27 novembre 2017

La croisade absurde contre le glyphosate

L'Allemagne a sifflé la fin de la récréation: les pays de l'UE ont finalement voté pour une prolongation de cinq ans du droit d'utilisation du glyphosate dans l'agriculture. Les activistes trépignent - dont ceux installés au sein du gouvernement français.

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Retour sur une invraisemblable croisade, et ses possibles conséquences.

Préambule: poison et poison

Il y a presque cinq siècles, Sieben defensiones de Paracelse écrivait une maxime pleine de sagesse:

"Tout est poison et rien n'est sans poison; la dose seule fait que quelque chose n'est pas un poison."


Cette maxime est encore connue aujourd'hui de la plupart des gens dotés d'un peu de culture scientifique. Le poison est avant tout une question de dosage. L'arsenic, le cyanure, les venins des pires serpents sont parfaitement inoffensifs inoculés à suffisamment petites doses - et parfois employés dans ce but à des fins thérapeutiques. Revers de la médaille, les produits quotidiens les plus anodins peuvent devenir des poisons à haute dose, comme l'alcool, mais aussi le sel et même l'eau.

Chacun, selon son caractère, sera donc rasséréné que rien ne soit poison, ou au contraire terrifié que tout soit poison.

À ce stade, la seule attitude raisonnable est d'étudier les effets d'une substance, notamment sa dose létale. Pour cela, il existe différentes méthodes. Celle privilégiée par nombre de laboratoires consiste à effectuer des cultures de cellules, de les soumettre à des doses croissantes de la substance étudiée, et d'observer ce qui se passe - une gamme de conséquences s'étendant invariablement de l'innocuité à la fatalité. En bonus, on peut examiner la façon dont les cellules meurent, mutent et se transforment durant leur agonie. Des variantes du processus impliquent de tester sur des tissus, voire sur des animaux vivants, afin d'affiner l'examen des conséquences selon différents organes, les phases de croissance, voire le sexe des créatures étudiées.

À la question cruciale de savoir si le glyphosate est un poison, armé d'une sagesse scientifique très ancienne, nous pouvons donc répondre avec certitude: "oui - comme tout le reste". La vraie question est ailleurs.

Le glyphosate est-il dangereux?

Le glyphosate est d'autant plus un poison qu'il est employé exactement dans ce but. C'est un désherbant. Il tue les plantes. À très petites doses, le glyphosate est fatal au règne végétal - c'est un herbicide total foliaire systémique, pour reprendre le résumé de son effet. Diffusé sur des feuilles, il détruit la plante entière en empêchant la synthèse des acides aminés nécessaires à sa survie.

Quant à sa dangerosité sur l'être humain, contentons-nous de citer Wikipédia:

Le glyphosate est classé depuis le comme « probablement cancérogène » par le Centre international de recherche sur le cancer. Le CIRC précise que c'est une estimation du danger mais que l'estimation du risque pour la population générale est du ressort des agences de sécurité sanitaire5. Depuis lors, un panel d'experts de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture et de l'Organisation mondiale de la santé estime en mai 2016 qu'il est improbable que le glyphosate soit cancérigène par voie alimentaire6. Des appréciations similaires ont été rendues par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA)7 ainsi que par les différentes agences nationales ayant été chargées récemment d'évaluer le risque sanitaire du glyphosate8,9,10,11,12,13,14,15,16.


Notons que d'après la propre nomenclature du CIRC, le glyphosate est moins dangereux que la charcuterie, et aussi dangereux que la viande rouge. La définition de "probablement cancérigène" de certains organismes de recherche est assez éloignée du sens courant accordé à ces mots.

Comme beaucoup d'autres substances chimiques, le glyphosate n'est pas dangereux dans le cadre d'une utilisation normale, c'est-à-dire, si vous n'en buvez pas un verre au petit déjeuner. Les agriculteurs doivent évidemment prendre des précautions lorsqu'ils l'emploient sur leurs champs, mais ce n'est pas différent des nombreux autres produits qu'un professionnel est amené à manipuler dans le cadre de son travail.

L'innocuité du glyphosate à travers une utilisation normale est corroborée par une étude récente et très bien réalisée dont les médias ont peu fait écho, à l'exception notable du Figaro. La journaliste a visiblement examiné le sujet sous toutes les coutures avant de publier son papier. Il en résulte un article remarquable et complet qui mérite d'être cité.

Selon une étude dénuée de liens d'intérêts, l'exposition à l'herbicide n'augmente pas le risque de cancer.

A l'heure où le débat fait rage à la Commission européenne sur la question du renouvellement ou non de l'autorisation du glyphosate, une étude publiée le 9 novembre dans le Journal of the National Cancer Institute affirme que cet herbicide n'augmente pas le risque de cancer chez les agriculteurs qui l'utilisent. Or en 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l'homme.

Cette étude serait-elle une machination montée de toutes pièces par la firme américaine Monsanto, à qui ce pesticide rapporte entre 4 et 5 milliards d'euros par an? (...) Un coup d'œil du côté des promoteurs de ce travail publié le 9 novembre indique que celui-ci a été entièrement financé par des institutions publiques de recherche américaines. Premier bon point. Les 12 auteurs de l'étude sont tous des universitaires ou des chercheurs d'organismes américains publics qui n'ont aucun conflit d'intérêts à déclarer. Autre point positif. Par ailleurs, l'étude est publiée dans le Journal of the National Cancer Institute, une revue sérieuse et reconnue par les scientifiques internationaux. En 2017, ce journal arrive ainsi à la 146e position - parmi 12'000 journaux scientifiques — sur l'échelle de la notoriété. Quant à la directrice de l'étude, Laura Beane Freeman, épidémiologiste à l'Institut américain du cancer, elle s'attache depuis 2004 à étudier le rôle des pesticides dans la survenue de cancers chez les agriculteurs. Elle n'en est donc pas à son coup d'essai.


Après toutes ces précautions préalables - nécessaires, sans être suffisantes, pour dénoyauter l'hystérie des écologistes anti-glyphosate - on peut passer à la partie scientifique proprement dite:

Mais en quoi consiste vraiment l'étude? Les chercheurs ont suivi pendant vingt ans plus de 54'000 agriculteurs travaillant en Caroline du Nord et dans l'Iowa. Parmi eux, 9'300 n'ont pas utilisé de glyphosate sur cette période. L'idée des chercheurs était simple: comparer le nombre de cancers survenus sur cette période dans le groupe ayant été exposé au glyphosate par rapport au groupe qui n'en a pas utilisé, appelé «groupe contrôle».

