23 avril 2017

Un premier tour historique

Le premier tour des présidentielles a lieu - avec les résultats que le grand public a pu découvrir dès 20h avec les premières estimations. Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont qualifiés pour le second tour.

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La participation s'éleva à 77%, en baisse de quasiment deux points par rapport à 2012.

Les évaluations successive, mais non définitives, établissent un score de 23,7% pour Emmanuel Macron, le candidat d'En Marche! et 21,7% pour Marine Le Pen du Front National. Leurs deux poursuivants François Fillon (19,8%) et Jean-Luc Mélenchon (19,5%) sont distancés. Benoît Hamon, candidat officiel du PS, est relégué en cinquième position avec seulement 6,5%. Nicolas Dupont-Aignan du mouvement Debout la France semble réussir son pari d'atteindre 5%. Le score des cinq autres candidats est anecdotique.

Le score est à comparer avec ce que les instituts de sondage annonçaient au 17 avril encore, où les quatre candidats de tête semblaient tenir dans un mouchoir de poche.

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Le contraste est donc relativement élevé avec les résultats d'aujourd'hui.

Une fin de campagne sous le signe du terrorisme

L'actualité terroriste s'est bel et bien invitée dans la campagne à deux reprises. Le 18 avril, une première tentative d'attentat est déjouée à Marseille:

Les deux suspects étaient en possession de trois kilos d'explosifs de type TATP, d'armes en grande quantité et d'un drapeau de l'organisation djihadiste État islamique. Ils sont soupçonnés d'avoir voulu préparer un attentat "imminent". (...) Mahiedine Merabet, 29 ans, et Clément Baur, 23 ans, ont été interpellés dans le cadre d'une enquête en flagrance ouverte à Paris pour association de malfaiteurs et infraction à la législation sur les armes en relation avec une entreprise terroriste.


L'attentat était imminent car l'explosif typiquement employé par les agents de l'État Islamique à partir de produits ménagers courants se dégrade rapidement. Les deux individus arrêtés, délinquants multirécidivistes de nationalité française, s'étaient connus en prison ; ils étaient suivis par les services de renseignement depuis leur libération. En décembre 2016 le domicile de Mahiedine Merabet fut perquisitionné. On y trouva du matériel de propagande islamique. Clément Baur était quant à lui membre du Mouvement des Jeunes Socialistes - et décida d'illustrer par l'exemple la porosité entre différentes formes de lutte...

Resté au stade de la tentative, ce projet d'attentat ne fut sans doute pas couvert comme il l'aurait dû par des médias soucieux de ne pas "faire le jeu" de Marine Le Pen. Malheureusement, ils furent dépassés par une nouvelle attaque le soir du 20 aux Champs Élysées à Paris. Le soir même, les candidats livraient chacun leur credo dans "15 minutes pour convaincre" sur France2. Par tirage au sort, Marine Le Pen eut droit à la dernière place dans l'émission. Elle eut le courage d'abandonner un discours préparé pour improviser et laisser parler son cœur:

J'avais pensé parler mondialisation et enjeux de civilisation et puis j'ai appris que le cauchemar recommençait. Une fois encore. J'ai été saisie par la tristesse et par la colère sourde. La colère sourde parce que je suis étreinte par le sentiment que tout n'est pas fait pour mettre nos compatriotes à l'abri. J'ai entendu des mots de compassion pour les forces de l'ordre mais je pense qu'il faut aller plus loin: les policiers attendent des moyens pour se défendre et combattre le terrorisme islamiste. Je ne veux pas que l'on dise à notre jeunesse qu'elle vivra durablement avec ce danger. Il faut s'attaquer aux racines du mal: c'est fini le laxisme et la naïveté. On ne peut pas laisser ce pays impuissant à les défendre. C'est cela que vous, Français, vous devez exiger et choisir.


Ce soir-là, elle gagna sans aucun doute une stature présidentielle.

Un OVNI politique mis sur orbite

Marine Le Pen se réjouissait d'affronter Emmanuel Macron au second tour: les deux candidats incarnent en effet des positions diamétralement opposées sur le chemin que doit prendre la société française. Macron est pro-européen, Marine souverainiste. Macron méprise la France et son histoire, Marine célèbre ses racines charnelles. Macron défend l'immigration, Marine les frontières. Macron est issu de la finance mondialisée, Marine rejette ce modèle - on pourrait continuer longtemps.

Emmanuel Macron représente la poursuite du Hollandisme par d'autres moyens. Après avoir compris que le Parti Socialiste traditionnel était perdu, le Président soutint la candidature de son nouveau poulain avec autant de discrétion que possible pour ne pas le souiller de sa propre impopularité. Macron est une construction, un golem politique, un candidat hors-sol conçu de toute pièce par des spin doctors, des cabinets de marketing et des conseillers en communication. Porté par sa complicité avec les patrons des grands groupes de presse, Macron récolta des soutiens de plus en plus nombreux alors que les vaincus de la politique comprenaient qu'ils avaient une deuxième chance en misant sur l'outsider.

Rassemblant les espoirs les plus contradictoires, Emmanuel Macron incarne la rupture fréquentable et il est en passe de réussir son pari. Ce soir à l'Élysée, le Président Hollande peut savourer sa réussite - il vient d'envoyer son héritier sur orbite. La plus grande difficulté de Macron était de passer le Premier tour. Il est désormais en position de force contre Marine Le Pen au second, une adversaire contre laquelle l'ambiguïté vaporeuse a toutes les chances de l'emporter. Bien malin qui peut dire ce qui sortira vraiment de son quinquennat.

Les partis bouleversés

La victoire relative d'Emmanuel Macron et Marine Le Pen sonnent le glas des deux grands partis traditionnels de la droite et de la gauche, Les Républicains et le Parti Socialiste. Ces formations majeures sont toutes deux balayées de l'élection au premier tour, ce qui constitue une première historique. Celle-ci s'ajoute à de nombreuses autres du même ordre, comme un Président renonçant à sa réélection ou l'échec de tous les candidats qui se sont soumis à l'exercice de la primaire.

Affirmons-le franchement, François Fillon aura fait une campagne lamentable. Rattrapé par son passé de politicien avide, il mit des semaines à se dépêtrer du complot dans lequel il était tombé sans jamais tenter de réparer ses torts moraux, torts d'autant plus graves qu'ils se présentait en incarnation de la vertu. Mais les diverses machinations dont il fut victime ne doivent pas cacher une erreur stratégique monumentale, se tromper de cible. Alors qu'Emmanuel Macron était la vraie menace contre sa candidature, François Fillon finit de saboter toutes ses chances de succès en réservant ses attaques les plus virulentes contre Marine Le Pen. Il aura le temps de méditer sur ses échecs alors que sa carrière politique s'achève.

