01 octobre 2014

Pour quelques milliards de plus

La dette française a atteint 2000 milliards d'euros, un symbole dont le gouvernement se serait bien passé.

Si François Hollande se dit inquiet et déterminé - et ce n'est même pas une plaisanterie - le président fait aussi preuve d'une certaine hypocrisie. La tendance est connue depuis fort longtemps et on ne peut décemment imaginer qu'il n'ait pas été au courant. Selon l'Institut Montaigne, le montant avait été atteint au mois d'août dans l'indifférence générale, vacances obligent. Aujourd'hui la nouvelle vient du très officiel INSEE, l'institut français de la statistique, et ne peut donc plus être ignorée.

Cela équivaut à 95,1% du PIB, les critères de Maastricht - 60% - ont été explosés depuis longtemps. Les 100% du PIB, un autre symbole fort, seront franchis dans un an ou deux.

france,dette,failliteUne dette élevée n'est pas forcément un problème fatal si elle est aussi stable ; le gouvernement a alors une petite marge de manœuvre pour tenter de dégager un bénéfice primaire et essayer de réduire cette dette, fut-ce lentement.

Ce n'est pas le cas de la France. Celle-ci emprunte déjà aujourd'hui pour payer les intérêts. La dette française se creuse donc sous son propre poids.

La situation correspond donc à une accélération du processus - ce n'est pas pour rien que l'on parle de la "spirale" de l'endettement. Et bien sûr, depuis des décennies, aucune volonté politique n'est jamais venue pour tenter de tenir le budget de l'Etat. Il est tellement plus facile d'être populaire en achetant des électeurs avec de l'argent qu'on n'a pas!

La dette publique française se situait à 12% du PIB en 1974. En 1981, à la veille du passage "de l'ombre à la lumière" avec l'élection de François Mitterrand, elle était à 20%. En 1994, celle-ci atteignait 50%. La progression se fit à un rythme plus lent pendant quelques années grâce à un cycle mondial plus dynamique ; mais le mouvement ne s'arrêta pas et la dette dépassa les 60% du PIB, la fameuse limite du critère de Maastricht, en 2002. Douze ans plus tard nous en sommes désormais à 95%.

france,dette,faillite,françois hollande

Une autre façon de réaliser la progression de cette dette est à travers son montant, aujourd'hui 2000 milliards d'euros. Sachant que la Ve République française a été fondée en 1958, quand la France en était-elle endettée à hauteur de 1000 milliards d'euros (ou équivalents)? Quelque part à mi-chemin entre 1958 et 2014, pensez-vous peut-être? Vous n'y êtes pas. Le cap des 1000 milliards d'euros fut franchi en 2004.

La dette publique française a doublé en seulement dix ans.

Poursuivons notre réflexion. Quel sera le niveau de la dette dans dix ans? Trois mille milliards, selon une évolution linéaire? Quatre mille milliards, selon une progression géométrique? Bien malin qui peut le dire. Mais selon moi ces estimations sont de toute façon fausses, car les montants n'obéiront pas à de simples règles mathématiques. Il est plus que probable qu'il se passe quelque chose durant les prochaines années - et tout porte à croire que ce ne sera pas joli-joli.

Ne vous laissez pas leurrer par le calme apparent de la surface ou les taux d'intérêt rassurants (et manipulés) auxquels la France parvient à emprunter sur les marchés financiers. La dynamique du système est instable. Tout pourrait basculer très vite à n'importe quel moment - encore plus aujourd'hui, alors que l'endettement français repose essentiellement sur la confiance.

Depuis des décennies les libéraux tentent d'alerter l'opinion sur les dangers de la dette publique, dans l'indifférence générale et les ricanements de mépris d'une classe politique accro au Keynésianisme. Les dénégations et les sautes d'humeur n'empêcheront pas la vague de la dette de tout emporter sur son passage.

Je fais partie des déçus de François Hollande mais pour des raisons probablement différentes du plus grand nombre. "L'expérience empirique montre que lorsque la rigueur survient, un président et un gouvernement de gauche sont plus à même de faire passer la pilule des réformes auprès de leurs administrés", écrivais-je à la veille du premier tour de l'élection présidentielle de 2012, plein d'espoir naïf. J'imaginais que François Hollande aurait peut-être, au pied du mur, la stature d'un véritable homme d'état capable de faire les douloureuses réformes que d'autres se contentent formuler timidement, et uniquement lorsqu'ils sont dans l'opposition.

