28 août 2017

France: la rentrée sociale sera chaude

Le mois de septembre se profile et avec lui, en France, de nombreuses protestations prévues contre la réforme du Droit du travail. Entre une première manifestation d'ampleur prévue le 12 septembre et une seconde le 23 lancée par la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, il est probable que d'autres journées de mobilisation aient lieu au cours du mois, paralysant le pays pendant une bonne partie de la rentrée. Emmanuel Macron, dont la popularité est en chute brutale, affrontera la première épreuve de force de son quinquennat.

france,réforme,droit du travailLa réforme du Code du Travail était un des objectifs de campagne du Président Macron, affirmant qu'elle était tellement nécessaire qu'il utiliserait l'article 49-3, coupant court aux débats de l'Assemblée pour parvenir à ses fins. Au vu de la domination acquise depuis par le mouvement En Marche sur le Palais Bourbon, cette étape ne sera peut-être pas utile ; mais le Président resta longtemps flou sur ce que la réforme devrait précisément contenir. Aujourd'hui, elle est à bout touchant. Les versions définitives des projets d'ordonnances doivent être rendues publiques le 31 août, l'adoption étant agendée pour un Conseil des ministres prévu le 20 septembre.

La gestation fut longue pour en arriver là. Suite à un premier projet de loi déposé le 28 juin, le gouvernement lança pendant l'été un cycle de concertation avec les syndicats et d'autres acteurs du monde du travail, une procédure longue et inédite en France et qui permit d'entendre les objectifs recherchés par chacun. Les interlocuteurs invités apprécièrent le principe de ces rencontres, mais s'avouèrent dubitatifs face à des politiciens apparemment prêts à l'écoute, mais peu enclins à dire ce qu'ils feraient de leurs revendications.

Au bout du compte, les organisations syndicales n'ont eu le droit que de consulter 30 pages sur les 150 du projet et seulement de prendre des notes - ni copies, ni photos. L'incertitude subsiste sur les points les plus controversés de la réforme: la représentation syndicale dans les petites entreprises, conditions de licenciement, accords de branche... Aujourd'hui les détails filtrent encore au compte-goutte. Le grand oral de présentation aura lieu jeudi, donnant le coup d'envoi de la rentrée sociale. Le match aura lieu dans la rue.

Entre des syndicats programmant un conflit sur un texte pas encore connu et un gouvernement gardant le secret sur ses propres projets de loi, la réforme du droit du travail est déjà symptomatique du manque de sincérité au sein des élites françaises. La transparence est un mirage, et la concertation de la poudre aux yeux. Cela partait d'une bonne intention mais un processus de décision réellement basé sur le dialogue et le respect des minorités se bâtit sur des décennies, il suffit de le voir à l’œuvre en Suisse.

Le besoin est pourtant bien réel. La France est sclérosée par un Code du travail volumineux, engoncé dans la vieille perception marxiste de relations forcément guerrières entre le patronat et les salariés. Les indemnités de licenciement abusif accordées par les tribunaux des prud'hommes sur les motifs les plus dérisoires peuvent mener une PME à la faillite. La rigidité est partout, dans la durée légale de travail, le taux d'activité, la rémunération, le travail le dimanche ou la prétendue représentativité syndicale, inscrite dans la loi pour que les centrales historiques soient incontournables. Le découpage arbitraire entre contrats à durée déterminée ou non a entraîné d'innombrables dérives, des employés enchaînant les contrats précaires à de jeunes diplômés alignant des stages sans en voir le bout.

Il est possible que la réforme impulsée par M. Macron améliore la situation de l'emploi en France, mais elle ne suffira évidemment pas à instaurer le plein emploi, tout juste une timide embellie. Car la rigidité du travail français n'est qu'une facette du problème, peut-être la plus aisée à résoudre sur le papier, mais de loin pas la seule. Le coût du travail est lui aussi en cause et pèse bien davantage. Le Jour de libération fiscale, le jour rapporté sur une année où les salariés arrêtent de travailler pour payer leurs impôts pour enfin récolter de l'argent pour eux-mêmes, ne survient pas avant le 29 juillet en France. La date se dégrade petit à petit depuis plusieurs années. Cela n'a rien de surprenant, la France étant un des pays les plus dépensiers de l'OCDE. Il faut bien que l'argent entretenant les vastes ambitions de l'État vienne de quelque part.

De fait, croire que la libéralisation du Code du Travail (théorique à l'heure qu'il est) puisse à elle seule résoudre les problèmes de compétitivité de la France est parfaitement illusoire. La compétitivité viendra en premier lieu d'une véritable baisse de la fiscalité pesant sur le travail, elle-même ne pouvant avoir lieu qu'avec une réduction du périmètre de l'État et de son train de vie. Autant dire que ce n'est pas pour demain - sans compter qu'il restera encore à gérer la colossale dette publique française, héritage cumulé de décennies d'incurie politique.

De leur côté, les syndicats ne se battent pas davantage pour l'emploi - ils se battent pour leur propre survie et rien d'autre. La représentativité syndicale est vide de sens depuis des lustres ; un petit graphique du taux de syndicalisation en Europe permet de voir ce qu'il en est.

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L'approche volontiers brutale, jusqu'au-boutiste, rétrograde et incompatible avec la bonne marche de l'entreprise adoptée par la plupart des syndicats français (mais pas tous!) ne séduit plus guère ceux qu'ils prétendent défendre. Avec 7,7% de salariés inscrits, la France est un des pays les moins syndiqués d'Europe. Et si on extrait des chiffres le secteur public où les syndicats font un peu meilleure figure mais qui n'est guère concerné par la réforme du droit du travail, le pourcentage serait encore pire.