Mais avant cela, il leur fallait écarter tous les aléas de la vie susceptibles de provoquer un cancer, tels que le tabac, l'alcool, les facteurs génétiques, etc. Les scientifiques ont donc questionné l'ensemble des participants sur leurs habitudes de vie (alimentation, addictions, poids, exposition à cinq pesticides…) et sur la survenue de cancers chez des membres de leur famille. Une fois ces facteurs de risque pris en compte, les auteurs de l'étude ont classé les agriculteurs utilisant du glyphosate en quatre groupes de taille identique, de la fréquence d'exposition au produit la plus faible à la plus importante.

Au cours des vingt ans de suivi, 7'290 agriculteurs ont appris qu'ils avaient un cancer. Mais les chercheurs ont constaté que le nombre de cas de cancer était sensiblement le même au sein de tous les groupes, qu'ils aient été exposés fortement ou pas du tout au glyphosate! Des résultats qui confirment ceux obtenus en 2005 par la même équipe, après cinq ans de suivi des agriculteurs.


Mais cela ne suffisait pas à écarter toutes les possibilités. En bons scientifiques, les chercheurs ont donc remis en question leur point de vue et cherché d'autres angles d'attaque pour découvrir la vérité.

citation_glyphosate.pngFace à ces résultats, les chercheurs se sont toutefois questionnés: et si c'était l'arbre qui cache la forêt? Et si au lieu de recenser les agriculteurs malades, tous types de cancer confondus, il fallait regarder les chiffres cancer par cancer? Pour s'assurer que ces données rassurantes ne masquaient pas l'existence d'un cancer meurtrier dû au glyphosate, les chercheurs ont donc entrepris de calculer le risque relatif associé à 22 types de cancer. Mais là encore, tout comme en 2005, ils n'ont rien trouvé. À l'exception d'un risque plus élevé de leucémie aiguë au sein du groupe utilisateur de glyphosate, mais qui, avertissent les chercheurs, «n'est pas statistiquement significatif». C'est-à-dire qu'il pourrait être le fruit du hasard.

«C'est un excellent travail scientifique, robuste et sérieux, affirme au Figaro le Dr Luc Multigner, épidémiologiste et directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ces résultats étaient très attendus car il s'agit d'un suivi à long terme d'un nombre très important d'agriculteurs.» Si avec une étude d'une telle ampleur on ne trouve pas de risque de cancer associé au glyphosate, «cela veut dire que le risque est très faible, assure le chercheur français. Il y a eu beaucoup d'émotions et de conclusions un peu hâtives sur les risques cancérigènes du glyphosate chez l'homme. Dans le débat actuel très chaud, cette étude apporte un nouvel élément scientifique solide.»


Dans le débat sur le glyphosate, qui se préoccupe encore de science?

Rage écologiste

La remarquable étude publiée dans le Journal of the National Cancer Institute n'est guère ébruitée, car elle ne va pas dans le sens de l'action souhaitée par les écologistes et leurs nombreux sympathisants dans les médias. Ils veulent interdire le glyphosate, point barre.

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L'activisme écologiste repose en grande partie sur l'ignorance du grand public,
et la peur que cette ignorance permet de susciter.

Il n'y a pas besoin de creuser beaucoup pour découvrir les racines de l'hystérie des mouvements écologistes contre le glyphosate: la société Monsanto, productrice de Roundup, le célèbre herbicide. Véritable croquemitaine des Verts de toutes obédiences, Monsanto commercialise à la fois le glyphosate tant décrié et des semences OGM capables de lui résister. Là où la culture OGM est autorisée, les agriculteurs OGM n'ont qu'à planter des graines résistantes et envoyer ensuite de quoi tuer les mauvaises herbes - et sur cet aspect-là du moins, le succès de la récolte est garanti.

La lutte contre les OGM passe donc par la lutte contre le glyphosate, car dans l'esprit des écologistes, interdire le second portera un coup peut-être fatal à la rentabilité des premiers.

Le plan souffre malheureusement de nombreux points faibles. Pour commencer, le couple OGM résistant + désherbant peut s'effectuer avec d'autres substances herbicides, et il est probable que la multinationale ait travaillé sur quelques plans de secours depuis vingt ans. Ensuite, le glyphosate est utilisé dans bien d'autres domaines que la culture OGM ; ainsi, le premier utilisateur de glyphosate en France n'est nul autre que.. La SNCF, qui s'en sert pour désherber les milliers de kilomètres des lignes de chemin de fer. Enfin, si la plupart des écologistes ne font guère de différence entre le Roundup, le glyphosate et Monsanto, dans les faits, ce n'est plus vrai du tout. Le brevet de la molécule remonte à 1975 et celle-ci est tombée dans le domaine public depuis l'an 2000. De nombreuses autres sociétés commercialisent leurs variantes du mélange (le glyphosate pur n'adhère pas bien aux feuilles) depuis des années.

L'hystérie écologico-médiatique a atteint son apogée cet automne avec les discussions à l'échelle européenne pour le renouvellement de la licence d'utilisation de la molécule au sein de l'Union. Mais les lobbies écologistes ont rencontré un adversaire à leur mesure: les lobbies agricoles. Pas question pour eux de renoncer à employer un herbicide connu, facile d'accès et bon marché simplement pour faire plaisir à des activistes urbains et à leurs relais politiques...

Combat au sommet, et défaite de l'écologie politique

Le vote final du renouvellement de la licence du glyphosate a eu lieu ce 27 novembre.

Les neuf pays qui avaient déjà dit non au cours d'un premier vote le 9 novembre ont campé sur leur position, selon des sources européennes, le scrutin se déroulant à huis clos. (...) Cette fois, 18 pays ont soutenu la proposition de la Commission -- contre 14 au tour précédent --, permettant tout juste d'atteindre le seuil de plus de 65% de la population de l'UE nécessaire pour une majorité qualifiée.


Le principal syndicat d'agriculteurs européen, le Copa-Cogeca, aurait espéré encore plus, la législation européenne permettant d'autoriser une substance pour 15 ans - durée qui fut réclamée par plusieurs pays agricoles, un détail rarement rapporté par les médias.

