27 juillet 2014

La France calcifiée

Pendant que François Hollande "sent" la reprise, les rapports se suivent et se ressemblent - avec parfois des fuites dans la presse, dont on se demande s'il s'agit bien de fuites ou plus de ballons d'essai pour mesurer la réaction de l'opinion. Dernier sujet en date, les professions libérales réglementées, un oxymore sorti tout droit du légalisme français.

Une profession libérale désigne selon Wikipedia "toute profession exercée sur la base de qualifications appropriées, à titre personnel, sous sa propre responsabilité et de façon professionnellement indépendante". Mais dans le cas qui nous concerne l'Etat contrôle la plupart du temps autant l'octroi de ces qualifications que le reste - du tarif des prestations au nombre d'individu en droit d'exercer. L'encadrement de l'Etat a donc tôt fait de transformer des métiers entiers en rentes de situation: Huissiers, avocats, notaires ou pharmaciens, offrant autant de chasse gardée à leurs membres aux dépens des consommateurs.

Cette analyse n'est pas la mienne mais celle d'un rapport reçu en mars, commandé par le très socialiste Pierre Moscovici alors qu'il occupait Bercy. Ébruité dans la presse en juillet dans les Echos, le Figaro livre à son tour ses analyses, puis dernièrement Le Monde, qui affirme avoir épluché les 700 pages du document.

Les avantages financiers liés à la profession protégée sont bien réels ; "leur bénéfice net avant impôt représente en moyenne 19 % de leur chiffre d'affaires, soit 2,4 fois la rentabilité constatée dans le reste de l'économie", explique le Figaro, et de conclure:

Le rapport estime que des réformes ciblées sur certaines professions (fin de certains monopoles, modification de la fixation des tarifs réglementés…) pourraient générer une baisse des prix de 10 à 20 % dans les secteurs concernés. Le surcroît d'activité attendu pourrait aller jusqu'à 0,3 point de PIB, selon certaines estimations.


On peut discuter longtemps de ce chiffre - un peu moins de 8 milliards d'euros - mais une chose est claire: cet argent est drainé du pouvoir d'achat des Français à travers l'obligation légale de recourir à des professions protégées par un monopole. A une époque où le moindre dixième de croissance se fait furieusement désirer, la lutte pour le magot s'annonce âpre.

Une infographie donne un aperçu très visuel non seulement du salaire moyen que peut espérer le membre d'une de ces professions, mais aussi de leur nombre:

professions_liberales_reglementees.png(cliquez pour agrandir)

Comme on le voit, si les 224 greffiers de tribunaux du commerce ont tout pour attirer sur eux l'ire populaire, leur petit nombre rend quasiment anecdotique l'élimination de leurs avantages. Il n'en est pas de même pour les avocats, les notaires ou les "professionnels du conseil" - un fourre-tout où comme pour l'ensemble des professions techniques l'intervention de l'Etat n'a rien d'indispensable. Et à propos, faut-il vraiment un blanc-seing de l'administration française pour enseigner le ski?

Les professions protégées peuvent naturellement compter sur leurs relais médiatiques comme les "décodeurs" du Monde. La rubrique bien mal nommée ne décode rien du tout, mais tente simplement de tirer des larmes au lecteur en brodant sur la misère forcément terrible, d'un notaire de l'Ariège ou d'un pharmacien ardéchois. N'y cherchez ni statistiques de l'INSEE ni comparaison internationale, par exemple. Les commentaires sont peu amènes: "l'immobilier a plus que doublé en 15 ans. On se demande comment ces malheureux vivaient avant", lance un internaute.

Pourtant, il y a effectivement des pans entiers du territoire français où l'immobilier est sinistré, le petit nombre de transactions ne permettant pas aux professionnels de joindre les deux bouts. Les déserts médicaux existent tout autant. Les exemples soulevés sont bien réels ; ils sont juste cachés par la moyenne de la branche. Et ils ne justifient certainement pas un maintien du statu-quo.

Tirons de tout ceci un certain nombre de conclusions.