Mais depuis nous avons vu de quoi était capable François Hollande: de rien. L'énergie de l'homme est entièrement tournée vers la communication, la gestion de crise et le placement de ses pions pour donner le change et espérer conserver le pouvoir en 2017.

Ce qui doit donc arriver arrivera.

14 septembre 2014

Et encore merci pour ce moment

Le livre de Valérie Trierweiler Merci pour ce moment déchaîne les passions, non seulement au sein de la classe politique mais aussi dans la population. Plus d'un Français sur deux (52%) réprouve le choix de l'ex-compagne du Président de la République d'avoir écrit un ouvrage sur leur relation. Pourtant, il est en rupture de stock à peu près partout et en cours de réimpression...

france,françois hollande,valérie trierweilerTant de critiques ont été écrites, tant d'extraits ont été divulgués dans la presse qu'il serait vain de vouloir encore surprendre avec le contenu du livre. Celui-ci a pourtant quelque chose de particulier qui le place à l'écart de tout autre ouvrage politique: une authenticité inégalée, et probablement inégalable.

Valérie Trierweiler n'a rien d'une oie blanche. Journaliste, elle sait écrire. Quarante-neuf ans, mère de  trois enfants, divorcée, elle aura été compagne du président longtemps avant qu'il ne fasse acte de candidature pour l'élection présidentielle. Les Français la jugent sévèrement, et il y a certainement des raisons de la critiquer (comme d'avoir été en couple avec M. Hollande avant de divorcer par exemple) mais la candeur n'en fait certainement pas partie. Mme Trierweiler montre également par son ouvrage qu'elle n'a jamais cherché ni le pouvoir ni le prestige et qu'elle les abandonne sans regrets.

La plupart des œuvres produites en littérature politique sont le fait de journalistes engagés, d'historiens, de polémistes, plus rarement de philosophes ou d'économistes, jamais celles de proches. Ceux-ci ont pourtant partagé l'intimité de celui ou celles dont ils parlent, côtoyé leur vie pendant l'accession au pouvoir, été témoin de leur comportement privé dans les moments les plus secrets, loin des caméras et des projecteurs - les moments particuliers où la sincérité s'exprime enfin. De ce point de vue, Merci pour ce moment est la plus réaliste photographie qui soit du mandat de François Hollande à la Présidence de la République.

Bien sûr, François Hollande n'en sort pas grandi. Le qualificatif de "sans-dents" à l'égard des pauvres peut passer pour un trait d'esprit maladroit (et guère drôle) mais devient glaçant lorsqu'il se moque de l'humble famille de sa compagne. Tout le monde n'a pas la chance d'être né avec une cuillère en argent dans la bouche, vous dira-t-on ; mais cela fait tache pour le chef de file d'un mouvement soit-disant préoccupé par le bien-être des plus faibles.

En réalité, tout cela n'est que prétexte. Comme la plupart des politiciens professionnels, François Hollande n'a d'autre but que la conquête du pouvoir, pour y goûter et s'y maintenir. Il ne cherche rien d'autre. Tout le reste n'est que moyen ou, à la rigueur, divertissement. L'ambition et un cynisme sans bornes sont les principaux traits qui transparaissent de l'ouvrage de Mme Trierweiler.

Malheureusement, les motivations, le comportement et les manières de M. Hollande n'ont rien d'exceptionnels. Qu'on se souvienne des compte-rendus de réunions du quinquennat précédent dérobés chez Patrick Buisson, conseiller du président Sarkozy, et dévoilés dans la presse! MM. Hollande et Sarkozy n'ont pas le même parcours mais appartiennent visiblement à la même espère - ainsi sans doute que leurs prédécesseurs, dont la réputation a seulement été mieux préservée par une mise au secret plus efficace de leur vie privée.

Il n'aurait peut-être pas souhaité être jugé ainsi mais il faut le reconnaître, François Hollande est effectivement un président normal, c'est-à-dire une crapule à la limite de la psychopathie, un être manipulateur, mythomane, imbu de sa personne, dévoré de cynisme, mais étrangement vulnérable de par son décalage constant avec la réalité.