La France, en fer de lance sur l'interdiction, a donc subit un camouflet. Aujourd'hui, elle annonce travailler sur l'hypothèse d'une interdiction franco-française du glyphosate dans les trois ans. Cela sera à n'en pas douter une expérience intéressante à suivre de l'étranger, et j'adresse par avance mes sincères condoléances à ce qui reste du secteur agricole français.

Il n'existe actuellement aucune alternative viable au glyphosate. La molécule est connue, employée depuis des décennies, bon marché et accessible. Tous les écologistes qui prétendent qu'on peut s'en passer en faveur "d'arrachage mécanique" ou de culture bio sont des charlatans. Ces méthodes sont simplement incompatibles avec la production agricole de masse nécessaire à l'alimentation de la population européenne.

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Désherber à la main?
(Photo: champ de blé en Hongrie - cliquez pour agrandir)

Beaucoup d'écologistes seront désolés d'avoir échoué "si près du but" dans leur croisade contre le glyphosate. Je pense pour ma part que l'Europe vient d'éviter l'autodestruction, et de très peu.

Je peine à imaginer que des pays disposant d'une forte activité agricole comme en Europe de l'Est puissent accepter une décision de Bruxelles les amenant à sacrifier un pan entier de leur économie au nom d'un quelconque principe. À mon avis, l'interdiction du glyphosate à brève échéance aurait précipité l'effondrement de l'Union Européenne bien plus brutalement que ne le fera le Brexit. Mais tout ceci n'est qu'hypothèse, puisque le vote pour le prolongement de la licence d'utilisation du glyphosate a finalement eu lieu. Et à l'avenir, au train où vont les choses, il n'est pas du tout certain que les écologistes soient encore en mesure de réitérer leur exploit de ces derniers jours.

Rendez-vous dans cinq ans.

Mise à jour (30 novembre): pas vraiment une nouvelle actualité, mais un élément à porter au dossier, aimablement fourni par un commentateur. Christopher Portier, un membre de l'Agence Internationale Contre le Cancer, a énormément travaillé à la fameuse classification du glyphosate comme "cancérigène probable" par l'institut. Mais il avait vraisemblablement d'autres motivations que la recherche de la vérité. Il a ainsi préalablement accepté une somme de 160'000 dollars offertes par un cabinet d'avocat représentant des patients cancéreux souhaitant poursuivre les fabricants de glyphosate, et a bien sûr caché ce léger conflit d'intérêt.

La fraude scientifique suit, avec notamment des manipulations statistiques pour faire ressortir une corrélation qui n'existe pas. On ne s'étonnera qu'à moitié qu'un tel scandale, qui remonte à octobre, ne fasse pas plus de bruit.

Réréfences: Times, Reuters.

28 août 2017

France: la rentrée sociale sera chaude

Le mois de septembre se profile et avec lui, en France, de nombreuses protestations prévues contre la réforme du Droit du travail. Entre une première manifestation d'ampleur prévue le 12 septembre et une seconde le 23 lancée par la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, il est probable que d'autres journées de mobilisation aient lieu au cours du mois, paralysant le pays pendant une bonne partie de la rentrée. Emmanuel Macron, dont la popularité est en chute brutale, affrontera la première épreuve de force de son quinquennat.

france,réforme,droit du travailLa réforme du Code du Travail était un des objectifs de campagne du Président Macron, affirmant qu'elle était tellement nécessaire qu'il utiliserait l'article 49-3, coupant court aux débats de l'Assemblée pour parvenir à ses fins. Au vu de la domination acquise depuis par le mouvement En Marche sur le Palais Bourbon, cette étape ne sera peut-être pas utile ; mais le Président resta longtemps flou sur ce que la réforme devrait précisément contenir. Aujourd'hui, elle est à bout touchant. Les versions définitives des projets d'ordonnances doivent être rendues publiques le 31 août, l'adoption étant agendée pour un Conseil des ministres prévu le 20 septembre.

La gestation fut longue pour en arriver là. Suite à un premier projet de loi déposé le 28 juin, le gouvernement lança pendant l'été un cycle de concertation avec les syndicats et d'autres acteurs du monde du travail, une procédure longue et inédite en France et qui permit d'entendre les objectifs recherchés par chacun. Les interlocuteurs invités apprécièrent le principe de ces rencontres, mais s'avouèrent dubitatifs face à des politiciens apparemment prêts à l'écoute, mais peu enclins à dire ce qu'ils feraient de leurs revendications.

Au bout du compte, les organisations syndicales n'ont eu le droit que de consulter 30 pages sur les 150 du projet et seulement de prendre des notes - ni copies, ni photos. L'incertitude subsiste sur les points les plus controversés de la réforme: la représentation syndicale dans les petites entreprises, conditions de licenciement, accords de branche... Aujourd'hui les détails filtrent encore au compte-goutte. Le grand oral de présentation aura lieu jeudi, donnant le coup d'envoi de la rentrée sociale. Le match aura lieu dans la rue.

Entre des syndicats programmant un conflit sur un texte pas encore connu et un gouvernement gardant le secret sur ses propres projets de loi, la réforme du droit du travail est déjà symptomatique du manque de sincérité au sein des élites françaises. La transparence est un mirage, et la concertation de la poudre aux yeux. Cela partait d'une bonne intention mais un processus de décision réellement basé sur le dialogue et le respect des minorités se bâtit sur des décennies, il suffit de le voir à l’œuvre en Suisse.

Le besoin est pourtant bien réel. La France est sclérosée par un Code du travail volumineux, engoncé dans la vieille perception marxiste de relations forcément guerrières entre le patronat et les salariés. Les indemnités de licenciement abusif accordées par les tribunaux des prud'hommes sur les motifs les plus dérisoires peuvent mener une PME à la faillite. La rigidité est partout, dans la durée légale de travail, le taux d'activité, la rémunération, le travail le dimanche ou la prétendue représentativité syndicale, inscrite dans la loi pour que les centrales historiques soient incontournables. Le découpage arbitraire entre contrats à durée déterminée ou non a entraîné d'innombrables dérives, des employés enchaînant les contrats précaires à de jeunes diplômés alignant des stages sans en voir le bout.