Au pied du mur, même des socialistes cherchent des réformes libérales. A cette heure, impossible de savoir quelle stratégie adoptera le gouvernement français, ni même s'il fera quelque chose. Mais l'existence de ce rapport montre que les pistes sont à l'étude. Qui aurait pensé qu'un gouvernement socialiste soit prêt à s'en prendre à des monopoles légaux pour libérer le pouvoir d'achat des Français? Peut-être poussé par l'Europe, le pragmatisme semble enfin être en mesure de l'emporter sur l'idéologie et le clientélisme.

Le foisonnement des professions réglementées dresse un triste portrait de la calcification française. Certaines professions sont protégées par une réglementation depuis... 1945! Et aujourd'hui, quasiment soixante-dix ans plus tard, on réaliserait d'un coup que le carcan qui établit leur monopole nuit à la collectivité? Après des décennies d'alternance aux affaires où chaque gouvernement s'est évertué non seulement à ne rien libéraliser mais carrément à en rajouter? Soit le mode de calcul a changé, soit tous les gouvernements successifs ont fait preuve d'une rare incompétence - à chacun de tirer ses propres analyses.

La société française est bloquée et si l'Etat n'a plus la force d'abolir ses réglementations absurdes, Internet le fera. La bataille de l'immobilisme est perdue.

Des gens sont d'ores et déjà ruinés. La plupart des professionnels actuels dont les bénéfices sont liés à une charge ont payé, souvent très cher, leur accès au cénacle, rachetant qui une étude, qui une pharmacie, qui une plaque de taxi parisien. Le prix de ces "pas-de-porte" particuliers est directement lié au monopole dont ils bénéficient ; qu'il se brise et leur valeur s'effondre. Or, il est sans doute déjà trop tard: après avoir eu connaissance de l'existence ce rapport, quel jeune clerc de notaire risquera, en 2014, de s'endetter sur trente ou quarante ans pour reprendre l'étude où il travaille? L'incertitude à long terme est bien trop grande.

Les premiers vrais profiteurs de ces rentes de situations sont à la retraite ou morts de vieillesse depuis longtemps. Restent leurs successeurs, tentant à crédit de répéter leur succès. Mais ils ont échoué - ceux qui s'apprêtaient à prendre la relève réorienteront leur carrière en urgence. Personne ne sera plus là pour racheter leur affaire à prix d'or à l'heure du départ à la retraite. Nous en aurons un aperçu les prochains mois alors que les signes de panique se répandent dans les professions concernées.

Réformer ou faire croire que l'on va réformer revient au même. La crédibilité financière des officines des professions protégées est en miettes. Ce n'est pas le karma mais ça y ressemble: tout individu qui s'apprête à embrasser une profession confortablement protégée par l'Etat devrait se rappeler que celui-ci peut retirer son agrément sans préavis ni compensation. En guise de "sécurité" il est difficile de s'exposer davantage...

Fallait-il être naïf pour croire l'Etat capable d'assurer une protection perpétuelle! Bâtir sa carrière sur une chimère expose inévitablement à de graves désillusions.

17 juillet 2014

La prison dérange peu les socialistes

...En France, dès lors qu'elle vise des adversaires politiques.

france,justice,liberté d'expression,prisonLa sanction appliquée à l'encontre d'Anne-Sophie Leclere, ex-tête de liste FN aux municipales à Rethel (Ardennes) suite à une image comparant Christiane Taubira à un singe relayée sur Facebook n'en n'en finit pas de provoquer le buzz ; à ceux qui saluent la fermeté de la justice, visiblement minoritaires sur Internet, s'opposent les voix de ceux qui sont abasourdis par l'incroyable sévérité de la peine.

Le Tribunal de Grande Instance de Cayenne est allé au-delà des réquisitions, déjà lourdes, du parquet. Neuf mois de prison ferme, 5 ans d'inéligibilité, 50'000 euros d'amende, de quoi ruiner une vie. Le Front National, qui avait immédiatement coupé les ponts avec la jeune femme dès connaissance de l'affaire, se retrouve lui aussi condamné à 30'000 euros depuis une base légale qu'on aimerait bien connaître. Les peines fiduciaires sont au bénéfice du mouvement Walwari...

