05 octobre 2016

La Deutsche Bank tousse, la finance s'enrhume

deutsche_bank_building.jpgSale temps pour la Deutsche Bank. Le premier établissement bancaire allemand est dans la tourmente - créant un "risque systémique qui effraye le monde financier" selon la RTS. Elle fait remonter les déboires de la banque à moins de trois semaines:

La crise actuelle a été déclenchée mi-septembre par la somme de 14 milliards de dollars réclamée par la justice américaine à la banque allemande pour solder un ancien litige aux États-Unis lié à la crise des subprimes.


Dans le même article, les journalistes précisent pourtant que le cours boursier de l'établissement a perdu la moitié de sa valeur depuis le début de l'année. Le phénomène est donc plus ancien. En fait, la banque perd des plumes depuis quasiment six ans:

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Après un rebond consécutif à la crise des subprimes, le parcours de la Deutsche Bank ressemble à une lente agonie.

Profits financiers, dette juridique

Après être tombée au fond du trou en 2009, l'action de la Deutsche Bank remonta jusqu'à un plus haut en 2010 mais n'a fait que descendre depuis. Pourquoi? Des erreurs dans la banque d'investissement, selon plusieurs analystes. Mais les pouvoirs publics ont aussi leur rôle.

En 1990, la banque chercha à grossir à travers des acquisitions. Elle acheta la banque britannique Morgan Grenfell en 1989 puis l'américaine Bankers Trust en 1999, ouvrant ainsi la voie dans la place new-yorkaise. Les affaires étaient profitables, mais risquées: avant la crise des subprimes, la banque opérait avec seulement 2% de fonds propres, une véritable danse sur le fil du rasoir.

Le management de la banque ne se contentait pas de bâtir une rentabilité financière aussi solide qu'un château de cartes ; l'attitude des dirigeants envers les lois fut pour le moins désinvolte. La banque fut ainsi condamnée en 2015 à une amende de 2,5 milliards de dollars pour avoir participé à une manipulation du taux interbancaire Libor aux États-Unis. Elle régla par ailleurs un accord négocié avec le régulateur des services financiers de New York (DFS) et la Réserve fédérale (Fed) pour cause de non-respect de l'embargo financier américain contre la Syrie et l'Iran. Elle est récemment accusée de faux comptes en Italie.

La récente amende en discussion, d'un montant présumé de 14 milliards de dollars, vient solder les responsabilités de la banque pour avoir vendu des crédits immobiliers à risque, les fameux subprimes menant à la crise de 2008.

Pendant des décennies, la Deutsche Bank multiplia les profits mais s'impliqua aussi dans de nombreux errements judiciaires qu'elle ne pouvait pas ignorer éternellement. L'addition se chiffre lourdement aujourd'hui.

Quand les règles prudentielles hâtent la chute

Tout cela pourrait peut-être se résumer à une simple question d'argent, ressource dont les grandes banques sont supposées disposer à profusion. Mais depuis 2008 et la crise, justement, les règles du jeu ont changé afin de prévenir l'impact des faillites bancaires. Elles ont un nom: Bâle III.

Les accords de Bâle prévoient une plus grande "résistance" des banques, notamment en exigeant davantage de fonds propres pour prémunir l'établissement contre tout mouvement de panique. Jérôme Legras, directeur de la recherche au sein de la société de gestion Axiom AI, explique:

"Deutsche Bank opérait avant la crise en 2007-2008 avec des fonds propres durs autour de 2%, alors qu'on demande aujourd'hui aux banques 12%. Quand on multiplie par six les exigences de fonds propres, ça fait dégringoler la rentabilité."


Malgré deux augmentations de capital en octobre 2010 et en juin 2014, les fonds propres de la Deutsche Bank continuèrent à s'étioler:

La banque d'investissement, qui générait encore 70% des profits de Deutsche Bank en 2007 selon le magazine Spiegel, est aujourd'hui "non rentable", ajoute Jérôme Legras, qui pointe le "tsunami réglementaire" qui a fait exploser ses coûts dans le sillage de la crise.


Aujourd'hui banque est à la recherche de nouveaux capitaux, et il en faudra - non seulement pour respecter la réglementation Bâle III, mais aussi pour solder les multiples amendes accumulées au cours des années de jouissance financière débridée...

Too big to save

Depuis des années, les taux d'intérêt des banques centrales ont diminué jusqu'à des montants nuls voire négatifs. Cela a considérablement affecté la rentabilité des banques et leur modèle d'affaire traditionnel. Comment réaliser des profits lorsque les intérêts sont au mieux symboliques? Toutes les banques de la place sont confrontées à ce défi. La Deutsche Bank choisit sans hésitation d'aller les chercher en bourse - avec les instruments financiers les plus risqués qui soient, options et produits dérivés.

Ayant bâti son nouveau modèle d'affaire sur la spéculation, il y eut quelque chose d'ironique à entendre le patron de la banque John Cryan accuser "certaines forces de marché" pour justifier la récente dégringolade du titre. "Je ne sais pas s'il faut rire ou pleurer de voir une banque qui a fait de la spéculation un modèle de développement venir maintenant se poser en victime de la spéculation", releva le ministre social-démocrate allemand Sigmar Gabriel, avant de fustiger la stratégie de "dirigeants irresponsables" de la banque.

L'image de l'arroseur arrosé est peut-être plaisante, mais n'apporte aucune solution. Éreintée par une semaine noire en bourse, la Deutsche Bank doit trouver une montagne d'argent frais. Les milliards d'amende infligés par les autorités américaines ressemblent à un coup de grâce.