Il est possible que la réforme impulsée par M. Macron améliore la situation de l'emploi en France, mais elle ne suffira évidemment pas à instaurer le plein emploi, tout juste une timide embellie. Car la rigidité du travail français n'est qu'une facette du problème, peut-être la plus aisée à résoudre sur le papier, mais de loin pas la seule. Le coût du travail est lui aussi en cause et pèse bien davantage. Le Jour de libération fiscale, le jour rapporté sur une année où les salariés arrêtent de travailler pour payer leurs impôts pour enfin récolter de l'argent pour eux-mêmes, ne survient pas avant le 29 juillet en France. La date se dégrade petit à petit depuis plusieurs années. Cela n'a rien de surprenant, la France étant un des pays les plus dépensiers de l'OCDE. Il faut bien que l'argent entretenant les vastes ambitions de l'État vienne de quelque part.

De fait, croire que la libéralisation du Code du Travail (théorique à l'heure qu'il est) puisse à elle seule résoudre les problèmes de compétitivité de la France est parfaitement illusoire. La compétitivité viendra en premier lieu d'une véritable baisse de la fiscalité pesant sur le travail, elle-même ne pouvant avoir lieu qu'avec une réduction du périmètre de l'État et de son train de vie. Autant dire que ce n'est pas pour demain - sans compter qu'il restera encore à gérer la colossale dette publique française, héritage cumulé de décennies d'incurie politique.

De leur côté, les syndicats ne se battent pas davantage pour l'emploi - ils se battent pour leur propre survie et rien d'autre. La représentativité syndicale est vide de sens depuis des lustres ; un petit graphique du taux de syndicalisation en Europe permet de voir ce qu'il en est.

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(cliquez pour agrandir)

L'approche volontiers brutale, jusqu'au-boutiste, rétrograde et incompatible avec la bonne marche de l'entreprise adoptée par la plupart des syndicats français (mais pas tous!) ne séduit plus guère ceux qu'ils prétendent défendre. Avec 7,7% de salariés inscrits, la France est un des pays les moins syndiqués d'Europe. Et si on extrait des chiffres le secteur public où les syndicats font un peu meilleure figure mais qui n'est guère concerné par la réforme du droit du travail, le pourcentage serait encore pire.

Malgré leur poids historique et l'importance que les médias leur accordent continuellement, les syndicats français ne représentent plus qu'eux-mêmes. Si la réforme Macron passe et instaure les accords de gré à gré entre employeurs et salariés, ils disparaîtront. Cette perspective ne va pas contribuer à les modérer. L'automne pourrait être un baroud d'honneur.

La rentrée sociale sera donc agitée pour Édouard Philippe et son équipe, et au-dessus d'eux le Président Macron. Tout est réuni pour une belle épreuve de force dans la rue comme la France en donne régulièrement le spectacle. L'objectif est au moins autant de réagir sur la réforme du Code du travail que de voir de quel bois est fait le nouveau quinquennat ; car cette réforme ne sera assurément pas la dernière. Les marchands de banderoles peuvent se frotter les mains.

02 juillet 2017

De l'avortement

Le récent décès de Simone Veil à 89 ans permet à tous les médias et à la classe politique française de revenir sur la "superbe avancée sociale" que représente l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Mais on peut en douter.

Simone Veil

Le destin de Simone Veil se manifeste le 30 mars 1944 à Nice. Âgée de seize ans, issue d'une famille juive non pratiquante et se faisant appeler Simone Jacquier, elle se fait arrêter par les Allemands. Jouant de malchance alors que la Seconde Guerre mondiale s'achève, elle est d'abord déportée à Drancy, puis au camp d'Auschwitz avec sa mère et l'une de ses sœurs. Elle est ensuite transférée à Bobrek, à cinq kilomètres de Birkenau. Elle sera ensuite transférée au camp de Bergen-Belsen où elle travaille en cuisine. Sa mère meurt du typhus, elle ne verra jamais non plus son frère ni son père déportés, eux, en Lituanie.

Simone_Veil_(1984).jpgSimone Veil n'hésitera pas à mettre au service de sa carrière politique la respectabilité morale héritée de son statut de survivante de la Shoah. Elle ira jusqu'à faire graver son numéro de matricule des camps de la mort sur la lame de son épée une fois admise à l'Académie Française, en 2008. Mais revenons trente ans plus tôt.

En 1975, les Français ne connaissent pas Simone Veil. C'est véritablement la loi sur l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) qui la fera passer à la postérité.

L'épopée de la Loi Veil

Jusque-là, l'avortement est un acte réprimé par l'article 317 du Code Pénal. Celui-ci punit de prison et d'amende le fait de subir, de pratiquer mais aussi d'aider un avortement. Les membres du corps médical coupables d'un tel crime peuvent être condamnés à une interdiction d'exercer. Dans cette situation, nombre de femmes souhaitant interrompre une grossesse vont à l'étranger - l'Angleterre est plus souple - ou se confient à des faiseuses d'anges, parfois dans des conditions d'hygiène douteuses.

Les chiffres les plus fantaisistes circulent quant au nombre d'avortements clandestins. L'opinion publique est divisée. Les milieux catholiques et conservateurs s'opposent à la désacralisation de la vie, les féministes et les gauchistes réclament la totale maîtrise du corps de la femme dans la lignée de la révolution sexuelle. Après mai 68, la question est devenue un enjeu de société. Des activistes tentent de faire ployer la classe politique. Le 5 avril 1971, 343 femmes dont de nombreuses personnalités lancent dans le Nouvel Observateur l'appel dit "des 343" et clament: "un million de femmes se font avorter chaque année en France, je déclare que je suis l'une d'elles." Évidemment, aucune des signataires ne sera poursuivie. Deux ans plus tard, les 331 médecins reconnaissant avoir pratiqué des avortements ne le seront pas davantage.

En 1972 a lieu le procès de Bobigny. Marie-Claire, jeune fille de 17 ans, est jugée pour avoir avorté à la suite d'un viol. Le procès donne lieu à de nombreux débats. Défendue par Gisèle Halimi, amie de Simone Veil, l'accusée est finalement acquittée.

En 1974, Jacques Chirac, alors Premier Ministre, pense sentir le vent. Il nomme Mme Veil ministre de la santé avec pour mission de préparer un nouveau projet de loi sur l'avortement. Elle fait l'objet de nombreuses pressions de son propre camp, mais tient résolument le cap. Le 26 novembre 1974, elle monte à la tribune de l'Assemblée et prononce ces mots:

"Je voudrais vous faire partager une conviction de femme et je m'excuse de le faire devant une assemblée presque composée exclusivement d'hommes, aucune femme ne recourt de gaité de cœur à l'avortement, je le dis avec toute ma conviction l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue."