Sauf peut-être pour une minuscule coterie d'irréductibles un peu naïfs, il est loin le temps où l'on pouvait croire en une quelconque supériorité des élites. Comme le rappelle un célèbre blogueur à propos de l'affaire Thévenoud:

[De] Hollande à Valls, dans les rangs de l’UMP autant que dans ceux du PS et, de façon générale de toutes les autres formations politiques, ces gens ont été choisis pour leur capacité inouïe à bobarder, à contourner la vérité, à utiliser le déni comme bouclier psychologique indéboulonnable. Ils sont arrivés là où ils sont non parce qu’ils ont démontré leur capacité à gérer un pays, mais bien pour avoir été plus féroces, plus méchants, plus industrieux en coulisse, plus machiavéliques, plus fourbes et retors que leurs adversaires. Ils sont là parce qu’ils ont survécu, ce qui fait d’eux non des héros, mais les pires magouilleurs, les pires comploteurs, les traîtres les plus veules. Ceux que nous voyons émerger actuellement sont le résultat d’une sélection cancéreuse et perverse qui aura permis de filtrer et ne conserver que ceux qui sont, justement, prêts à tout pour arriver à leur place, des raclures qui n’hésiteront pas à griller un homme et sa famille pour aboutir à leurs fins.


Voilà ce à quoi mène une classe politique professionnelle, alimentée par de jeunes loups qui usent les sièges des assemblées sans avoir travaillé dans la société civile une seule journée de leur vie.

Mais il reste un petit mystère. Pourquoi François Hollande s'est-il si peu défendu? Pourquoi n'a-t-il pas cherché à interdire le livre en référé? Pourquoi n'attaque-t-il pas son ex-compagne pour diffamation ou autre?

On pourrait penser que le Président n'est plus à ça près avec une cote de popularité reflétant l'exacte crédibilité de sa ligne politique ; mais ce serait mal connaître le loup derrière l'homme. Cela ne colle pas avec un individu sans tabou ni manières et prêt à toutes les compromissions pour conserver le pouvoir. Nous avons la réponse en une petite réplique lâchée par inadvertance par un de ses conseillers:

"Elle a encore tous leurs SMS, elle est inarrêtable."


Auriez-vous cru qu'on pouvait contenir un homme politique, a fortiori un président français, avec des notions comme le respect du droit, la séparation des pouvoirs et que sais-je encore? Non. On le tient sous contrôle avec des SMS compromettants.

Sur la situation de l'individu face au pouvoir en France, cette simple phrase en dit plus long que tout le reste.

28 août 2014

La France découvre la Macron-Économie

Le gouvernement Valls II est connu depuis quelques jours à peine mais un seul ministre attire sur lui toutes les attentions: Emmanuel Macron, remplaçant de l'inénarrable ministre du "redressement productif" Arnaud Montebourg.

Avec ce nouveau ministre, la France gagne inévitablement de la crédibilité par rapport à son prédécesseur. Voilà au moins quelqu'un qui connaît le monde de l'économie privée et qui semble plus adepte du travail en coulisses que de la vaine gesticulation.

emmanuel macron,france,socialisme,libéralismeIl n'en faut pas beaucoup (il n'en faut jamais beaucoup) pour que la gauche de la gauche se dresse sur ses ergots, syndicats compris: Macron est un affreux néo-turbo-ultra-libéral, un vendu au Grand Capital. Hollande assume un virage historique, s'ouvre au centre, renie ses racines et son engagement. Ce n'est plus une réforme gouvernementale mais une trahison des valeurs. Oublié, le président qui "n'aimait pas les riches"...

Il y a évidemment de l'amertume dans ce constat, et aussi de l'exagération. Énarque, M. Macron a aussi travaillé comme haut fonctionnaire, à la banque d'affaires Rotschild, puis dans le cadre du rachat par Nestlé d'une filiale de Pfizer où sa commission fera de lui un millionnaire. Approché par l'UMP, il préfère miser sur Hollande, et devient à partir de mai 2012 secrétaire général adjoint de la présidence de la République. On est donc plus dans le parcours du grand serviteur de l’État en relation courtoise avec les grandes sociétés et les groupes financiers que dans l'entrepreneur à succès parti de rien, le self-made-man créant de la valeur par ses idées novatrices et un travail acharné.

