23 décembre 2013

Voyage voyage

Il arrive parfois que les journalistes helvétiques se livrent à un peu de journalisme ; le résultat est tout de suite étonnant. Nous en avons un exemple à travers un article du Matin Dimanche indiquant que le directeur de l'Office fédéral de l'environnement Bruno Oberle a parcouru l'équivalent de dix fois le tour de la terre en trois ans de voyages de fonction...

En 2010, il s’est rendu à Madrid, à Bali, Bilbao, Montevideo en Uruguay, Copenhague, trois fois Bruxelles, Nairobi, New York, Tokyo, Pékin, Mexico et Cancun. En 2011 et 2012, le programme était tout aussi chargé.

La fièvre voyageuse du chef de l’Office fédéral de l’environnement pourrait sembler anecdotique. Mais depuis plusieurs années, sous l’impulsion de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), l’administration fédérale s’échine à limiter son empreinte carbone. Seulement voilà, l’OFEV a vu ses voyages en avion augmenter de 40% entre 2006 et 2012.


Et l'hebdomadaire de se gausser - fort respectueusement - de l'échec de l'Office à réduire ses émissions de CO2. Cela ne change bien entendu rien à l'arnaque du réchauffement climatique, mais il reste piquant de constater que le département le plus à cheval dans la lutte chimérique contre les émissions de carbone échoue lamentablement à atteindre ses propres objectifs. Pire, avec -3,4% en 2012 il fait encore moins bien que la moyenne de l'administration à -17%. Ne vous inquiétez pas d'un éventuel licenciement de M. Oberle pour incompétence ; entre gens raisonnables de la haute administration pareille éventualité ne se discute même pas.

Si l'Office fédéral de l'environnement prône sans vergogne le "faites ce que je dis et pas ce que je fais" la leçon mérite d'être étendue à tous les départements fédéraux et aux voyages qu'ils entreprennent, car il n'y a pas que la lutte contre le dioxyde de carbone. Dans une époque où les Suisses sont constamment invités à se serrer la ceinture et où le poids de l'Etat pèse toujours davantage sur la société civile suisse, la frénésie de voyages des fonctionnaires semble franchement déplacée.

Frénésie? Le mot n'est pas trop fort. Sur la base des propres données de l'administration, Le Matin Dimanche a créé une application mapbox appelée admintrips.ch et permettant une représentation visuelle des déplacements, dont on espère qu'elle sera régulièrement mise à jour.

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Confédération, agences de voyage, même combat.

Loin de moi l'idée d'une Suisse cloîtrée sur elle-même où la notion de voyage est taboue ; certains déplacements professionnels sont justifiés, c'est une évidence.

Mais le sont-ils tous?

Un certain nombre de pays sort du lot: la France et l'Allemagne bien entendu - nos proches voisins et des pays très importants pour la Suisse ; Bruxelles, où nos élites vienne régulièrement rendre hommage à l'Union Européenne ; les Etats-Unis ou la Chine, des partenaires commerciaux privilégiés ; la Suède dont on admire la social-démocratie sans limite, etc... Et puis il y a les autres.

Saviez-vous par exemple qu'entre 2010 et 2012, la Confédération a envoyé 277 représentants au Kenya? Peut-être est-ce un pays qui a sans doute bien besoin d'être aidé, à l'inverse de l'Ethiopie voisine - 91 voyages seulement - ou de la Somalie - 2 voyages, mais à 7'500.- pièce tout de même. Et je ne parviens toujours pas à imaginer quelle est la justification des 138 voyages en Mongolie. Ni de celui à Ibiza...

Non, rassurons-nous, la Suisse n'est décidément pas refermée sur elle-même dès lors qu'il s'agit de voyager aux frais du contribuable. Des compléments d'information viendront peut-être éclaircir les motifs de ces voyages, mais pour l'instant ils ne sautent pas aux yeux, dira-t-on.

La mise en ligne publique des informations par les journalistes pourrait amener les fonctionnaires à faire preuve d'une retenue salutaire. En ce sens, la transparence est sans doute un meilleur moyen de contrôle du gouvernement que toutes les interventions parlementaires du monde, ou que la prétendue sauvegarde de la planète à travers la réduction des émissions de CO2.