À gauche, Benoît Hamon avait le mérite de ne rien espérer ; il devint assez évident pour tout le monde, lui y compris, qu'il n'avait pas la moindre chance. S'ensuivit un énième tango avec l'extrême-gauche du rebelle institutionnel Jean-Luc Mélenchon pour savoir lequel des deux phagocyterait l'autre - un ballet aussi inutile que mortel, sachant qu'aucun des deux n'avait la moindre chance de passer l'épaule avec un concurrent broutant le même pré électoral.

Conscient de l'impasse, ni l'un ni l'autre ne pouvait pourtant renoncer. Benoît Hamon s'étant victorieusement soumis à la sélection des primaires, se retirer aurait désavoué le rôle du PS au sein de la gauche, détruit sa légitimité péniblement acquise, et saboté son avenir dans le parti. La situation de Jean-Luc Mélenchon n'était pas meilleure. Le candidat vieillissant de l'extrême-gauche voyait peut-être enfin le pouvoir à sa portée ; dominant le PS dans les sondages, critique constant du PS, il avait brûlé tous les ponts.

Le champion choisi par la famille socialiste se devait de galoper jusqu'au précipice, le tribun de l'extrême-gauche s'imaginait élu du destin ; les deux déchantent et entraînent avec eux leurs familles politiques dans les profondeurs. La gauche française est en miettes.

La fin de la Cinquième République

Aussi crucial que soit le résultat de ce premier tour, il ne représente pas réellement la fin du régime de la Ve République telle que la France la connaît depuis de Gaulle. Le coup de grâce viendra en juin.

Les deux grands partis politiques PS et LR ont récolté le soutien de formations plus petites à l'élection présidentielle en concédant des droits d'exclusivité sur diverses circonscriptions lors des élections législatives. Emmanuel Macron s'est quant à lui allié à un Modem ressuscité pour obtenir un semblant d'assise électorale - qui sera âprement négocié avec les divers frondeurs du PS et autres rescapés de la déroute socialiste. À droite, le Front National profitera de la dynamique de campagne de Marine Le Pen, qu'on n'imagine au pire perdre avec un score honorable, sans comparaison avec celui de son père face à Jacques Chirac en 2002.

Rajoutons à cela des règles électorales calibrées pour éliminer dans chaque circonscription les partis les plus faibles et on peut avoir une petite idée du morcellement qui surviendra lors des législatives. Les états-majors des partis travaillent sans doute déjà à établir ces cartes électorales sur la base des résultats de chaque bureau de vote pour ces présidentielles. Leur conclusion sera sans appel: aucun parti n'aura la majorité législative.

En s'accrochant aux usages de la Ve République, la France sera ingouvernable.

Il faudra donc inventer autre chose. Discuter. Former des coalitions. Négocier. Partager le pouvoir. Des partis politiques qui ont passé les dernières décennies à se mépriser et à s'ignorer royalement vont devoir réussir à s'asseoir autour d'une même table et trouver des points de convergence, un programme commun. Il faudra convaincre, écouter, expliquer, sans plus d'invective ni d'anathème. Et c'est une très bonne chose - la meilleure qui puisse arriver à la France depuis longtemps.

03 avril 2017

À trois semaines des Présidentielles françaises

Une semaine avant des élections vaudoises importantes, nos voisins français voteront eux aussi, le 23 avril, pour le premier tour de leurs Présidentielles.

Ces élections sont exceptionnelles à plus d'un titre. Pour la première fois depuis plus de quarante ans un Président sortant aura choisi de ne pas se présenter à sa réélection. Les deux partis traditionnels qui dominent la vie de la Ve République, le Parti Socialiste et Les Républicains, pourraient être tous les deux absents du second tour.

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La campagne a atteint des niveaux de violence verbale et de coup bas inégalés dans l'histoire médiatique moderne ; pendant très longtemps (et à dire vrai aujourd'hui encore) une certaine incertitude régnait quant au nom des candidats qui se présenteraient réellement le jour de l'élection. Miroir de l'incertitude régnant dans la classe politique, les Français eux-mêmes sont hésitants ; un sondage IPSOS montre que 40% des électeurs sont encore indécis quant à leur vote, une proportion énorme si près du jour du scrutin.

À gauche, c'est la guerre. Faute de parvenir à s'entendre, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon se condamnent à assister à l'élection comme spectateurs. Chacun d'eux fait cavalier seul pour des raisons qui lui sont propres. Jean-Luc Mélenchon du mouvement des "Insoumis" a pour lui les sondages, qui le placent devant son concurrent socialiste ; il mène sa campagne au nom d'une "extrême-gauche plurielle" depuis bien longtemps, et à 65 ans, le Sénateur devenu tribun sur le tard sent que ce scrutin pourrait bien être le dernier. Au pied des marches du pouvoir, pas question de servir de faire-valoir à un autre.

Benoît Hamon a pour lui la légitimité des primaires de la gauche. Il emporte avec lui les espoirs des militants socialistes de base - volontiers utopistes comme en témoigne son programme - et des écologistes. Las! Ces primaires ont surtout servi à démontrer l'éclatement de la gauche traditionnelle en fragments irréconciliables. En jouant le jeu des primaires, le bon élève Hamon a remporté les primaires "par la gauche", comme le veut la tradition, mais les règles ont changé. Le PS affaibli par le quinquennat Hollande et ses frondes internes ne donne plus le la de la gauche. Coincé dans une impasse, Hamon s'obstine sans y parvenir à chasser sur les terres de Mélenchon. Il arrive trop tard sur le créneau.

En fin de compte, Benoît Hamon fait bien mollement campagne pour les présidentielles 2017. Il semble viser plus loin - le poste de Premier Secrétaire, la recomposition de l'opposition à l'Assemblée, la réorganisation de la gauche plurielle sous l'égide du Parti Socialiste. Au nom du rôle de celui-ci dans la famille de gauche, enfermé dans la logique des primaires, il ne peut pas se rallier à Mélenchon. S'il contribuait à la victoire d'un candidat qui a toujours affiché son mépris pour le PS historique, Hamon ne ferait que hâter l'enterrement du mouvement qui l'a promu candidat. Même sans cela, à travers les défections et la défaite à venir le 23 avril, l'avenir du parti à la rose semble plus compromis que jamais.