Jouant habilement à la fois du féminisme et de l'angle sanitaire, elle est à la manœuvre. L'opposition de gauche l'aidera à surmonter les divisions de son camp. La Loi Veil est promulguée le 17 janvier 1975, mais elle n'est que temporaire. L'avortement sera légalisé définitivement en 1979. Ce "progrès social" sera suivi de nombreux autres.

En 1983, la Sécurité Sociale rembourse l'IVG - les prélèvements obligatoires des assurés sociaux français contribuent désormais à supprimer les enfants à naître. En 1983, un délit spécifique d'entrave à l'IVG est instauré, puni de deux ans de prison. En juillet 2001, le délai permettant l'IVG est allongé de deux semaines, et l'autorisation parentale pour les mineurs est supprimée. En 2014, le délit d'entrave à l'IVG est étendu aux sites Internet anti-IVG et la peine de prison est assortie de 30'000 € d'amende.

IVG et morale

L'avortement est un des sujets de discorde entre libéraux. Certains évoquent un droit absolu des femmes à disposer de leur corps, s'évertuant à faire passer le bébé comme une sorte de passager clandestin lorsqu'il n'est pas - ou plus - désiré. D'autres, dont je fais partie, pensent que la loi se doit de faire respecter les droits des plus faibles et qu'il est difficile d'imaginer un être plus faible, et plus innocent, qu'un enfant encore dans le ventre de sa mère.

votation du 9 février 2013,avortementLa thèse du "droit absolu du corps" ne pose par définition aucune limite. L'IVG dans sa forme actuelle est encore trop douce: selon le principe du droit absolu de son corps, une femme pourrait avorter la veille de l'accouchement prévu - alors qu'un autre bébé conçu au même moment, mais né prématuré de quelques jours, aurait été protégé d'un tel destin grâce à l'accouchement. L'attribution d'une personnalité juridique complète à l'instant de la naissance mène à ce genre d'absurdités.

Pour éviter ces aberrations on limite l'IVG aux premières semaines de l'existence. Les partisans de l'avortement essayent de ramener l'embryon à un objet, le présentant comme un simple ensemble de tissus, mais ils ne sont pas aidés par la science. Si dans les premiers jours de la conception l'embryon n'est effectivement qu'un amas de cellules, la différentiation intervient très vite. La formation du tube neural et les premiers battements du cœur surviennent dès la sixième semaine. Malgré tout cet aspect du débat reste secondaire car dans de nombreux pays d'Europe - y compris en Suisse - des aménagements légaux permettent d'avorter jusqu'au terme.

La grossesse n'est pas une maladie. Un fœtus n'a rien d'une tumeur. Il vit au sein sa mère mais n'a rien à voir avec le moindre de ses organes. Il a un ADN différent, voire un sexe différent.

Nous vivons dans des sociétés où beaucoup de femmes trouvent plus convenable de tuer leur propre bébé plutôt que de le confier aux bons soins d'un des innombrables couples en quête d'adoption. Les droits du père sont inexistants. Les droits du bébé à naître sont réduits à rien.

Démographie de l'avortement

Ne sommes-nous pas tous, quelque part, que de simples ensembles de tissus? Ce n'est jamais aussi vrai que depuis la Loi Veil et ses nombreuses variantes dans d'autres pays d'Europe. La réduction de l'être humain à une masse de chair a réussi au-delà de toute espérance.

Simone Veil luttait contre "l'insalubrité" de l'avortement, estimant que les conditions d'hygiène n'étaient pas réunies dans la clandestinité. Dans son discours de 1974, elle évoquait les femmes recourant à l'avortement et rejetées "non seulement dans l'opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l’anonymat et l’angoisse des poursuites." Mais ces sentiments empêchaient également nombre de passages à l'acte, et permettaient l'existence d'autant de nouveau-nés sains.

En rendant l'avortement légal sous condition, Mme Veil permit de faire sauter une barrière morale, amenant à la banalisation de l'acte. Les partisans de l'avortement légal évoquent volontiers les "milliers" d'avortements illégaux pré-1975 mais si cela était vrai, on retrouverait constamment des charniers de fœtus. Aucune donnée réaliste n'existe, et le nombre de condamnations pour la pratique de l'avortement avant la Loi Veil ne plaide certainement pas en faveur de cette hypothèse.

Les défenseurs de l'avortement sont prompts à amener dans la discussion de nombreux cas particuliers: l'enfant à naître lourdement handicapé, la victime d'un viol, la grossesse à problème menaçant la survie de la mère. Ces exemples ont toujours existé, mais ce sont justement des cas particuliers. La plupart des IVG ne rentrent dans aucune de ces catégories. Il faut les appeler par leur nom. Ce sont des avortements de confort.

En France, selon des statistiques officielles, l'avortement concerne environ 220'000 bébés à naître chaque année. Après une dizaine d'années de hausse entre 1995 et 2006, le chiffre est stable, mais il n'évoque pas grand-chose. Présentons ces données de façon plus parlante: en France 20% des bébés, un sur cinq, sont avortés chaque année. Une femme sur trois avorte au moins une fois dans sa vie. 9,5% des femmes ont recours deux fois à l'IVG et 4% trois fois ou plus au cours de leur vie. "Aucune femme ne recourt de gaité de cœur à l'avortement" affirmait Mme Veil. Qui peut encore croire à pareil mensonge? L'avortement n'est plus qu'un geste de pure commodité.

Tous les Français nés après 1975 sont les survivants d'un massacre qui a fauché 20% de leur classe d'âge. Pas la peine de chercher plus loin le déficit des naissances et le non-renouvellement des générations. L'Occident n'a pas perdu son âme avec les camps de concentration: les nazis ont été combattus et vaincus pour le mal qu'ils représentaient. L'Occident a perdu son âme avec l'avortement. La destruction légale de la vie à naître, acceptée et banalisée, brise un tabou aussi vieux que les racines grecques de notre civilisation. Le Serment d'Hippocrate a été réécrit pour le permettre. L'Interruption Volontaire de Grossesse, remboursée par la Sécurité Sociale, est acceptée et renforcée constamment alors qu'elle tue plus que n'importe quel fléau historique.

Il y a une ironie amère à ce qu'un tel génocide ait été mis en place par une survivante de la Shoah, dont tant de politiciens célèbrent aujourd'hui la mémoire.