Malgré leur poids historique et l'importance que les médias leur accordent continuellement, les syndicats français ne représentent plus qu'eux-mêmes. Si la réforme Macron passe et instaure les accords de gré à gré entre employeurs et salariés, ils disparaîtront. Cette perspective ne va pas contribuer à les modérer. L'automne pourrait être un baroud d'honneur.

La rentrée sociale sera donc agitée pour Édouard Philippe et son équipe, et au-dessus d'eux le Président Macron. Tout est réuni pour une belle épreuve de force dans la rue comme la France en donne régulièrement le spectacle. L'objectif est au moins autant de réagir sur la réforme du Code du travail que de voir de quel bois est fait le nouveau quinquennat ; car cette réforme ne sera assurément pas la dernière. Les marchands de banderoles peuvent se frotter les mains.

02 juillet 2017

De l'avortement

Le récent décès de Simone Veil à 89 ans permet à tous les médias et à la classe politique française de revenir sur la "superbe avancée sociale" que représente l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Mais on peut en douter.

Simone Veil

Le destin de Simone Veil se manifeste le 30 mars 1944 à Nice. Âgée de seize ans, issue d'une famille juive non pratiquante et se faisant appeler Simone Jacquier, elle se fait arrêter par les Allemands. Jouant de malchance alors que la Seconde Guerre mondiale s'achève, elle est d'abord déportée à Drancy, puis au camp d'Auschwitz avec sa mère et l'une de ses sœurs. Elle est ensuite transférée à Bobrek, à cinq kilomètres de Birkenau. Elle sera ensuite transférée au camp de Bergen-Belsen où elle travaille en cuisine. Sa mère meurt du typhus, elle ne verra jamais non plus son frère ni son père déportés, eux, en Lituanie.

Simone_Veil_(1984).jpgSimone Veil n'hésitera pas à mettre au service de sa carrière politique la respectabilité morale héritée de son statut de survivante de la Shoah. Elle ira jusqu'à faire graver son numéro de matricule des camps de la mort sur la lame de son épée une fois admise à l'Académie Française, en 2008. Mais revenons trente ans plus tôt.

En 1975, les Français ne connaissent pas Simone Veil. C'est véritablement la loi sur l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) qui la fera passer à la postérité.

L'épopée de la Loi Veil

Jusque-là, l'avortement est un acte réprimé par l'article 317 du Code Pénal. Celui-ci punit de prison et d'amende le fait de subir, de pratiquer mais aussi d'aider un avortement. Les membres du corps médical coupables d'un tel crime peuvent être condamnés à une interdiction d'exercer. Dans cette situation, nombre de femmes souhaitant interrompre une grossesse vont à l'étranger - l'Angleterre est plus souple - ou se confient à des faiseuses d'anges, parfois dans des conditions d'hygiène douteuses.

Les chiffres les plus fantaisistes circulent quant au nombre d'avortements clandestins. L'opinion publique est divisée. Les milieux catholiques et conservateurs s'opposent à la désacralisation de la vie, les féministes et les gauchistes réclament la totale maîtrise du corps de la femme dans la lignée de la révolution sexuelle. Après mai 68, la question est devenue un enjeu de société. Des activistes tentent de faire ployer la classe politique. Le 5 avril 1971, 343 femmes dont de nombreuses personnalités lancent dans le Nouvel Observateur l'appel dit "des 343" et clament: "un million de femmes se font avorter chaque année en France, je déclare que je suis l'une d'elles." Évidemment, aucune des signataires ne sera poursuivie. Deux ans plus tard, les 331 médecins reconnaissant avoir pratiqué des avortements ne le seront pas davantage.

En 1972 a lieu le procès de Bobigny. Marie-Claire, jeune fille de 17 ans, est jugée pour avoir avorté à la suite d'un viol. Le procès donne lieu à de nombreux débats. Défendue par Gisèle Halimi, amie de Simone Veil, l'accusée est finalement acquittée.

En 1974, Jacques Chirac, alors Premier Ministre, pense sentir le vent. Il nomme Mme Veil ministre de la santé avec pour mission de préparer un nouveau projet de loi sur l'avortement. Elle fait l'objet de nombreuses pressions de son propre camp, mais tient résolument le cap. Le 26 novembre 1974, elle monte à la tribune de l'Assemblée et prononce ces mots:

"Je voudrais vous faire partager une conviction de femme et je m'excuse de le faire devant une assemblée presque composée exclusivement d'hommes, aucune femme ne recourt de gaité de cœur à l'avortement, je le dis avec toute ma conviction l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue."


Jouant habilement à la fois du féminisme et de l'angle sanitaire, elle est à la manœuvre. L'opposition de gauche l'aidera à surmonter les divisions de son camp. La Loi Veil est promulguée le 17 janvier 1975, mais elle n'est que temporaire. L'avortement sera légalisé définitivement en 1979. Ce "progrès social" sera suivi de nombreux autres.

En 1983, la Sécurité Sociale rembourse l'IVG - les prélèvements obligatoires des assurés sociaux français contribuent désormais à supprimer les enfants à naître. En 1983, un délit spécifique d'entrave à l'IVG est instauré, puni de deux ans de prison. En juillet 2001, le délai permettant l'IVG est allongé de deux semaines, et l'autorisation parentale pour les mineurs est supprimée. En 2014, le délit d'entrave à l'IVG est étendu aux sites Internet anti-IVG et la peine de prison est assortie de 30'000 € d'amende.