Qui pourra lui venir en aide? Pas l'Allemagne, apparemment. Angela Merkel a exclu toute assistance, selon les nouveaux plans de sauvetage en vigueur dans l'UE au nom desquels les actionnaires et les créditeurs doivent passer à la caisse les premiers. "On ne peut pas changer les règles tous les six mois", a rappelé la Chancelière.

merkel_unhappy.jpgLa fermeté de la politicienne s'explique moins par le respect des règles diligentées par l'Allemagne que par l'impopularité de cette option auprès de l'opinion publique. Le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) doit jusqu'à son existence à la protestation populaire contre les sauvetages bancaires - la crise des migrants ne vint que plus tard.

Compte tenu de l'ascendant de l'AfD dans les dernières élections, une capitulation du gouvernement Merkel sur le dossier de la Deutsche Bank signifierait sans aucun doute la fin de la carrière politique de la Chancelière. A moins de patienter jusqu'à sa réélection en 2017, mais la Deutsche Bank tiendra-t-elle jusque-là?

En réalité, quels que soient les plans élaborés en coulisses, il n'est même pas certain que Berlin ait les moyens de sauver la banque. La Deutsche Bank est huit fois plus grosse que Lehman Brothers. Et à quoi pourrait servir l'apport de capitaux si la lancinante question de la rentabilité de l'établissement n'est pas réglée?

Risque systémique

La Deutsche Bank appartient clairement au club des établissements too big to fail - et pourrait même appartenir à celui des too big to save. L'exposition de l'établissement aux produits dérivés se montait fin 2015 à hauteur de 46'000 milliards d'euros, soit plus de treize fois le PIB de l'Allemagne. Certains analystes évoquent aujourd'hui une exposition de trente-cinq fois le PIB de l'Allemagne.

Non seulement des fonds ont pris des positions pour protéger leurs intérêts face à un effondrement total du cours de l'action (via les Credit-Default-Swaps ou CDS), mais d'autres ont entrepris de transférer leurs avoirs ailleurs - une hémorragie financière aggravant encore la situation de la banque.

En l'état actuel, le destin de la Deutsche Bank semble scellé. Mais s'il y a quelque chose que le monde financier a bien compris depuis 2008, c'est que toutes les règles du jeu peuvent être changées si l'urgence le demande. Les options sur la table sont donc probablement plus nombreuses qu'on ne le pense.

Un nouveau fonds européen sera-t-il créé? Angela Merkel changera-t-elle son fusil d'épaule en impliquant directement l'Allemagne? Le salut viendra-t-il de la BCE au nom de la "stabilité"? Pour l'heure, nul ne le sait, mais le graphique des dépendances interbancaires montre que l'inaction ne sera sans doute pas l'option privilégiée.

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Schéma des dépendances entre les Banques Globales d'Importance Systémique
(cliquez pour agrandir)

 

11 septembre 2015

Or: un petit problème d'inventaire

Les habitués de ce site savent faire la distinction entre l'or physique, c'est-à-dire le métal jaune bien connu, et les certificats d'or, c'est-à-dire un papier qui affirme que vous possédez une certaine quantité de ce métal jaune bien connu. Vous aurez beau dire que c'est du pareil au même, un certificat inspire rarement autant confiance que le poids d'un lingot dans la main.

Je m'étais attelé à préciser cette importante distinction alors que les stocks de la COMEX - un des plus grands dépositaires d'or physique dans le monde, situé à New York - touchaient un plus bas niveau historique. C'était il y a un an et demi.

Je suppose que depuis beaucoup de monde attendait le moment où les choses empireraient, ou au contraire pourraient pousser un ouf! de soulagement alors que les stocks "reviendraient à la normale".

C'est par le biais de Zerohedge, toujours sur le qui-vive, que nous apprenons que les records sont faits pour être battus. Certes depuis 2013 il y a eu des hauts et des bas... Et un gros, gros plus bas en ce moment.

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Le plus bas de fin 2013 est un souvenir.

Le stock d'or enregistré de la COMEX est descendu jusqu'à un niveau de 185'315 onces, soit moins de 6 tonnes.

Les deux stocks d'or de la COMEX

Les chambres fortes de la COMEX sont-elles vides? Non, car il faut faire la distinction entre l'or "disponible" et l'or "enregistré". Et pour comprendre la nuance entre les deux notions, un article de BullionVault - écrit lors du plus bas historique de 2013 - s'avère particulièrement éclairant.

Pour résumer simplement, il existe un "circuit de raffinement" de l'or. L'or arrive dans le circuit à travers des producteurs officiels dûment enregistrés qui se chargent de le récupérer auprès des mines ou du recyclage de bijouterie. Il est alors refondu avec une pureté garantie. Puis, il est acheminé jusqu'à un lieu de stockage comme la COMEX à travers des transporteurs de fonds agréés. De là, il pourra continuer sa route d'un entrepôt à un autre, sans jamais sortir du système, ou en ressortir, si un détenteur d'or souhaite obtenir physiquement son bien.

Dès que l'or sort du circuit, il ne peut y retourner qu'à travers les points d'entrée que représentent les producteurs officiels, une démarche lente et contraignante. Pensez à un passager qui quitte la zone d'embarquement d'un aéroport: il devra à nouveau se soumettre aux détecteurs de métaux et autres portiques de sécurité pour y revenir.

Pour s'éviter cette peine, l'or est le plus souvent gardé au coffre et change de main à travers des "certificats", des documents établissant le droit de propriété du porteur. Les certificats sont évidemment bien plus faciles à échanger que leur pesants en lingots, et encore plus lorsqu'ils sont comme aujourd'hui sous forme électronique.

De cette façon, la COMEX n'est rien d'autre qu'une chambre forte. Elle est utilisée comme telle par beaucoup de clients. Ils gardent leur or sur place, en sécurité, contre une certaine somme d'argent, comme n'importe quel coffre de banque. L'or ainsi stocké est qualifié de "disponible". Il peut être directement retiré par son propriétaire du moment.

Pourtant, même là la COMEX a montré quelques signes de fébrilité les années précédentes avec des lingots dont les numéros de série ne correspondaient pas ou des soupçons de fraude sur l'état des stocks. Une ombre plane sur l'or disponible - l'est-il réellement?