M. Macron n'est pas une figure réellement nouvelle au sein du monde politique, sauf pour le grand public. Bien qu'issu du sérail, il n'empêche que ses opinions - que d'aucuns qualifieraient de réalistes - tranchent avec un parti socialiste français arc-bouté sur son idéologie historique. Il est en effet en faveur du rétablissement de l'équilibre des finances publiques et du libre jeu du marché:

"On ne peut plus présenter la gauche comme l’extension infinie des droits. (...)
La gauche moderne est celle qui donne la possibilité aux individus de faire face, même aux coups durs. Elle ne peut plus raisonner en termes de statuts. La société statutaire où tout sera prévu va inexorablement disparaître."


Que de socialistes (y compris en Suisse!) s'étrangleraient devant pareil discours! Mais François Hollande a-t-il seulement le choix?

L'avènement d'Emmanuel Macron n'est pas un accident et s'inscrit dans un réel changement d'orientation du gouvernement français dont la teneur est livrée par Manuel Valls lui-même:

"Cessons d'opposer systématiquement État et entreprises, d'opposer chefs d'entreprise et salariés, organisations patronales et syndicats (...) Notre pays crève de ces postures". Pour Manuel Valls, "la France a besoin de toutes ces entreprises, PME, start-up, grands groupes. Ce sont les entreprises qui génèrent des richesses qui doivent profiter à tous. J'aime l'entreprise", a-t-il ajouté devant un public conquis. "L'esprit d'entreprendre est plus que jamais nécessaire pour faire avancer le pays. Le retour à la croissance passera d'abord par le soutien aux entreprises", embraye le premier ministre, assurant qu'il est "absurde de parler de cadeaux faits aux patrons. Une mesure favorable aux entreprises est favorable au pays tout entier. (...) Le retour à la croissance passera d'abord par le soutien aux entreprises".


Ce n'est pas tous les jours qu'un premier ministre, socialiste de surcroît, se fait applaudir debout par le public d'une université d'été du MEDEF.

Pour des syndicalistes qui ont passé leur vie dans une guérilla permanente contre le "patronat", la pilule est difficile à avaler. Reste à savoir si le discours se traduira en mesures, et à quel rythme.

Le premier test est tombé: les 35 heures. La réforme-phare de Martine Aubry peut-elle être allégée, assouplie, aménagée pour cesser d'étrangler les entreprises françaises? Emmanuel Macron pense que oui, mais Harlem Désir le président du PS pense que non. Déjà les premiers obstacles, le premier bras de fer. Gageons que ce ne sera pas le dernier.

Deux ans de perdus! pourrait-on dire. Ou soixante-dix. Mais quand même un participant de l'université d'été du MEDEF concède que Manuel Valls "fait mieux que la droite", on a un aperçu du chemin parcouru par la gauche au pouvoir - et de la nullité totale de la droite qui l'a précédée.

Nous n'en sommes qu'aux discussions mais la France n'en a plus les moyens: la situation est à l'urgence.

  • Les réformes à peine discutées par l'équipe de Valls II se traduiront-elles en projets de loi?
  • S'attaqueront-elles enfin au poids de la fonction publique?
  • Seront-elles acceptées par la majorité socialiste de l'assemblée?
  • Avec quelle vigueur seront-elles combattues par la gauche dans la rue?
  • Suffiront-elles à renouer avec la croissance?

Il n'est pas improbable que Valls II s'effondre sous l'implosion de la gauche, ou simplement que les changements soient trop lents et superficiels pour sauver le navire. La conclusion s'impose comme une nouvelle, terrible question: la France a-t-elle encore le temps de ses réformes?

27 juillet 2014

La France calcifiée

Pendant que François Hollande "sent" la reprise, les rapports se suivent et se ressemblent - avec parfois des fuites dans la presse, dont on se demande s'il s'agit bien de fuites ou plus de ballons d'essai pour mesurer la réaction de l'opinion. Dernier sujet en date, les professions libérales réglementées, un oxymore sorti tout droit du légalisme français.

