23 septembre 2010

Le baroud d'honneur de la concordance

Au lendemain de l'élection au Conseil Fédéral de Simonetta Sommaruga et Johann Schneider-Ammann en remplacement de Moritz Leuenberger et Hans-Rudolf Merz, les médias se félicitent qu'aucun drame n'ait eu lieu. Une Socialiste et un Libéral-Radical remplaçant un Socialiste et un Libéral-Radical, quel exploit... Ils célèbrent même l'événement historique que représente cette élection: pensez donc, pour la première fois, deux Bernois d'un coup au gouvernement!

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...Non? Tiens, on me glisse dans mon oreillette que ce n'est pas ce record-là que l'on célébre aujourd'hui? Je me moque gentiment, bien sûr. Les bien-pensants n'ont à la bouche que "l'avancée", voire la "revanche" que symbolise l'élection d'une quatrième femme au Conseil Fédéral. Simonetta Sommaruga permet en effet aux femmes d'être une majorité; une réussite que les socialistes s'empresseront d'ajouter à leur tableau de chasse, lavant leur échec à placer une première femme au Conseil Fédéral. En 1984, la première élue du genre, Elisabeth Kopp, avait en effet le mauvais goût d'être radicale.

Mais cette célébration surannée d'un féminisme en retard d'une guerre froide n'est là que pour combler un vide. Au lendemain d'une élection réussie, et celle-ci l'est dans la mesure où on a grosso-modo suivi le script prévu, il faut bien célébrer quelque chose.

La mort d'un système, peut-être?

Chacun en convient, 2011 sera l'année des grandes manoeuvres - donc de grands bouleversements. Bien malin qui peut annoncer la composition du CF à la fin de l'année prochaine. Rien n'est moins sûr que celui-ci continue à suivre la logique arithmétique qui a vaguement prévalu depuis un demi-siècle.

Sur le sujet, on peut saluer la remarquable tentative de réécriture de l'histoire à laquelle se livre Bernard Wuthrich du Temps dans son éditorial d'hier:

L’Université de Genève a consacré récemment un colloque à la réforme du gouvernement. Les participants ont regretté de voir que «les conseillers fédéraux cherchent surtout à se protéger les uns des autres plutôt que de vouloir avancer ensemble». (...)

Ce phénomène s’est accentué depuis le passage de Christoph Blocher au Conseil fédéral. Or, et les deux sont liés, c’est aussi à ce moment-là que la fameuse formule magique de 1959, répartition purement arithmétique des sept sièges entre les quatre plus grandes formations, péclote.

C’est au début de 2008, lorsque l’UDC a décidé d’exclure Eveline Widmer-Schlumpf et Samuel ­Schmid de ses rangs, qu’elle est morte. Bien qu’ayant recueilli 29% des suffrages lors des élections de 2007, l’UDC n’a plus qu’un conseiller fédéral. Par sa propre décision, puisqu’il a décidé d’exclure deux magistrats que le parlement avait élus sous l’étiquette de l’UDC avant d’obtenir l’élection d’Ueli Maurer en remplacement de l’un d’eux.

En agissant ainsi, l’UDC a ouvert la boîte de Pandore. Chaque parti se sent désormais libre d’utiliser la moindre élection partielle pour tenter de modifier la composition du gouvernement. Avec quel argument? Simplement en proposant sa propre interprétation de la formule arithmétique.

 

