25 janvier 2018

Récits du chômage

Le chômage n'arrive pas qu'aux autres. Mettant à profit ma propre expérience à ce sujet, il m'a paru intéressant de partager avec de nombreuses personnes rencontrées lors de cette période difficile et de rendre compte de leurs témoignages.

Jeunes, vieux, licenciés de fraîche date ou non, personnel en charge de la réinsertion, tous font état d'une réalité dont les médias parlent peu. Elle est pourtant bien là et pour les malheureux jetés dans la précarité, les effets peuvent être ravageurs. Mais avant de réformer les assurances sociales, il faut aussi comprendre où en est réellement le marché du travail...

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Chiffres trompeurs

"Le chômage est bas en Suisse", explique Julien*, qui travaille dans une caisse de chômage, "mais les chiffres sont erronés. La réalité est différente du beau temps permanent sur lequel brodent les médias en brandissant les statistiques macro-économiques. Il existe de multiples façons de tricher pour embellir la situation."

"Par exemple, la loi sur le chômage a changé en 2010 pour réduire la durée d'indemnité de deux ans à environ un an et demi. Cela a eu un effet mécanique sur le taux de chômeurs, puisque ceux qui sortent du chômage ne sont plus comptabilités dans les statistiques, même s'ils pointent à l'aide sociale.
- Mais c'est magique! Il suffit de diminuer la période d'indemnité du chômage pour diminuer le nombre de chômeurs!
- Il faudrait être naïf pour croire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Moi, je serais politicien, je passerais la durée d'indemnité à un an et ça diminuerait instantanément le taux de chômage d'un tiers. Les médias crieraient au génie. Mais dans la réalité, les chômeurs en fin de droit se déversent dans l'aide sociale, avec une situation encore plus précaire."

"Il y a aussi les stages d'occupation, les cours, les formations..." poursuit Julien. "Ces diverses activités sont financées par le chômage, mais sans qu'il ne lui en coûte grand-chose ; par exemple, la caisse verse la même indemnité à un individu employé dans une cantine industrielle dans le contexte d'un programme de retour à l'employabilité, que s'il restait chez lui. Les cours de remise à niveau en langue sont réellement facturés, en revanche, mais sont aussi relativement bon marché, et s'étendent sur une durée assez longue."

"L'intérêt, c'est que pendant que le demandeur d'emploi se livre à toutes ces activités, il ne compte pas dans les chiffres du chômage. Il est occupé. Et il y a dans le canton [de Vaud], en permanence, des centaines de personnes qui disparaissent ainsi des statistiques."

Ressources humaines

Marcia* raconte comment elle s'est fait licencier. "Un jour de semaine comme un autre, je suis convoquée sans crier gare par les Ressources Humaines (RH). Aucun ordre du jour n'est mentionné. Devant la salle de réunion, trois collègues. L'un d'eux, plus cynique que nous, voit tout de suite clair: On nous convoque à quatre, sans motif, alors qu'on bosse dans des équipes différentes... On va probablement nous dire qu'on est virés."

Les autres restent incrédules, sans réussir à avancer d'autre explication plausible. Le malaise est d'autant plus grand que la société va très bien. Son action bat des records et tout le monde a du travail par-dessus la tête. Alors, pourquoi faire perdre leur emploi aux gens? Mais la réunion survient, interrompant la discussion. Elle confirmera les inquiétudes: le licenciement est prononcé.

"La froide mécanique est lancée" raconte Marcia. "Aucune faute n'est reprochée. La direction a simplement décidé de réduire l'effectif du site. Les victimes recevront une prime liée à l'ancienneté, mais celle-ci est conditionnelle ; elle n'est acquise que si l'employé part sans faire de vagues. Une carotte bien mise en avant pour éviter de traîner l'affaire devant le Tribunal de prud'hommes.
- Et tu n'as pas fait appel à eux alors?
- Bien sûr que non. Personne ne l'a fait. Certains se sont renseignés sur leurs droits mais commencer une période de chômage par un procès n'est pas très engageant. Et même une victoire n'aurait pas évité la recherche d'un nouvel emploi. En fin de compte, ils tiennent le couteau par le manche. Il n'est jamais bon de se fâcher avec son précédent employeur, qui peut être contacté par le suivant au cours du processus de recrutement."

