.

Les possibilités d'explication ne sont pas légion.

Imaginons que cela soit utile. Cela voudrait dire que quelques groupes terroristes hors sol français attendent le dernier moment pour venir en France lors de la COP 21 et faire un carton. Enfin, dernier moment, c'est encore discutable: l'annonce de M. Cazeneuve le 6 novembre leur laisse encore une bonne semaine pour rapatrier tranquillement leur matériel sur le territoire. On a déjà connu plus efficace comme effet de surprise...

Mais attention: on sait qu'ils sont décidé et dangereux, on sait qu'ils veulent frapper lors de COP 21, on sait qu'ils sont quelque part à l'extérieur du territoire français, on sait que leurs plans diaboliques seront déjoués avec un contrôle aux frontières d'un mois instauré une semaine plus tard, mais... On n'en sait tout de même pas assez pour les identifier et les arrêter. Crédible de bout en bout!

Imaginons que cela soit inutile. Sachant que le journaliste précédent utilise comme exemple les attentats de 2015 - dont les exécutants sont nés en France et y ont vécu pendant plus de trente ans - il est probable que les menaces éventuelles sur COP 21 soient déjà profondément établies sur le sol français, peut-être même depuis plus d'une génération.

La décision de surveiller les frontières ne serait donc qu'une mesure folklorique destinée à distiller un sentiment parfaitement illusoire de sécurité à l'attention des chefs d'État invités. Les cyniques pourraient même y déceler une excuse à posteriori: voyez, il y a eu des problèmes mais nous avons fait de notre mieux, nous avions même remis en place la surveillance des frontières... Mais même si rien ne se produit, et bien qu'elle soit tolérée dans le cadre des accords de Schengen, la réinstallation temporaire de la surveillance aux frontières reste le signe que la France n'a pas confiance dans les règles de sécurité communes de l'espace et préfère ses propres contrôles lorsque les choses sont vraiment importantes.

Bien sûr, on pourra plaider que cette mesure n'a rien d'exceptionnel ; elle a été appliquée en France en 2009 lors du sommet de l'OTAN à Strasbourg, en 2011 lors du G8 à Deauville puis lors du G20 à Cannes. D'autres membres de l'Espace Schengen mirent en place des mesures similaires lorsqu'ils accueillirent la COP eux-mêmes, comme le Danemark en 2009 et la Pologne en 2013. Il n'en reste pas moins que dans le contexte actuel de l'effondrement de l'Espace Schengen, la surveillance de frontières à l'échelle d'un pays entier et pour une période aussi longue est un acte symbolique fort dont la signification n'a pas pu échapper à l'exécutif français. On ne peut décemment pas placer cette décision sous le signe de la banalité.

Comme on voit, la décision du gouvernement socialiste français n'a guère de sens, et en tout cas aucune conséquence positive. C'est, au pire, un aveu d'impuissance, et au mieux un effet de manche destiné à distraire la galerie.

Dans les deux cas, l'insulte finale est à destination du petit peuple. Il a bien compris qu'en fin de compte seule la conférence COP 21 a de l'importance. Rien n'est trop beau pour la grand-messe médiatico-politique. La crise des migrants n'est pas un motif suffisant pour reprendre le contrôle des frontières ; la sécurité des personnes ordinaires non plus. Mais qu'un parterre de hauts dignitaires se rende à Paris et tout le pays peut, doit, être paralysé!

Vue de Suisse, la COP 21 ne semble qu'une nouvelle occasion de dépenser de l’argent public et de se goinfrer de petits fours, et, pour des dirigeants en perdition, de tenter de redorer leur blason en "rayonnant" internationalement à la veille d'élections régionales fort mal engagées. Se livrant à l'exercice avec sa maladresse habituelle, il n'est pas sûr que le gouvernement socialiste voie sa manœuvre produire les effets escomptés.