Aux journalistes de poursuivre sur cette voie, il y a probablement encore quelques cailloux à soulever.

26 juin 2013

L'Europe, vue de l'intérieur

Félicitations au Matin: une fois n'est pas coutume, le quotidien s'est fait l'écho du buzz de l'une des dernières vidéos de Tom Staal, animateur néerlandais, montrant de l'intérieur la gabegie européenne. Je me devais de faire relai moi-même, pour mémoire.

L'épisode nous dévoile les coulisses du Parlement Européen.

Un job de rêve pour politicien sans scrupules.
(activez les sous-titres en anglais)

Comme l'explique le Matin:

Outre l'absentéisme des députés européens, [Tom Staal] dénonce dans son sujet le faste et les privilèges entourant l'activité des politiciens, à la manière d'un Michael Moore dans ses domaines d'investigations. On le voit ainsi interroger les élus durant une verrée pour le lancement d'une exposition artistique à 20'000 euros. Et là, surprise, nombreux sont ceux qui se montrent bien incapables de donner le nom du peintre. "L'artiste est un mec d'Italie…", "On passait juste par là", lui lâchent ses interlocuteurs. Tous en revanche, savent bien où trouver des verres de champagnes bien frais, et servis à volonté.

Le clou du spectacle ? Dès la cinquième minute du reportage, l'animateur va s'intéresser à deux cas de députés européens venant, comme bien d'autres, signer un document leur permettant de recevoir une indemnité journalière de 300 euros, cinq minutes après leur arrivée (aux environs de 18 heures, quand même) et cinq minutes avant de partir. Un job en or, décidemment ! Pris en flagrant délit, le communiste tchèque Miroslav Ransdorf finit par s'en prendre physiquement au journaliste quand ce dernier lui demande s'il ne serait pas en train de profiter de privilèges scandaleux. L'ultime victime du reportage, Raffaele Baldassarre, membre du parti italien du Peuple de la liberté (centre droit), fait d'abord semblant de ne rien comprendre [personne ne parle anglais au parlement, c'est bien connu...] avant de s'emporter, et de s'attaquer à son tour au reporter, totalement furieux.

Heureusement, toutes ces émotions prennent fin lorsque Tom Staal et Daniël van der Stoep se retrouvent autour d'une bonne bière. Aux frais du président du Parlement Européen bien sûr !

 

Mais en fin de compte, ce sont bien les contribuables qui payent la facture. On comprend l'attachement des élites des pays membres à vouloir entrer dans ce paradis.

Si vous avez huit minutes devant vous, prenez le temps de contempler le grand-oeuvre bruxellois. Votre vision du projet européen risque de souffrir autant que votre pression artérielle.

02 juillet 2010

Les libéralités d'André Blattman

Le scandale a été révélé hier sur les ondes: en ces temps de disette économique et de restrictions budgétaires, le chef de l'armée suisse, André Blattman, s'est payé les services d'un consultant hors de prix. L'individu était payé environ 2'000 francs la journée. Depuis novembre 2008, il a encaissé 740'000 francs versés par le Département de la défense, soit plus que le salaire d'un membre du Conseil Fédéral...

Le mandat a été attribué sans appel d'offre à un indépendant embauché en tant qu'expert. Son travail? "Epauler le chef de l'armée en matière de gestion et d’informatique en lisant des dossiers, en participant à des séances ou encore en rédigeant des rapports." On voit mal l'expertise là-dedans, d'autant plus que le chef de l'armée dispose déjà d'un état-major pour ce genre de tâches. A quoi sert la hiérarchie militaire si elle n'est même pas capable de produire un aide de camp capable d'épauler son chef?

Travaillant dans l'économie privée, je connais bien ces contrats de consultants. Aussi, cette affaire m'interpelle à plus d'un titre.

