27 juillet 2015

Fabienne Despot dans la tourmente

Si quelqu'un avait espéré que le scandale pourrait s'étouffer discrètement, il doit s'en mordre les doigts: depuis la semaine dernière, tous les médias romands ne parlent que de "l'affaire" - le chantage dont l'UDC Vaud est victime à travers un enregistrement pirate d'une réunion privée, enregistrement effectué par nulle autre que... La présidente du parti, Fabienne Despot!

Pas de quiétude estivale pour l'UDC vaudoise. Dans les colonnes de La Liberté, Fabienne Despot avoue "une faute" ; l'affaire est ensuite reprise par La Télé, la RTS, le Matin et le Matin Dimanche - visiblement bien informé au point de citer des extraits de l'enregistrement... Jusqu'à une conférence de presse aujourd'hui à Lausanne.

Mais revenons sur le déroulement de l'affaire.

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Le contexte

En 2014, l'UDC Lausanne est sujette à des dissensions internes, la faute à une coterie de membres en butte contre les décisions de la présidence locale. Parmi les rebelles, un certain Jean-Luc Laurent. L'ambitieuse nouvelle présidente de l'UDC Vaud, Fabienne Despot, tient absolument à impliquer la section cantonale, officiellement à des fins d'arbitrage... Ou comme une excellente occasion d'éliminer d'éventuels rivaux dans l'organigramme du parti.

Or, loin de dévoiler un quelconque scandale, l'enquête effectuée par des conseillers nationaux Pierre-François Veillon et Raymond Clottu donne entièrement raison à la direction de la section lausannoise. Elle a agi dans les règles de l'art. Le document, à usage interne, conclut que face à des positions irréconciliables il serait préférable que les membres contestataires démissionnent d'eux-mêmes plutôt que de faire face à une procédure d'exclusion.

Jean-Luc Laurent claque la porte de l'UDC.

L'immixtion de la section cantonale dans des affaires communales est mal vécue. Elle apparaît aux yeux de beaucoup comme une ingérence. Philipp Stauber, chef du groupe UDC au conseil communal de Lausanne et membre du comité central de l'UDC suisse, publie une lettre ouverte incendiaire dans laquelle il accuse la présidente de se conduire comme le personnage de bande dessinée Iznogoud et de mener le parti dans le mur. En conclusion, il l'invite à cesser ses manipulations.

Piquée au vif, la présidente refuse de laisser passer l'affront. En avril 2014, elle convoque M. Stauber dans une "réunion de conciliation" de la Direction exécutive de l'UDC vaudoise, soit MM. Michaël Buffat, Jean-François Thuillard, Kevin Grangier, et Mmes Fabienne Despot et Monika Commissione. En attendant M. Stauber les discussions s'enchaînent entre les cinq personnes assises autour de la table, évoquant les potins du parti et l'actualité. Pas un ne se doute qu'il est enregistré à son insu, sauf, bien sûr, l'instigatrice de la manœuvre.

La présidente a apporté du matériel professionnel prêté par son compagnon de l'époque, Fred Reichenbach, détective de son état, pour enregistrer la séance. D'après les dires de Mme Despot aujourd'hui, il s'agissait avant tout de "se défendre" pour éviter que ses propos ne soient "mal interprétés", sans qu'on sache très bien par qui et comment. Difficile d'écarter l'impression persistante que l'objectif était bel et bien de piéger M. Stauber... Et lorsque Mme Despot explique qu'elle ignorait qu'enregistrer des tiers sans leur consentement était illégal, on reste pantois!

Toujours est-il que l'opération fait chou blanc. M. Stauber ne se rendra pas au rendez-vous piégé. La réunion est ajournée. L'enregistrement est stoppé après 32 minutes de prise de son. N'ayant pas pu enregistrer les déclarations compromettantes qu'elle espérait, Fabienne Despot rend le matériel à son compagnon "avec instruction d'effacer le contenu", affirme-t-elle. Fin de l'histoire, en apparence...

Un enregistrement clandestin dans la nature

Mme Despot et son compagnon se séparent en mai 2014. L'enregistrement ne sera pas perdu pour tout le monde. On ne connaît pas le cheminement du fichier - l'enquête l'expliquera peut-être - mais il refait surface entre les mains de Jean-Luc Laurent, devenu dans l'intervalle candidat PBD au Conseil National. Et il a bien l'intention de s'en servir.