Revoilà stigmatisée la méchante UDC, menée par le terrible Blocher-mangeur-d'enfants. La boîte de Pandore ouverte en 2007? Erreur de calendrier assez grossière - huit ans, au bas mot. En réalité, la concordance arithmétique est morte en 1999, lorsque les partis établis ont refusé un second siège à l'UDC. En 2003, on aurait pu croire à son retour après le duel épique entre M. Blocher et Ruth Metzler, remporté d'un cheveu. Les démocrates-chrétiens avaient alors tenté de s'accrocher mordicus à deux sièges sans rapport avec leur force électorale. M. Blocher rapporta enfin à l'UDC un second siège auquel elle avait droit, mais ce retour de la concordance n'était que le dernier sursaut d'un système en bout de course. Les promesses de vengeance du PDC contribuèrent largement à le réduire en lambeaux: la période 2003-2007 était un dernier souffle. Depuis 2003, l'opportuniste PDC centriste n'en a fait qu'à sa tête, sans la moindre stratégie à long terme. En 2007, la non-réélection de Christoph Blocher est orchestrée depuis les coulisses; en 2009, le PDC conteste le siège Libéral-Radical au prétexte que son groupe parlementaire allié aux Evangéliques et aux Verts (!), est finalement plus nombreux que ses concurrents libéraux-radicaux; hier encore, M. Darbellay, grand statège de couloir, cherchait encore à comprendre comment des membres de son groupe avaient pu faire fi de sa stratégie infaillible et voter pour l'abominable, le terrifiant UDC Jean-François Rime...

450px-Swiss_National_Council_Session_Spectators.jpgDieu sait ce qu'ils nous préparent pour 2011, lorsqu'ils seront au coude-à-coude avec les écologistes!

Bref, la concordance n'est peut-être plus qu'un souvenir. Ce n'est pas une raison non plus pour confondre les victimes et les fossoyeurs.

On oublie le pourquoi de la concordance. Ce mécanisme ne doit rien au hasard. Il a été inventé pour couper les ailes de l'opposition - des partis importants au Parlement, mais absents du gouvernement. Les partis d'opposition (à gauche, disons-le) avaient la fâcheuse tendance de critiquer le Conseil Fédéral et de lancer des référendums à tout bout de champ. En coupant le gâteau étatique en parts équitablement distribuées aux uns et aux autres, la classe politique suisse avait trouvé un compromis pour amadouer le Parlement et saper toute opposition.

En effet, une fois au Conseil Fédéral, plus possible de critiquer: chaque parti devait défendre un gouvernement dans lequel il était représenté. Plus aussi facile de se mettre dans le costume confortable du contestataire, plus aussi évident de dresser la foule contre chaque réforme...

Quel meilleur moyen d'apaiser la colère d'un politicien rival qu'en lui offrant un poste? Ce n'est pas Nicolas Sarkozy qui me contredira!

L'opération fonctionna pendant quelques décennies. Exemple unique dans une démocratie en paix, la Suisse se retrouva avec un gouvernement qu'ailleurs, on aurait qualifié "d'union nationale": des conservateurs à l'armée, des socialistes aux affaires sociales... Derrière une façade cordiale, cela restait le mariage de la carpe et du lapin, une union sans amour fonctionnant uniquement que parce que les affaires courantes n'exigeaient pas plus.

Mais depuis quelques années, les partis n'hésitent plus à lancer des référendums en dépit de l'existence d'un Conseiller Fédéral apparenté. Les socialistes sont allés jusqu'à torpiller des réformes mises en oeuvre par leurs propres Conseillers Fédéraux!

On comprend dès lors que, le "pacte de non-agression" fondant la concordance étant désormais illusoire, celle-ci n'a plus de raison d'être. Voilà la raison fondamentale qui mine la répartition actuelle - les crises à répétition que traverse le pays en étant une autre, car la concordance n'est pas faite pour les tempêtes.

Que nous réserve l'avenir? M. Wuthrich et les fins esprits de la faculté des sciences politiques de Genève enfoncent les portes ouvertes:

Deux modèles sont envisageables. Une «petite concordance» de droite, réunissant le PDC, le PLR, l’UDC et le Parti bourgeois-démocratique (PBD) autour d’une politique budgétaire, fiscale et sociale commune. Ou une «petite concordance» unissant le PLR, le PDC, le PS et les Verts autour d’une stratégie européenne, sociale et environnementale, par exemple.

 

Reste encore à voir sur quel mode ce gouvernement serait élu. L'initiative de l'UDC pour l'élection du Conseil Fédéral par le peuple plane sur le Parlement. En cas de réussite, il se trouverait ainsi privé d'un de ses principales sources de magouilles. A coup sûr, la menace a dû amener certains adeptes du coup fourré à jouer en sourdine cette élection partielle au Conseil Fédéral. Mais qu'en sera-t-il en 2011?