Marcia discute avec un responsable des RH plus loquace qu'à l'accoutumée. Il laisse échapper que les départs "naturels" de l'année représentent juste 10% de l'effectif de la société, à une personne près. "Comme les années précédentes. Il est vrai qu'en licenciant davantage, l'entreprise devrait alors se livrer à un plan social. Celui-ci la soumettrait à diverses contraintes, en plus de verser des primes de départ plus élevées que le deal qui nous a été proposé. Donc les licenciements sont calculés chaque année pour passer juste sous l'écran radar."

"De nombreux postes sont ouverts dans des succursales en Union Européenne ou plus loin encore, avec un descriptif de poste strictement identique à l'emploi que j'occupais. Sans doute le hasard", conclut Marcia avec un sourire grinçant. "En Suisse, à mon niveau hiérarchique, la société n'a plus embauché personne depuis six ans."

Chercheur d'emploi professionnel

Tonio* travaille au sein de la Genève Internationale. Habitué à enchaîner les contrats à durée déterminée, la recherche d'emploi fait partie de son quotidien. Il explique comment le processus de recrutement fonctionne, histoire de briser toute illusion. "Il faut comprendre que les places sont disputées. Très disputées."

"Imaginons qu'un poste soit ouvert, une vraie annonce, pas une fausse pour laquelle le poste est déjà pourvu par piston ou promotion interne. Les responsables du recrutement reçoivent plusieurs centaines de CV, des volumes parfois hallucinants. Dans un premier tri, la plupart sont écartés - des gens qui ont postulé pour beurre, ou dont le profil est vraiment trop éloigné des exigences du poste. Reste encore une centaine de CV potables, des candidats qui pourraient faire le job. Et là, il faut commencer à réfléchir un peu."

Tous les critères sont possibles, tant qu'ils permettent de sélectionner. "Être disponible immédiatement peut être un atout, les RH n'aiment pas attendre. Mais souvent ils écartent les chômeurs identifiés comme tels, en particulier ceux de longue durée." Sinon il y a aussi "l'âge, les qualifications, l'expérience préalable dans le secteur d'activité, le sexe, la présence de divers mots-clés... Les critères sont arbitraires, mais tout le monde s'en fiche. Le but est de réduire la pile par n'importe quel moyen."

Et bien sûr la tâche est finalement accomplie. "Au bout du compte, les RH soumettent au manager une liste de cinq profils préférés, avec une réserve de quelques autres au cas où. Ensuite, c'est à chacun de jouer sa partition en entretien."

"Ce qu'il faut retenir de tout cela", résume Tonio, "c'est que la recherche d'emploi est concurrentielle à un point que les gens n'imaginent même pas. On partait de 100 candidats sérieux sur une annonce ; seulement 5 rencontreront l'employeur. Franchement, les 95 autres auraient aussi bien convenu. Donc, si tu vois une annonce qui te décrit parfaitement - exigences, expérience, caractère, secteur d'activité, que sais-je encore - ne deviens pas dingue si l'entreprise ne daigne même pas te téléphoner. La réalité toute simple, c'est que même si le poste semble fait pour toi, tu n'as que 5% de chances d'arriver à l'entretien."

Des organismes chargés d'accompagner les demandeurs d'emploi corroborent cette description. Les postulations doivent être travaillées pour parvenir à "convertir" 5% d'entre elles en rencontres formelles - une sur vingt, sachant qu'elles ne déboucheront pas toutes, et de loin, sur une promesse d'embauche. Rares sont ceux qui atteignent ce taux.