M. Laurent n'est pas resté en bons termes avec l'UDC. Un point en particulier lui reste en travers de la gorge: le rapport des conseillers nationaux sur les divergences au sein de l'UDC lausannoise, qui le mentionne mais qu'il ne peut consulter. Il estime qu'il y a là une profonde injustice.

Alors qu'il aurait peut-être été plus simple de tenter de prendre connaissance du document au travers de la Loi sur la Protection des Données, il tente une autre approche - le chantage.

Envoyant un email à Mme Despot le 22 juin, puis, faute de réponse de l'intéressée, à d'autres membres de la Direction exécutive trois jours plus tard, il annonce être en possession de "documents compromettants" sur certains candidats du parti au Conseil National, dont l'enregistrement d'une séance privée. Il exige en échange de son silence de consulter le fameux rapport.

Kevin Grangier, secrétaire général, est invité à juger du sérieux de la menace. Il se rend chez M. Laurent le 9 juillet pour découvrir les fameuses pièces compromettantes que prétend détenir le maître-chanteur, pour reprendre les mots de Mme Despot. Il découvre deux clef USB et trois classeurs - mais ne peut en inspecter le contenu - et le fameux enregistrement.

Ayant obtenu de son hôte le droit de l'enregistrer à son tour sur son propre téléphone portable, M. Grangier écoute le fichier audio en intégralité. Les propos tenus n'ont rien de compromettant, ce sont des discussions d'ordre privé entre des gens qui se connaissent. Mais l'authenticité de l'enregistrement ne fait aucun doute et la présidente admet en être à l'origine.

Gestion de crise

Une réunion ordinaire du comité central a lieu le soir même. La réaction est immédiate: il n'est pas question de céder au chantage, quelles que soient les informations prétendument détenues par M. Laurent. Mais la présidente Fabienne Despot est elle-même gravement mise en cause. Les membres du comité central décident de ne rien faire sans l'avoir entendue s'expliquer en personne, mais elle est en vacances... Un nouveau rendez-vous est agendé au 23 juillet.

Lors de cette nouvelle séance, Fabienne Despot s'explique, avoue sa faute, exprime ses regrets. Elle porte plainte contre son ex-compagnon et contre Jean-Luc Laurent. Michaël Buffat porte également plainte contre ce dernier pour utilisation d’un enregistrement à but de contrainte. Une perquisition a lieu: les dossiers sont creux, les clef USB sont vides. Le chantage n'était qu'un bluff maladroit, le seul document authentique en possession de l'individu étant l'enregistrement effectué par la présidente.

Si l'affaire du chantage se dégonfle, celle de la crise de confiance avec la présidente de l'UDC Vaud reste bien vivace. Les membres du comité central sont face à un dilemme dont ils se passeraient bien. Toutes les alternatives sont mauvaises - en termes d'image, d'organisation, de délais légaux vis-à-vis des élections nationales du 18 octobre. Le dépôt des listes à la chancellerie fédérale est clôt dès la mi-août. Comment tout remettre en question si tard?

Faute de mieux, les membres du comité central, associés aux responsables de la campagne fédérale, décident de renouveler leur confiance à Fabienne Despot. Peut-être espèrent-ils que la pseudo-affaire s'éteigne discrètement... Espoirs naïfs et rapidement contrariés. Quelques jours plus tard, les articles commencent à fleurir dans la presse. Le feu, loin de s'étouffer, reprend de plus belle.

Pour tenter de reprendre le contrôle de la communication dans cette crise, l'UDC Vaud se fend d'une conférence de presse officielle lundi à 10h à l'Hôtel Continental, en face de la gare de Lausanne. L'exercice - difficile - est mené par Fabienne Despot, Jean-François Thuillard au nom du comité central du parti, et Kevin Grangier, secrétaire général et membre du comité de campagne pour les élections fédérales d'octobre.

Pourtant, si la conférence de presse livre des précisions, il n'y a pas vraiment de remise en question des éléments livrés jusqu'ici par les médias.