13 juin 2017

En Marche vers la domination législative

Beaucoup de déçus des élections présidentielles française se tournaient vers les législatives pour une revanche - les "troisièmes et quatrièmes tours de la présidentielle", comme certains analystes s'efforçaient de les appeler. Las! Les résultats sont sans appel. La République En Marche et le MoDem de François Bayrou font le plein, laissant présager d'une domination écrasante dans la composition de la future Assemblée Nationale française.

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Projection du nombre de sièges selon les résultats du 1er tour - infographie Le Figaro
(cliquez pour agrandir)

Pourtant, face à ce résultat étonnant, tous les partis en prennent pour leur grade. La recomposition de la classe politique est, elle aussi, en marche. Évoquons le destin de ces partis, par ordre croissant de réussite dimanche soir.

Le PS est mort. Vraiment mort. Plus rien ne le sauvera. La "marque" PS ressurgira peut-être du passé mais n'aura pas grand-chose à voir avec le mouvement historique. L'alliance entre le Parti Socialiste, le Parti Radical de Gauche, les Divers Gauche et les Écologistes réunit 9,51% des suffrages. C'est mieux que la présidentielle mais cela reste un naufrage, dont on ne peut comprendre l'ampleur qu'en se rappelant qu'il détenait la majorité dans l'assemblée sortante. La presse fait la longue liste des "ténors" socialistes éliminés dès le premier tour. Citons parmi eux:

  • Jean-Christophe Cambadélis, Premier secrétaire actuel du PS ;
  • Benoît Hamon, ancien ministre de l'éducation et candidat socialiste à l'élection présidentielle ;
  • Matthias Fekl, ancien ministre de l’Intérieur ;
  • Aurélie Filippetti, ancienne ministre de la Culture ;
  • Patrick Mennucci, figure historique du PS à Marseille, éliminé par Jean-Luc Mélenchon ;
  • Elisabeth Guigou, ancienne Garde des Sceaux.

Débâcle, débandade, déroute, tout le champ lexical y passe. Le PS est en cinquième position, réduit à un strapontin dans la vie politique. Il n'est plus rien. "On est à terre, décapité, éclaté", déplore l'ancien secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur Thierry Mandon sur RTL.

La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon atteint 11,02% des suffrages. C'est mieux que le PS - un des principaux objectifs du mouvement d'extrême-gauche est atteint - mais cela reste un très mauvais résultat pour celui qui prétendait il y a quelques semaines encore atteindre le second tour de l'élection présidentielle, et ambitionne surtout d'incarner l'opposition officielle au gouvernement Macron.

Quatrième dimanche soir, la France Insoumise perd plus de 40% de ses suffrages comparé à la présidentielle. Assemblage disparate de nombreux partis et groupuscules (Parti de Gauche, Ensemble!, Communistes, dissidents écologistes, Nouvelle Gauche socialiste, Révolution...) La sauce n'a visiblement pas pris et il n'est pas certain que le trublion Mélenchon parvienne à s'inscrire dans la durée.

Le Front National de Marine Le Pen accuse le coup. La présidentielle fut un échec mais la candidate FN ne parvint pas à en tirer une défaite honorable ; galvaudant sa prestation durant le débat, étalant un programme brouillon et centré sur les aspects économiques (alors que l'électorat FN attend plutôt des mesures face à l'immigration, à l'islamisation galopante des banlieues et au communautarisme) Marine Le Pen mena logiquement le FN à un net reflux sur un scrutin qui ne lui est de toute façon pas favorable. Rétrospectivement, des analystes expliquent qu'avec 13,20% des voix à l'échelle nationale le FN est finalement "retombé à son niveau de 2012" ; difficile d'y voir un quelconque succès. Comme pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen affaiblit sérieusement sa position de dirigeante au sein du parti et voit s'éloigner toute chance d'incarner un jour l'opposition officielle.

Celle-ci s'incarne dans le parti arrivé en deuxième position, Les Républicains (alliés avec l'UDI et divers droite) avec 21,56% des voix. Après avoir échoué dans une élection présidentielle "imperdable", les Républicains font un piètre score lors de ce premier tour - à peine mieux que le nombre de suffrages réunis sur le calamiteux François Fillon en mai. Espérant au mieux dans les 130 sièges, l'opposition sera une opposition croupion.

Les déclarations grandiloquentes évoquant une "revanche", voire s'imaginant "imposer une cohabitation" au Président Macron n'en paraissent que plus chimériques. La droite française s'est auto-détruite, à peine capable d'articuler un projet, soutenant un candidat démoli, et appelant à voter Macron avant de s'en déclarer le premier adversaire pour le scrutin suivant quelques semaines plus tard.

En nommant Premier Ministre un cadre des Républicains, Emmanuel Macron fit preuve d'un sens aigu de la politique. La manœuvre (car il ne fait aucun doute que c'était une manœuvre) finit de semer le trouble dans le camp des Républicains, au sein des instances dirigeantes, auprès des militants. Elle fonctionna d'autant mieux qu'elle s'incarnait dans une logique imparable: la droite française lorgne vers le centre depuis si longtemps qu'elle est abîmée dans son attraction. Comment se prétendre plus à droite qu'En Marche! avec un Juppé si difficile à distinguer des socialistes, un Sarkozy dont on se rappelle "l'ouverture" à gauche, un Le Maire passé dans le camp adverse?

Les Républicains ont le plus grand mal à l'admettre, mais les passerelles, les porosités et les connivences sont bien plus nombreuses qu'ils ne veulent bien le dire entre eux et En Marche!. Elles le sont d'autant plus qu'ils n'ont plus de programme, plus d'idéologie, plus de valeurs - uniquement des postures. Laurent Wauquiez et François Baroin appellent au "sursaut" pour éviter une "trop grande force" du parti inféodé à Macron, comme si cet appel se suffisait à lui-même pour donner son suffrage aux Républicains. Voilà ce que les Français auront en guise d'opposition pour les cinq ans à venir...

Le grand vainqueur du jour est bien sûr Emmanuel Macron. La République en Marche et le Modem atteignent 32,32% des voix. C'est mieux que son score du premier tour de la Présidentielle, mais la victoire n'est pas belle.

Les Français savent depuis longtemps que le mode de scrutin de l'élection législative n'est qu'une immense magouille. Le découpage en circonscriptions et les règles de maintien pour le second tour n'avaient qu'un seul but: écarter le Front National en laissant à la place une alternance entre la droite et la gauche traditionnelles. Aujourd'hui, le système se retourne contre ses auteurs. La faible participation et le piètre score des formations historiques laisse un boulevard au mouvement du jeune Président, un boulevard parfaitement artificiel. Comment peut-on rassembler plus de deux tiers des sièges - dans l'hypothèse basse - avec moins d'un tiers des suffrages exprimés? 13,4% du corps électoral tout entier? Magie des découpages électoraux!