La vraie concurrence

Un proche me fait part d'un poste aperçu dans le quotidien 24Heures. Bizarrement, l'annonce n'est pas accessible en ligne. Elle ne mentionne qu'une adresse postale. À notre époque, cela paraît incroyable. Même si le descriptif du poste ne colle pas vraiment, je postule par acquis de conscience. Je suis invité à un entretien. Bonne pioche.

Je rencontre le directeur de la branche romande d'une PME alémanique. "Nous cherchons toujours du monde", m'explique-t-il. Malheureusement, il apparaît assez vite que le poste ne convient pas. Tant pis. Mais je profite de l'occasion pour poser la question qui me brûle la langue. "Vous avez publié votre annonce dans le feuillet Carrières de 24 Heures. Version papier uniquement. Pourquoi?
- C'est délibéré. Nous avons essayé plusieurs canaux, divers portails et sites de petites annonces, jobup, etc. mais nous ne trouvions pas les gens que nous souhaitions.
- Comment cela?
- Trop de réponses, trop de n'importe quoi. À chaque fois, nous recevions plusieurs centaines de dossiers candidats. Des postulations venues de l'Europe entière. Portugal, Grèce, Espagne, France... Traiter et filtrer tout cela était infernal. Moi, je veux quelqu'un qui connaisse la région et s'y déplace, qui puisse rencontrer nos partenaires industriels.
- Quelqu'un qui lirait la version papier de 24Heures...
- Exactement. Quelqu'un qui habite sur place."

Méditant sur ces propos, je quitte l'entretien en ayant pour la première fois un aperçu de la concurrence à laquelle est confrontée le demandeur d'emploi helvétique.

Sous-enchère salariale

Les ORP disposent de leurs propres bases de données où les employeurs potentiels peuvent directement publier leurs offres d'emploi. Pourquoi s'embêter à passer par de coûteux portails spécialisés lorsque l'administration propose le même service, gratuitement? Ce que les candidats ignorent, en revanche, c'est que la fiche d'emploi remplie par l'employeur contient plus de champs que ce qu'ils voient sur le site officiel, pour des raisons de statistiques ou de contextualisation. Parmi ces champs se trouve le salaire estimé pour le poste. Et on assiste à de drôles de choses.

"Le phénomène est relativement nouveau", explique Pierre*, informaticien dans l'administration. "Disons, quelques années tout au plus. Mais il prend rapidement de l'ampleur. Des sociétés ont publié des offres d'emploi avec un niveau de salaire très inférieur à ce qui se faisait jusque-là pour ce genre de poste. Vraiment. Pas un salaire annuel en bas de la fourchette, comme on pourrait l'imaginer pour un junior, mais quelque chose de totalement hors-cadre, des dizaines de milliers de francs de moins que l'intervalle habituel."

Mais il y a pire. "Bien entendu, cela a suscité de nombreux débats à l'interne. Certains conseillers ont jugé bon de contacter des entreprises concernées pour les avertir: Monsieur, nous avons vu votre annonce, je dois vous prévenir que le niveau de salaire que vous proposez n'est pas dans la moyenne de la rémunération pour ce genre d'activité dans votre branche...
- Et alors?
- Et alors? Les gens au bout du fil ont poliment pris note de leur remarque, et répondu qu'il n'était pas question de changer quoi que ce soit. En gros, les recruteurs s'en fichent. À partir du moment où ils reçoivent des profils convenables et acceptant le salaire proposé, de leur point de vue, il n'y a pas de problème."

Chasse aux jeunes, chasse aux vieux

Les jeunes galèrent. Suivant l'exemple de la France, ils doivent enchaîner des emplois bidons et des missions payées à coup de lance-pierre avant de parvenir, de plus en plus tard, à décrocher une position stable. Les entreprises hésitent rarement à profiter de la situation, se disant que le jeune pourra compter sur sa famille en cas de coup dur. Un jeune trouvera facilement un emploi - un emploi peut-être minable et sans rapport avec ses qualifications, mais un emploi tout de même.