Au centre-gauche, un autre ancien ministre de Hollande, le jeune loup Emmanuel Macron. Parfait inconnu avant 2012, l'ancien banquier d'affaires a construit en s'associant aux patrons des grands groupes de presse une véritable machine électorale, "En Marche!", destinée à le propulser au pouvoir. François Hollande le soutient mais en restant dans l'ombre, pour éviter de lui infliger sa propre impopularité. S'il y a eu des tensions avec le ministre de par le passé, Hollande voit désormais en Macron la poursuite de sa ligne politique et l'opportunité de se venger de tous les "frondeurs" du PS qui ont terni son quinquennat - d'une pierre deux coups.

La situation de Macron n'a pourtant rien de confortable. Son mouvement est hors-sol. Entièrement porté par sa dynamique, il est condamné à une réussite éclatante ou à une probable disparition. Maintenant l’ambiguïté, Macron reste flou et enchaîne les maladresses - sur la colonisation, sur son patrimoine, sur la géographie... Le vernis implique la superficialité. Macron devient le choix par défaut le plus convenable de tous les déçus du bipartisme, mais il n'est pas certain que cela suffise à le propulser au second tour. De tous les candidats à l'élection présidentielle, il est celui dont l'électorat a les certitudes les plus fragiles.

Au centre-droit, François Fillon essaye depuis des semaines de relancer une campagne plombée par les affaires. Fillon a raison sur toute la ligne: les révélations relayées par la presse ont été soigneusement orchestrées, sa mise en examen est totalement politique, beaucoup de gens œuvrent en coulisses à couler sa candidature. Il n'empêche:  il n'a rien de l'âme innocente et pure. Fillon a tendu la perche pour se faire battre. Ces scandales à répétition représentent le retour karmique d'une carrière entièrement accomplie dans la politique et ses petits arrangements, à une époque où une candidature présidentielle relevait de la science-fiction.

Passant son temps à se défendre contre de nouvelles révélations, François Fillon a bien peu de temps pour parler de son programme. C'est bien dommage. Le candidat des Républicains avait tout pour remporter les présidentielles: des primaires remportées sans coup férir, l'expérience du gouvernement, un parti en ordre de marche, une solide assise parlementaire et territoriale, le rôle d'opposition principale au gouvernement socialiste. Cela pourrait ne pas suffire. Les articles de presse, les revirements des amis de trente ans, les appels au retrait auront laissé leurs traces.

Les électeurs historiques des Républicains se mobiliseront sans doute pour François Fillon, mais ils ne suffiront pas. Fillon doit en chercher d'autres ailleurs, et de toute urgence. Mais pour y parvenir, il faudrait déjà qu'il parvienne à parler de politique.

À droite, Marine Le Pen règne sur les sondages. Elle est en tête des intentions de vote du premier tour depuis des mois - les récentes tentatives de montrer Macron devant elles ne font guère illusion. Alors qu'elle ne dirige le mouvement que depuis 2011, le succès de Marine Le Pen au sein du Front National est époustouflant. En six ans, elle aura permis au Front National de percer pour devenir un acteur politique incontournable de la vie politique française - quittant pour de bon le sempiternel rôle d'outsider infréquentable taillé pour son père.

La dédiabolisation du FN n'a pas eu que des conséquences positives. La ligne politique est devenue confuse. Sous la férule du vice-président Florian Philippot, le FN a chassé sur des terres électorales de plus en plus vastes, jusqu'aux friches historiques abandonnées par la gauche. Le FN est désormais critiqué sur son programme davantage que sur la personnalité de sa présidente. Bien que fissuré et vermoulu, le "Front Républicain" tenait encore lors des élections régionales ; si Marine Le Pen franchit sans encombre le premier tour, les sondages la voient invariablement perdante le soir du 7 mai. Pourtant, tout n'est pas joué. Attentats, immigration, Brexit, élection de Trump, l'actualité montre que les choses peuvent changer. La vague de remise en question atteindra-t-elle la France?

Fillon, Macron et Le Pen forment le trio de tête dans les sondages ; à moins d'une improbable alliance de la onzième heure entre les Insoumis et le PS, il paraît acquis que le second tour se jouera entre ces trois-là. Si Marine Le Pen fait clairement partie des finalistes, le duel entre Fillon et Macron ne semble pas encore joué. Tout dépend de la lassitude du public de droite et du centre envers les "affaires" et sa volonté de revenir aux fondamentaux.

Malgré tout, les deux tours de l'élection présidentielle française ne représenteront que la première phase du changement. La deuxième bataille aura lieu lors des législatives, et elle sera sanglante. Les règles électorales complexes conçues pour faire barrage au "troisième larron" de la vie politique française, c'est-à-dire le Front National pendant trente ans, pourraient se retourner contre leurs auteurs et mener à la Bérézina complète d'une gauche éclatée. Une victoire de plus à porter au quinquennat Hollande!

20 mars 2017

Molière au secours des Français

En France, la nouvelle polémique du moment a trait à la "Clause Molière".

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Qu'est-ce que la Clause Molière? D'après le site web qui la présente, il s'agit d'une mesure simplissime - demander la maîtrise du français sur les chantiers publics.

La "Clause Molière" impose aux ouvriers la connaissance du français sur l'ensemble des chantiers publics.
C'est un moyen simple et efficace de protection des ouvriers et de lutte contre le dumping social.
Inventée à Angoulême, cette clause a été mise en place dans 6 régions et de nombreux départements et villes en France.


L'objectif de protectionnisme est assumé. Il n'est pas question de pseudo-arguments comme la "bonne compréhension des instructions des machines" ou le "besoin de saisir les directives du chef de chantier". Aucune volonté de confusion, à l'inverse par exemple de celle soigneusement entretenue par nos légalistes à travers l'évocation de "signes religieux distinctifs" pour éviter de parler de burqa ou d'islam.

L'exigence du français n'est ni une question de sécurité, ni de qualité. C'est une riposte à la fameuse Directive Bolkestein visant à entériner la concurrence au niveau des services (en réalité, une sous-enchère salariale de la main d’œuvre) à l'échelle de l'Union Européenne. La Clause Molière vise en priorité les marchés publics, dont on attend qu'ils "contribuent à soutenir les PME [du territoire français]".