Comment se sortir du pétrin?

Beaucoup au sein du parti ont dû se poser la question. Il n'y a malheureusement pas de réponse simple, et aucune qui ne laisse l'UDC vaudoise indemne.

Kevin Grangier a eu beau jeu de rappeler que l'UDC suisse avait raison sur toute la ligne - de l'Union Européenne à la sécurité en passant par la politique de l'asile - l'UDC vaudoise s'est bien mise en difficulté toute seule, par les atermoiements de sa présidente et la faiblesse de son comité central.

La campagne pour les élections fédérales d'octobre est compromise. Comment les candidats au Conseil National ou au Conseil des Etats peuvent-ils accepter d'être associés à une colistière qui a enfreint l'article 179 du Code Pénal et serait susceptible d'encourir un an de prison? Personne n'a porté plainte directement contre elle, certes, mais Fabienne Despot pourrait être indirectement mise en cause par les plaintes qui visent Jean-Luc Laurent. On voit mal comment ce dernier pourrait être coupable d'avoir exploité des enregistrements illicites sans que rien ne vienne inquiéter celle qui en est à l'origine. Le volet judiciaire est loin d'être fermé et il nous garantira des rebondissements réguliers, autant de piqûres de rappel désastreuses jusqu'aux élections d'octobre et sans doute au-delà. Mais il n'y a pas que cela.

Comment faire cadrer la faute de Mme Despot avec l'exigence du parti d'aligner uniquement des candidats irréprochables? Comment peut-on d'un côté demander des extraits de casier judiciaire et soumettre les candidatures à l'enquête lorsque de l'autre les mêmes censeurs passent comme chat sur braise sur des violations flagrantes de toute déontologie, de toute confiance entre collègues?

Comment même élire Mme Despot et l'envoyer à Berne? Comment espérer de sa part un comportement sans faille lorsqu'elle prétend encore aujourd'hui que l'enregistrement n'était que pour sa défense et ose affirmer, toute honte bue, qu'elle ignorait agir dans l'illégalité?

Il aurait fallu avoir du courage - le courage de convoquer un congrès extraordinaire, de soumettre la situation au vote de tous les délégués, de laisser la base du parti trancher démocratiquement. A la place, les instances dirigeantes de l'UDC vaudoise ont préféré l'atermoiement optimiste. Et la situation échappe à tout contrôle.

Je suis triste de voir Mme Despot aveuglée par l'ambition au point de ne pas voir que sa carrière politique vient d'exploser en plein vol, manquant d'assez de force de caractère pour prendre la seule décision qui s'impose.

Je suis triste pour les instances dirigeantes de l'UDC vaudoise de ne pas avoir été à la hauteur de l'enjeu face à la crise, d'avoir mal conseillé leur présidente et préféré fermer les yeux sur leur propre règlement électoral de peur d'affronter un conflit.

Je suis triste pour les autres candidats talentueux de l'UDC au Conseil National et au Conseil des États, innocents dans toute cette affaire et quand même salis.

Mais avant tout, je suis triste pour les électeurs vaudois recevant ce pitoyable feuilleton estival en guise de campagne, alors que la Suisse aura bientôt à affronter des enjeux vitaux pour sa survie. Ils méritaient mieux.

Mise à jour (29 juillet): suite à l'ampleur que prend cette affaire l'UDC a - enfin! - décidé de convoquer un congrès extraordinaire, le 13 août, pour décider des suites à donner à la candidature de Mme Despot.

Mise à jour (14 août): le congrès extraordinaire a eu lieu. Contre toute attente, Mme Despot a été confirmée (avec de courtes majorités) dans toutes ses positions: candidate au Conseil National (85 voix contre 57 et 3 blancs), au Conseil des Etats (81 voix contre 60 et 3 abstentions), et présidente du parti (72 voix contre 66, 3 nuls et 2 blancs). Les délégués ont donc décidé d'ignorer leurs propres critères de sélection et de maintenir sur les listes une candidate polémique. Nous verrons donc si les électeurs de feront le tri ou pas, mais au vu des tensions au sein de l'UDC (y compris entre les candidats) l'option choisie par le congrès n'est certainement pas celle qui restaure la sérénité dans la campagne.