Laurent Obertone, le journaliste de talent auteur de France Orange Mécanique donne un aperçu de ce qu'il faut faire dans des circonstances normales pour atteindre une peine de 9 mois de prison ferme - des circonstances normales se définissant ici comme des crimes de droit commun sans implication politique. La liste est tirée d'articles de presse et fait froid dans le dos.

Pour prendre neuf mois ferme en France, il faut:

  • forcer un barrage et blesser sept policiers (Ouest-France, 1er juillet 2014)
  • tabasser sa femme jusqu'à lui briser les côtes et agresser un unijambiste à l'aide d'une massue à pics (L'Observateur du Valenciennois, 9 mai 2011)
  • donner un coup de tête à un cheminot (Le Parisien, 21 janvier 2014)
  • agresser un chauffeur de bus et un passant (Le Phare dunkerquois, 28 décembre 2012)
  • attaquer une famille et menacer de mort des policiers sous l'emprise d'alcool et de cannabis, en état de récidive (Ouest-France, 14 février 2013)
  • tirer des coups de feu sur quelqu'un (L'Observateur du Douaisis, le 29 octobre 2011)
  • être président local de SOS racisme, militant anti-violence, et défigurer sa compagne à coups de pied au visage, "avec acharnement", jusqu'à lui déchausser quatre dents, lui fracturer le nez, la couvrir de sang des pieds à la tête (la Voix du Nord, le 9 août 2012)
  • se livrer à une séance de torture raciste sur un étudiant blanc - agression, séquestration, vol - (Metro, 20 juin 2013).

 
Et de nombreux crimes abominables sont punis de peines de prison moins longues... Autrement dit, pour subir neuf mois d'incarcération en France, il ne faut pas y aller avec le dos de la cuiller.

Dans l'affaire qui nous concerne tous les voyants étaient au rouge: l'accusation portait sur le racisme, l'accusée était candidate du FN, la victime Garde des Sceaux et socialiste, l'affaire jugée dans un tribunal guyanais (alors même que le procès aurait dû avoir lieu dans la région de la défense, soit l'Est de la France), aucun avocat ne daigna prendre la défense de l'accusée, et pour couronner le tout le président du tribunal appartenait au tristement célèbre Syndicat de la Magistrature, profondément ancré à gauche et proche de Christiane Taubira. Carton plein!

La procédure d'appel se déroulant elle aussi en Guyane française, bien malin qui peut dire ce qui en sortira. Il est néanmoins assez symptomatique de constater, à gauche, le contraste entre la satisfaction de voir une commerçante de 33 ans clouée au pilori, et le mépris habituellement affiché pour les prisons et les peines privatives de liberté en général. Comme le dit Laurent Obertone, "la répression est donc une solution ? La prison n'est plus l'école du crime ?"

Il faut croire que oui. Tout dépend du criminel, du crime et de la victime, dira-t-on pudiquement.

"Je pense que si je n'avais pas porté l'étiquette Front National à cette époque-là, je n'aurais pas été condamné aussi lourdement", estime l'ex-candidate. Raciste ou pas, elle n'est pas idiote.

En attendant, la justice française n'a plus de bandeau sur les yeux. Les Français non plus.

04 juillet 2014

Nicolas Sarkozy, problème français

Quand Nicolas Sarkozy est apparu aux Français mercredi soir il avait tout de l'animal blessé - animal politique, blessure de fierté.

sarkozy_garde_a_vue.jpgAussi discret que pouvait être le personnage depuis sa défaite à la présidentielle contre François Hollande, il est revenu sous le feu des projecteurs au cours d'une opération médiatique parfaitement orchestrée, preuve d'une maîtrise étendue de sa communication et de son image, mais aussi de ses relais. Quel justiciable "comme les autres" a jamais eu accès à un tel accès en prime-time pour un plaidoyer sans contradicteur?