14 septembre 2015

Adieu, Schengen

Refugees_Munich.jpgEt voilà. L'Allemagne ouverte et généreuse de Mme Merkel, affirmant il y a une semaine encore que les hordes de migrants étaient bienvenues, vient de réinstaurer "temporairement" les contrôles aux frontières et donc de suspendre de facto sa participation à l'Espace Schengen. Et bien que cela ne fasse pas autant les gros titres des journaux, la République Tchèque a eu la même réaction.

Peu de gens posent la question du pourquoi. L'explication tient en deux temps. Premièrement,  les autorités allemandes sont submergées. Plus de dix-sept mille migrants sont arrivés à Munich ce week-end, soixante-trois mille depuis le 31 août. On ne sait plus où les mettre. Deuxièmement, les migrants entrent en Allemagne à travers la frontière autrichienne, c'est-à-dire en Bavière, une zone traditionnellement dévolue à la CDU-CSU - qui ne veut pas de cette marée humaine - alors que les appels à une répartition entre Länder allemands restent vains.

Réalisant qu'elle était en train de dynamiter sa propre base électorale, la Chancelière fit brutalement machine arrière. La fête est finie, titre la presse, mais les dégâts sont là.

Déni de réalité

Face à un tel revirement il y aura toujours des croyants imperméables à toute réalité (mettez le gouvernement suisse en place d'honneur) pour ne pas comprendre que la Chimère de la libre-circulation est morte. Les spin doctors sont en alerte rouge ; ils ont déjà commencé à travailler l'opinion publique au corps pour expliquer que tout cela ne signifie rien en réalité, que nous n'assistons qu'à une fermeture temporaire de certaines frontières comme entre l'Allemagne et l'Autriche et que cela ne concerne que les réfugiés syriens, donc finalement - insérez une petite quinte de toux ici - tout ceci n'est qu'un petit écueil sur la voie de l'unité européenne pure et parfaite et voilà, hum, bon, on ne va pas en faire un fromage non plus.

En vérité, divers mensonges à l'intention du bas-peuple viennent de se fracasser sur le mur de la réalité.

Dans quel tiroir est partie se cacher la fable de ces travailleurs syriens hautement qualifiés, ce capital humain prêt à contribuer aux régimes socio-démocrates européens, qui sauveraient notre natalité et nos retraites par répartition? Tout d'un coup l'apport de richesse était tellement énorme, on nageait dans la prospérité, c'était un peu trop fort, il fallait y mettre le holà, c'est cela? Une croissance allemande trop vigoureuse aurait gêné ses partenaires plus prudents ou moins attractifs? Hum, pas vraiment.

La fable s'évacue sans doute dans le même égout que les belles déclarations invoquant la solidarité universelle européenne et le devoir d'assistance sans limite à toute la misère du monde, qui n'était pas plus tenable à défaut d'être crédible.

Oui, la politique allemande de la porte ouverte aura tenu une semaine. Une semaine de trop. Une semaine d'espoirs illusoires pendant laquelle se jetèrent sur les routes des dizaines de milliers d'immigrants économiques - au point de quitter leurs camps en Turquie et au Liban - pour caresser le rêve absurde d'un Pays de Cocagne chanté par Mme Merkel-la-généreuse. Même des Algériens. Et le gros de la troupe est encore en transit, notez bien. Ce trop-plein va être un tout petit peu plus difficile à gérer.

Qui commande en Europe

Mme Merkel a le droit de changer d'avis. Elle use d'ailleurs de cette liberté avec abandon. N'affirmait-elle pas en 2010 que le modèle multiculturel allemand avait "totalement échoué"? Puis il y a une semaine que l'Allemagne était un "pays d'espoir" pour les migrants? Avant de laisser dimanche un de ses ministres dire que le contrôle des frontières extérieures de l'UE est un "échec complet"?

Pouvoir dire une chose puis son contraire sans jamais être pris en défaut est sans doute la marque des grands politiciens ; Angela Merkel est bien au-delà. Elle prône des positions incompatibles simultanément. L'Espace Schengen est à la fois un pilier indiscutable de la construction européenne et un mécanisme à suspendre la veille d'un sommet européen. Il faut accueillir en Allemagne les réfugiés par charité chrétienne mais en même temps forcer les autres pays de l'UE à faire de même. Il faut sauver le peuple syrien mais aussi tenir fermement les frontières extérieures de l'Espace Schengen. Les migrants sont une chance pour l'Allemagne, toutefois on ferme les frontières parce que trop c'est trop. Quel talent!

