02 septembre 2018

Pierre Maudet et l'ombre de la corruption

La carrière de M. Maudet, le "surdoué de la politique genevoise", vient de subir un brutal coup d'arrêt ce jeudi avec un communiqué du Ministère public demandant sa mise en prévention pour acceptation d'un avantage.

Pierre Maudet risque jusqu'à trois ans de prison.

Dans son communiqué, le Ministère public genevois a détaillé ses motifs avec un rare luxe de détails et demandé la levée de l'immunité dont dispose le chef du gouvernement genevois. La Tribune de Genève, en pointe sur ce scandale politique du bout du lac, résume une partie de l'affaire:

L’élu PLR [reconnaît] s’être rendu à Abu Dhabi pour assister à un Grand Prix de Formule 1 – sans être spécialement un fan – avec sa famille, son chef de cabinet et un autre ami, l’entrepreneur genevois d’origine libanaise Antoine Daher, lequel s’occupait d’organiser le voyage. Un package comprenant le vol, le logement à l’Emirates Palace et l’accès à l’événement avait été payé, selon le magistrat, par un certain «Saïd Bustany, d’origine libanaise, un ami de longue date d’Antoine Daher» (...)

Sachant qu’on lui offrait ce cadeau, Pierre Maudet avait, plusieurs jours avant son départ, décidé de faire un don de 4000 francs aux Églises. Comme pour se dédouaner. Le montant total du voyage s’élevait pourtant à plusieurs dizaines de milliers de francs, d’après un calcul des médias. Sur place, Pierre Maudet avait rencontré, par hasard selon lui, l’homme fort du pays, le prince héritier des Émirats. Puis il s’était entretenu avec de hauts dignitaires sur des sujets politiques, tel que relaté dans un article de l’agence d’information officielle du gouvernement.


Le Conseiller d'État a toujours plaidé que ce voyage était privé. Il fut désavoué par le Parlement en juin, qui estima que le voyage relevait des fonctions publiques de l'élu. À ce premier désaveu s'en rajouta un second, de la Justice cette fois-ci, et beaucoup plus sérieux, car Pierre Maudet a menti à plusieurs reprises. Le communiqué révisé par Stéphane Grodecki, premier procureur et directeur de la procédure, Olivier Jornot, procureur général, et Yves Bertossa, premier procureur, fait état de nombreuses entorses à la vérité:

Les éléments de preuve recueillis semblent indiquer que Pierre Maudet, en sa qualité expressément mentionnée de conseiller d’État, sa famille et son chef de cabinet ont été formellement invités », indique leur communiqué. Ce n’est pas tout. «La Maison du prince héritier a pris à sa charge le coût des vols en classe affaires et l’hébergement, soit un montant de plusieurs dizaines de milliers de francs.» Selon nos informations, les bureaux du haut dignitaire ont adressé l’invitation à Pierre Maudet, conseiller d’État, et lui ont même précisé que tout lui était payé.

Pire. «En particulier, le dénommé Saïd Bustany n’a joué aucun rôle dans le financement du voyage, sa mention ayant été décidée par les intéressés en 2018, dans le but de dissimuler la véritable source de financement.» Pour le Parquet, Pierre Maudet aurait donc menti.

Autre élément livré: «Des personnes et sociétés actives à Genève dans l’immobilier, en contact régulier avec Pierre Maudet et son chef de cabinet, ont activement pris part à la mise sur pied de ce voyage.» Selon nos informations, il ne s’agit pas seulement d’Antoine Daher, mais aussi d’autres personnes d’origine libanaise retrouvées sur place: Magid Khoury, un acteur immobilier très actif notamment à Genève, Philippe Ghanem, une grande figure de la finance basée à Abu Dhabi, et son père, Charbel Ghanem, un financier ayant défrayé la chronique en France dans les années 80 et 90.