Forcément, l'Europe grogne contre cette attaque frontale contre la "concurrence de tous contre tous", valeur fondatrice de l'Union. Marianne Thyssen, Commissaire européenne à l'emploi, s'étrangle d'indignation: d'après elle la Clause Molière est une discrimination - ce qui veut tout dire. Mais Mme Thyssen parle dans le vide et elle le sait parfaitement: il n'est pas interdit de faire venir des travailleurs détachés - il suffit qu'ils parlent français, ou se fassent accompagner d'un interprète. Ces deux contraintes visent évidemment à briser l'avantage financier qui motive leur venue en premier lieu, mais ne sont pas, en soi, des discriminations.

La clause divise la classe politique:

Ce stratagème inventé par un élu d'Angoulême pour contourner la directive Bolkestein fait débat, notamment à droite où certains pressent François Fillon de l'adopter. Au centre et à gauche on dénonce le « racisme » et la « tentation du repli nationaliste ».


Ce sont là des discussions de campagne car l'idée progresse sur le terrain - et à travers le spectre politique. La Clause Molière est désormais soutenue par cinq régions de droite (Pays de la Loire, Hauts-de-France, Normandie, Auvergne-Rhône-Alpes et Île-de-France), une région de gauche (Centre Val-de-Loire), cinq départements et de nombreuses villes. Il est loin, le vieux clivage droite-gauche. Mieux encore, elle serait soutenue par une proportion massive de 80% des Français. 39% y seraient très favorables, 41% plutôt favorables.

En Suisse, rien à craindre ; aucun risque de voir apparaître l'équivalent d'une Clause Molière ou quoi que ce soit d'approchant. On se bat au contraire pour pousser la libre-circulation dans les derniers retranchements où pourraient encore se cacher quelques Helvètes, cette ethnie en voie d'extinction. La préférence à l'embauche donnée à des personnes de nationalité suisse est "strictement interdite", nous rappelle-t-on. Que les mondialistes se réjouissent, on continuera encore d'entendre de nombreux dialectes sur les chantiers publics du pays, en évitant surtout les langues nationales.

Alors que les médias invitent le grand public à fêter les 60 ans du Traité de Rome, pareil revirement devrait faire réfléchir. La résistance s'organise contre l'alignement par le bas des salaires que permet la Directive Bolkestein même dans un pays fondateur de l'Union Européenne.

01 mars 2017

La justice fait trébucher François Fillon

"Je ne me retirerai pas." C'est par ces mots que François Fillon vient apporter son démenti tardif à une folle matinée de rumeurs et de franche panique dans les rangs des Républicains.

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Tout commence ce matin au Salon de l'Agriculture. Il est 8h15. Des journalistes font le pied de grue aux portes de la manifestation agricole. Ils reçoivent alors par e-mail un communiqué lapidaire de l'équipe de campagne du candidat à la présidentielle: "La visite de François Fillon ce matin au Salon de l'Agriculture est reportée. Le nouveau rendez-vous vous sera communiqué ultérieurement." Aucune explication.

De par sa notoriété et sa place dans le calendrier, le Salon de l'Agriculture est un passage obligé dans toute campagne présidentielle française. François Fillon doit s'y rendre à son tour, après Marine Le Pen la veille. Les journalistes devinent bien que cette annulation le jour même n'est pas due à un rhume. Il doit se passer quelque chose de grave.

L'ancien ministre de l'agriculture Dominique Bussereau, chargé de l'accueillir, n'en sait pas davantage. Les membres de l'équipe Fillon présents sur place non plus. Le malaise est palpable. Tout est en place pour que les rumeurs alarmistes se répandent. Elles prendront d'autant plus vite qu'au milieu de la matinée, des sources affirment que François et Penelope Fillon auraient tous deux reçu des convocations préalables à leur mise en examen, respectivement pour les 15 et 18 mars. C'est un coup de tonnerre.

Les réunions de la matinée sont annulées au QG de campagne du candidat, tandis que les ténors de la droite affluent. Viennent-ils au chevet du candidat adoubé par les primaires? La perspective d'une renonciation se répand jusque dans les rangs des Républicains. Certains soutiens de Fillon comme Gérard Longuet réagissent alors en l'invitant "à tenir". "Si François Fillon arrête, ce sera l'apocalypse" prévient Laurent Wauquiez, vice-président des Républicains.

Les chaines d'information sont sur les dents. Elles ont interrompu leurs programmes pour couvrir la crise. François Fillon se serait entretenu avec Alain Juppé et Nicolas Sarkozy au téléphone. Il doit s'exprimer à midi. Jugulant la crise jusque dans les dernières minutes, il arrive avec une demi-heure de retard. Il annonce qu'il a effectivement reçu une convocation de la justice pour le 15 mars. Mais choisit de se battre.

"Nombre de mes soutiens parlent d'un assassinat politique. C'est un assassinat. Ce n'est pas moi seulement qu'on assassine, c'est l'élection présidentielle, c'est le vote des électeurs de la droite et du centre qui est fauché. (...) C'est au peuple français et à lui seul que j'en appelle désormais, à ceux qui me suivent et à ceux qui me combattent. Seul le suffrage universel et non pas une procédure à charge peut décider de qui sera le prochain Président de la République. Je ne céderai pas, je ne me rendrai pas, je ne me retirerai pas. Je vous demande de me suivre."


François Fillon annonce la couleur: il tiendra bon. Mais les dégâts internes sont graves. Selon Le Figaro citant un participant à une réunion du matin, Bruno Le Maire a "dit en face à Fillon qu'il ferait mieux de passer le relais à Juppé". Occupant le poste de "représentant pour les affaires européennes et internationales" au sein de l'organigramme de campagne, Le Maire renonce à son poste en invoquant le respect de la parole donnée, François Fillon ayant déclaré le 26 janvier qu'il retirerait sa candidature en cas de mise en examen. Le doute s'est instillé haut dans l'état-major des Républicains.

Depuis des semaines, François Fillon se débat dans ses affaires d'emploi fictif et de salaires de complaisance. Accordons-nous sur un point, il ne fait aucun doute que le minutage de ces révélations a été soigneusement orchestré en coulisse pour démolir sa candidature. Aujourd'hui encore, l'instrumentalisation de la justice est patente: on n'a jamais vu une telle rapidité dans le traitement d'une affaire sommes toutes dérisoire (105 parlementaires français ayant "embauché des proches" sont dans le même cas que François Fillon) avec des convocations si judicieusement concomitantes avec l'agenda électoral.