Mais les gardiens de l'or ont un autre rôle: celui de prêteur. Le deuxième stock d'or, celui correspondant au graphique ci-dessus, est l'or "enregistré". C'est un stock d'or placé en garantie, d'un produit financier structuré par exemple. Il est là pour indiquer que si toutes les choses tournent mal le liquidateur de l'affaire pourra se retourner et récupérer au moins la valeur fournie en garantie. C'est une forme d'hypothèque.

Un graphique de ZeroHedge montre l'évolution des deux stocks:

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Comme on le voit, les entrepôts de la COMEX sont loin d'être vides. Est-ce à dire que si la quantité d'or "enregistré" tombe à zéro, il n'y aura pas de problème?

Petite survente

Le grand public a entendu parler des produits structurés fin 2007 lorsqu'ils se sont effondrés sous le coup de la crise des subprimes. Les mécanismes découpant les hypothèques en tiers afin de les revendre ont peut-être disparu sous leur forme de l'époque mais il existe des milliers d'autres produits structurés dans les circuits économiques.

Le problème, comme en 2007 d'ailleurs, est que ces outils ont une fâcheuse tendance à s'empiler les uns sur les autres, dans un beau château de cartes qui met à mal toutes les "garanties" et les "assurances" dont on a bien voulu les affubler une fois que le tout s'effondre.

C'est un peu ce qui arrive avec les stocks enregistrés de la COMEX. S'ils s'amenuisent, c'est parce que l'or est progressivement converti en or "disponible" alors que des garanties sont activées.

Or, la COMEX tient d'autres registres - notamment l'utilisation faite de l'or "enregistré". Et le même lingot d'or peut être nanti en garantie (mis en gage) plusieurs fois, partant du principe que normalement toutes les garanties ne devraient pas être actionnées au même moment. Combien de fois? Deux fois? Cinq fois? Vingt fois? Vous êtes loin du compte!

Nous en sommes à 207,4 garanties par once d'or enregistré.

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(cliquez pour agrandir)

Autrement dit, pour chaque once d'or enregistré dans les stocks de la COMEX, il y a en moyenne 207,4 investisseurs différents qui peuvent prétendre y avoir droit. Lors du précédent pic de 2013, le rapport avait à peine dépassé un petit facteur de 120... Et la réalité pourrait être encore pire.

Il n'y a pas de limite supérieure au nombre de prétentions portées sur le même lingot, mais il arrive un moment où il n'y a plus d'or du tout pour les appuyer. Lorsque les volumes d'or enregistrés de la COMEX seront totalement vides (et nous n'en sommes plus très loin) des milliers d'engagements financiers verront le sol se dérober sous leurs pieds, reposant sur des garanties désormais vides qui ne vaudront même plus le papier sur lequel elles sont imprimées.

Ceci déclenchera une petite tempête financière, c'est à peu près certain. Et cela jettera un doute sur l'ensemble des stocks d'or détenus de par le monde - même en France où, autant que je sache, Marine Le Pen n'a jamais obtenu de réponse à sa demande d'audit des stocks d'or français - et surtout, de leur utilisation sous forme de garantie.

Car ce n'est pas tout d'avoir de l'or en stock, encore faut-il que vous en soyez le propriétaire réel.

08:00 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : or, comex, faillite |  Facebook

05 juillet 2015

Oxi: la Grèce a choisi le Non!

"Pile ou Face", "Quitte ou Double", les termes de loterie n'ont pas manqué dans la presse pour qualifier le référendum grec de ce 5 juillet sur le plan d'aide de la Troïka au pays. Et maintenant, nous savons ce qu'en pensent les Grecs: Oxi, c'est-à-dire Non, à une large majorité de 60% selon les chiffres connus à cette heure.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasPourtant, l'exercice est vain, et tous le savaient dès le départ.

Un référendum pour la forme

La question posée était la suivante:

Faut-il accepter le plan d'accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) lors de l'Eurogroupe du 25 juin?


Or, ce plan d'accord a officiellement expiré il y a quelques jours. Les partenaires européens de la Grèce ne se sont pas gênés pour le rappeler. Les Grecs se sont donc prononcés sur une proposition d'accord périmée, c'est-à-dire sans objet. Ni le Oui ni le Non n'auraient pu ressusciter des accords liés à une date butoir.

Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le fit remarquer avec son franc-parler habituel, toute nouvelle discussion avec les autorités grecques devrait recommencer sur la base d'un processus entièrement repris au départ, avec un nouveau mandat donné aux négociateurs par leurs gouvernements respectifs. Au premier juillet, en cessation de paiement vis-à-vis du FMI, la Grèce ne pouvait plus se prévaloir de négociations échues le 30 juin.

Qui pouvait voter Oui et croire qu'un vote populaire permettrait de remonter dans le temps?

Le piège démocratique

Deux institutions se sont penchées sur le scrutin grec: le Conseil de L'Europe et le Conseil d'Etat grec, le plus haut tribunal administratif du pays. Le premier estima que le référendum n'était pas conforme à ses standards, mais en tant qu'entité européenne ses conclusions furent largement ignorées ; le second rejeta le recours lancé par deux particuliers, mais il est difficile d'imaginer qu'il rendit son verdict en toute indépendance.

Face aux enjeux affichés, peu de voix se firent entendre sur la légalité du référendum. Cet aspect est pourtant crucial. Rares sont les pays démocratiques capables d'organiser un vote populaire à l'échelle nationale en seulement une semaine. Dans un pays ruiné et en partie insulaire comme la Grèce, cela tient de la gageure. Faute d'argent, il n'y eut aucune affiche officielle. L'incertitude régna longtemps rien que pour connaître l'intitulé exact de la question posée. Certains bureaux de votes ne disposaient pas ce dimanche de bulletins en nombre suffisant.