Une profession libérale désigne selon Wikipedia "toute profession exercée sur la base de qualifications appropriées, à titre personnel, sous sa propre responsabilité et de façon professionnellement indépendante". Mais dans le cas qui nous concerne l'Etat contrôle la plupart du temps autant l'octroi de ces qualifications que le reste - du tarif des prestations au nombre d'individu en droit d'exercer. L'encadrement de l'Etat a donc tôt fait de transformer des métiers entiers en rentes de situation: Huissiers, avocats, notaires ou pharmaciens, offrant autant de chasse gardée à leurs membres aux dépens des consommateurs.

Cette analyse n'est pas la mienne mais celle d'un rapport reçu en mars, commandé par le très socialiste Pierre Moscovici alors qu'il occupait Bercy. Ébruité dans la presse en juillet dans les Echos, le Figaro livre à son tour ses analyses, puis dernièrement Le Monde, qui affirme avoir épluché les 700 pages du document.

Les avantages financiers liés à la profession protégée sont bien réels ; "leur bénéfice net avant impôt représente en moyenne 19 % de leur chiffre d'affaires, soit 2,4 fois la rentabilité constatée dans le reste de l'économie", explique le Figaro, et de conclure:

Le rapport estime que des réformes ciblées sur certaines professions (fin de certains monopoles, modification de la fixation des tarifs réglementés…) pourraient générer une baisse des prix de 10 à 20 % dans les secteurs concernés. Le surcroît d'activité attendu pourrait aller jusqu'à 0,3 point de PIB, selon certaines estimations.


On peut discuter longtemps de ce chiffre - un peu moins de 8 milliards d'euros - mais une chose est claire: cet argent est drainé du pouvoir d'achat des Français à travers l'obligation légale de recourir à des professions protégées par un monopole. A une époque où le moindre dixième de croissance se fait furieusement désirer, la lutte pour le magot s'annonce âpre.

Une infographie donne un aperçu très visuel non seulement du salaire moyen que peut espérer le membre d'une de ces professions, mais aussi de leur nombre:

professions_liberales_reglementees.png(cliquez pour agrandir)

Comme on le voit, si les 224 greffiers de tribunaux du commerce ont tout pour attirer sur eux l'ire populaire, leur petit nombre rend quasiment anecdotique l'élimination de leurs avantages. Il n'en est pas de même pour les avocats, les notaires ou les "professionnels du conseil" - un fourre-tout où comme pour l'ensemble des professions techniques l'intervention de l'Etat n'a rien d'indispensable. Et à propos, faut-il vraiment un blanc-seing de l'administration française pour enseigner le ski?

Les professions protégées peuvent naturellement compter sur leurs relais médiatiques comme les "décodeurs" du Monde. La rubrique bien mal nommée ne décode rien du tout, mais tente simplement de tirer des larmes au lecteur en brodant sur la misère forcément terrible, d'un notaire de l'Ariège ou d'un pharmacien ardéchois. N'y cherchez ni statistiques de l'INSEE ni comparaison internationale, par exemple. Les commentaires sont peu amènes: "l'immobilier a plus que doublé en 15 ans. On se demande comment ces malheureux vivaient avant", lance un internaute.

Pourtant, il y a effectivement des pans entiers du territoire français où l'immobilier est sinistré, le petit nombre de transactions ne permettant pas aux professionnels de joindre les deux bouts. Les déserts médicaux existent tout autant. Les exemples soulevés sont bien réels ; ils sont juste cachés par la moyenne de la branche. Et ils ne justifient certainement pas un maintien du statu-quo.

Tirons de tout ceci un certain nombre de conclusions.

Au pied du mur, même des socialistes cherchent des réformes libérales. A cette heure, impossible de savoir quelle stratégie adoptera le gouvernement français, ni même s'il fera quelque chose. Mais l'existence de ce rapport montre que les pistes sont à l'étude. Qui aurait pensé qu'un gouvernement socialiste soit prêt à s'en prendre à des monopoles légaux pour libérer le pouvoir d'achat des Français? Peut-être poussé par l'Europe, le pragmatisme semble enfin être en mesure de l'emporter sur l'idéologie et le clientélisme.