Qui est derrière tout cela? Nul ne le sait, mais il est difficile de ne pas soupçonner François Hollande.

Tous les lieutenants, tous les soutiens de Fillon ont raison: François Fillon est le meilleur candidat des Républicains, il est de toute façon trop tard pour en changer, les Français seront seuls juges de toutes ces manœuvres... En attendant, la campagne de François Fillon piétine. Il y a moins d'une semaine, un sondage exhaustif montrait que Fillon accumulait un retard conséquent de cinq points sur Emmanuel Macron. Les sondages ne sont pas une science exacte, mais même un idiot de village peut comprendre qu'avec l'annonce de sa mise en examen aujourd'hui, François Fillon ne va pas gagner beaucoup de sympathie hors de son cercle électoral traditionnel.

Le premier tour de l'élection a lieu dans 53 jours. Au rythme où vont les choses il n'est pas exclu d'assister à de nouveaux rebondissements. Mais s'ils n'ont pas lieu, il se pourrait bien que la campagne présidentielle française vienne de se jouer ce matin.

01 février 2017

L'ambition de François Fillon coulée par sa carrière

Une histoire de canard

Le Canard Enchaîné est une institution bien française. Le quotidien satirique paraissant le mercredi remplit ses pages des plus folles rumeurs sur le sérail politique français, des révélations souvent croustillantes et presque toujours justes. La rédaction du Canard est-elle remplie des meilleurs enquêteurs de la presse? Que nenni! Elle se contente de répondre aux innombrables sollicitations issues du monde politique. Que ce soit pour se venger d'un rival ou démolir un concurrent, il y a toujours quelqu'un pour passer des infos à un journaliste du Canard.

Depuis deux semaines, François Fillon en fait les frais. Mercredi dernier, le journal révélait que son épouse avait reçu des centaines de milliers d'euros de salaire de complaisance comme pseudo "assistante parlementaire". Mme Fillon aurait touché 500'000 euros de son époux entre 1998 et 2002, puis durant six mois en 2012. Le rôle de collaboratrice se serait poursuivi avec Marc Joulaud, le suppléant de M. Fillon, de 2002 à 2007.

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Ce mercredi, le quotidien en remet une couche. Le Canard chiffre désormais à 831'440 euros brut la somme perçue par Penelope Fillon, qui aurait aussi été assistante parlementaire entre 1988 et 1990. Au final, elle aurait reçu plus de 930'000 euros d'argent public. Et ce n'est pas tout. Citant le journal belge La Libre:

Mme Fillon aurait aussi touché 100'000 euros pour sa collaboration à La Revue des Deux Mondes pour des travaux dont l'hebdomadaire satirique dit ne pas avoir trouvé de trace.

Le candidat conservateur a par ailleurs rémunéré deux de ses enfants comme assistants parlementaires pour 84'000 euros lorsqu'il était sénateur de la Sarthe entre 2005 et 2007, selon les informations publiées par le journal le jour où les enquêteurs ont saisi des documents à l'Assemblée Nationale.


Le candidat des Républicains aux présidentielles, théoriquement favori, se retrouve dans la tourmente.

Les trois principaux dossiers Fillon

Quelqu'un de bien informé a prévenu le Canard Enchaîné. M. Fillon a des ennemis. Impossible de savoir d'où vient la fuite, mais comme pour Clinton et les e-mails de John Podesta fournis à Wikileaks, la source importe moins que la véracité des informations. Jusqu'ici les accusations d'emploi fictif semblent tellement plausibles que la justice française a ouvert une enquête - en fait, plusieurs.

Le rôle d'assistant parlementaire de son épouse, Penelope Fillon. Bien que ce dossier soit le plus documenté, c'est sans doute celui dans lequel le délit d'emploi fictif est le plus difficile à démontrer. Chaque député français reçoit une enveloppe de 9'000 euros mensuels pour rémunérer des collaborateurs comme il le souhaite. Aujourd'hui 20% des députés emploient leurs épouses, leurs enfants ou des proches.

Bien que moralement discutable (nous y reviendrons) la pratique est légale. Les témoignages de politiciens disant "qu'ils n'ont jamais vu Mme Fillon à Paris" sont pétris de mauvaise foi: les assistants parlementaires peuvent parfaitement travailler depuis la circonscription de leur député. Il suffira sans doute à M. Fillon de produire quelques brouillons ou documents de travail de cette période en proclamant qu'ils ont été écrits par son épouse - vrai ou faux - pour justifier de son activité.

Il reste malgré tout un problème: Mme Fillon aurait touché à elle seule jusqu'à deux tiers de l'enveloppe dévolue aux assistants de son député de mari, alors que la loi stipule que l'épouse employée comme assistante parlementaire ne peut recevoir que la moitié de cette somme. Cela suffira-t-il pour que les juges lancent un procès?

L'emploi de Penelope Fillon au sein de la Revue des Deux Mondes. Mme Fillon aurait touché 100'000 euros pour un travail dont on ne trouve guère de trace. Certaines sources non confirmées évoquent deux notes de lecture signées de sa main ; pour une collaboration s'étalant entre mai 2012 et novembre 2013, le bilan est maigre.

Le mensuel est une des plus anciennes publications européennes. S'il a connu des heures de gloire, il n'a plus qu'une diffusion confidentielle, moins de 5'000 abonnés en 2015. Selon la page Wikipédia de la publication, il n'emploie que dix salariés. Difficile de passer inaperçue en travaillant pendant un an et demi dans un si petit groupe...

M. Fillon fait la couverture du numéro de janvier 2017. La Revue des Deux Mondes est la propriété du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, ami de François Fillon ; il ne fait pas mystère de son soutien au candidat des Républicains. Il s'expose malgré tout à un délit d'abus de bien sociaux si l'emploi fictif de Mme Fillon est avéré. Cette affaire est plus problématique car le travail effectif de l'épouse du candidat, payé à prix d'or, sera nettement plus difficile à démontrer.

Les mandats d'avocat des enfants Fillon. Alors qu'il était sénateur de la Sarthe entre 2005 et 2007, François Fillon a rémunéré deux de ses enfants comme assistants parlementaires. M. Fillon, évoquant des "mandats d'avocat", révéla lui-même cette affaire sur un plateau de télévision, sans doute pour désamorcer une nouvelle bombe. Depuis, on sait que ces mandats ont été rémunérés pour un total de 84'000 euros, mais aussi que ses enfants n'étaient qu'étudiants en droit à l'époque des faits...