IVG et morale

L'avortement est un des sujets de discorde entre libéraux. Certains évoquent un droit absolu des femmes à disposer de leur corps, s'évertuant à faire passer le bébé comme une sorte de passager clandestin lorsqu'il n'est pas - ou plus - désiré. D'autres, dont je fais partie, pensent que la loi se doit de faire respecter les droits des plus faibles et qu'il est difficile d'imaginer un être plus faible, et plus innocent, qu'un enfant encore dans le ventre de sa mère.

votation du 9 février 2013,avortementLa thèse du "droit absolu du corps" ne pose par définition aucune limite. L'IVG dans sa forme actuelle est encore trop douce: selon le principe du droit absolu de son corps, une femme pourrait avorter la veille de l'accouchement prévu - alors qu'un autre bébé conçu au même moment, mais né prématuré de quelques jours, aurait été protégé d'un tel destin grâce à l'accouchement. L'attribution d'une personnalité juridique complète à l'instant de la naissance mène à ce genre d'absurdités.

Pour éviter ces aberrations on limite l'IVG aux premières semaines de l'existence. Les partisans de l'avortement essayent de ramener l'embryon à un objet, le présentant comme un simple ensemble de tissus, mais ils ne sont pas aidés par la science. Si dans les premiers jours de la conception l'embryon n'est effectivement qu'un amas de cellules, la différentiation intervient très vite. La formation du tube neural et les premiers battements du cœur surviennent dès la sixième semaine. Malgré tout cet aspect du débat reste secondaire car dans de nombreux pays d'Europe - y compris en Suisse - des aménagements légaux permettent d'avorter jusqu'au terme.

La grossesse n'est pas une maladie. Un fœtus n'a rien d'une tumeur. Il vit au sein sa mère mais n'a rien à voir avec le moindre de ses organes. Il a un ADN différent, voire un sexe différent.

Nous vivons dans des sociétés où beaucoup de femmes trouvent plus convenable de tuer leur propre bébé plutôt que de le confier aux bons soins d'un des innombrables couples en quête d'adoption. Les droits du père sont inexistants. Les droits du bébé à naître sont réduits à rien.

Démographie de l'avortement

Ne sommes-nous pas tous, quelque part, que de simples ensembles de tissus? Ce n'est jamais aussi vrai que depuis la Loi Veil et ses nombreuses variantes dans d'autres pays d'Europe. La réduction de l'être humain à une masse de chair a réussi au-delà de toute espérance.

Simone Veil luttait contre "l'insalubrité" de l'avortement, estimant que les conditions d'hygiène n'étaient pas réunies dans la clandestinité. Dans son discours de 1974, elle évoquait les femmes recourant à l'avortement et rejetées "non seulement dans l'opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l’anonymat et l’angoisse des poursuites." Mais ces sentiments empêchaient également nombre de passages à l'acte, et permettaient l'existence d'autant de nouveau-nés sains.

En rendant l'avortement légal sous condition, Mme Veil permit de faire sauter une barrière morale, amenant à la banalisation de l'acte. Les partisans de l'avortement légal évoquent volontiers les "milliers" d'avortements illégaux pré-1975 mais si cela était vrai, on retrouverait constamment des charniers de fœtus. Aucune donnée réaliste n'existe, et le nombre de condamnations pour la pratique de l'avortement avant la Loi Veil ne plaide certainement pas en faveur de cette hypothèse.

Les défenseurs de l'avortement sont prompts à amener dans la discussion de nombreux cas particuliers: l'enfant à naître lourdement handicapé, la victime d'un viol, la grossesse à problème menaçant la survie de la mère. Ces exemples ont toujours existé, mais ce sont justement des cas particuliers. La plupart des IVG ne rentrent dans aucune de ces catégories. Il faut les appeler par leur nom. Ce sont des avortements de confort.

En France, selon des statistiques officielles, l'avortement concerne environ 220'000 bébés à naître chaque année. Après une dizaine d'années de hausse entre 1995 et 2006, le chiffre est stable, mais il n'évoque pas grand-chose. Présentons ces données de façon plus parlante: en France 20% des bébés, un sur cinq, sont avortés chaque année. Une femme sur trois avorte au moins une fois dans sa vie. 9,5% des femmes ont recours deux fois à l'IVG et 4% trois fois ou plus au cours de leur vie. "Aucune femme ne recourt de gaité de cœur à l'avortement" affirmait Mme Veil. Qui peut encore croire à pareil mensonge? L'avortement n'est plus qu'un geste de pure commodité.

Tous les Français nés après 1975 sont les survivants d'un massacre qui a fauché 20% de leur classe d'âge. Pas la peine de chercher plus loin le déficit des naissances et le non-renouvellement des générations. L'Occident n'a pas perdu son âme avec les camps de concentration: les nazis ont été combattus et vaincus pour le mal qu'ils représentaient. L'Occident a perdu son âme avec l'avortement. La destruction légale de la vie à naître, acceptée et banalisée, brise un tabou aussi vieux que les racines grecques de notre civilisation. Le Serment d'Hippocrate a été réécrit pour le permettre. L'Interruption Volontaire de Grossesse, remboursée par la Sécurité Sociale, est acceptée et renforcée constamment alors qu'elle tue plus que n'importe quel fléau historique.

Il y a une ironie amère à ce qu'un tel génocide ait été mis en place par une survivante de la Shoah, dont tant de politiciens célèbrent aujourd'hui la mémoire.

13 juin 2017

En Marche vers la domination législative

Beaucoup de déçus des élections présidentielles française se tournaient vers les législatives pour une revanche - les "troisièmes et quatrièmes tours de la présidentielle", comme certains analystes s'efforçaient de les appeler. Las! Les résultats sont sans appel. La République En Marche et le MoDem de François Bayrou font le plein, laissant présager d'une domination écrasante dans la composition de la future Assemblée Nationale française.

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Projection du nombre de sièges selon les résultats du 1er tour - infographie Le Figaro
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Pourtant, face à ce résultat étonnant, tous les partis en prennent pour leur grade. La recomposition de la classe politique est, elle aussi, en marche. Évoquons le destin de ces partis, par ordre croissant de réussite dimanche soir.