Les choses sont différentes pour les gens plus âgés, une frontière franchie de plus en plus tôt. Avant le problème n'apparaissait que vers le milieu de la cinquantaine, maintenant il intervient à la fin de la quarantaine. Les ateliers de formation de retour à l'emploi débordent littéralement de travailleurs plus âgés qui s'épuisent à retrouver un emploi, la plupart du temps sans succès. Mais le marché du travail n'a aucune pitié. Pour chaque poste, parmi les innombrables candidatures, les RH privilégient quasiment toujours les postulants plus jeunes. Question d'image et de dynamisme. Alors, pour avoir une chance, il faut lâcher du lest. Beaucoup de lest.

Olga*, experte en conseil de carrière, confirme: "la Suisse est pleine de cadres dans la quarantaine qui s'imaginent les rois du pétrole et pensent qu'ils peuvent réclamer des rémunérations princières en changeant de poste. Au chômage, en abordant la recherche d'emploi de cette façon, la catastrophe est assurée. Ils doivent réaligner rapidement leurs exigences. C'est mon job de leur faire comprendre qu'ils doivent s'attendre à une baisse de 30% de leur niveau de vie, au minimum, lorsqu'ils essayent de se trouver un nouvel emploi."

Jeanne*, employée depuis trente ans dans une grande entreprise, explique le changement de paradigme. "Il n'y a tout simplement plus de respect de l'employé en Suisse. Avant, un licenciement était un traumatisme pour les deux parties, le signe d'un échec, un peu comme un divorce. Mais depuis quelques années ce sentiment a disparu. Les salariés ne sont plus qu'une variable d'ajustement. Le nombre de licenciements sans faute ni raison économique explose. Plus personne n'a la moindre certitude, même s'il fait bien son travail. Cela me terrifie."

Conclusion: une transformation silencieuse, mais violente, du marché du travail

Ces rencontres m'ont beaucoup appris. Auparavant, je pensais comme bien des gens sans doute que la recherche d'emploi n'était qu'une question de volonté. Avec un peu de persévérance, le poste serait au bout du chemin. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Précipitée par des délocalisations, la recherche d'emploi est un processus long, compliqué, et, disons-le, franchement injuste.

En Suisse, les dés sont pipés. Le chômeur local affronte une concurrence venue d'Europe entière. Des gens persuadés que la Suisse va mieux que leur pays d'origine - ce n'est pas difficile - et qui tentent sans relâche de rejoindre l'eldorado helvétique. Ils sont favorisés en cela par une législation qui les met sur un pied d'égalité avec les autochtones, lesquels se retrouvent vulnérables.

Le résultat se concrétise sous la forme d'une furieuse sous-enchère salariale. Si un poste vacant reste en Suisse, il y aura toujours un Européen pour essayer de le reprendre à des conditions défiant toute concurrence. Les Suisses doivent s'aligner par le bas alors qu'ils sont écrasés par le coût de la vie, les loyers et l'assurance-maladie - des contraintes que les frontaliers évitent, ou que les étrangers découvrent après coup une fois le contrat signé. Mais même dans ce cas, les mécanismes sociaux financés par les Suisses pourront toujours leur venir en aide.

Pour les employeurs, au contraire, la situation est idéale: ils ont à disposition un bassin de 500 millions d'habitants où piocher pratiquement au prix qu'ils veulent. La préférence cantonale est une vaste plaisanterie. La situation les rend terriblement exigeants. Ils ne tolèrent pas la plus petite variation par rapport au portrait de leur candidat idéal et n'hésitent pas à annuler entièrement un processus de recrutement s'ils n'ont pas déniché la perle rare. Plus besoin non plus de dépenser de l'argent dans des notions surannées comme la formation continue ; il suffit de licencier et de remplacer.