Les plus grandes réserves ne concernent toutefois pas l'organisation du scrutin proprement dit mais sa signification. Outre le fait que la proposition diplomatique sur laquelle portait la question était périmée, il n'y avait - et il n'y a toujours pas eu à ce jour - de présentation explicite sur ce qui se passerait suite à un Oui ou à un Non.

Comme le fit remarquer Christian Vanneste, le référendum grec du 5 juillet est quasiment un anti-référendum. Au lieu d'être invités à s'exprimer sur un texte de loi précis, de soupeser ses conséquences, de débattre de ses mérites, les Grecs ont été soumis à un choix binaire entre deux concepts jetés l'un contre l'autre - la "démocratie" contre "l'austérité". Alexis Tsipras lui-même n'a rien d'un démocrate ; il utilisa le référendum comme un moyen de pression. Alors même qu'il l'avait annoncé avec grandiloquence à ses compatriotes, il continua à négocier en coulisses pour éventuellement le retirer.

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L'appel aux urnes des Grecs n'a jamais été un mécanisme de prise de décision, mais une démonstration de force. L'Union Européenne y répondit par d'autres menaces, transformant une consultation populaire en guerre de tranchées qui laissera de profondes cicatrices au sein de la société civile hellénique, malgré la clarté du résultat. Le camp vainqueur sera désormais jugé responsable de tout ce qui arrivera.

Prochaine crise agendée au 20 juillet

Après une bouffée initiale en faveur du Non, le camp du Oui sembla renforcé à travers plusieurs sondages. L'arme démocratique semblait se retourner contre celui qui l'avait sortie de son fourreau. De fait, la survie de Syriza à la tête de l'Etat grec était bien finalement la seule question valide sur laquelle la population se prononcerait.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasLe Non l'ayant emporté, Alexis Tsipras vient de gagner son pari et de renforcer sa position. Il envoie Jean-Claude Junker dans les cordes et le futur de l'Union Européenne dans les limbes. D'un autre côté, l'UE et la BCE n'ont plus de raisons de retenir leurs coups. Les créanciers ayant promis la fin du monde en cas de vote négatif, ils se retrouvent désormais au pied du mur. Soit ils envoient les cavaliers de l'apocalypse contre la Grèce, passant définitivement pour les méchants de l'histoire, soit ils restent inactifs, perdant toute crédibilité et renforçant les clones de Syriza à travers le continent - un choix perdant-perdant dont ils ne sortiront pas indemnes.

La situation grecque continuera d'être chaotique, mais sans vouloir faire preuve de trop de cynisme, les Grecs n'ont pas vraiment le choix. Bien qu'elles ne puissent se rapporter à ce que traverse la population grecque, les pays de l'Union Européenne risquent à leur tour de rencontrer quelques difficultés. Le 20 juillet, la Grèce devra rembourser 6,9 milliards d'euros au total, soit:

  • 3 milliards d'échéance des obligations d'État,
  • 468 millions au FMI,
  • 3,5 milliards à la BCE.

Si on imagine qu'elle laissera une nouvelle ardoise auprès du FMI, l'absence de paiement des autres créanciers aura de sérieuses conséquences. Les pays européens devront commencer à provisionner les pertes, comptées en milliards, sur leur propre bilan.

La faillite de la Grèce prendra alors un tour très concret, cette fois-ci pour ses créanciers européens. Nous verrons alors à l'initiative de qui les discussions reprendront!

Ce soir, Alexis Tsipras reste maître de la partie. L'émergence de documents du FMI attestant que la dette grecque n'est pas soutenable - ce que nous n'avons cessé de proclamer ici-même - apportera encore plus d'eau à son moulin. On se dirige donc inéluctablement vers un nouveau défaut officiel de la Grèce, cette fois-ci épongée par les autres États de la zone euro. En attendant que le Portugal avec Tempo de Avancar, l'Espagne avec Podemos ou l'Italie avec le Mouvement Cinq Étoiles ne réclament le même traitement, promettant l'explosion spectaculaire de l'union monétaire puis de l'union tout court.

Après l’œil du cyclone, la tempête.

30 juin 2015

L'Europe dans l'oeil du cyclone

Samedi 27 juin, à 1h 20 du matin heure locale en Grèce, Alexis Tsipras fit une fracassante déclaration télévisée, s'en remettant à un référendum pour valider ou non la poursuite de l'austérité telle que décidée par la Troïka (FMI, Commission Européenne et Banque Centrale Européenne). Tout le monde fut pris de court - si quelques rares individus purent se féliciter qu'on fasse enfin appel à un vote populaire, la décision arriva bien trop tard pour signifier autre chose que la conclusion d'un incroyable gâchis.

Récit d'un fiasco annoncé

Il faut revenir en arrière pour comprendre ce qui s'est passé ces deux dernières semaines. Le plan européen se terminant officiellement le 30 juin, il devenait de plus en plus pressant de parvenir à un accord, dans le but de libérer les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide à la Grèce bloqués depuis l'automne dernier, et ce même si la dette grecque était insoutenable.

acropole.jpgOn négocia donc, s'envoyant propositions et contre-propositions, chacun déclarant avec un optimisme forcené qu'on était "à bout touchant". En fait il n'en était rien ; la discussion virait sans cesse au dialogue de sourds. Côté européen, on voulait des "engagements" et des "réformes" pour restaurer la compétitivité du pays et libérer l’État grec de l'énorme boulet de ses dépenses publiques, afin de le rendre à nouveau viable, tout en réclamant un engagement précis et sur la durée. Côté grec, on s'élevait contre les conséquences sociales de ce tour de vis face à une population fragilisée par des années de crise en réclamant un allègement de la dette elle-même.

L'illusion d'une solution sembla se dessiner lorsque M. Tsipras vint enfin avec de "nouvelles propositions" le 21 juin, lesquelles semblaient enfin correspondre - sur le papier tout au moins - aux objectifs financiers chiffrés formulés jusqu'alors par les Européens. L'optimisme soufflait à nouveau. Il se dissipa assez vite plus tard dans la semaine lorsque le FMI y opposa son veto et le fit tomber à l'eau. Retour à la case départ.