Hormis l'aspect désastreux de cette confusion en termes d'image, sur le plan judiciaire le dossier est quasiment identique à l'emploi de Penelope Fillon comme assistante parlementaire. Si François Fillon parvient à produire des documents ou des e-mails montrant une activité professionnelle de ses enfants pendant la période concernée, il devrait se tirer d'affaire, au moins devant la justice.

Et il y a encore trois autres affaires pendantes, quoique mineures à ce stade: L'embauche d'une de ses collaboratrices par la Revue des deux mondes ; de mystérieuses activités de consultant ; et un possible détournement de crédits réservés à la rémunération d’assistants au Sénat, grâce à un système de commissions occultes.

Une communication en forme de désastre

Si le "Penelopegate" est un test pour vérifier de quel bois est fait le futur locataire de l'Élysée, l'échec est total. François Fillon se dit "serein" et crie à la calomnie, au scandale, à la cabale:

"Je me suis exprimé devant les policiers hier, j'étais d'ailleurs très soucieux de m'exprimer très vite, ils l'ont fait, je m'en félicite, je suis confiant, je suis serein, j'attends désormais la fin de cette enquête. Mais je veux quand même dire qu'à ma connaissance, dans l'histoire de la cinquième république, cette situation ne s'est jamais produite."


Mais en amenant le débat sur le seul plan juridique, M. Fillon s'enterre complètement aux yeux des électeurs français. Interrogé sur les ondes de France-Info, Philippe Moreau Chevrolet, cofondateur de l'agence MCBG Conseil, brosse un portrait sans ambages de la façon dont le candidat de la droite s'est complètement fourvoyé dans sa communication depuis le début de la crise:

La stratégie de François Fillon est donc pour l'heure celle de la victimisation - l'objectif étant d'amener son camp à faire bloc autour de lui et à éviter les défections. Mais à chaque fois [qu'il parle du fond] il ajoute un clou à son cercueil en quelque sorte. (...) il a donné ses enfants, ça partait d'un "bon sentiment", c'était "puisqu'on m'attaque, puisque les dossiers vont sortir, autant précéder les choses et le faire moi-même, garder le contrôle." Le problème c'est qu'il le fait mal. Parce que c'est visiblement improvisé, parce que les informations ne sont pas exactes... En fait il donne toujours une version de la vérité et la vérité le rattrape après. Ça c'est terrible, ça donne l'impression qu'il ment en permanence. (...)

Le bon réflexe, la bonne réaction quand il a été accusé, aurait été de dire "c'est vrai, j'ai salarié mon épouse", reconnaître les faits, "à l'époque ça se faisait, je mesure que ça ne se fait plus aujourd'hui, je vais rembourser cette somme parce que de toute façon elle est contestée même si le travail est réel", et puis peut-être, "je vais changer la loi pour que cela n'arrive plus", "je vais donner un statut de la première dame"... Ça aurait été bien de projeter les gens vers l'avenir. C'est du bon sens.


Le fond est sans doute atteint lorsqu'il met sa démission dans la balance, l'équivalent de l'arme nucléaire:

[Évoquer sa démission] est une erreur parce que c'est trop fort. Il n'était pas obligé de le faire. Il y avait une manière beaucoup plus apaisée de gérer toute cette crise. Il donne l'impression de vraiment être acculé, de vraiment être en train de se débattre, mais en fait il se noie tout seul. C'est lui qui à chaque fois a apporté des informations à la presse, c'est lui qui à chaque fois essaye de nier les réalités qui sortent deux jours après, et il sort l'arme nucléaire "Je ne serai plus candidat si je suis mis en examen" à un moment où personne ne lui a demandé, et ça met une pagaille terrible à droite, parce que ça crée des vocations. (...)

À partir du moment où il dit qu'il peut ne pas être candidat, nécessairement les gens se demandent "alors peut-être qu'il y a possibilité qu'il ne soit pas candidat." Le lendemain matin de ses déclarations Alain Juppé est obligé de démentir que lui-même serait candidat. On est dans une séquence où François Fillon a lui-même ouvert un espace qui est "je pourrais ne pas être le candidat de la droite" alors qu'on sort de mois de primaires et qu'on s'est battu pour désigner un candidat de la droite, et que ça a été quand même douloureux...


Et de conclure: "François Fillon se sabote lui-même en permanence. C'est l'histoire d'une sorte de suicide politique en ce moment."

Le douloureux retour de la morale

La culpabilité de M. Fillon n'est pas établie mais les dégâts d'image sont déjà là et ils sont graves. Philippe Moreau Chevrolet explique comment la défense de Fillon revient à saboter ses propres chances d'élection à la présidentielle:

Les Français ne sont pas sur la légalité de façade. Ils sont sur la morale. Les Français sont restés au Fillon d'avant. Le Fillon d'avant ne parlait pas de ça mais de morale. Il ne parlait pas d'égalité mais de morale. Il était le "prêtre" dans l'élection de la primaire. Il appelait aux vertus républicaines. Il disait que la corruption n'était pas bien, qu'il ne fallait pas profiter de l'argent public... Les Français en sont restés là, ils n'ont pas suivi Fillon dans cette inflexion de son discours. C'est ça qui est terrible pour lui.


Les Français ne veulent plus de la politique des magouilles, des privilèges que s'octroient les politiciens du fait de leur position. Même si Penelope Fillon est finalement lavée de toutes les accusations d'emploi fictif qui pèsent sur elle, les citoyens français comprennent très bien que les rémunérations reçues au cours de la carrière politique de son époux sont absolument sans rapport avec sa formation ou le travail fourni. Pendant des décennies, François Fillon a fait partie de cette classe politique profiteuse, cette aristocratie républicaine qui arrondissait des fins de mois déjà rondelettes avec des jetons et autres budgets d'assistance théoriquement dévolus à un travail politique réel.

La chute de François Fillon n'est pas encore acquise mais certains Républicains estiment que c'est fini. Si ce sentiment se répand au sein de son camp, la légitimité du candidat sera minée même si la justice le blanchit.