Beaucoup de Suisses pensent que le chômage ne les concerne pas. S'ils ont la chance d'avoir raison, grand bien leur fasse. Les autres auront la stupeur de découvrir une jungle d'où ils ne sortiront pas indemnes, dans l'hypothèse heureuse où ils ne finissent pas à l'aide sociale. Mais tant que la Suisse reste ouverte aux quatre vents, correspondant aux souhaits de l'alliance sacrée entre les administrateurs de grands groupes et les politiciens mondialistes, il y a peu de chance que les choses changent. Et chacun risque de le comprendre dans une période où il subira cette situation de plein fouet.

*: Prénom fictif.

27 janvier 2014

Sécurité Sociale, le front suisse

La bataille contre l'obligation controversée de s'affilier à la Sécurité Sociale française pourrait prendre une nouvelle échelle.

Des milliers de lecteurs ont suivi avec intérêt les Chroniques de Laurent C., un indépendant français bien décidé à quitter le carcan de la Sécurité Sociale hexagonale - celle-là même que réclament bien naïvement les Suisses! Il faut savoir que le monopole de la Sécurité Sociale française serait abrogé depuis maintenant vingt-deux ans (!) par le biais de directives européennes libéralisant les services d'assurance à l'échelle communautaire. En d'autres termes, si les Français ont toujours l'obligation de s'assurer, ils ne seraient plus contraints de s'affilier à la Sécurité Sociale française, bureaucratique et déficitaire, et donc pas obligés non plus de cotiser à tous les bras armés du tentaculaire système social français, comme l'URSSAF, ni de payer la CSG-CRDS.

Ces quelques lignes plongeront nombre de lecteurs français dans la perplexité, tant ils sont maintenus dans l'ignorance de la législation européenne lorsqu'elle peut leur apporter un peu de liberté. Sur le sujet, l'opacité médiatique est totale: il en va de la survie du système. A quelle vitesse le léviathan s'écroulerait sous les déficits issus de son clientélisme et de ses gaspillages si chacun avait le choix de s'affilier ou non à la fameuse Sécu?

j_de_c.jpgPendant des années, des décennies même, le barrage a tenu bon: si Laurent C. et d'autres, aidés par Claude Reichman, ont réussi à sortir du système - sans être ni jetés en prison ni mis sur la paille - ils évoquaient plus des gouttes perlant à la surface qu'une véritable brèche. Mais la donne pourrait changer, rapidement. Stimulée par la charge fiscale menée tambour battant par le gouvernement socialiste français, la fronde contre la Sécu prend de l'ampleur.

Cependant, à la grogne populaire s'ajoute rien de moins qu'un nouveau front à la frontière franco-suisse. Comme souvent, le feu de la révolte a été allumé par un gouvernement français financièrement aux abois:

Selon l’Office fédéral de la statistique, la Suisse comptait [145'393 frontaliers français au 3ème trimestre 2013]. (...) La masse salariale totale des frontaliers français devrait dépasser les CHF 15 milliards. Peu importe les chiffres précis, il s’agit de montants gigantesques dont l’impact budgétaire ne peut être négligé, ni par la France, ni par la Suisse.

La France a toujours convoité cette manne suisse des frontaliers. En reconnaissant que ces derniers ont une capacité financière qui dépasse de 261% la moyenne française (le salaire médian français étant de CHF 26'552 selon l’OCDE), l’Hexagone cherche à remplir ses caisses sur le dos de cette partie supérieure de sa population active. (...)

A partir du 1er juin 2014, la France compte prélever 8% (voire plus encore) sur les salaires de certains frontaliers pour la couverture de maladie universelle (CMU). Il s’agit des frontaliers français qui ont, dans le passé, opté pour une assurance-maladie privée avec exemption de l’assurance-maladie suisse, dont les primes sont en général 2 voire 3 fois plus chères. Cela concerne en pratique la grande majorité des frontaliers français pour qui un choix malin du passé devient donc très regrettable en 2014.