M. Sarkozy ne pouvait bien sûr se contenter de jouer sa partition sans se livrer à sa tactique favorite, la contre-attaque. La justice française - muette dans le spectacle - est ainsi devenue une marionnette inféodée au pouvoir socialiste, pourchassant un innocent avec la dernière mauvaise foi. Les gentils, les méchants, TF1 ne diffuse pas du prêt-à-penser que pendant les pauses publicitaires.

La réalité n'est évidemment pas aussi simple. Comme le relevèrent de nombreux Français, il faut un certain culot pour prétendre être innocent et pur lorsqu'on est poursuivi par une demi-douzaine de chefs d'accusation portant sur autant d'affaires différentes.

Pourtant, il faut aussi le reconnaître, l'acharnement judiciaire existe lui aussi. On sait depuis plus d'un an que l'Elysée a mis en place un cabinet noir pour empêcher le retour politique de M. Sarkozy. Une des deux juges d'instruction en charge de l'affaire est membre d'un syndicat fortement engagé à gauche. La Garde des Sceaux Mme Taubira a montré par une incroyable gaffe que non seulement elle ment effrontément (ce dont chacun se doutait depuis longtemps) mais aussi que le gouvernement suit de près les soucis judiciaires de l'ancien président.

Que lui est-il reproché? Sur le dernier dossier en date, un mélange de soupçons fort peu étayés:

Les policiers cherchent à prouver que Nicolas Sarkozy aurait tenté d'obtenir des informations sur la décision que s'apprêtait à prendre la Cour de cassation sur le sort de ses agendas saisis dans le cadre de l'affaire Bettencourt.


Pour y parvenir, il aurait proposé un poste à Monaco à Gilbert Azibert, avocat général à la Cour de cassation, affirme-t-on. Problème, aucune parole ne le prouve de façon claire ; le poste en question n'a de loin rien de prestigieux ; l'homme ne l'a de toute façon pas obtenu ; enfin, ces conversations compromettantes n'ont été arrachées qu'après de longs mois d'écoute "à filet dérivant" entre un avocat et son client, au mépris du secret professionnel et des besoins de l'enquête pour laquelle elles avaient été réclamées en premier lieu...

On ne peut s'empêcher de penser que Nicolas Sarkozy a été mis sur écoute sur un prétexte, et gardé sous ce régime jusqu'à ce que l'on trouve quelque chose à se mettre sous la dent.

L'ancien président de la République n'est pas blanc comme neige pour autant. Slate fait l'inventaire des "dossiers" de Sarkozy et celui pour lequel il a été placé en garde-à-vue n'est ni le plus grave, ni le plus solide. De nouvelles pourraient encore s'ajouter à la longue liste, notamment sa responsabilité dans l'affaire des fausses factures entre l'UMP et Bygmalion pour le financement de sa campagne de 2012, où il paraît impensable qu'il n'ait été au courant de rien. Et pourquoi quelqu'un qui se prétend innocent de tout a-t-il besoin d'acquérir un second téléphone sous une fausse identité?

Si Nicolas Sarkozy a des raisons personnelles d'être furieux, c'est avant tout pour des questions de calendrier. Envisageant vraisemblablement son retour officiel à la rentrée, il aurait eu alors beau jeu de dénoncer les accusations le visant comme autant de tentatives d'obstruction lancées par François Hollande pour se prémunir contre lui en 2017. Mais en imposant leur agenda à Nicolas Sarkozy, les juges d'instruction l'ont pris de vitesse. L'actualité judiciaire l'a rattrapé dans sa retraite. Cela colorera d'une toute autre manière son avenir politique, où son retour est désormais perçu comme une fuite en avant à la Berlusconi pour espérer échapper à ses déboires judiciaires.