Pour le trio de procureurs, «ces éléments, qui diffèrent très sensiblement (sic) des informations données par Pierre Maudet et son chef de cabinet au Ministère public» jusqu’à présent, «ont conduit ce dernier à ouvrir formellement l’instruction contre le chef de cabinet et à souhaiter entendre Pierre Maudet en qualité de prévenu d’acceptation d’un avantage».


Pierre Maudet a donc menti délibérément sur 1) la nature du voyage, 2) le financement du voyage, et 3) les buts du voyage. Le Parquet dispose, pour le prouver, de nombreux "éléments de preuve". L'immunité dont dispose l'élu sera rapidement levée, et le scandale ne fait sans doute que commencer.

genève,pierre maudet,corruptionPierre Maudet avait de nombreux thuriféraires, jusqu'aux citoyens genevois qui votèrent pour lui en masse pour le faire élire dès le premier tour des élections cantonales. Ces gens-là devraient passer quelques minutes d'introspection quant à leurs choix politiques.

Peut-être persisteront-ils dans l'aveuglement et déclareront que Pierre Maudet n'a rien fait, ou n'est coupable d'aucun détournement, ou que ses errements n'ont pas eu d'effet sur le contribuable - en attendant que l'on découvre les éléments venant contredire toutes ces postures. Tout comme ils se sont fait balader depuis le début du scandale, la minimisation réussira juste à les faire passer pour des imbéciles.

Ces mêmes personnes se persuadent sans doute qu'il est normal pour un membre de gouvernement cantonal de se faire inviter "pour rien" par un lointain chef d'État étranger, lequel a comme par hasard des intérêts financiers importants dans l'attribution des marchés publics de l'Aéroport de Genève, et gageons que ce ne sont pas les seuls. Ou peut-être pensent-ils réellement que le monde est plein de nababs qui invitent des gens avec leur famille tous frais payés dans des hôtels de luxe, pour le simple plaisir d'offrir?

Ces mêmes personnes estiment peut-être aussi qu'il est tout aussi normal de mentir pour se couvrir, d'inventer de faux prétextes et de présenter comme "fortuites" des réunions politiques planifiées depuis longtemps. Bref. Soit ces gens sont d'une naïveté au-delà de toute rédemption, soit ils sont dotés d'une moralité aussi douteuse que celle de M. Maudet - et du même sens de l'hypocrisie.

Cette dernière possibilité est hélas! plausible. Genève est régulièrement secouée par des scandales de corruption divers et variés. Certains pourraient en déduire que la Cité de Calvin est corrompue jusqu'à la moelle ; le verdict est sans doute exagéré, mais on ne pourra guère parer Genève d'une pureté virginale en la matière.

Il y a quelques temps, dans ces colonnes, je qualifiais M. Maudet de "politicien français - de passeport, de style et d'ambition" ; son ascendance genevoise manquait à ce portrait.

Le plus amusant est que M. Maudet se soit longtemps présenté comme un redresseur de torts. Le problème posé à l'électeur face à tous les gens qui avancent ainsi est de déceler s'ils cherchent à mettre un terme à des dérives ou à remplacer ceux qu'ils dénoncent. Comme dit une fameuse boutade, "je souhaite mettre un terme à la corruption, ou en profiter au moins autant que les autres!"

M. Maudet est-il corrompu? C'est à la justice d'en juger, et plus tard, au citoyen. Il paraît difficile de ne pas voir dans le voyage à Abu Dhabi la définition même d'une opération de corruption, jusqu'au mensonge employé par le politicien pour tenter de se couvrir. Pierre Maudet lança ses énormes bobards avec l'aplomb d'un Cahuzac, mais c'est dans le style du personnage. En revanche, l'enfumage fut rapidement dissipé, montrant une grande inexpérience en ce domaine. Cela joue plutôt en sa faveur: le petiot n'est pas encore à l'aise pour bétonner ses alibis.

