23 octobre 2017

#BalanceTonPorc, parole libérée ou lynchage féministe ?

Le hashtag du moment: #BalanceTonPorc, où comment les femmes témoignent soudainement des violences dont elles ont été l'objet - viols, mais aussi des agressions moindres comme des attouchements ou du harcèlement. Et certains se demandent si cela ne va pas trop loin.

pic3a9train06-012.jpgLe hashtag naquit dans le sillage de la dénonciation des innombrables victimes de Harvey Weinstein, un producteur de cinéma américain, dont l'ampleur de la prédation sexuelle fait frémir tant par la durée que par son aspect quasi-systématique, et qui s'en prit également à des actrices françaises.

L'affaire Weinstein est emblématique par la façon dont un individu put en toute quiétude se livrer à de terribles dégradations pendant des années, dans l'impunité de la justice et le silence de ses victimes. Verrons-nous un jour un film sur cette histoire? Il y aurait certainement la matière pour un de ces longs métrages évoquant la difficile quête de la vérité, et le casting est tout trouvé. Mais cela reste une hypothèse improbable, car il faudrait s'attaquer au sérail. Hollywood aime faire la morale, surtout quand elle est de gauche, mais ferme volontiers les yeux sur les agissements des siens. Qu'on se rappelle encore aujourd'hui la façon dont continue de se pâmer le show-business face à un vieux pédophile en cavale.

L'affaire Weinstein est révélatrice non seulement par son ampleur mais surtout qu'il ne s'agit pas d'un cas isolé. Le monde abonde d'individus puissants qui utilisent leur position et leur influence pour une vie de débauche aux dépens de leurs victimes. DSK faisait partie de ce club, mais il y en a d'autres, beaucoup d'autres. Tariq Ramadan. Gilbert Rozon. Ou, apparemment, de nombreux parlementaires français.

Cependant, depuis quelques jours nous assistons à un retour de balancier: Maya Khadra dans Libération, Diane de Bourguesdon dans Causeur, se plaignent de l'ampleur que prend ce qu'elles qualifient de "chasse aux sorcières". Leurs voix portent dans le chœur discordant des protestataires, parce qu'il s'agit de femmes. #BalanceTonPorc serait-il devenu la marque d'un féminisme agressif, d'une régression primitive?

Ce combat mené au nom du progressisme revêt paradoxalement les atours de l’archaïsme le plus profond. Il vient percuter frontalement un édifice judiciaire forgé par près de 3000 ans de civilisation, dont nous sommes les heureux héritiers et dont nous reconnaissons l’éminence dans notre modèle occidental de société. Et il se trouve que, de manière fort justifiée, nous avons élaboré des lois qui définissent précisément ce que sont le harcèlement sexuel d’une part, le viol d’autre part, qui donnent tous deux lieu à la condamnation du coupable. Avec #BalanceTonPorc, c’est comme si nous faisions table rase de notre société civilisée pour renouer avec une époque ancestrale où le droit n’existait pas et où le sacrifice expiatoire offrait l’unique voie pour endiguer la violence, comme l’a expliqué René Girard.


René Girard n'est malheureusement plus disponible pour une explication de texte. Les arguments avancés restent valides: évidemment, #BalanceTonPorc est une riposte simpliste, primaire, fait fi de la présomption d'innocence. Les risques de dérapage sont grands, et les procès pour dénonciation calomnieuse ne manquent pas de suivre. Mais ce n'est pas une raison pour renoncer à tenter - maladroitement - d'étaler une réalité bien glauque, dans l'espoir ténu que le feu des projecteurs la détruise.

Tous les hommes ne sont pas des porcs mais parmi les hommes les porcs sont nombreux. Trop nombreux. De toutes ethnies et religions - certaines encourageant vivement les comportements que nos civilisations tentent péniblement de bannir depuis, si ce n'est des siècles, au moins des décennies - ils voient les femmes comme des proies et essaient de les enfermer dans ce rôle avec les armes que la nature et la société leur donnent: l'influence, la richesse, le pouvoir, et la force physique. Pour eux, le contact n'est jamais déplacé, le silence vaut l'assentiment et le refus est une invitation à insister lourdement.

Il y a aussi, mais c'est sans doute plus rare, des femmes avec le même comportement à l'égard des hommes. Des femmes à la sensibilité à fleur de peau qui prennent le moindre compliment comme une odieuse atteinte sexiste. Des femmes qui aiment se faire traiter ainsi. Mais je reste persuadé que ces catégories sont minoritaires au sein de la gent féminine. Hors des fantasmes mis sur écran par les hommes, bien peu de femmes redemandent du harcèlement de rue ou de se faire peloter dans les transports publics.

#BalanceTonPorc est un acte revendicatif assumé, maladroit, authentiquement populaire, et dans la plupart des cas, probablement sincère. Lorsque l'affaire Weinstein a éclaté, quelque chose a frappé l'opinion publique alors que les révélations s'enchaînaient: le nombre ahurissant de victimes. Bien des femmes réagirent à l'époque avec lâcheté face à des comportements odieux, pour tout un tas de raisons compréhensibles, mais réalisent aujourd'hui que de nombreuses souffrances infligées auraient pu ne pas l'être si elles avaient eu le courage de témoigner plus tôt.

Il est temps que les choses changent. Quant aux hommes qui s'effraient de ne plus pouvoir trouver l'âme sœur à la suite de cette étrange campagne lancée par les réseaux sociaux, il serait peut-être temps qu'ils révisent sérieusement leurs techniques de drague.