Entre des enquêtes trop liées au pouvoir socialiste et un politicien surjouant l'indignation, la confusion règne. Les socialistes sont empêtrés dans le discours sur l'indépendance de la magistrature alors que tout prouve le contraire. L'UMP hésite à soutenir un candidat gênant alors que tant d'ambitions se dévoilent pour 2017. En dépit de tout, les Français sont invités à renouveler leur confiance en leur classe politique puisque la thèse du "tous pourris" fait le jeu du Front National...

Des sondages au lendemain de sa prestation montrent que les Français sont très partagés. 47% se disent convaincus de son innocence, 49% de sa culpabilité: l'objectif de semer la confusion est donc atteint. Et si 69% des Français estiment qu'il n'y a pas eu d'acharnement judiciaire, 33% ne le jugent pas honnête.

Mais quelle importance devrait avoir l'opinion des Français dans une instruction judiciaire? La culpabilité ne doit pas dépendre de la popularité. En prenant les Français à témoin sur ses déboires personnels, Nicolas Sarkozy a détruit les derniers restes d'honorabilité dont pouvait encore disposer les magistrats. C'est la tactique de la terre brûlée. Qu'il finisse condamné ou non, la crédibilité des juges est en miette: le grand public ne verra plus que des desseins politiques à la moindre occasion. La Justice a été traînée dans l'arène médiatico-politique et n'en sortira pas indemne.

En France la politique semble phagocyter petit à petit tous les rouages de la société. Désormais même les notions d'innocence et de culpabilité s'effacent devant les considérations partisanes et les sondages d'opinion.

01 juillet 2014

Interdire le voile islamique, oui mais...

La décision de la Cour Européenne des Droits de l'Homme (CEDH) était attendue aujourd'hui et les juges de Strasbourg se sont prononcés: oui, il est encore possible, en Europe en 2014, d'interdire la burqa et le niqab.

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La CEDH était saisie par une musulmane française refusant de payer l'amende de 150 € infligée au nom de la loi de 2010 sur le port du voile intégral, loi qui avait en son temps défrayé jusqu'au Conseil Constitutionnel.

La CEDH avait précédemment autorisé la France à interdire le foulard dans les établissements scolaires ; mais ce qui semble un renforcement de la jurisprudence n'en est pas un, car si l'interdiction précédente avait effectivement été acceptée au nom de la laïcité, il en est tout autrement du jugement de ce jour où l'aspect utilitariste de la mesure est le seul argument retenu. L'explication des juges est limpide à ce sujet:

"Consciente que l'interdiction contestée pèse essentiellement sur une partie des femmes musulmanes, elle relève qu'elle n'affecte pas la liberté de porter dans l'espace public des habits ou éléments vestimentaires qui n'ont pas pour effet de dissimuler le visage et qu'elle n'est pas explicitement fondée sur la connotation religieuse des vêtements mais sur le seul fait qu'ils dissimulent le visage."


En résumé, la Cour admet l'idée d'une interdiction de dissimuler le visage tant que cette interdiction ne cible pas "une religion en particulier". Cette ligne bizarrement tracée est le fait du gouvernement français lui-même, qui plaida que l'interdiction s'appliquait tout autant aux gens masquant leur visage à l'aide d'une cagoule ou d'un casque de moto. Les réunions d'indépendantistes corses et les attroupements sur le circuit moto du Bol d'Or sont astucieusement couverts par la loi française...

Il est donc possible d'interdire le port de la burqa et du niqab au nom d'une interdiction générale de se masquer le visage en public - clin d’œil, clin d’œil.

S'il s'agit indéniablement d'une bataille perdue par les prosélytes islamistes, elle est loin d'augurer d'une défaite finale, pour deux raisons.

La première tient à la faiblesse de l'Etat français sur son propre sol. Les banlieues françaises à la dérive sont tout sauf des zones de "non-droit", mais au contraire très organisées avec un droit local parfaitement respecté - malheureusement sans grand rapport avec celui de la République... Loin de disparaître, la présence de femmes intégralement voilées dans tel ou tel quartier sera donc un excellent indicateur de la déliquescence de l'autorité en titre. Quant aux policiers de passage, on verra avec quel empressement ils verbaliseront ces contrevenantes très visibles ou se contenteront de fermer les yeux, admettant leur renoncement à la vue de tous.