Il est facile de critiquer le FMI pour son application cruelle de critères financiers aveugles, selon la phraséologie à la mode, mais l'histoire n'est pas aussi simple. Le FMI eut au moins le mérite d'avoir présenté une position claire, sans louvoyer, depuis des mois: pour tenir debout, l’État grec devait couper dans ses dépenses. Les trois-quarts des dépenses de l'Etat grec ayant trait aux pensions et aux salaires, c'est par là qu'il fallait réformer.

Tsipras, en bon étatiste, voyait quant à lui le salut dans une augmentation des prélèvements ; de fait, le dernier accord proposé relevait pour 92% de hausses d'impôt et seulement pour 8% d'allègement des dépenses. Non seulement ce qui restait de l'économie grecque aurait été achevé, mais toutes les projections de revenu à court et moyen terme en devenaient totalement fantaisistes, même aux yeux des commissaires européens les plus enthousiastes.

Malheureusement, les propositions du FMI étaient tout aussi impensables pour Tsipras, ex-communiste pour lequel l’État est la finalité de la société. Rappelons par exemple que par pure bravade il réintégra les 2'600 fonctionnaires de la télévision publique dans leurs postes, au mépris de toute prudence financière. N'attribuons pas non plus tous les torts à Alexis Tsipras ; la société grecque est au bout du rouleau et les aînés et leur maigre retraite sont souvent le dernier revenu de familles dévastées par le chômage. Or, 45% des retraités grecs vivent déjà sous le seuil de pauvreté. De plus, tout projet d'accord ramené de Bruxelles aurait dû être validé par le Parlement grec où les radicaux de Syriza règnent ; ils n'auraient eu aucune hésitation à rejeter toute perspective d'une baisse du train de vie de l'Etat.

A quel moment étions-nous "à quelques centimètres" d'un accord, M. Moscovici?

Poker menteur

Les deux positions étant séparées par un gouffre, l'appel à la démocratie était une excellente idée, permettant de démêler un sac de nœuds à la source du problème: l'irrationalité d'une bonne partie de la population grecque, souhaitant à la fois rester dans la zone euro mais rejetant les règles permettant de s'y maintenir.

La déclaration d'Alexis Tsipras et son appel à la démocratie via un référendum aurait pu être un moment historique de génie politique ; à la place, ce fut un désastre.

Le génie eut été de faire cette déclaration une semaine plus tôt, de sorte que le vote puisse se tenir avant la date butoir du 30 juin et influer finalement sur les négociations. En annonçant un référendum tenu après la fin officielle du deuxième plan d'aide à la Grèce, la Troïka se retrouve libérée de toute obligation même en cas de résultat positif du vote.

Bien sûr, on écrira des ouvrages entiers sur cette étrange manœuvre. Depuis les élections de janvier portant Syriza au pouvoir, l'équipe gouvernementale avait eu le temps d'y penser. Estimait-elle que ce référendum tardif finirait par faire plier les créditeurs? Ou au contraire qu'un Non massif renforcerait son pouvoir dans la crise à venir alors que tout était perdu?

Chacun accordera telle ou telle intention à Alexis Tsipras et son équipe selon ses convictions politiques et l'habileté qu'il prête au personnage. Personnellement, il me semble que ce référendum s'apparente à une terrible erreur d'appréciation de la position européenne. Si la Grèce avait franchement opté pour l'affrontement, elle aurait pu le faire plus tôt et avec bien plus de chances de succès ; elle était mieux lotie et en position de force au début de l'année. Mais au contraire Athènes choisit la voie de la conciliation pendant des mois, s'épuisant dans l'intervalle. Rappelons qu'au mois de mai la Grèce ne parvint à rembourser ses mensualités qu'en exploitant une ligne de crédit d'urgence du FMI réservée aux catastrophes naturelles. Quel intérêt de choisir la voie de fierté et de l'opposition après avoir vidé les caisses jusqu'au dernier centime?

referendum_tsipras.jpgAlexis Tsipras fait penser à un joueur de poker recevant une mauvaise main, décidant de bluffer quand même, et finissant par engloutir tous ses jetons dans la manœuvre au lieu de se coucher quand il avait encore quelque chose.

Au moins l'épopée interminable de la dette grecque touche-t-elle à sa fin. Mais pour les créanciers de la Grèce, l'histoire est loin d'être finie.

Le Chaos en Grèce

La Grèce fera officiellement défaut le 30 juin au soir. Cela déclenchera une cascade de conséquences intérieures allant de l'introduction d'une nouvelle monnaie locale à des troubles civils qui ne manqueront pas d'égayer le séjour des touristes bloqués sur place (à moins de rallonger qui dix euros pour faire le plein du bus, qui vingt euros pour que le capitaine lève l'ancre de son navire).

Cette semaine encore, la Grèce vit au ralenti: gérant avec parcimonie ses dernières réserves de liquide en euro, elle bloque les retraits des clients des banques et ferme la bourse pour une semaine - à titre de comparaison, rappelons que même Wall Street ne fut fermée que trois jours en 2001 suite aux attentats du World Trace Center.

Viendra le référendum. Peut-être qu'en votant Non les Grecs choisiront courageusement de couper les amarres avec les créanciers qui les étranglent petit à petit depuis des années, rejoignant la liste de pays comme l'Argentine privés de tout accès aux marchés financiers internationaux et devant vivre sur leurs seules forces. Cela obligera le gouvernement à introduire une Nouvelle Drachme et à faire preuve de parcimonie dans ses dépenses - impossible de continuer à s'offrir une paix sociale à crédit, ce qui est plutôt une bonne chose, mais qui sera bien difficile à avaler de la part d'un gouvernement d'extrême-gauche.