Si on peut dire qu’environ 90 à 95% des frontaliers sont concernés, il s’agit de quelque 135'000 personnes et une cotisation théorique pour la CMU de CHF 770 millions par année. Une somme bienvenue dans les caisses françaises, sans doute. Étant donné, d’une part, la couverture inférieure de la CMU (comparée avec une assurance privée française ou l’assurance-maladie suisse), et d’autre part, le manque de structures de soins adaptées dans la partie française des zones frontalières avec la Suisse, les personnes concernées perçoivent la contribution de 8% comme un impôt supplémentaire, et rien d’autre.


Comment la prendre autrement alors que ceux qui souhaitaient s'affilier à la Sécurité Sociale française ont toujours pu le faire?

Frontiere_F_S.pngOr, les frontaliers ne semblent pas vouloir lâcher leurs armes sans combattre. Dans un article confus du 20 minutes de lundi, l'association Liberté et Sécurité des Frontaliers prétend protéger les intérêts des frontaliers en leur faisant contracter une assurance maladie en Suisse, selon un modèle déjà pratiqué par des milliers de frontaliers allemands. Et bien entendu, chacun s'empresse de nier jusqu'à cette possibilité, comme Michel Charrat, président du bien mal nommé Groupement Transfrontalier Européen rappelant que "chacun peut croire ce qu'il veut, mais il devra en assumer toutes les conséquences" - et de conclure en citant l'affaire C-18/95, Terhoeve qui ne confirme rien du tout.

Bref, chaque camp fourbit ses armes et la bataille s'annonce rude. Vu leur salaire moyen, nul doute que parmi les frontaliers français concernés se trouvent quelques juristes de haut vol prêts à se battre pour ce genre de chose. L'administration française de l'URSSAF parviendra-t-elle à affronter une guérilla juridique suivie par des dizaines de milliers de personnes? Et pendant combien de temps l'Etat français pourra-t-il garder un silence ambigu quant à l'obligation ou non d'adhérer à la Sécu au vu du droit européen?

11 mars 2011

Quelques nouvelles des frontaliers

Le Matin, sur la base de dépêches d'agences de presse, livre quelques statistiques intéressantes sur les frontaliers - dans un article où les commentaires ont été prudemment désactivés.

Selon une enquête de l’Office fédéral de la statistique, l'effectif des frontaliers étrangers travaillant en Suisse continue de progresser. Entre 2005 et 2010, il aurait bondit de plus de 30%.

L'effectif des frontaliers étrangers travaillant en Suisse continue de progresser. L'an passé, il y en avait 231'800, soit une hausse de 4,6% en un an. La croissance s'élève à 30,4% sur la période 2005-2010, a indiqué l'Office fédéral de la statistique (OFS).

Près d'un tiers de cette main d'oeuvre frontalière travaille dans la Région lémanique et représente 9% des actifs occupés dans cette zone, indique l'OFS lundi à Neuchâtel. Les autres se répartissent principalement dans le Nord-Ouest de la Suisse et au Tessin. Des 231'800 travailleurs frontaliers recensés, un tiers sont des femmes.

Plus de la moitié de cette main-d'oeuvre frontalière provient de France (52,6%). Les autres arrivent d'Italie (22,8%) et d'Allemagne (21,4%). En revanche, seule une petite partie résident en Autriche (3,2%) et une partie infime (0,1%) dans d'autres pays.

 

Notons que le texte évoque la statistique pour toute la Suisse; la pratique semble donc bien plus fréquente en Suisse romande qu'outre-Sarine, puisque les Français sont surreprésentés dans cette catégorie.

Les frontaliers occupent-ils des postes à haute valeur ajoutée ou non? Difficile de conclure: si le niveau d'instruction plaide pour des emplois simples, il ne sont que 0.7% à travailler dans le secteur agricole.

L'an passé, près de 59% des frontaliers étrangers oeuvraient dans les services tandis que 40% travaillaient dans l'industrie. Le secteur agricole n'en employait que 0,7%, soit 1600 personnes. Les statistiques indiquent en outre que les frontaliers étrangers en Suisse exercent en moyenne des activités requérant un faible niveau de qualification.