La corruption est affaire de degrés. On ne reçoit les honneurs suprêmes qu'à la suite d'une longue carrière de compromissions, d'appels d'offre truqués et de renvois d'ascenseur. La corruption dépend aussi du poids de l'État. Un État limité n'offre guère de prises pour négocier, un État omniprésent par son poids économique et régulatoire présente d'innombrables opportunités de corruption. Dans cette perspective, Genève et les autres Cantons romands sont sans doute les plus vulnérables de Suisse.

Venant d'un pays très corrompu, la France, je sais quels efforts peut mettre en place le législateur pour essayer de juguler la corruption, et punir durement ceux qu'il parvient à attraper. En Suisse, c'est tout le contraire: la grande faiblesse des institutions helvétiques est d'avoir une haute opinion de la chose politique. Les citoyens pensent qu'il suffit que leurs élus prêtent serment pour que les règles soient respectées dans l'esprit sinon dans la lettre - une attitude pieuse mais peu compatible avec la nature humaine. Face à des organes de contrôle défaillants, le risque est grand qu'un individu passe entre les mailles du filet et s'en donne ensuite à cœur-joie en toute impunité.

Pierre Maudet est au moins un menteur, c'est un fait désormais incontestable, mais pour le reste, il faudra attendre les conclusions de l'enquête à venir. Sa démission est probable. En guise de fin de carrière, le "surdoué de la politique genevoise" aura, comme principal fait d'armes, offert à la gauche genevoise la majorité au Conseil d'État à l'occasion de l'élection complémentaire visant à le remplacer.

16 avril 2018

Genève, ou ce qu'il en reste

Les élections ont eu lieu ce dimanche à Genève. Les résultats sont implacables: la gauche a le vent en poupe, Maudet est élu au premier tour, les vilains populistes boivent la tasse et les journalistes sont contents.

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Une offre politique foisonnante de promesses (cliquez pour agrandir)

Je n'eus guère de temps à consacrer à la campagne électorale genevoise, dont la principale particularité était, comme souvent au bout du lac, de pousser à l'extrême des déviances pratiquées par ailleurs. Tel parti proposait rien de moins que le paradis, tel autre l'enfer si ses adversaires l'emportaient. Les primes maladies baisseraient. L'emploi serait retrouvé. Les logements abordables pousseraient comme des champignons - tout en préservant la nature en ville et au-dehors. Et ainsi de suite. Les promesses rendent les fous joyeux, dit-on.

L'extrême-gauche genevoise est solide et préserva ses 9 sièges. Les grands frères socialistes en gagnèrent deux, redevenant la deuxième formation politique du Grand Conseil après l'éclipse de 2013 et la fièvre du MCG. Les Verts marquèrent un véritable triomphe, passant de 10 à 15 sièges - la plus forte progression de tous les partis. Les socialistes honteux du PDC firent mieux que se maintenir et profitèrent de la redistribution générale pour grappiller un siège.

Au centre, le PLR passa de 24 à 28 députés, faisant la course en tête. Pierre Maudet fut le seul candidat de l'exécutif élu dès le premier tour, démontrant ainsi de façon indiscutable l'affection des Genevois pour les politiciens français (de passeport, de style et d'ambition).

C'est évidemment à droite que les scandales prévus arrivèrent. Les querelles intestines - entre les partis et à l'intérieur de ceux-ci - laissent des traces. L'UDC parvint péniblement à 8 sièges (-3) et échappa de peu à l'élimination par la voiture-balai du quorum. Premier candidat de l'UDC au Conseil d'État, Yves Niddegger pointa à la quinzième place, excusez du peu. Je le lis depuis suffisamment longtemps pour affirmer qu'il méritait mieux. Peut-être trop cérébral pour Genève?

L'essentiel de l'affrontement se joua finalement hors du ring entre le MCG d'Éric Stauffer, et Genève En Marche... d'Éric Stauffer également. Le bouillant tribun genevois sait assurer le spectacle. Il y a quelques années, il fondit le Mouvement Citoyen Genevois, essaya sans succès de le faire essaimer ailleurs (qui se rappelle du Mouvement Citoyen Vaudois?) puis s'en lassa et tenta de le quitter, un départ qui se mua en haine féroce envers une créature politique qui ne reconnaissait plus son maître.