Le foisonnement des professions réglementées dresse un triste portrait de la calcification française. Certaines professions sont protégées par une réglementation depuis... 1945! Et aujourd'hui, quasiment soixante-dix ans plus tard, on réaliserait d'un coup que le carcan qui établit leur monopole nuit à la collectivité? Après des décennies d'alternance aux affaires où chaque gouvernement s'est évertué non seulement à ne rien libéraliser mais carrément à en rajouter? Soit le mode de calcul a changé, soit tous les gouvernements successifs ont fait preuve d'une rare incompétence - à chacun de tirer ses propres analyses.

La société française est bloquée et si l'Etat n'a plus la force d'abolir ses réglementations absurdes, Internet le fera. La bataille de l'immobilisme est perdue.

Des gens sont d'ores et déjà ruinés. La plupart des professionnels actuels dont les bénéfices sont liés à une charge ont payé, souvent très cher, leur accès au cénacle, rachetant qui une étude, qui une pharmacie, qui une plaque de taxi parisien. Le prix de ces "pas-de-porte" particuliers est directement lié au monopole dont ils bénéficient ; qu'il se brise et leur valeur s'effondre. Or, il est sans doute déjà trop tard: après avoir eu connaissance de l'existence ce rapport, quel jeune clerc de notaire risquera, en 2014, de s'endetter sur trente ou quarante ans pour reprendre l'étude où il travaille? L'incertitude à long terme est bien trop grande.

Les premiers vrais profiteurs de ces rentes de situations sont à la retraite ou morts de vieillesse depuis longtemps. Restent leurs successeurs, tentant à crédit de répéter leur succès. Mais ils ont échoué - ceux qui s'apprêtaient à prendre la relève réorienteront leur carrière en urgence. Personne ne sera plus là pour racheter leur affaire à prix d'or à l'heure du départ à la retraite. Nous en aurons un aperçu les prochains mois alors que les signes de panique se répandent dans les professions concernées.

Réformer ou faire croire que l'on va réformer revient au même. La crédibilité financière des officines des professions protégées est en miettes. Ce n'est pas le karma mais ça y ressemble: tout individu qui s'apprête à embrasser une profession confortablement protégée par l'Etat devrait se rappeler que celui-ci peut retirer son agrément sans préavis ni compensation. En guise de "sécurité" il est difficile de s'exposer davantage...

Fallait-il être naïf pour croire l'Etat capable d'assurer une protection perpétuelle! Bâtir sa carrière sur une chimère expose inévitablement à de graves désillusions.

17 juillet 2014

La prison dérange peu les socialistes

...En France, dès lors qu'elle vise des adversaires politiques.

france,justice,liberté d'expression,prisonLa sanction appliquée à l'encontre d'Anne-Sophie Leclere, ex-tête de liste FN aux municipales à Rethel (Ardennes) suite à une image comparant Christiane Taubira à un singe relayée sur Facebook n'en n'en finit pas de provoquer le buzz ; à ceux qui saluent la fermeté de la justice, visiblement minoritaires sur Internet, s'opposent les voix de ceux qui sont abasourdis par l'incroyable sévérité de la peine.

Le Tribunal de Grande Instance de Cayenne est allé au-delà des réquisitions, déjà lourdes, du parquet. Neuf mois de prison ferme, 5 ans d'inéligibilité, 50'000 euros d'amende, de quoi ruiner une vie. Le Front National, qui avait immédiatement coupé les ponts avec la jeune femme dès connaissance de l'affaire, se retrouve lui aussi condamné à 30'000 euros depuis une base légale qu'on aimerait bien connaître. Les peines fiduciaires sont au bénéfice du mouvement Walwari...

Laurent Obertone, le journaliste de talent auteur de France Orange Mécanique donne un aperçu de ce qu'il faut faire dans des circonstances normales pour atteindre une peine de 9 mois de prison ferme - des circonstances normales se définissant ici comme des crimes de droit commun sans implication politique. La liste est tirée d'articles de presse et fait froid dans le dos.