 

L'augmentation des frontaliers au cours des cinq dernières années est étonnante par son ampleur. On peut comprendre l'exaspération de beaucoup de Genevois au chômage face à ce qu'ils considèrent comme une sous-enchère salariale. Lorsque l'OFS écrit qu'un tiers des frontaliers travaille dans la région lémanique, pensent-ils que ces gens se répartissent équitablement de Genève à Villeneuve? Evidemment pas. Les frontaliers genevois étaient 53'866 en 2009. Ils sont passés à 57'002 en 2010.

douane.jpgLa question des frontaliers ne fait pas consensus à l'intérieur de l'UDC. Les travailleurs frontaliers - à ne pas confondre avec les touristes criminels - ne sont pas des gens malhonnêtes, et contribuent à l'activité économique. Leur démarche est tout à fait compréhensible: un Savoyard serait parfaitement stupide de ne pas chercher à travailler en Suisse tant les salaires y sont plus élevés et les perspectives d'emploi meilleures!

Chaque médaille a aussi son revers, malheureusement. N'étant pas soumis au coûts prévalant en Suisse (le logement par exemple) les frontaliers peuvent accepter des salaires moins élevés et contribuent à une sous-enchère salariale. Une partie d'entre eux vient prendre des emplois autrement occupés par des Suisses. Le chômage est presque deux fois plus élevé dans le canton de Genève qu'ailleurs, et on ne peut pas tout ramener à la dispendieuse politique locale de l'emploi. Les frontaliers y contribuent largement.

Les questions de fiscalité ou d'assurance rendent le chiffrage de l'activité frontalière compliquée si on veut savoir si elle est "profitable" à la Suisse ou non. Un frontalier gagne son salaire en Suisse, mais scolarisera ses enfants dans son pays de résidence et s'y fera sans doute également soigner. Les impôts à la source des travailleurs avec un permis G donnent lieu à des rétrocessions plus ou moins bien négociées selon les cantons.

Bien que le volet économique soit difficile à estimer, comme beaucoup de gens je pense que l'emploi frontalier est plutôt défavorable à la Suisse. La meilleure preuve nous en est fournie par les frontaliers eux-mêmes. Ils ne cherchent absolument pas à s'établir sur le territoire de la Confédération, parce qu'ils y perdraient!

Profitant de la proximité d'une frontière, tout comme les Suisses trouvant logement en France d'ailleurs, ils piochent le meilleur de chaque pays en terme de confort de vie et d'emploi; un opportunisme compréhensible, mais qui fâche à travers quasiment tout le spectre politique.

Pourtant, il ne me viendrait pas à l'idée d'interdire cette liberté.

Crier haro sur les frontaliers n'a guère de sens, car ils ne sont pas une cause mais un effet: le résultat d'une différence de plus en plus criante entre la santé économique de la Suisse et celle des pays limitrophes. La comparaison entre l'afflux des Français et les modestes chiffres des Allemands est édifiante. Elle révèle la situation réelle de leurs pays respectifs mieux que n'importe quel graphique. Il est vrai que les paramètres du logement influent sur la question différemment à Genève qu'à Zurich, mais n'expliquent pas tout.

Si ces pays avaient des économies comparables, les "travailleurs frontaliers" ne seraient même pas un sujet de conversation - comme entre la Suisse et l'Autriche par exemple. Sur cette frontière-là, le problème n'existe pas.

Au fur et à mesure que l'économie française décroche et s'enfonce dans les méandres de la crise financière, les Genevois doivent s'attendre à voir grossir le trafic pendulaire aux postes de douane. Jusqu'à quel point? Aux électeurs d'en décider; mais s'ils peuvent rendre la traversée de la frontière plus difficile pour le travailleur étranger, la véritable solution - remettre l'économie française sur les rails - est hors de leur portée.