Si les Grecs votent Oui, la situation sera autrement plus chaotique ; on peut vraisemblablement s'attendre à ce que le gouvernement Syriza démissionne et à de nouvelles élections, bien malin qui peut dire quel parti en sortira vainqueur. L'UE aura reçu mandat pour s'atteler encore une fois à un nouveau plan d'aide, forcément insuffisant puisque la dette grecque n'est pas soutenable ; ce qui amènera de nouvelles mesures de rigueur, etc. donc un probable retour à la case départ qui a amené Syriza à cristalliser le mécontentement. Là encore l'introduction d'une nouvelle monnaie locale semble quasiment inévitable.

Les Grecs se préparent quoi qu'il advienne à des lendemains difficiles (leurs banques devraient faire faillite le 6 juillet) mais au moins en quittant l'euro et l'Union Européenne auront-ils une chance de reprendre pour de bon leur destin en main, et tant pis pour la monnaie unique.

Le Chaos dans l'Union Européenne

La cessation de paiement grecque résonne comme un échec bien plus grave pour l'Union Européenne que pour la Grèce et ses 11 millions d'habitants.

L'UE est un projet politique qui s'inscrit dans le sens de l'histoire telle que ses élites se l'imaginent. Dans cette conception du projet européen, tout retour en arrière est impossible, la fusion est l'objectif et la vitesse de progression la seule possibilité d'ajustement. La faillite de la Grèce fera s'effondrer ce château de cartes idéologique. L'UE apparaîtra comme faillible, la zone euro comme friable et le projet européen comme chimérique.

Si les élites européennes ont fait preuve de tant de fermeté face à la dette grecque, ce n'est pas que pour sauver les banques et leurs bilans mais également pour faire barrage aux clones de Syriza aux portes du pouvoir dans d'autres pays en crise de l'Europe, comme Podemos en Espagne. L'idéal eut été de briser et de décrédibiliser Syriza en forçant Alexis Tsipras à démissionner tout en acceptant le programme de la Troïka, mais malheureusement le destin ne se plie pas forcément au script prévu.

Comment chasse-t-on un pays de la zone euro? Le peut-on seulement? Et qu'en est-il de l'Union Européenne? Peut-elle expulser un de ses membres? Comment? Et que faire si le mauvais élève se révèle récalcitrant?

Les élites politiques de l'UE auront bien du pain sur la planche pour savoir comment détricoter les dizaines de traités croisés qui constituent le désormais bien mal nommé "acquis européen" - ainsi que l'attribution des 312 milliards d'euros d'ardoise que la Grèce ne remboursera probablement jamais. On verra bien ce que donnent ces fameux stress tests bancaires finalement...

La Grèce a encore un rôle à jouer en Europe: elle a valeur d'exemple. Si elle sort de la zone euro et parvient à rebondir, la crédibilité de l'UE sera définitivement brisée. Si elle plonge dans les abîmes de la misère, elle pourra servir de repoussoir à d'autres pays tentés eux aussi de renégocier leurs dettes, osant remettre en question la hiérarchie européenne. Il n'est donc pas exclu que l'Europe politique exerce un maximum de violence et de mesures de rétorsion contre cette Grèce revêche, juste pour l'aider à réaliser son destin expiatoire.

Les divorces se déroulent rarement dans la bonne humeur.

29 mai 2015

Un mois de juin difficile pour la Grèce

La Grèce fera officiellement défaut au mois de juin. L'information a été très publiquement révélée il y a quelques jours par le ministre de l'intérieur Nikos Voutsis sur la chaîne privée Mega, interrogé à propos des échéances dues au FMI dès le 5 du mois jusqu'au 19 et totalisant 1,6 milliards d'euros:

"L'argent ne sera pas versé. Il n'existe pas."


Les coffres de la Grèce sont à sec. En réalité, la Grèce aurait dû échouer à rembourser le FMI dès le mois de mai. On raconte qu'il serait resté moins de 30 millions dans les caisses. M. Tsipras avait même rédigé une lettre en ce sens au FMI de Mme Lagarde, faute d'argent. L'échéance fut remplie au dernier moment par l'utilisation inopinée d'un fonds d'urgence du FMI de 650 million d'euros théoriquement réservés aux circonstances exceptionnelles (catastrophe naturelle par exemple) et remboursable sous un mois, dont le gouvernement grec n'avait pas connaissance!

On croit rêver mais c'est la stricte vérité: la Grèce paya les traites du mois de mai au FMI avec de l'argent soutiré au FMI. Bel exemple de circularité.

grèce,faillite,euroMême si la Grèce pratique la cavalerie aux yeux de tous depuis des années (comme toutes les social-démocraties occidentales d'ailleurs) la ficelle fut cette fois-ci suffisamment grosse pour que le FMI jette l'éponge. Il demanda à être relevé des négociations sur un prochain plan d'aide européen pour la Grèce.

Depuis et indépendamment de cette anectdote, la Grèce se démène pour tenter d'arracher un allègement de la dette du pays - ce qui implique évidemment que les prêteurs assument des pertes sur leurs créances, articulées entre 60 et 85%. Inacceptable pour les pays européens qui sont devenus les principaux bailleurs depuis la dernière restructuration de la dette consécutive à la faillite de 2012. Ce n'était jamais que la sixième du genre...

Pour ne pas provoquer une panique bancaire (qui arrivera quoi qu'il arrive dans les prochains jours) le gouvernement grec passe son temps à souffler le chaud, selon lequel un accord va bientôt être trouvé, alors que l'Europe souffle le froid à l'aide de démentis cinglants.

Les positions sont tout simplement irréconciliables.

Côté grec, on estime avoir fait tous les efforts possibles. Le gouvernement accepte l'idée des réformes mais a posé certaines "lignes rouges" sur ce qu'il est prêt à accepter de la part de la Troïka ; malheureusement, ces  lignes rouges concernent la privatisation de services publics, la diminution du nombre de fonctionnaires et d'autres mesures qui vont totalement à l'encontre de la base idéologique de Syriza, le parti au pouvoir (sans compter qu'elles ne ramèneraient jamais assez d'argent.)