Le PS est mort. Vraiment mort. Plus rien ne le sauvera. La "marque" PS ressurgira peut-être du passé mais n'aura pas grand-chose à voir avec le mouvement historique. L'alliance entre le Parti Socialiste, le Parti Radical de Gauche, les Divers Gauche et les Écologistes réunit 9,51% des suffrages. C'est mieux que la présidentielle mais cela reste un naufrage, dont on ne peut comprendre l'ampleur qu'en se rappelant qu'il détenait la majorité dans l'assemblée sortante. La presse fait la longue liste des "ténors" socialistes éliminés dès le premier tour. Citons parmi eux:

  • Jean-Christophe Cambadélis, Premier secrétaire actuel du PS ;
  • Benoît Hamon, ancien ministre de l'éducation et candidat socialiste à l'élection présidentielle ;
  • Matthias Fekl, ancien ministre de l’Intérieur ;
  • Aurélie Filippetti, ancienne ministre de la Culture ;
  • Patrick Mennucci, figure historique du PS à Marseille, éliminé par Jean-Luc Mélenchon ;
  • Elisabeth Guigou, ancienne Garde des Sceaux.

Débâcle, débandade, déroute, tout le champ lexical y passe. Le PS est en cinquième position, réduit à un strapontin dans la vie politique. Il n'est plus rien. "On est à terre, décapité, éclaté", déplore l'ancien secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur Thierry Mandon sur RTL.

La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon atteint 11,02% des suffrages. C'est mieux que le PS - un des principaux objectifs du mouvement d'extrême-gauche est atteint - mais cela reste un très mauvais résultat pour celui qui prétendait il y a quelques semaines encore atteindre le second tour de l'élection présidentielle, et ambitionne surtout d'incarner l'opposition officielle au gouvernement Macron.

Quatrième dimanche soir, la France Insoumise perd plus de 40% de ses suffrages comparé à la présidentielle. Assemblage disparate de nombreux partis et groupuscules (Parti de Gauche, Ensemble!, Communistes, dissidents écologistes, Nouvelle Gauche socialiste, Révolution...) La sauce n'a visiblement pas pris et il n'est pas certain que le trublion Mélenchon parvienne à s'inscrire dans la durée.

Le Front National de Marine Le Pen accuse le coup. La présidentielle fut un échec mais la candidate FN ne parvint pas à en tirer une défaite honorable ; galvaudant sa prestation durant le débat, étalant un programme brouillon et centré sur les aspects économiques (alors que l'électorat FN attend plutôt des mesures face à l'immigration, à l'islamisation galopante des banlieues et au communautarisme) Marine Le Pen mena logiquement le FN à un net reflux sur un scrutin qui ne lui est de toute façon pas favorable. Rétrospectivement, des analystes expliquent qu'avec 13,20% des voix à l'échelle nationale le FN est finalement "retombé à son niveau de 2012" ; difficile d'y voir un quelconque succès. Comme pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen affaiblit sérieusement sa position de dirigeante au sein du parti et voit s'éloigner toute chance d'incarner un jour l'opposition officielle.

Celle-ci s'incarne dans le parti arrivé en deuxième position, Les Républicains (alliés avec l'UDI et divers droite) avec 21,56% des voix. Après avoir échoué dans une élection présidentielle "imperdable", les Républicains font un piètre score lors de ce premier tour - à peine mieux que le nombre de suffrages réunis sur le calamiteux François Fillon en mai. Espérant au mieux dans les 130 sièges, l'opposition sera une opposition croupion.

Les déclarations grandiloquentes évoquant une "revanche", voire s'imaginant "imposer une cohabitation" au Président Macron n'en paraissent que plus chimériques. La droite française s'est auto-détruite, à peine capable d'articuler un projet, soutenant un candidat démoli, et appelant à voter Macron avant de s'en déclarer le premier adversaire pour le scrutin suivant quelques semaines plus tard.

En nommant Premier Ministre un cadre des Républicains, Emmanuel Macron fit preuve d'un sens aigu de la politique. La manœuvre (car il ne fait aucun doute que c'était une manœuvre) finit de semer le trouble dans le camp des Républicains, au sein des instances dirigeantes, auprès des militants. Elle fonctionna d'autant mieux qu'elle s'incarnait dans une logique imparable: la droite française lorgne vers le centre depuis si longtemps qu'elle est abîmée dans son attraction. Comment se prétendre plus à droite qu'En Marche! avec un Juppé si difficile à distinguer des socialistes, un Sarkozy dont on se rappelle "l'ouverture" à gauche, un Le Maire passé dans le camp adverse?

Les Républicains ont le plus grand mal à l'admettre, mais les passerelles, les porosités et les connivences sont bien plus nombreuses qu'ils ne veulent bien le dire entre eux et En Marche!. Elles le sont d'autant plus qu'ils n'ont plus de programme, plus d'idéologie, plus de valeurs - uniquement des postures. Laurent Wauquiez et François Baroin appellent au "sursaut" pour éviter une "trop grande force" du parti inféodé à Macron, comme si cet appel se suffisait à lui-même pour donner son suffrage aux Républicains. Voilà ce que les Français auront en guise d'opposition pour les cinq ans à venir...

Le grand vainqueur du jour est bien sûr Emmanuel Macron. La République en Marche et le Modem atteignent 32,32% des voix. C'est mieux que son score du premier tour de la Présidentielle, mais la victoire n'est pas belle.