Retrouvant du poil de la bête, Éric Stauffer lança pour l'occasion un nouveau mouvement (Genève En Marche, on se demande où le bougre alla chercher tout ça) dans l'objectif avoué de détruire son ancien parti. Las! Un budget de campagne étonnamment élevé et le placard de slogans sur les TPG ne suffirent plus à capter l'attention d'un électorat lassé d'une bataille d'ego virant au soap interminable. Genève En Marche trébucha sur la première d'entre elle en n'atteignant pas le quorum, privant M. Stauffer de sa revanche.

Les dégâts infligés au MCG, eux, furent bien réels. Le parti but la tasse, sa députation passant de 20 à 11 sièges, préservant juste le siège exécutif de Mauro Poggia dans le naufrage. Citons l'analyse de François Bärtschi, secrétaire général du MCG, à la Julie:

«Au MCG, nous venons de vivre deux ans d'attaques internes, de la part d'Éric Stauffer, et externes de la part des députés qui n'ont pas voulu mener une politique unitaire. Nous payons la note de cette situation et l'UDC également. Mais il faut relativiser: notre résultat nous place au même niveau qu'un parti national comme le PDC. Quant à Genève En Marche, cela ne me déplaît pas qu'il n'ait pas le quorum. Il n'a ni militants, ni légitimité, mais seulement du financement et un désir de vengeance. C'est une imposture.»


Le nouveau parlement genevois est donc sous toit.

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Le Canton du bout du lac restera aussi ingouvernable que lors de la législature précédente, le bloc de gauche se sentant pousser des ailes, le PLR étant renforcé au milieu d'alliés affaiblis et méprisés, et entre les deux pôles un marais indéchiffrable.

Les partis affûtent leurs stratégies en vue du second tour de l'élection au Conseil d'État, qui verront probablement un siège de plus revenir à la gauche, mais cela ne devrait pas changer grand-chose à la paralysie si typique du Canton, sauf quand il s'agit de lancer de grands travaux d'une grande laideur.

Les Genevois décidèrent donc ce dimanche de leurs autorités législatives - du moins une fraction des Genevois, car avec 38% de participation électorale, ce scrutin fut un des pires jamais enregistrés. Difficile pourtant de trouver une offre plus variée qu'à Genève. Six Genevois sur dix ne se donnèrent même pas la peine de voter et ne semblent donc pas vraiment s'intéresser à la politique.

J'imagine que c'est parce que Genève va très bien. Les comptes publics sont magnifiques, les caisses de pension saines, on se gare facilement et pour pas cher en ville, le marché du logement s'est assaini, les chômeurs genevois retrouvent aisément du travail et la terrible sous-enchère salariale qui ravage la société a enfin été contenue. Un peu trop beau, dites-vous? Mais, chers amis genevois, si vous aviez l'occasion de voter et que vous ne l'avez pas fait, vous avez perdu le droit de vous plaindre.

Mais foin de polémiques, buvons à la santé de M. Maudet, souhaitons le meilleur pour ce Canton, et continuons à observer ce qu'il devient.

23 novembre 2017

La nouvelle mobilité face à la loi

Lundi, la Tribune de Genève s'est fait l'écho d'une récente offensive de la police genevoise contre les utilisateurs de e-trottinettes, gyropodes et autres hoverboards.

Depuis la rentrée de septembre, la police a adressé une série de contraventions à ces nouveaux piétons sur roue. (..) la règle est claire: les gyropodes, hoverboard et e-skateboard, tous en vente dans le commerce, sont interdits sur les trottoirs comme sur la route. Seuls les gyropodes Segway (munis de deux roues) et les trottinettes électriques ne dépassant pas les 20 km/h sont autorisés à circuler.