La seconde tient à l'aspect juridique lui-même. La loi contre la dissimulation du visage dans l'espace public, selon sa dénomination officielle, a été conçue expressément à l'encontre des femmes voilées, qu'elles y soient forcées par leurs maris extrémistes ou qu'elles le soient elles-mêmes, mais tourne autour du pot en évitant toute mention de femme, de voile, ou d'islam. Il est clair que l'emploi de termes pareils aurait rendu le dossier beaucoup moins recevable au yeux des juges de la CEDH, et ceci devrait tous nous inquiéter.

Il n'est jamais bon d'introduire l'hypocrisie dans les textes de loi. Non seulement elle rend encore plus complexe les nuances entre sa lettre et son esprit, mais elle traduit aussi une impuissance contradictoire à la notion même de loi. Imagine-t-on un code pénal où on s'interdit le féminin pluriel ou les verbes du deuxième groupe? Absurde, assurément. Mais que penser d'une loi anti-islamiste dont le texte se refuse à nommer le sujet réel? Et surtout, pourquoi s'imposer cette censure?

On peut penser que le législateur français, pas né de la dernière pluie, envisageait déjà les probables frictions que la loi entraînerait lors d'éventuels recours à la CEDH, ce qui dédouane celui-ci mais pas celle-là. On peut aussi penser qu'il avait en tête les troubles consécutifs à une loi trop explicite dans certaines enclaves incontrôlables de son territoire. Ce n'est pas plus rassurant.

La CEDH donne raison à la France mais seulement du bout des lèvres. L'institution n'aurait peut-être pas pris autant de gants face à un gouvernement moins influent comme la Grèce ou le Danemark. La brèche ouverte en direction d'une interdiction du voile islamique est très étroite ; elle ne tient qu'à des tournures de phrase et à la volonté de ne pas infliger un revers à un pays majeur de l'Union Européenne.

Si les prochains pays à tenter d'interdire le port du voile islamique ne peuvent même pas l'écrire en toutes lettres dans leurs propres lois, qu'il s'agisse d'auto-censure où de la posture pro-islam de l'autorité suprême que représente la CEDH, les islamistes auront démontré qu'ils influent directement sur l'esprit du législateur. Ils n'auront même plus besoin du prétexte du voile - ils auront remporté la partie.

31 mars 2014

L'UMP, en attendant...

Le second tour des municipales françaises a donc eu lieu ce dimanche, concluant temporairement la foire d'empoigne politique avant la prochaine échéance des élections européennes.

france_municipales_2014.pngLa démocratie française est un miroir déformant ; ce n'est rarement plus vrai qu'au second tour d'une élection municipale. Les mécanismes de retrait ou de maintient de liste au second tour permettent l'établissement de politiques de nuisance visant plus à couler un adversaire qu'à mettre en œuvre un programme politique. La formation gagnante se voit créditée de la moitié des sièges du Conseil Municipal, le reste étant acquis à tous les partis au prorata de leur score.

Sur le plateau de TF1 hier soir, Jean-François Copé avait le triomphe modeste: le demi-président de l'UMP savait mieux que personne comme une victoire sortie des urnes n'est pas la marque d'une légitimité invincible...

La France a pris une teinte bleue dans la soirée, mais la vague est loin d'être aussi déferlante que d'aucuns prétendent. Dans les villes de plus de 1'000 habitants, la droite se situe à 45%, la gauche à 43%, le FN à 7%. Raz-de-marée de la droite, avez-vous dit?

La droite contrôle désormais 22 des villes de 100'000 habitants, contre... 19 à la gauche. Certes, il y a du progrès comparé à 2008 où à l'issue d'une impopularité crasse du gouvernement - déjà! - l'opposition socialiste d'alors contrôlait 29 de ces villes, mais parler d'un retour à l'équilibre serait plus conforme à la réalité.