À qui profitera le crime? Au remplaçant de M. Fillon, sans doute, si les Républicains en sont réduits à cette extrémité. Mais à ce stade, il sera difficile de trouver un nouveau poulain crédible qui ne soit pas entaché des mêmes reproches que l'ancien Premier ministre. Mais dans l'opinion des Français, la véritable bénéficiaire de l'effondrement de François Fillon ne fait aucun doute: Marine Le Pen. Bien qu'elle-même en proie à une affaire liée à des assistants parlementaires auprès de l'Union Européenne, elle garde dans l'esprit des gens le rôle de la seule candidate réellement antisystème - loin devant Jean-Luc Mélenchon qui joue aux Che Guevara d'opérette avec ses 18 ans passés au Sénat.

François Fillon aurait dû se rappeler qu'avant d'invoquer soi-même la morale, on se doit d'être irréprochable.

24 janvier 2017

Le Parti Socialiste français en voie de disparition

Les primaires de la "Belle Alliance Populaire" dissipent les dernières illusions que pouvaient entretenir les socialistes quant à la santé de leur mouvement: il agonise. Le PS français est en voie de disparition à brève échéance.

Pendant des décennies, le PS a régné sur la gauche. Dominant ses concurrents de la tête et des épaules, il était le faiseur de rois lorsque les vents étaient favorables et le point d'ancrage de l'opposition lorsqu'ils ne l'étaient pas. Les primaires permettaient à d'autres "sensibilités" de s'exprimer, comme les fidèles faire-valoir écologistes ou d'autres proches satellites ; seuls les mouvements crypto-communistes les plus radicaux refusaient de participer à ce qu'ils qualifiaient de jeu de dupes. Malgré les inévitables disputes, le candidat adoubé par le PS incarnait finalement le champion de la gauche.

Tout ceci s'est terminé cette semaine.

Naufrage populaire

La gauche, dit-on, n'est pas faite pour gouverner: les Français en eurent la démonstration avec le désastreux quinquennat de M. Hollande. Les socialistes, partis en 2012 avec absolument tous les pouvoirs - Sénat, Assemblée Nationale, régions, communes, et la Présidence de la République - les perdirent les uns et les autres à la faveur des renouvellements électoraux. En bout de course, ils échouèrent en 2017 avec un Président tellement impopulaire qu'il renonça à s'infliger l'humiliation d'une réélection perdue d'avance.

Il serait tentant de juger le Président coupable de tous les maux, mais ce diagnostic est simpliste. L'arbre hollandais ne saurait cacher la forêt socialiste. Le désaveu est profond. Le grand public put s'en rendre compte lors du premier débat de la "primaire élargie du PS", qui ne rassembla que 3,8 millions de téléspectateurs, contre 5,6 millions pour le premier débat de la primaire de la droite. Hollande n'était même pas dans la course. L'hémorragie se poursuivit au deuxième débat avec 1,745 million de téléspectateurs, contre 2,9 millions pour la droite. Le troisième et dernier débat fit meilleure figure avec 3,1 millions de téléspectateurs, mais là encore loin de la droite qui en rassembla plus de 5 millions.

france,parti socialiste
De nombreux prétendants, peu de Français conquis.

Le coup de grâce fut infligé lors du premier tour des primaires. Avec sept candidats, trois débats et des programmes étalés en long et en large sur leurs sites respectifs, on aurait pu croire que la variété était au rendez-vous, mais les Français ne semblèrent plus avoir beaucoup d'appétit pour les saveurs socialistes et écologistes. Hors des centres urbains, des bureaux de vote restèrent quasiment désert toute la journée.

Outre la maigre récolte de fonds d'une opération censée constituer le trésor de guerre de la campagne présidentielle, l'affluence fut là encore très en-dessous de son équivalent à droite: 1,6 millions contre 4 millions. Il y a tout lieu de penser que la tendance se poursuivra au second tour. Le record de 4,3 millions d'électeurs de droite est clairement hors d'atteinte.

Le rapport numérique entre le PS et Les Républicains oscille entre 0,4 (premier tour de la primaire) et 0,6 (débats télévisés). Transposé à la présidentielle, cela signifie que le candidat du PS et des Écologistes devrait récolter au premier tour jusqu'à 60% du score de M. Fillon. Ainsi, si M. Fillon obtient par exemple 26% au premier tour, on peut tabler sur un score raisonnable de 15,6% pour le vainqueur de la primaire élargie.

On pourra abondamment critiquer cette méthode, mais elle illustre ce que chacun comprend instinctivement depuis bien longtemps: ni Manuel Valls ni Benoît Hamon n'ont la moindre chance d'arriver au second tour en 2017.

Petits coups de poignard entre amis

La démonstration précédente partait du principe que les socialistes français feraient preuve d'unité envers leur poulain, mais rien n'est moins sûr. Les finalistes Manuel Valls et Benoît Hamon défendent des visions totalement antagonistes de la politique socialiste.

france,parti socialisteCritiqué pour son ton cassant et son attitude volontiers martiale, Manuel Valls est aussi connu des Français qu'il est détesté au sein du PS. En prenant le poste de Premier Ministre de François Hollande, la machine à perdre, il en devint le complice. On l'affuble de surnoms - "Monsieur 49-3", "l'homme de la fiche de paye" selon Arnaud Montebourg qui le présenta comme un boutiquier sans envergure. Il traîne cet héritage comme un boulet, n'osant critiquer le Président auquel il doit tout mais conscient que cette relation plombe ses chances dans les primaires. L'histoire de la gifle reçue en Bretagne l'a montré fragile, affaibli. L'illusion est brisée.

Manuel Valls incarne pourtant une gauche - la gauche gestionnaire, laïque, républicaine, historique et consciente de ses responsabilités. Ce portrait est sans nul doute embelli mais Manuel Valls est dans le vrai lorsqu'il estime être le seul candidat du PS à pouvoir faire bonne figure dans la présidentielle.

"Un choix très clair se présente désormais à nous, et à vous, mes chers compatriotes. Le choix entre la défaite assurée et la victoire possible. Le choix entre des promesses irréalisables et infinançables et une gauche crédible qui assume les responsabilités du pays."