Côté européen, la position grecque exaspère. Le gouvernement Tsipras a perdu l'essentiel de sa crédibilité. Sachant que la Grèce est sur une trajectoire impossible à stopper, l'Europe n'a guère d'envie de lui accorder les milliards d'euros de la dernière tranche du "plan d'aide" bloqué depuis l'automne dernier.

Après des années de lutte, de tergiversations et de faux-semblants, la situation est arrivée à son dénouement. La Grèce n'a plus aucun expédient pour payer les échéances de ses dettes, et probablement plus assez pour payer les traites des fonctionnaires, les retraites ou simplement les fournitures de base de ses hôpitaux.

Incapable d'honorer les remboursements de ses ses créanciers, incapable de faire face à ses engagements intérieurs, le gouvernement d'Alexis Tsipras est promis à l'effondrement. Le gouvernement grec est loin de reposer sur une base solide. Le parti Syriza, peu accoutumé aux compromis qu'implique l'exercice du pouvoir, se partage entre les "pragmatiques" et les "idéalistes". Une motion de la "plateforme de gauche" (un courant dans le parti) demandant une cessation de paiement explicite fut rejetée de justesse dimanche dernier avec une avance de seulement 20 voix. Dans le contexte actuel ce vote n'a plus aucune importance, mais il révèle les fractures au sein du parti d'extrême-gauche.

Le 5 juin, la Grèce sera en cessation de paiement. Elle ne pourra pas allouer d'argent à son créancier le plus prioritaire. Il faudrait trouver pour cela 2,2 milliards d'euros d'ici au 16 juin! Et ce n'est que le remboursement pour le FMI ; la Grèce doit encore rembourser un total de 7,8 milliards d'euros d'ici au 25 juillet. L’Europe peut faire une croix sur ses versements, tout comme la BCE d'ailleurs, qui n'avait même pas le droit de donner de l'argent au pays mais qui s'est permise de le faire tout de même...

Lorsque M. Tsipras enverra pour de bon la lettre avouant au FMI que son pays est incapable d'honorer ses engagements, il ouvrira une période de négociation d'un mois pendant laquelle il faudra que quelqu'un cède - mais quoi qu'il advienne, l'addition sera forcément pour l'Europe. Ce sera un saut dans l'inconnu.

Décidément, le mois de juin sera bien difficile pour la Grèce.

03 avril 2015

Comment la Grèce pourrait larguer les amarres de l'euro

Les négociations entre le gouvernement grec et la Troïka ressemblent toujours à un dialogue de sourd. Alors, au jour le jour, le gouvernement d'Alexis Tsipras calcule s'il a encore des expédients pour rembourser la prochaine tranche de dette... L'image n'est pas sans rappeler celle d'un sportif dans une course de haies, trébuchant sur chaque obstacle mais n'ayant pas encore complètement perdu l'équilibre.

grèce,faillite,monnaieA moins d'une hypothétique renégociation de la dette grecque, que ses créanciers lui interdisent afin de sauvegarder leur propre bilan, le jeu se terminera bientôt. Mais sa conclusion pourrait prendre une autre forme que le Grexit, le Graccident et tous les autres vocables plus ou moins effrayants inventés pour évoquer les différents scénarios.

Contre toute attente, la sortie de la Grèce de la zone euro pourrait avant tout être progressive. Et elle pourrait même ne pas être décidée officiellement par les politiciens.

La décision surviendra non pas lorsque la Grèce n'aura plus assez d'argent dans les caisses pour payer ses créanciers, mais lorsqu'elle n'en aura plus assez pour payer à la fois ses créanciers et ses engagements intérieurs, une étape qui interviendra forcément avant.

Si la Grèce n'a plus qu'un milliard d'euros en caisse et qu'elle en doit un au Fonds Monétaire International et un autre en versement de pensions et salaires, traitement de ses fournisseurs, etc., que faire? Qui aura l'argent et qui n'aura rien?

Sur la base de ce qu'il a fait par exemple début mars en décidant de piller les fonds de pension de retraite pour payer une échéance du FMI, nous savons que le gouvernement grec prendra probablement une décision en faveur de l'international. Entre les obligations intérieures d'une part et les créanciers internationaux d'autre part, le gouvernement grec a jusqu'ici clairement décidé de sacrifier les premiers en faveur des seconds.

Mais que se passera-t-il lorsqu'il n'y aura plus d'euros dans les caisses et que tous ceux qui y reviennent seront entièrement phagocyté par le paiement de la dette publique? Que fera le gouvernement grec pour toutes les autres dépenses courantes? Supprimera-t-il d'un coup les rentes des retraités, des chômeurs, le salaire des fonctionnaires, le paiement de ses fournisseurs? On peut le concevoir, mais cette trajectoire risque de provoquer des troubles civils énormes, des faillites en cascade, voire un danger immédiat pour le régime - les militaires devenant parfois une catégorie de personnel assez chatouilleuse lorsqu'ils ne sont plus payés...

Le plus simple pour donner le change à la place serait d'émettre des reconnaissances de dettes. La méthode fut employée à de nombreuses reprises de part le monde - jusqu'en Californie où les affrontements politiques autour du budget, bloquant tous les paiements, amenèrent l'Etat fédéré à émettre des IOU (pour "I owe you", "Je te dois") en guise de salaires pour ses fonctionnaires en attendant que la situation se débloque.

grèce,faillite,monnaie
Un IOU californien de 2008 (cliquez pour agrandir)

En Grèce, la chose se pratiquerait quasiment de la même façon. Plutôt que de payer 1'000 euros à un fonctionnaire, ce dont il serait bien incapable, le gouvernement grec lui donnerait plutôt un certificat - officiel, signé, sur un joli papier à motif etc. - inscrivant une dette de 1'000 euros au porteur. Ou peut-être dix certificats de reconnaissance de dette de 100 euros, histoire de rendre les transactions plus pratiques...