Les Français savent depuis longtemps que le mode de scrutin de l'élection législative n'est qu'une immense magouille. Le découpage en circonscriptions et les règles de maintien pour le second tour n'avaient qu'un seul but: écarter le Front National en laissant à la place une alternance entre la droite et la gauche traditionnelles. Aujourd'hui, le système se retourne contre ses auteurs. La faible participation et le piètre score des formations historiques laisse un boulevard au mouvement du jeune Président, un boulevard parfaitement artificiel. Comment peut-on rassembler plus de deux tiers des sièges - dans l'hypothèse basse - avec moins d'un tiers des suffrages exprimés? 13,4% du corps électoral tout entier? Magie des découpages électoraux!

Et ce sont les mêmes qui viennent critiquer le mode de scrutin de l'élection présidentielle américaine...

Emmanuel Macron va avoir les coudées franches. Aucune contestation ne viendra de l'Assemblée Nationale. Dans l'hypothèse improbable où une forte minorité contestataire de LREM viendrait à exister, en tant que parti centriste le "noyau" du mouvement pourrait encore s'allier aux électrons libres de gauche ou de droite pour faire ponctuellement passer un projet.

La médaille a bien sûr un revers. Emmanuel Macron sera responsable de tout, ne pourra invoquer aucune excuse, aucune impuissance. L'omnipotence entraîne une culpabilité totale. L'opposition politique étant inexistante, celle-ci s'incarnera probablement ailleurs - et ne sera pas forcément belle à voir.

Pour ma part, j'attends de voir au nom de quelles excuses les journalistes continueront à faire venir sur leurs plateaux des invités socialistes, sachant que ce mouvement politique ne représente désormais plus rien, à tous les niveaux de la vie publique française.

07 mai 2017

Emmanuel Macron Président.

Ça y est! Le faux suspense est éventé, les résultats sont connus - encore partiels certes, mais dénués du moindre doute quant au résultat final. Les 47 millions de Français appelés aux urnes dans 66'546 bureaux de votes se sont prononcés. Succédant à François Hollande, Emmanuel Macron est le 8e Président de la Cinquième République française, avec autour de 65% des voix.

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Pour un individu encore totalement inconnu du grand public il y a quelques années, le tour de force est remarquable. Mais Emmanuel Macron n'a évidemment pas agi seul.

Le candidat antisystème du Système

Le véritable exploit de Macron était de parvenir au second tour. Depuis, sa victoire finale était acquise. Tout le monde le savait, lui y compris - au point de fêter un triomphe par anticipation dès le soir du 30 avril dans un dîner à la Rotonde, une brasserie parisienne. L'impair fit jaser.

Mais, face à Marine Le Pen, comment Macron aurait-il pu échouer? Il rassembla derrière lui l'ensemble de la société française ayant droit de cité. Les entrepreneurs (attention, seulement "ceux qui réussissent"), les syndicalistes, les stars, les représentants religieux juifs, musulmans et protestants, les ambassadeurs... À l'étranger, comptons Angela Merkel, Yanis Varoufakis ou encore Barack Obama, pour qui les ingérences électorales sont une notion à géométrie variable.

Loin de Jean-Luc Mélenchon, rebelle institutionnel passant le plus clair de sa carrière lové dans les confortables travées du Sénat, Macron devint le premier candidat antisystème officiellement adoubé de l'establishment. Bien aidé par ses amis des médias, Emmanuel Macron réussit à se présenter en homme neuf, alors qu'il fut conseiller puis ministre du Président Hollande dont chacun put apprécier les qualités durant cinq ans.

Sans même parler de son CV politique, Emmanuel Macron est un paradoxe: avec pareils mentors, comment incarner la nouveauté? Rassemblant derrière soi toutes les vieilles badernes de la politique française depuis quarante ans, de Robert Hue à Alain Madelin, de Daniel Cohn-Bendit à Christian Estrosi, comment incarner la rupture? Heureusement, les partisans de En Marche! n'ont pas poussé la réflexion aussi loin. Il leur a suffi de penser printemps et d'avaler, pleins d'espoir, les incompréhensibles absurdités du programme du candidat. Lorsqu'on laisse l'esprit critique au vestiaire, tout devient possible, en effet.

Comme le résuma Jean-Patrick Grumberg sur Dreuz.info, les Français ont le sens du sacrifice. Ils votèrent pour tout ce qu'ils rejettent.

Voilà ces remarquables Français qui n’aiment pas les énarques et votent pour un énarque, n’aiment pas les élites déconnectées de la réalité et votent pour le plus déconnecté d’entre eux, qui n’ont plus confiance dans les médias mais votent pour celui que les médias ont choisi pour leur bien, aiment leur pays mais votent pour celui qui en offre les clefs à tout le malheur du monde, et ouvre grand les frontières. Voilà ces Français qui déjà se serrent la ceinture et décident de se la serrer encore plus fort pour aider les plus pauvres venus d’ailleurs.


Mais pas tout ce qu'ils rejettent, en réalité. Car en face d'Emmanuel Macron, il y avait Marine Le Pen.

Le repoussoir Le Pen ne fonctionne plus

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. En France, quelles que soient vos réponses (ou votre absence de réponse) sur l'emploi, la fiscalité, l'organisation des retraites, la place de la France en Europe, la menace islamique ou les questions migratoires, faire barrage au Front National est un programme de second tour supérieur à tout autre.

Ce n'est pas comme s'il y avait eu péril en la demeure. La prestation de l'infréquentable Marine Le Pen lors du débat d'entre deux tours avait pourtant montré les limites de la menace. Cependant, Marine Le Pen était la seule à défendre maladroitement la France d'en bas - les Français des campagnes et des banlieues, de la France déclassée et laissée pour compte par les élites. Elle prévoyait également de laisser les Français décider de ses mesures les plus controversées, comme la sortie de l'Euro, via un référendum.