En élargissant les calculs à toutes les communes de plus de 30'000 habitants, selon France Télévisions 171 communes sont passées de gauche à la droite, mais là encore, 6 villes de droite ont basculé à gauche. Pas si mal pour un parti dont les représentants à la tête de l'Etat français battent des records d'impopularité!

Peu de gens ont réellement changé d'opinion politique en France. La gauche a bien plus perdu le scrutin toute seule, par la désaffection de ses troupes.

On compare souvent la politique à un balancier ; ce n'est pas forcément vrai. Le temps que François Hollande termine son mandat, il aura dégoûté une génération entière à gauche, encore plus fort que Mitterrand. Quant à l'UMP, elle est condamnée à ne pas décevoir, au risque de voir ses électeurs se tourner vers le Front National ou bouder les urnes.

L'émergence du FN donne enfin une échappatoire à un système qui se complaisait dans l'alternance: la droite française va devoir faire une vraie politique de droite et non plus du socialisme light.

Et c'est une excellente nouvelle.

24 mars 2014

La France démunie, si pâle...

(Merci à un commentateur éclairé pour le jeu de mots!)

Or donc, il advint qu'en l'an de grâce 2014, le Peuple de France prit le chemin des urnes pour exprimer son mécontentement à l'égard du pouvoir en place et, accessoirement, décider de la prochaine équipe municipale à endetter sa commune.

Comme il sied à n'importe quel cérémonial folklorique, l'examen des entrailles des urnes donna lieu à diverses interprétations pas forcément incompatibles entre elles.

Commençons par les libéraux. Ah, les libéraux! Toujours aussi cohérents avec eux-mêmes, ils enjoignirent les citoyens à ne pas aller voter tout en relevant le dimanche même du vote, suivez un peu, des listes électorales plus ou moins libérales pour lesquelles il aurait fallu se décider. Après, ils analysèrent les résultats de la même façon biaisée que d'autres analystes politiques, comparant les suffrages à la population totale pour clamer que finalement, personne n'est représentatif et que le cirque continuera.

C'est sans doute vrai mathématiquement, c'est sans doute satisfaisant intellectuellement, mais c'est aussi parfaitement inutile. Dès le lendemain du second tour, les chiffres de participation seront immédiatement remisés dans le tiroir poussiéreux d'où ils ne seront ressortis qu'à la prochaine échéance électorale. Je connais peu de politiciens capables de se rappeler le taux d'abstention de leur élection; quant à en trouver pour faire preuve d'humilité face à une participation médiocre, c'est carrément une espèce inconnue.

La posture du cynique satisfait est d'autant plus regrettable que les élections municipales se jouent d'abord avec des enjeux locaux et des personnalités locales, permettant l'émergence de "noyaux" libéraux ici ou là, avec peu de moyens et de bonnes idées. Mais visiblement, ne comptons pas trop sur les libéraux de l'Hexagone - s'il en reste - pour sortir la France de l'ornière.

A la place, faute d'alternative, nous verrons comme d'habitude de terribles duels sur le prochain projet immonde de médiathèque (sera-t-elle à 20 ou à 35 millions d'euros? Suspense!), un appel à financer encore plus les associations lucratives sans but, ou le meilleur tracé de la prochaine ligne de tram vide destinée à enquiquiner les automobilistes...

Les médias nationaux se cristallisent sur une poignée de villes érigées en symboles parce qu'ils ne s'adressent pas au public local. Il leur faut des scoops, des tendances nationales. Et quel meilleur exemple que Hénin-Beaumont et la victoire retentissante du candidat Front National, Steeve Briois, au premier tour s'il vous plaît? Peu importe que la plupart de ceux qui en parlent soient incapables de situer la commune sur une carte!