Contrairement aux apparences, un mandat à 2'000 francs par jour n'a rien d'abusif sur le papier. Dans le milieu informatique, les consultants à la journée coûtent entre 800.- et 1'500.- environ - et la crise a poussé les tarifs vers le bas. Des sommes plus élevées sont possibles dès que l'on souhaite s'offrir un expert rare, aux compétences pointues. Pour ce genre de "star", des tarifs journaliers de 2'500.- à 3'500.- ne sont pas à exclure, parfois davantage. Mais dans l'économie privée, la présence d'un personnage de la sorte est sérieusement encadrée. Sa mission est clairement définie avant son arrivée, et tout est fait pour rendre son séjour le plus efficace possible. Payée à prix d'or, la présence d'un tel expert ne saurait être que ponctuelle et définie par un cahier des charges précis. L'absence d'appel d'offre dans l'affaire Blatman n'en est que plus criante.

012398L_andre.jpgDeuxième élément soulevant des soupçons, la situation économique du consultant: un indépendant possédant avec sa femme sa propre SàRL dans la région d’Aaraut. S'offrir les services d'un tel consultant ne serait pas une pratique acceptable dans le privé. Plus l'employeur est gros (et l'armée helvétique se compare facilement à une grande entreprise) plus il exige de ses partenaires une fiabilité à toute épreuve. Se reposer sur les services d'un indépendant revient à s'en remettre au sort en cas d'absence - décès, maladie, ou d'éventuelles vacances! Une société de service digne de ce nom s'organise, trouve des remplaçants et suit les dossiers pour assurer une continuité. Un indépendant n'a pas ces possibilités. Plus la mission est importante, moins l'appel à un indépendant est approprié. L'amateurisme dans la gestion du contrat est difficilement acceptable à ce niveau.

L'expertise dont peut se prévaloir le consultant de M. Blattman justifiait-elle un tarif aussi élevé, sur une période aussi longue? La réponse est évidemment négative. Le chef de l'armée le prouve, bien malgré lui: sitôt le scandale dévoilé, il rompt le contrat au premier juillet! Cette tentative maladroite et tardive de mettre un terme à une situation scabreuse est un véritable autogoal. Elle démontre, s'il en était besoin, que la présence de ce consultant n'avait rien d'essentiel.

D'une mauvaise gestion à la corruption, il n'y a qu'un pas. La révélation d'une possible connivence entre les deux hommes dans le journal télévisé d'hier ajoute un soupçon de népotisme à un dossier chargé. Nous en saurons sans doute plus ces prochains jours.

Au sein de l'administration fédérale, ces méthodes n'ont malheureusement rien de nouveau. Pierre Gobet rappelle un rapport administratif de 2006 indiquant que le montant de ces "mandats d'expert externe" atteignaient 600 à 700 millions par an, sans grande transparence quant à l'attribution de ces adjudications.

Même si aucune accusation de gestion déloyale ne pèse pour l'instant sur André Blattman, sa position en tant que chef de l'armée est fragilisée. Comment accorder du crédit à cet homme lorsqu'il clame que l'armée manque "cruellement" de moyens?

Tenant le même discours, le Conseiller Fédéral Ueli Maurer est également affaibli. Difficile de ne pas tracer de parallèle avec l'affaire Nef, même si M. Maurer n'a pas de responsabilité ici.

Arrivant à point nommé au milieu des débats sur les crédits à allouer à l'armée, on peut se demander si cette affaire ne serait pas une cabale politique. Après tout, si des adversaires de l'armée - ou de l'UDC - avaient voulu nuire, ils n'auraient pas fait différemment: dévoiler les dispendieuses dépenses d'assistance du chef de l'armée au moment même où il crie misère, ça fait tache.

Malgré tout, la responsabilité finale de ce désastre (sur le seul plan des relations publiques pour l'instant) en incombe entièrement à M. Blattman. Chef de l'armée nommé après Roland Nef, il savait mieux que quiconque qu'il devrait être irréprochable à son poste.

La facilité avec laquelle les hauts responsables helvétiques versent dans des pratiques douteuses est inquiétante. Elle révèle au mieux des lacunes de management inacceptables à leur niveau, au pire une irresponsabilité crasse dès qu'il s'agit des deniers publics. Le tableau n'est pas brillant!

M. Blattman est peut-être victime d'une attaque partisane, mais il a tendu le bâton pour se faire battre.