De nombreux Français arrivèrent à la conclusion logique qu'il n'y avait rien à attendre de Macron. Le tout-sauf-Macron valait bien le tout-sauf-Le-Pen. Contrairement à son père en 2002, Mme Le Pen rassembla donc bien au-delà de sa base électorale du premier tour.

Un sondage Elabe pour la BBC du 3 mai, constitué auprès de 3'956 personnes, montrait la façon dont les électeurs des candidats éliminés se distribueraient entre les finalistes:

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Le rapport de force entre Macron et Le Pen s'établissait donc à 58% pour le premier et 42% pour la seconde. Les résultats d'aujourd'hui montrent que le report de voix n'aura pas fonctionné aussi bien qu'annoncé. Le sondage illustre malgré tout la porosité logique entre les différents mouvements politiques ; celle-ci a bien eu lieu. Marine Le Pen draine un nombre significatif de suffrages des électeurs de Dupont-Aignan, de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon. Elle atteint 10,5 millions de voix, soit le double de son père en 2002.

Hommage à Hollande

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. Et barrage fut établi. Sur les plateaux de télévision, le soulagement était palpable. Tout le monde aime quand un plan se déroule sans accroc.

Ce soir, François Hollande décroche avec les honneurs le seul trophée qu'il mérite vraiment, celui de génie politique. Dans Un président ne devrait pas dire ça, conscient de son impopularité et d'un système de bipartisme arrivant en bout de course, il expliqua que la prochaine étape passerait par une refonte des mouvements politiques, de nouvelles structures d'alliances ; quelques temps plus tard, Emmanuel Macron démissionna avec bienveillance du gouvernement, fonda En Marche!, et accomplit la course en tête jusqu'à l'Élysée. Le PS historique est mort? Il marchait comme un zombie depuis bien trop longtemps. Le voici réincarné.

Macron aura eu la chance avec lui de bout en bout - une chance provoquée, quand François Fillon fut opportunément sali au moment crucial par des affaires bien anciennes. Une chance provoquée encore quand le scandale des MacronLeaks, définis comme "boule puante" par la presse aux ordres, éclata juste trop tard pour permettre aux médias de ne pas en parler. Car, en France, être journaliste c'est savoir quand lancer une affaire en première page, et surtout, quand l'enterrer.

Ce soir les Français ont confirmé que le rejet du FN était la définition suprême de leur appartenance politique ; ce faisant, ils se retrouvent avec un président par défaut, au programme flou et à la légitimité mesurée. Bonne chance à lui, bonne chance à eux.

04 mai 2017

Pitoyable débat Macron / Le Pen

À quatre jours du second tour d'une élection présidentielle inédite opposant un candidat post-socialiste et pro-européen à une candidate souverainiste et désormais anti-libérale, la confrontation fut explosive.

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Le "débat du siècle" entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen promettait de battre tous les records - au moins en termes d'audience. Cette promesse-là ne fut pas tenue non plus. Avec 16,5 millions de spectateurs tous canaux confondus, la confrontation de l'entre-deux tours réalisa certes un score honorable, mais très en deçà de ce genre d'émission - il fallait remonter à 1974 pour retrouver pareille audience.

L'ouverture du débat porta sur l'économie, puis la lutte contre le chômage et la réforme des retraites. Il parut clair que M. Macron maîtrisait davantage ses dossiers que Mme Le Pen, qui pour sa part s'essayait à décrire un mode de fonctionnement de "protectionnisme intelligent" qui pour l'instant n'a été mis en œuvre avec succès nulle part (il n'est qu'à peine esquissé aux États-Unis de M. Trump). S'enlisant à plusieurs reprises dans des batailles de chiffres, la candidate du Front National tenta avec plus ou moins de bonheur de présenter M. Macron comme le vendu aux banques et aux grands groupes, annonçant un des deux fils rouges de la soirée, l'autre étant de lui faire porter le chapeau du quinquennat Hollande.

Lorsque les thèmes sociaux et sociétaux furent abordés, comme le terrorisme, le changement de ton fut assez net: Marine Le Pen retrouva son assise et nombre de ses flèches atteignirent leur cible. Emmanuel Macron, nettement moins à l'aise, tenta de se défendre en se dédouanant de la responsabilité de ses soutiens, et affirma sa motivation rarement exprimée jusqu'ici de s'en prendre au terrorisme islamique.

D'autres prises de bec eurent lieu au sujet des zones de non-droit, où les mesures proposées par M. Macron de donner aux policiers le pouvoir d'infliger des amendes sur des cas simples furent tournées en dérision par Mme Le Pen, avocate plus au courant des réalités du terrain. On fut content d'apprendre que les deux candidats s'opposent aux Lois Taubira - quant à savoir si ces déclarations seront suivies d'effet, c'est une autre histoire.

Mais la plus grande confrontation vint finalement du destin de la France au sein de l'UE. Marine Le Pen essaya maladroitement de vendre une sortie de l'UE et de l'euro, échouant à rassurer les Français alors que les détails du plan n'avaient pas l'air complètement arrêtés dans son esprit. Péremptoire, Emmanuel Macron décréta de son côté que l'euro était définitif - alors que la zone euro menace depuis des années de s'écrouler à travers la Grèce...

Économie, emploi, éducation, terrorisme, euro, autant de thèmes abordés mais ne donnant lieu qu'à des affrontements plutôt que des présentations de programme. À plusieurs reprises le débat vira à la scène de ménage - Marine Le Pen ricanant et essayant d'emporter l'assentiment des deux présentateurs (qui restèrent naturellement de marbre), Emmanuel Macron se posant en donneur de leçon sûr de lui et défaussant d'un revers de main tout ce que son interlocutrice avait à proposer.