Pour prendre neuf mois ferme en France, il faut:

  • forcer un barrage et blesser sept policiers (Ouest-France, 1er juillet 2014)
  • tabasser sa femme jusqu'à lui briser les côtes et agresser un unijambiste à l'aide d'une massue à pics (L'Observateur du Valenciennois, 9 mai 2011)
  • donner un coup de tête à un cheminot (Le Parisien, 21 janvier 2014)
  • agresser un chauffeur de bus et un passant (Le Phare dunkerquois, 28 décembre 2012)
  • attaquer une famille et menacer de mort des policiers sous l'emprise d'alcool et de cannabis, en état de récidive (Ouest-France, 14 février 2013)
  • tirer des coups de feu sur quelqu'un (L'Observateur du Douaisis, le 29 octobre 2011)
  • être président local de SOS racisme, militant anti-violence, et défigurer sa compagne à coups de pied au visage, "avec acharnement", jusqu'à lui déchausser quatre dents, lui fracturer le nez, la couvrir de sang des pieds à la tête (la Voix du Nord, le 9 août 2012)
  • se livrer à une séance de torture raciste sur un étudiant blanc - agression, séquestration, vol - (Metro, 20 juin 2013).

 
Et de nombreux crimes abominables sont punis de peines de prison moins longues... Autrement dit, pour subir neuf mois d'incarcération en France, il ne faut pas y aller avec le dos de la cuiller.

Dans l'affaire qui nous concerne tous les voyants étaient au rouge: l'accusation portait sur le racisme, l'accusée était candidate du FN, la victime Garde des Sceaux et socialiste, l'affaire jugée dans un tribunal guyanais (alors même que le procès aurait dû avoir lieu dans la région de la défense, soit l'Est de la France), aucun avocat ne daigna prendre la défense de l'accusée, et pour couronner le tout le président du tribunal appartenait au tristement célèbre Syndicat de la Magistrature, profondément ancré à gauche et proche de Christiane Taubira. Carton plein!

La procédure d'appel se déroulant elle aussi en Guyane française, bien malin qui peut dire ce qui en sortira. Il est néanmoins assez symptomatique de constater, à gauche, le contraste entre la satisfaction de voir une commerçante de 33 ans clouée au pilori, et le mépris habituellement affiché pour les prisons et les peines privatives de liberté en général. Comme le dit Laurent Obertone, "la répression est donc une solution ? La prison n'est plus l'école du crime ?"

Il faut croire que oui. Tout dépend du criminel, du crime et de la victime, dira-t-on pudiquement.

"Je pense que si je n'avais pas porté l'étiquette Front National à cette époque-là, je n'aurais pas été condamné aussi lourdement", estime l'ex-candidate. Raciste ou pas, elle n'est pas idiote.

En attendant, la justice française n'a plus de bandeau sur les yeux. Les Français non plus.

04 juillet 2014

Nicolas Sarkozy, problème français

Quand Nicolas Sarkozy est apparu aux Français mercredi soir il avait tout de l'animal blessé - animal politique, blessure de fierté.

sarkozy_garde_a_vue.jpgAussi discret que pouvait être le personnage depuis sa défaite à la présidentielle contre François Hollande, il est revenu sous le feu des projecteurs au cours d'une opération médiatique parfaitement orchestrée, preuve d'une maîtrise étendue de sa communication et de son image, mais aussi de ses relais. Quel justiciable "comme les autres" a jamais eu accès à un tel accès en prime-time pour un plaidoyer sans contradicteur?

M. Sarkozy ne pouvait bien sûr se contenter de jouer sa partition sans se livrer à sa tactique favorite, la contre-attaque. La justice française - muette dans le spectacle - est ainsi devenue une marionnette inféodée au pouvoir socialiste, pourchassant un innocent avec la dernière mauvaise foi. Les gentils, les méchants, TF1 ne diffuse pas du prêt-à-penser que pendant les pauses publicitaires.

La réalité n'est évidemment pas aussi simple. Comme le relevèrent de nombreux Français, il faut un certain culot pour prétendre être innocent et pur lorsqu'on est poursuivi par une demi-douzaine de chefs d'accusation portant sur autant d'affaires différentes.

Pourtant, il faut aussi le reconnaître, l'acharnement judiciaire existe lui aussi. On sait depuis plus d'un an que l'Elysée a mis en place un cabinet noir pour empêcher le retour politique de M. Sarkozy. Une des deux juges d'instruction en charge de l'affaire est membre d'un syndicat fortement engagé à gauche. La Garde des Sceaux Mme Taubira a montré par une incroyable gaffe que non seulement elle ment effrontément (ce dont chacun se doutait depuis longtemps) mais aussi que le gouvernement suit de près les soucis judiciaires de l'ancien président.