Qu'on imagine le scandale et l'indignation continentale si la même décision de fermer une frontière eut été prise par, disons, la Pologne! Mais lorsque l'Allemagne fait entendre sa voix, chacun se tait. La décision unilatérale de l'Allemagne et l'absence de critique qui en résulte montrent aux yeux de tous, s'il en était encore besoin, qui commande réellement l'Union Européenne.

Le nain de jardin rouge à croix blanche

summaruga_merkel.jpegLa liberté d'action que s'autorise l'Allemagne en suspendant unilatéralement les Accords de Schengen renvoie douloureusement à la veulerie du gouvernement suisse face aux décisions votées démocratiquement par le peuple helvétique.

Depuis des années la Suisse subit une immigration dix fois supérieure à ce qui était prévu lorsque la population décida - avec une grande naïveté - d'adhérer à l'espace de libre-circulation européen. Depuis, deux initiatives majeures, le renvoi des criminels étrangers et le rejet de l'immigration de masse, sont passées par là ; les deux impliquent clairement un retour de la surveillance des frontières.

Mais ni l'immigration européenne incontrôlée subie par la Suisse depuis des années, ni les votations populaires, ni l'urgence de la déferlante migratoire en provenance d'Afrique et du Moyen-Orient n'ont changé d'un iota la trajectoire voulue par le Conseil Fédéral. La libre-circulation et l'appartenance à l'Espace Schengen doivent être maintenus à n'importe quel prix.

Samedi encore, par le biais de sa présidente Simonetta Sommaruga, le gouvernement suisse se réjouissait de participer au mécanisme de répartition des réfugiés, alors même que la Suisse n'est pas membre de l'Union Européenne et que rien ne l'y oblige.

Un futur, plusieurs impasses

L'Union Européenne est en proie à une contradiction insoluble entre un espace de libre-circulation idéologiquement crucial à sa construction, et une masse virtuellement infinie de migrants se pressant à ses portes.

L'Allemagne souhaite perpétuer "l'esprit de solidarité et d'ouverture" de l'Union Européenne à travers un projet de répartition contraignante des migrants. Selon sa population et sa richesse, chaque pays de l'Espace Schengen aurait l'obligation de prendre en charge, non une certaine quantité de migrants, mais une certaine proportion de migrants. Soit par exemple, pour un pays donné, 30'000 migrants s'ils sont un demi-million à entrer en Europe... Et 300'000 s'ils sont dix fois plus nombreux.

Sachant que l'Allemagne décide, la pression sera forte pour adopter ce programme. La réticence des pays d'Europe de l'Est semble pour l'instant résolue. Mais quelles que soient les joutes politiques la faiblesse fatale de ce plan tient dans sa construction même: comment forcer des centaines de milliers de migrants à s'installer dans des pays dont ils ne veulent pas? C'est précisément la base de ce qui les a jeté sur les routes en direction de l'Allemagne!

Si la répartition des migrants est un objectif contraignant pour les membres de l'Espace Schengen, la contrainte vaudra également pour les migrants eux-mêmes. L'Europe de demain va être belle à voir: camps d'internement, collecte systématique d'empreintes génétiques, relocalisation sous bonne garde de milliers de personnes dans leur pays d'attribution... Le tout alors que le business des passeurs sera florissant à l'intérieur même de l'Europe.

Dans tous les cas et en particulier pendant que les discussions à haut niveau s'éternisent, l'Espace Schengen tels que nous l'avons connu est mort. Dans les plus brefs délais, davantage de frontières seront gardées et il faudra à nouveau sortir des documents d'identité à l'intérieur de l'Union.

Le gouvernement suisse continuera-t-il à être le seul et dernier bon élève de la libre-circulation, quoi qu'il en coûte au pays? Réponse le soir du 18 octobre.