On l'aura compris, ces reconnaissances de dettes seraient de facto une nouvelle monnaie.

Compte tenu de l'attachement des Grecs à l'euro il n'est pas certain que le gouvernement d'Alexis Tsipras ose nommer ses reconnaissances de dettes "nouvelle drachme" ou quoi que ce soit qui évoque trop ouvertement une monnaie alternative, même si dans les faits elle joue exactement ce rôle. Mais que la nouvelle monnaie s'intitule à nouveau "drachme", "G-euro" ou quoi que ce soit d'autre n'a finalement aucune importance.

La coexistence en Grèce de l'euro avec une seconde monnaie officielle purement locale n'a rien de nouveau ; l'idée fut suggérée dès 2012 par un économiste de la Deutsche Bank. Mais elle semble avoir fait son chemin durant ces quelques années puisque c'est désormais par le biais de responsables européens qu'elle reviendrait sur le devant de la scène, selon des discussions formulées il y a moins d'une semaine.

La monnaie-papier n'est, par essence, rien d'autre qu'une reconnaissance de dette. Cette dette était initialement sensée être remboursable contre un équivalent-or auprès d'une banque centrale mais, depuis l'abandon de la convertibilité, la monnaie-papier a perdu toute signification. La seule caractéristique qu'elle conserve encore est celui du monopole légal. Dans la zone euro, les reconnaissances de dettes émises par la banque centrale européenne, c'est-à-dire les euros, doivent être acceptés comme moyens de paiement. Un commerçant doit afficher ses prix en euros et ne peut théoriquement pas refuser le paiement d'une marchandise contre des euros.

On s'en doute, la nouvelle monnaie émise par le gouvernement grec n'aurait pas cette qualité, en particulier hors des frontières. Mais à l'intérieur du pays, elle trouvera forcément un usage - ne serait-ce que parce que beaucoup de gens n'auraient rien d'autre pour payer. Quel sera le cours entre cette nouvelle monnaie et l'euro? Quel "montant scriptural de reconnaissances de dettes en euro de l'Etat grec" faudra-t-il aligner pour acheter un bien vendu à 100€? Certainement pas cent, on s'en doute, puisque pareille transaction reviendrait à échanger à 1 pour 1 une monnaie ayant court dans toute la zone euro contre une autre ne valant qu'en Grèce. Mais alors combien? Cent vingt? Cent cinquante? Mille? A ce stade, c'est pure spéculation. Cela dépendra non seulement des circonstances mais aussi du volume de nouvelle monnaie émis par le gouvernement - et à beaucoup de montagnes russes alors que la Grèce continue à s'empêtrer dans la crise économique.

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Projet de billet de 500 Nouvelles Drachmes selon une étude du gouvernement grec

L'émission de reconnaissances de dettes par le gouvernement grec fera à nouveau de lui un émetteur de monnaie-papier, au minimum auprès de son public captif (fonctionnaires, fournisseurs, bénéficiaires de rentes), ce qui lui restituera un attribut de souveraineté abandonné lors du passage à l'euro.

Évidemment, l'euro authentique continuera d'avoir cours en Grèce et sera activement recherché, mais seuls les touristes et les acheteurs étrangers permettront de s'en procurer. Il en faudra pourtant, non seulement pour payer des marchandises importées en Grèce (comme du carburant) mais aussi parce que l'Etat grec, toujours autant aux abois lorsqu'il s'agira de payer le remboursement partiel de la monstrueuse dette publique grecque, devra en disposer en quantité suffisante lors des échéances. La dette publique grecque a été creusée en euros, elle devra être payée en euros aussi longtemps qu'il est possible...

Comme on imagine aisément, l'arrivée d'une monnaie locale ne mettra de loin pas un terme aux problèmes financiers de l'Etat grec. Elle ne sera au mieux qu'un pis-aller et représentera surtout un point de non-retour. Si cette monnaie apparaît parce que l'Etat grec est en cessation de paiement en euro, on voit mal comment la situation pourrait s'améliorer alors même que cette nouvelle monnaie, sans cours à l'international, se répand progressivement dans les rouages économiques du pays. L'euro ne subsistera que dans quelques secteurs particuliers comme le tourisme et l'industrie d'exportation.

Si l'arrivée de la nouvelle monnaie donne un peu de répit à Athènes, il arrivera assez vite un moment où les reconnaissances de dettes auront fait un tour complet jusqu'à revenir dans les caisses du gouvernement. Les citoyens grecs s'empresseront d'utiliser cette nouvelle monnaie en priorité pour payer leurs impôts, et on voit mal comment l'Etat grec pourrait refuser une promesse qu'il émet lui-même! Les rentrées fiscales en euro s'étioleront rapidement et deviendront donc trop faibles pour permettre le remboursement de la dette publique. On reviendra donc au point de départ de la crise, le défaut grec.

Malgré tout, on ne peut exclure totalement l'hypothèse de l'émergence d'une monnaie grecque locale. Il s'agirait certes d'une hérésie pour les puristes de l'euro mais apparemment cette perspective est envisagée en haut lieu. De plus, cette solution à deux monnaies, relativement facile à mettre en place, aurait l'avantage de proposer une alternative - fut-elle temporaire - à la cessation de paiement pure et simple. Lorsqu'un gouvernement navigue autant à vue au jour le jour que l'équipe d'Alexis Tsipras, tous les expédients semblent sur la table pour gagner encore quelques semaines, quelques mois...

Dans la crise de la dette publique, procrastination et chemin de moindre résistance sont les deux principes majeurs qui ont prévalu jusqu'ici ; ceux-ci passent par la création d'une nouvelle monnaie en Grèce. Voilà pourquoi la nouvelle drachme pourrait bien faire son apparition, alors que les choses se précipitent.