En face, Benoît Hamon, le quadragénaire radical de la gauche sauce Nuit Debout. Hamon revendique la semaine de 32 heures, le revenu universel, la légalisation du cannabis, le droit de vote pour les étrangers, l'impôt sur les robots... Il n'hésite pas, il n'a peur de rien. Benoît Hamon sculpte les nuages. Le programme de M. Hamon fait s'écarquiller les yeux des Français tant il est à mille lieues de leurs préoccupations quotidiennes ; mais pour des militants utopistes dont le refus du réel tient lieu de credo, il séduit. Comme d'autres prétendants, il décrocha sa médaille d'intégrité en démissionnant du gouvernement.

france,parti socialisteMalgré son manque évident de carrure, Benoît Hamon arriva en tête du premier tour avec 36,3% des voix - cinq points d'avance sur son rival. Depuis, il engrange les soutiens et les ralliements. La dynamique est en sa faveur, ce qu'on pouvait prévoir car comme le disait un fin connaisseur du parti à la rose, "les primaires se gagnent par la gauche". Manuel Valls tentera de revenir au score lors d'un dernier débat, endossant une fois de plus son costume de Père Fouettard, mais les socialistes ont peu de tendresse pour ceux qui les tirent de leurs rêveries. Sa défaite paraît acquise.

Le clivage entre les deux hommes est bien plus grand qu'entre n'importe quelle paire de candidats à la primaire des Républicains. Leur inimitié n'est pas que personnelle. Elle est représentative des courants antagonistes incarnés par chacun. Le ralliement au vainqueur sonnera faux. "Comment pourraient-ils se soutenir alors qu'ils n'arrivent même pas à se supporter?" demanda, désabusé, un commentateur de la vie politique.

L'affrontement entre les deux camps laissera de profondes crevasses dans ce qui reste du PS. La cinglante défaite qui se profile aggravera encore cette situation et hâtera la scission du mouvement - ou tout au moins le départ vers d'autres horizons de ceux qui ne s'y reconnaissent plus.

Échange PS en fin de course contre nouveau challenger

Le peuple de gauche en France n'a pas disparu, en tout cas pas dans les proportions qu'annonce le futur score du PS. Il s'est juste trouvé de nouveaux champions. Tout le monde les connaît: à l'extrême-gauche, le tribun qui unifie depuis plusieurs années les différentes mouvances anti- ou alter- à peu près tout, Jean-Luc Mélenchon, et au centre-gauche, l'avocat d'affaires ambitieux lancé sur le tard et qui prétend personnifier le changement, Emmanuel Macron. Dans un meeting au Mans, Jean-Luc Mélenchon résuma la situation du PS avec un sinistre sens de la formule:

"Il y a un petit air de panique, le casse-noix se met bien en place ; pour qu’il y ait un casse-noix, il faut que ça serre des deux bords : Macron, Mélenchon, Macron, Mélenchon. Et au milieu ça fait de l’huile."

 
Au centre-gauche, Emmanuel Macron se sent pousser des ailes avec son mouvement En Marche!. Il discute avec tout le monde, ratisse les parrainages, rassemble des foules, capte le soutien de patrons de grands groupes de presse. Ses chances paraissent faibles. Il reste inexpérimenté, sa communication terriblement superficielle, et la France n'est peut-être pas encore prête pour sa campagne 2.0. Les socialistes espèrent que Macron soit une bulle politique - et la regardent s'envoler depuis le sol. De plus le centre est très encombré, et certains éléphants ne sont pas encore sortis du bois. La valeur réelle de Macron se lira au fond des urnes au soir du premier tour. Elle pourrait beaucoup décevoir.

De son côté, Jean-Luc Mélenchon n'a rien à perdre et une cible désignée, le Parti Socialiste. Pourquoi laisser celui-ci viser une humiliante quatrième ou une cinquième place à l'élection présidentielle? Le retrait du candidat socialiste lui laisserait les coudées franches pour récupérer la plupart des militants radicaux du PS - ceux qui se rangent en majorité derrière Hamon. Mais aujourd'hui, il trépigne. Le PS est hors de sa portée. Il n'a pas la force de le briser. Mélenchon en est réduit à espérer bruyamment que le destin lui offre ce qu'il espère.

Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Benoît Hamon sont dans la barque de la gauche ; deux doivent tomber à l'eau pour que le troisième ait une chance de triompher. Aucun ne souhaite se mouiller. À l'extrême-gauche et au centre, on pense son heure de gloire venue ; au PS, l'orgueil interdit pareille stratégie. Ils échoueront tous les trois.

Faute d'arriver à se réformer, les socialistes de Solférino ont laissé d'autres le faire à leur place. La mutation des mouvements de gauche a débordé le PS, mais il reste attaché à son rôle historique.

La défaite prévisible de 2017 sera un électrochoc de la dernière chance. Le classement des perdants du premier tour déterminera le nouveau centre de gravité de la gauche française. Socialistes, divers gauche, réformateurs de centre-gauche, écologistes et tutti quanti devront laisser leurs différends de côté et se réorganiser rapidement. S'ils échouent et retombent dans leurs querelles, ils disparaîtront - de l'échiquier politique d'abord, du débat ensuite. Le bipartisme à la française n'accorde aucune place aux seconds couteaux.

Mise à jour (26 janvier): le débat entre les finalistes Benoît Hamon et Manuel Valls a eu lieu. Alors que M. Valls s'était distingué par des déclarations belliqueuses tout au long de la semaine, il se montra étonnamment bienveillant lors de la confrontation. D'après le blog TVNews, l'audience atteignit le score respectable de 5,6 millions de téléspectateurs alors que le débat était diffusé en simultané sur les deux principales chaînes françaises. Le débat d'entre-deux-tours qui opposait François Fillon et Alain Juppé fut quant à lui suivi par 8,5 millions de téléspectateurs. La primaire de la gauche accuse donc toujours un retard de popularité notable.

Un sondage Elabe - BFMTV effectué auprès des téléspectateurs sympathisants de gauche montre Benoît Hamon en tête avec 61% des suffrages. Un sondage en ligne mené par Le Figaro, donc auprès d'un public plus large, désigne Valls vainqueur avec 53% d'opinions favorables. L'analyse selon laquelle "les primaires socialistes se gagnent par la gauche" semble confirmée, fut-ce aux dépens du score devant l'ensemble des Français.

Mise à jour (29 janvier): Les premiers chiffres sont tombés, Benoît Hamon l'emporte comme prévu avec un score de plus de 58% des votes contre 41% pour Manuel Valls. Le vaincu, qui semblait déjà résigné déjà plus tôt dans la semaine, lui apporte son soutien. Les socialistes viennent clairement désireux d'ancrer leur mouvement politique dans l'utopie, ce qui me paraît fatal pour leur avenir politique.

La participation officielle est pour l'heure inconnue mais certains avancent le nombre de 2 millions (contre 4,3 millions pour le second tour des primaires de droite rappelons-le).