La réussite du Front National reste très relative avec 7% des votes à l'échelle nationale, faute de listes en nombre suffisant. Mais les chiffres n'ont pas besoin d'être élevés pour susciter l'intérêt médiatique. Marine Le Pen a ainsi annoncé que son parti disposerait de 1'000 conseillers municipaux à l'issue des élections, un objectif atteignable avec la présence de 315 listes au second tour.

france,élections,marine le penA l'UMPS, c'est la panique: il faut faire barrage au Front National... Ou en tous cas le prétendre. Grâce à l'astucieuse politique du ni-ni, aucune liste UMP ne se retirera en faveur des socialistes. Qui parmi les ambitieux candidats locaux accepterait de renoncer à toute représentation municipale pendant une législature? A gauche, la potion sera tout aussi imbuvable: le parti socialiste flirte avec une impopularité historique et ne jettera l'éponge que là où il n'a pas l'ombre d'une chance.

Qu'on les appelle "cordon sanitaire" ou "front républicain", les vieilles rengaines employées pour tenter de faire barrage au FN ne sont plus que des coquilles vides. Quoi qu'il en soit, on ne peut que s'étonner de la propension hallucinante des politiciens français à combattre par tous les moyens la représentation fidèle des citoyens dans les instances élues.

Le Front National n'est ni infréquentable, ni un danger pour la démocratie. Il séduit des électeurs dans toutes les couches de la société. Election après élection, il rejoint péniblement la représentation électorale qu'il devrait avoir depuis vingt ans. La "gifle" infligée tant aux socialistes qu'à l'UMP n'est rien d'autre qu'un retour à la normale, avec beaucoup de retard.

Ce retour n'est pas sans danger pour un système électoral aussi tortueux que possible dans le but de favoriser le bipartisme. Le bipartisme à trois, ça ne marche pas très bien. Alors que le FN progresse, les mécanismes de filtrage destinés à écarter le troisième larron pourraient se retourner contre leurs instigateurs, mettant sur la touche soit le PS soit l'UMP. Face à ce risque, il n'est pas exclu que les partis au pouvoir ne décident au dernier moment de réintroduire de la proportionnelle dans le seul but de se sauver eux-mêmes... Nous verrons dans quelques années.

Des libéraux voteraient-ils pour le FN? La tentation est grande, simplement pour envoyer paître la pseudo-alternance prévalant depuis des décennies. D'autres, sur le thème du disque rayé, le considèrent comme le diable en invoquant Ludwig von Mises. Comme d'habitude chez les libéraux on trouve de tout.

Pour ma part, les imprécations stériles me laissent froid. Si je regrette le manque de variété de l'offre politique française, un mouvement réclamant avec force une baisse des impôts ne peut pas être entièrement mauvais:

Marine Le Pen a assuré lundi 24 mars que dans toutes les municipalités FN, il y aurait des baisses d'impôts. "Dans toutes les villes que nous dirigerons, nous ferons baisser les impôts", a déclaré sur RMC la présidente du Front national. "Systématiquement", a-t-elle insisté, "c'est une urgence, parce que les Français n'en peuvent plus".


Quant à la meilleure façon d'y parvenir, c'est extrêmement simple:

Il faudra "mettre fin au communautarisme, mettre fin au clientélisme et nous pourrons le faire parce que justement, nous n'avons pas de clientèle, nous, à la différence de l'UMP et du PS".


On comprend les tremblements de terreur de toute la galaxie des assistés face à la perspective de devoir démontrer leur utilité à la faveur d'un renouvellement de subvention. Voir aussi le reportage de la RTS à Annecy: non, tous les candidats FN ne sont pas des imbéciles bas du front (national).

Bien sûr, les politiciens ne sont pas avares de promesses et il n'est pas certains que celles-ci soient plus appliquées que les autres. Les socialistes et l'UMP ont depuis longtemps épuisé toute crédibilité en la matière. On peut être sûr cependant que les médias attendent le mouvement politique au tournant ; les électeurs, eux, jugeront sur pièce là où ils lui ont confié leur ville.

Comme le dit un fin analyste de la vie politique française, il est agréable de voir le FN faire un carton, même si on n'est pas pour eux, parce qu'il rend possible ce qui semble à première vue impossible: faire perdre à la fois la majorité et l'opposition!