Que lui est-il reproché? Sur le dernier dossier en date, un mélange de soupçons fort peu étayés:

Les policiers cherchent à prouver que Nicolas Sarkozy aurait tenté d'obtenir des informations sur la décision que s'apprêtait à prendre la Cour de cassation sur le sort de ses agendas saisis dans le cadre de l'affaire Bettencourt.


Pour y parvenir, il aurait proposé un poste à Monaco à Gilbert Azibert, avocat général à la Cour de cassation, affirme-t-on. Problème, aucune parole ne le prouve de façon claire ; le poste en question n'a de loin rien de prestigieux ; l'homme ne l'a de toute façon pas obtenu ; enfin, ces conversations compromettantes n'ont été arrachées qu'après de longs mois d'écoute "à filet dérivant" entre un avocat et son client, au mépris du secret professionnel et des besoins de l'enquête pour laquelle elles avaient été réclamées en premier lieu...

On ne peut s'empêcher de penser que Nicolas Sarkozy a été mis sur écoute sur un prétexte, et gardé sous ce régime jusqu'à ce que l'on trouve quelque chose à se mettre sous la dent.

L'ancien président de la République n'est pas blanc comme neige pour autant. Slate fait l'inventaire des "dossiers" de Sarkozy et celui pour lequel il a été placé en garde-à-vue n'est ni le plus grave, ni le plus solide. De nouvelles pourraient encore s'ajouter à la longue liste, notamment sa responsabilité dans l'affaire des fausses factures entre l'UMP et Bygmalion pour le financement de sa campagne de 2012, où il paraît impensable qu'il n'ait été au courant de rien. Et pourquoi quelqu'un qui se prétend innocent de tout a-t-il besoin d'acquérir un second téléphone sous une fausse identité?

Si Nicolas Sarkozy a des raisons personnelles d'être furieux, c'est avant tout pour des questions de calendrier. Envisageant vraisemblablement son retour officiel à la rentrée, il aurait eu alors beau jeu de dénoncer les accusations le visant comme autant de tentatives d'obstruction lancées par François Hollande pour se prémunir contre lui en 2017. Mais en imposant leur agenda à Nicolas Sarkozy, les juges d'instruction l'ont pris de vitesse. L'actualité judiciaire l'a rattrapé dans sa retraite. Cela colorera d'une toute autre manière son avenir politique, où son retour est désormais perçu comme une fuite en avant à la Berlusconi pour espérer échapper à ses déboires judiciaires.

Entre des enquêtes trop liées au pouvoir socialiste et un politicien surjouant l'indignation, la confusion règne. Les socialistes sont empêtrés dans le discours sur l'indépendance de la magistrature alors que tout prouve le contraire. L'UMP hésite à soutenir un candidat gênant alors que tant d'ambitions se dévoilent pour 2017. En dépit de tout, les Français sont invités à renouveler leur confiance en leur classe politique puisque la thèse du "tous pourris" fait le jeu du Front National...

Des sondages au lendemain de sa prestation montrent que les Français sont très partagés. 47% se disent convaincus de son innocence, 49% de sa culpabilité: l'objectif de semer la confusion est donc atteint. Et si 69% des Français estiment qu'il n'y a pas eu d'acharnement judiciaire, 33% ne le jugent pas honnête.

Mais quelle importance devrait avoir l'opinion des Français dans une instruction judiciaire? La culpabilité ne doit pas dépendre de la popularité. En prenant les Français à témoin sur ses déboires personnels, Nicolas Sarkozy a détruit les derniers restes d'honorabilité dont pouvait encore disposer les magistrats. C'est la tactique de la terre brûlée. Qu'il finisse condamné ou non, la crédibilité des juges est en miette: le grand public ne verra plus que des desseins politiques à la moindre occasion. La Justice a été traînée dans l'arène médiatico-politique et n'en sortira pas indemne.

En France la politique semble phagocyter petit à petit tous les rouages de la société. Désormais même les notions d'innocence et de culpabilité s'effacent devant les considérations partisanes et les sondages d'opinion.