Et ce sont les mêmes qui viennent critiquer le mode de scrutin de l'élection présidentielle américaine...

Emmanuel Macron va avoir les coudées franches. Aucune contestation ne viendra de l'Assemblée Nationale. Dans l'hypothèse improbable où une forte minorité contestataire de LREM viendrait à exister, en tant que parti centriste le "noyau" du mouvement pourrait encore s'allier aux électrons libres de gauche ou de droite pour faire ponctuellement passer un projet.

La médaille a bien sûr un revers. Emmanuel Macron sera responsable de tout, ne pourra invoquer aucune excuse, aucune impuissance. L'omnipotence entraîne une culpabilité totale. L'opposition politique étant inexistante, celle-ci s'incarnera probablement ailleurs - et ne sera pas forcément belle à voir.

Pour ma part, j'attends de voir au nom de quelles excuses les journalistes continueront à faire venir sur leurs plateaux des invités socialistes, sachant que ce mouvement politique ne représente désormais plus rien, à tous les niveaux de la vie publique française.

07 mai 2017

Emmanuel Macron Président.

Ça y est! Le faux suspense est éventé, les résultats sont connus - encore partiels certes, mais dénués du moindre doute quant au résultat final. Les 47 millions de Français appelés aux urnes dans 66'546 bureaux de votes se sont prononcés. Succédant à François Hollande, Emmanuel Macron est le 8e Président de la Cinquième République française, avec autour de 65% des voix.

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Pour un individu encore totalement inconnu du grand public il y a quelques années, le tour de force est remarquable. Mais Emmanuel Macron n'a évidemment pas agi seul.

Le candidat antisystème du Système

Le véritable exploit de Macron était de parvenir au second tour. Depuis, sa victoire finale était acquise. Tout le monde le savait, lui y compris - au point de fêter un triomphe par anticipation dès le soir du 30 avril dans un dîner à la Rotonde, une brasserie parisienne. L'impair fit jaser.

Mais, face à Marine Le Pen, comment Macron aurait-il pu échouer? Il rassembla derrière lui l'ensemble de la société française ayant droit de cité. Les entrepreneurs (attention, seulement "ceux qui réussissent"), les syndicalistes, les stars, les représentants religieux juifs, musulmans et protestants, les ambassadeurs... À l'étranger, comptons Angela Merkel, Yanis Varoufakis ou encore Barack Obama, pour qui les ingérences électorales sont une notion à géométrie variable.

Loin de Jean-Luc Mélenchon, rebelle institutionnel passant le plus clair de sa carrière lové dans les confortables travées du Sénat, Macron devint le premier candidat antisystème officiellement adoubé de l'establishment. Bien aidé par ses amis des médias, Emmanuel Macron réussit à se présenter en homme neuf, alors qu'il fut conseiller puis ministre du Président Hollande dont chacun put apprécier les qualités durant cinq ans.

Sans même parler de son CV politique, Emmanuel Macron est un paradoxe: avec pareils mentors, comment incarner la nouveauté? Rassemblant derrière soi toutes les vieilles badernes de la politique française depuis quarante ans, de Robert Hue à Alain Madelin, de Daniel Cohn-Bendit à Christian Estrosi, comment incarner la rupture? Heureusement, les partisans de En Marche! n'ont pas poussé la réflexion aussi loin. Il leur a suffi de penser printemps et d'avaler, pleins d'espoir, les incompréhensibles absurdités du programme du candidat. Lorsqu'on laisse l'esprit critique au vestiaire, tout devient possible, en effet.

Comme le résuma Jean-Patrick Grumberg sur Dreuz.info, les Français ont le sens du sacrifice. Ils votèrent pour tout ce qu'ils rejettent.

Voilà ces remarquables Français qui n’aiment pas les énarques et votent pour un énarque, n’aiment pas les élites déconnectées de la réalité et votent pour le plus déconnecté d’entre eux, qui n’ont plus confiance dans les médias mais votent pour celui que les médias ont choisi pour leur bien, aiment leur pays mais votent pour celui qui en offre les clefs à tout le malheur du monde, et ouvre grand les frontières. Voilà ces Français qui déjà se serrent la ceinture et décident de se la serrer encore plus fort pour aider les plus pauvres venus d’ailleurs.


Mais pas tout ce qu'ils rejettent, en réalité. Car en face d'Emmanuel Macron, il y avait Marine Le Pen.

Le repoussoir Le Pen ne fonctionne plus

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. En France, quelles que soient vos réponses (ou votre absence de réponse) sur l'emploi, la fiscalité, l'organisation des retraites, la place de la France en Europe, la menace islamique ou les questions migratoires, faire barrage au Front National est un programme de second tour supérieur à tout autre.

Ce n'est pas comme s'il y avait eu péril en la demeure. La prestation de l'infréquentable Marine Le Pen lors du débat d'entre deux tours avait pourtant montré les limites de la menace. Cependant, Marine Le Pen était la seule à défendre maladroitement la France d'en bas - les Français des campagnes et des banlieues, de la France déclassée et laissée pour compte par les élites. Elle prévoyait également de laisser les Français décider de ses mesures les plus controversées, comme la sortie de l'Euro, via un référendum.

De nombreux Français arrivèrent à la conclusion logique qu'il n'y avait rien à attendre de Macron. Le tout-sauf-Macron valait bien le tout-sauf-Le-Pen. Contrairement à son père en 2002, Mme Le Pen rassembla donc bien au-delà de sa base électorale du premier tour.

Un sondage Elabe pour la BBC du 3 mai, constitué auprès de 3'956 personnes, montrait la façon dont les électeurs des candidats éliminés se distribueraient entre les finalistes:

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Le rapport de force entre Macron et Le Pen s'établissait donc à 58% pour le premier et 42% pour la seconde. Les résultats d'aujourd'hui montrent que le report de voix n'aura pas fonctionné aussi bien qu'annoncé. Le sondage illustre malgré tout la porosité logique entre les différents mouvements politiques ; celle-ci a bien eu lieu. Marine Le Pen draine un nombre significatif de suffrages des électeurs de Dupont-Aignan, de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon. Elle atteint 10,5 millions de voix, soit le double de son père en 2002.