Agressivité contre arrogance, poissonnière contre banquier, les deux personnages n'avaient rien pour s'entendre.  Heureusement, cela n'aura sans doute aucune importance. Un sondage du Figaro précédant le débat indiqua que 86% des électeurs avaient déjà arrêté leur choix pour le second tour.

Macron remporta sans doute la soirée en semblant plus sérieux, plus présidentiable. Mais il s'avança trop, s'engageant à obtenir des résultats bien peu vraisemblables compte tenu des résistances au changement qui bloquent depuis des décennies la société française. Qu'intervienne une loi El Khomri à la puissance dix ou un alignement des retraites du public sur celles du privé et on verra de quel bois est fait le futur Président. Quant à Marine Le Pen... Qu'ils sont loin, Frauke Petry ou Nigel Farage!

Mais en réalité, ces débats ne veulent rien dire - il ne s'agit que d'un alignement de promesses destinées à s'emparer du pouvoir. On se souvient de la célèbre tirade du "Moi, Président" de Hollande. Au vu du chaos prévisible qui s'installera à l'Assemblée Nationale en juin, ni l'un ni l'autre ne sera en mesure de gouverner. Les excuses sont donc toutes trouvées. Et c'est peut-être mieux ainsi ; il suffit de visionner une hilarante vidéo du "Lapin Taquin" - réalisée avant le premier tour - pour avoir une idée de la vacuité cosmique du programme du Président Macron. Plus rigolo et plus court que le débat d'hier soir...

Quant à trouver des critiques de celui de Mme Le Pen, ce n'est pas compliqué: il suffit de feuilleter n'importe quel journal ou d'allumer la télévision sur n'importe quelle chaîne.

23 avril 2017

Un premier tour historique

Le premier tour des présidentielles a lieu - avec les résultats que le grand public a pu découvrir dès 20h avec les premières estimations. Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont qualifiés pour le second tour.

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La participation s'éleva à 77%, en baisse de quasiment deux points par rapport à 2012.

Les évaluations successive, mais non définitives, établissent un score de 23,7% pour Emmanuel Macron, le candidat d'En Marche! et 21,7% pour Marine Le Pen du Front National. Leurs deux poursuivants François Fillon (19,8%) et Jean-Luc Mélenchon (19,5%) sont distancés. Benoît Hamon, candidat officiel du PS, est relégué en cinquième position avec seulement 6,5%. Nicolas Dupont-Aignan du mouvement Debout la France semble réussir son pari d'atteindre 5%. Le score des cinq autres candidats est anecdotique.

Le score est à comparer avec ce que les instituts de sondage annonçaient au 17 avril encore, où les quatre candidats de tête semblaient tenir dans un mouchoir de poche.

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Le contraste est donc relativement élevé avec les résultats d'aujourd'hui.

Une fin de campagne sous le signe du terrorisme

L'actualité terroriste s'est bel et bien invitée dans la campagne à deux reprises. Le 18 avril, une première tentative d'attentat est déjouée à Marseille:

Les deux suspects étaient en possession de trois kilos d'explosifs de type TATP, d'armes en grande quantité et d'un drapeau de l'organisation djihadiste État islamique. Ils sont soupçonnés d'avoir voulu préparer un attentat "imminent". (...) Mahiedine Merabet, 29 ans, et Clément Baur, 23 ans, ont été interpellés dans le cadre d'une enquête en flagrance ouverte à Paris pour association de malfaiteurs et infraction à la législation sur les armes en relation avec une entreprise terroriste.


L'attentat était imminent car l'explosif typiquement employé par les agents de l'État Islamique à partir de produits ménagers courants se dégrade rapidement. Les deux individus arrêtés, délinquants multirécidivistes de nationalité française, s'étaient connus en prison ; ils étaient suivis par les services de renseignement depuis leur libération. En décembre 2016 le domicile de Mahiedine Merabet fut perquisitionné. On y trouva du matériel de propagande islamique. Clément Baur était quant à lui membre du Mouvement des Jeunes Socialistes - et décida d'illustrer par l'exemple la porosité entre différentes formes de lutte...

Resté au stade de la tentative, ce projet d'attentat ne fut sans doute pas couvert comme il l'aurait dû par des médias soucieux de ne pas "faire le jeu" de Marine Le Pen. Malheureusement, ils furent dépassés par une nouvelle attaque le soir du 20 aux Champs Élysées à Paris. Le soir même, les candidats livraient chacun leur credo dans "15 minutes pour convaincre" sur France2. Par tirage au sort, Marine Le Pen eut droit à la dernière place dans l'émission. Elle eut le courage d'abandonner un discours préparé pour improviser et laisser parler son cœur:

J'avais pensé parler mondialisation et enjeux de civilisation et puis j'ai appris que le cauchemar recommençait. Une fois encore. J'ai été saisie par la tristesse et par la colère sourde. La colère sourde parce que je suis étreinte par le sentiment que tout n'est pas fait pour mettre nos compatriotes à l'abri. J'ai entendu des mots de compassion pour les forces de l'ordre mais je pense qu'il faut aller plus loin: les policiers attendent des moyens pour se défendre et combattre le terrorisme islamiste. Je ne veux pas que l'on dise à notre jeunesse qu'elle vivra durablement avec ce danger. Il faut s'attaquer aux racines du mal: c'est fini le laxisme et la naïveté. On ne peut pas laisser ce pays impuissant à les défendre. C'est cela que vous, Français, vous devez exiger et choisir.


Ce soir-là, elle gagna sans aucun doute une stature présidentielle.

Un OVNI politique mis sur orbite

Marine Le Pen se réjouissait d'affronter Emmanuel Macron au second tour: les deux candidats incarnent en effet des positions diamétralement opposées sur le chemin que doit prendre la société française. Macron est pro-européen, Marine souverainiste. Macron méprise la France et son histoire, Marine célèbre ses racines charnelles. Macron défend l'immigration, Marine les frontières. Macron est issu de la finance mondialisée, Marine rejette ce modèle - on pourrait continuer longtemps.