Hommage à Hollande

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. Et barrage fut établi. Sur les plateaux de télévision, le soulagement était palpable. Tout le monde aime quand un plan se déroule sans accroc.

Ce soir, François Hollande décroche avec les honneurs le seul trophée qu'il mérite vraiment, celui de génie politique. Dans Un président ne devrait pas dire ça, conscient de son impopularité et d'un système de bipartisme arrivant en bout de course, il expliqua que la prochaine étape passerait par une refonte des mouvements politiques, de nouvelles structures d'alliances ; quelques temps plus tard, Emmanuel Macron démissionna avec bienveillance du gouvernement, fonda En Marche!, et accomplit la course en tête jusqu'à l'Élysée. Le PS historique est mort? Il marchait comme un zombie depuis bien trop longtemps. Le voici réincarné.

Macron aura eu la chance avec lui de bout en bout - une chance provoquée, quand François Fillon fut opportunément sali au moment crucial par des affaires bien anciennes. Une chance provoquée encore quand le scandale des MacronLeaks, définis comme "boule puante" par la presse aux ordres, éclata juste trop tard pour permettre aux médias de ne pas en parler. Car, en France, être journaliste c'est savoir quand lancer une affaire en première page, et surtout, quand l'enterrer.

Ce soir les Français ont confirmé que le rejet du FN était la définition suprême de leur appartenance politique ; ce faisant, ils se retrouvent avec un président par défaut, au programme flou et à la légitimité mesurée. Bonne chance à lui, bonne chance à eux.

04 mai 2017

Pitoyable débat Macron / Le Pen

À quatre jours du second tour d'une élection présidentielle inédite opposant un candidat post-socialiste et pro-européen à une candidate souverainiste et désormais anti-libérale, la confrontation fut explosive.

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Le "débat du siècle" entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen promettait de battre tous les records - au moins en termes d'audience. Cette promesse-là ne fut pas tenue non plus. Avec 16,5 millions de spectateurs tous canaux confondus, la confrontation de l'entre-deux tours réalisa certes un score honorable, mais très en deçà de ce genre d'émission - il fallait remonter à 1974 pour retrouver pareille audience.

L'ouverture du débat porta sur l'économie, puis la lutte contre le chômage et la réforme des retraites. Il parut clair que M. Macron maîtrisait davantage ses dossiers que Mme Le Pen, qui pour sa part s'essayait à décrire un mode de fonctionnement de "protectionnisme intelligent" qui pour l'instant n'a été mis en œuvre avec succès nulle part (il n'est qu'à peine esquissé aux États-Unis de M. Trump). S'enlisant à plusieurs reprises dans des batailles de chiffres, la candidate du Front National tenta avec plus ou moins de bonheur de présenter M. Macron comme le vendu aux banques et aux grands groupes, annonçant un des deux fils rouges de la soirée, l'autre étant de lui faire porter le chapeau du quinquennat Hollande.

Lorsque les thèmes sociaux et sociétaux furent abordés, comme le terrorisme, le changement de ton fut assez net: Marine Le Pen retrouva son assise et nombre de ses flèches atteignirent leur cible. Emmanuel Macron, nettement moins à l'aise, tenta de se défendre en se dédouanant de la responsabilité de ses soutiens, et affirma sa motivation rarement exprimée jusqu'ici de s'en prendre au terrorisme islamique.

D'autres prises de bec eurent lieu au sujet des zones de non-droit, où les mesures proposées par M. Macron de donner aux policiers le pouvoir d'infliger des amendes sur des cas simples furent tournées en dérision par Mme Le Pen, avocate plus au courant des réalités du terrain. On fut content d'apprendre que les deux candidats s'opposent aux Lois Taubira - quant à savoir si ces déclarations seront suivies d'effet, c'est une autre histoire.

Mais la plus grande confrontation vint finalement du destin de la France au sein de l'UE. Marine Le Pen essaya maladroitement de vendre une sortie de l'UE et de l'euro, échouant à rassurer les Français alors que les détails du plan n'avaient pas l'air complètement arrêtés dans son esprit. Péremptoire, Emmanuel Macron décréta de son côté que l'euro était définitif - alors que la zone euro menace depuis des années de s'écrouler à travers la Grèce...

Économie, emploi, éducation, terrorisme, euro, autant de thèmes abordés mais ne donnant lieu qu'à des affrontements plutôt que des présentations de programme. À plusieurs reprises le débat vira à la scène de ménage - Marine Le Pen ricanant et essayant d'emporter l'assentiment des deux présentateurs (qui restèrent naturellement de marbre), Emmanuel Macron se posant en donneur de leçon sûr de lui et défaussant d'un revers de main tout ce que son interlocutrice avait à proposer.

Agressivité contre arrogance, poissonnière contre banquier, les deux personnages n'avaient rien pour s'entendre.  Heureusement, cela n'aura sans doute aucune importance. Un sondage du Figaro précédant le débat indiqua que 86% des électeurs avaient déjà arrêté leur choix pour le second tour.

Macron remporta sans doute la soirée en semblant plus sérieux, plus présidentiable. Mais il s'avança trop, s'engageant à obtenir des résultats bien peu vraisemblables compte tenu des résistances au changement qui bloquent depuis des décennies la société française. Qu'intervienne une loi El Khomri à la puissance dix ou un alignement des retraites du public sur celles du privé et on verra de quel bois est fait le futur Président. Quant à Marine Le Pen... Qu'ils sont loin, Frauke Petry ou Nigel Farage!

Mais en réalité, ces débats ne veulent rien dire - il ne s'agit que d'un alignement de promesses destinées à s'emparer du pouvoir. On se souvient de la célèbre tirade du "Moi, Président" de Hollande. Au vu du chaos prévisible qui s'installera à l'Assemblée Nationale en juin, ni l'un ni l'autre ne sera en mesure de gouverner. Les excuses sont donc toutes trouvées. Et c'est peut-être mieux ainsi ; il suffit de visionner une hilarante vidéo du "Lapin Taquin" - réalisée avant le premier tour - pour avoir une idée de la vacuité cosmique du programme du Président Macron. Plus rigolo et plus court que le débat d'hier soir...

Quant à trouver des critiques de celui de Mme Le Pen, ce n'est pas compliqué: il suffit de feuilleter n'importe quel journal ou d'allumer la télévision sur n'importe quelle chaîne.