Emmanuel Macron représente la poursuite du Hollandisme par d'autres moyens. Après avoir compris que le Parti Socialiste traditionnel était perdu, le Président soutint la candidature de son nouveau poulain avec autant de discrétion que possible pour ne pas le souiller de sa propre impopularité. Macron est une construction, un golem politique, un candidat hors-sol conçu de toute pièce par des spin doctors, des cabinets de marketing et des conseillers en communication. Porté par sa complicité avec les patrons des grands groupes de presse, Macron récolta des soutiens de plus en plus nombreux alors que les vaincus de la politique comprenaient qu'ils avaient une deuxième chance en misant sur l'outsider.

Rassemblant les espoirs les plus contradictoires, Emmanuel Macron incarne la rupture fréquentable et il est en passe de réussir son pari. Ce soir à l'Élysée, le Président Hollande peut savourer sa réussite - il vient d'envoyer son héritier sur orbite. La plus grande difficulté de Macron était de passer le Premier tour. Il est désormais en position de force contre Marine Le Pen au second, une adversaire contre laquelle l'ambiguïté vaporeuse a toutes les chances de l'emporter. Bien malin qui peut dire ce qui sortira vraiment de son quinquennat.

Les partis bouleversés

La victoire relative d'Emmanuel Macron et Marine Le Pen sonnent le glas des deux grands partis traditionnels de la droite et de la gauche, Les Républicains et le Parti Socialiste. Ces formations majeures sont toutes deux balayées de l'élection au premier tour, ce qui constitue une première historique. Celle-ci s'ajoute à de nombreuses autres du même ordre, comme un Président renonçant à sa réélection ou l'échec de tous les candidats qui se sont soumis à l'exercice de la primaire.

Affirmons-le franchement, François Fillon aura fait une campagne lamentable. Rattrapé par son passé de politicien avide, il mit des semaines à se dépêtrer du complot dans lequel il était tombé sans jamais tenter de réparer ses torts moraux, torts d'autant plus graves qu'ils se présentait en incarnation de la vertu. Mais les diverses machinations dont il fut victime ne doivent pas cacher une erreur stratégique monumentale, se tromper de cible. Alors qu'Emmanuel Macron était la vraie menace contre sa candidature, François Fillon finit de saboter toutes ses chances de succès en réservant ses attaques les plus virulentes contre Marine Le Pen. Il aura le temps de méditer sur ses échecs alors que sa carrière politique s'achève.

À gauche, Benoît Hamon avait le mérite de ne rien espérer ; il devint assez évident pour tout le monde, lui y compris, qu'il n'avait pas la moindre chance. S'ensuivit un énième tango avec l'extrême-gauche du rebelle institutionnel Jean-Luc Mélenchon pour savoir lequel des deux phagocyterait l'autre - un ballet aussi inutile que mortel, sachant qu'aucun des deux n'avait la moindre chance de passer l'épaule avec un concurrent broutant le même pré électoral.

Conscient de l'impasse, ni l'un ni l'autre ne pouvait pourtant renoncer. Benoît Hamon s'étant victorieusement soumis à la sélection des primaires, se retirer aurait désavoué le rôle du PS au sein de la gauche, détruit sa légitimité péniblement acquise, et saboté son avenir dans le parti. La situation de Jean-Luc Mélenchon n'était pas meilleure. Le candidat vieillissant de l'extrême-gauche voyait peut-être enfin le pouvoir à sa portée ; dominant le PS dans les sondages, critique constant du PS, il avait brûlé tous les ponts.

Le champion choisi par la famille socialiste se devait de galoper jusqu'au précipice, le tribun de l'extrême-gauche s'imaginait élu du destin ; les deux déchantent et entraînent avec eux leurs familles politiques dans les profondeurs. La gauche française est en miettes.

La fin de la Cinquième République

Aussi crucial que soit le résultat de ce premier tour, il ne représente pas réellement la fin du régime de la Ve République telle que la France la connaît depuis de Gaulle. Le coup de grâce viendra en juin.

Les deux grands partis politiques PS et LR ont récolté le soutien de formations plus petites à l'élection présidentielle en concédant des droits d'exclusivité sur diverses circonscriptions lors des élections législatives. Emmanuel Macron s'est quant à lui allié à un Modem ressuscité pour obtenir un semblant d'assise électorale - qui sera âprement négocié avec les divers frondeurs du PS et autres rescapés de la déroute socialiste. À droite, le Front National profitera de la dynamique de campagne de Marine Le Pen, qu'on n'imagine au pire perdre avec un score honorable, sans comparaison avec celui de son père face à Jacques Chirac en 2002.

Rajoutons à cela des règles électorales calibrées pour éliminer dans chaque circonscription les partis les plus faibles et on peut avoir une petite idée du morcellement qui surviendra lors des législatives. Les états-majors des partis travaillent sans doute déjà à établir ces cartes électorales sur la base des résultats de chaque bureau de vote pour ces présidentielles. Leur conclusion sera sans appel: aucun parti n'aura la majorité législative.

En s'accrochant aux usages de la Ve République, la France sera ingouvernable.

Il faudra donc inventer autre chose. Discuter. Former des coalitions. Négocier. Partager le pouvoir. Des partis politiques qui ont passé les dernières décennies à se mépriser et à s'ignorer royalement vont devoir réussir à s'asseoir autour d'une même table et trouver des points de convergence, un programme commun. Il faudra convaincre, écouter, expliquer, sans plus d'invective ni d'anathème. Et c'est une très bonne chose - la meilleure qui puisse arriver à la France depuis longtemps.