Les grandes enseignes de Suisse vendent donc des objets roulants variés et parfois fort chers, et totalement inutilisables hors du jardin. Les vendeurs expliquent volontiers ce petit détail aux acheteurs, avec le clin d’œil qui va bien. Mais derrière, à Genève en tout cas, les pandores attendent, en embuscade. On comprend qu'ils soient motivés à protéger le grand public de ces terribles dangers: chaque infraction est punie à hauteur de 400.- (300.- francs d'amende plus 100.- "d'émoluments", représentant le vigoureux travail administratif fourni). C'est plus que n'importe quelle amende d'ordre liée à l'automobile.

La Loi est la Loi, dit-on - une maxime qui se doit d'être rappelée d'autant plus fort que la loi en question est absurde.

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A Genève, que choisir? Rien.

Les Segways, ces énormes engins bien en peine de négocier un trottoir, sont donc légaux. Mais les trottinettes électriques bridées à 20 km/h? On rentre dans le domaine du sublime. Les trottinettes électriques sont conçues par design pour aller aussi sur la route. Elles sont munies de phares et d'un avertisseur à cet effet. Cependant, sur le trottoir, il y a déjà largement de quoi esquinter un passant en roulant à 20 km/h - quoique dans le scrupuleux respect de la loi. Et sur la route, en revanche, rouler à proximité du flot des véhicules en se traînant à 20 km/h revient à se mettre en danger, ainsi que les vélos contraints de dépasser l'escargot.

Par ailleurs, dans n'importe quelle pente, la moindre trottinette - électrique ou non - dépasse facilement cette vitesse. Il n'y a pas beaucoup de pentes à Genève. C'est une chance. Cela a permis aux brillants esprits à l'origine de la loi d'oublier ce petit détail. D'ailleurs, une question me taraude: un individu qui se promène en ville avec une trottinette électrique éteinte, l'utilisant alors comme n'importe quelle trottinette de base, est-il amendable? Prenez une feuille, vous avez une heure.

"Seule certitude, les utilisateurs de monoroues et trottinettes électriques avancent plus vite que la loi", conclut l'article. Les lecteurs de la Tribune de Genève ne se contentent guère de ces belles paroles et ne se gênent pas pour le faire savoir dans les commentaires. On retrouve les angles d'attaque habituels: "la drogue à Genève elle est quasi en vente libre 24/24, et là, RIEN", "il semblerait qu'à Genève il [soit] préférable de polluer et d'encombrer les routes avec des gros 4x4", ou encore, "Pendant ce temps scooters et gros cubes se baladent en toute impunité dans les voies cyclables..." D'autres internautes, visiblement pro-interdiction, mentionnent le coût de recyclage des batteries (quel rapport?) ou, argument-massue, la sécurité des piétons, bien qu'aucune statistique ne puisse étayer leurs propos. Bref, on navigue en pleine théologie. Un internaute au moins a le mérite de soulever l'angle de la cohérence:

L'État, qui pourtant nous pousse à abandonner la voiture pour la mobilité douce, se retrouve comme l'industrie du disque face à la musique vendue en ligne sous format numérique: c'est-à-dire complètement largué! Il préfère tout bonnement interdire et amender plutôt que d'envisager que ces nouveaux types de mobilité puissent faire partie de la solution!


Eh oui: hormis des préoccupations non démontrées de sécurité, les monoroues, gyropodes et autres hoverboards représentent exactement la mobilité douce urbaine de demain préconisée - en théorie - par des élus de tous bords. Abordables, pratiques et flexibles, ils permettent de se déplacer efficacement et ne polluent pas plus que n'importe quel véhicule électrique. Comme on peut les amener au bureau, ils n'empiètent pas sur l'espace public lorsqu'on ne s'en sert pas. Et on peut sans autre les emporter sous le bras dans un ascenseur ou un bus.

Le seul gros problème, visiblement, est qu'il s'agit ici de mobilité individuelle. Un gros mot - et un péché mortel chez beaucoup de politiciens pour qui la mobilité ne se conçoit qu'en termes collectifs, la population devant absolument s'entasser dans un bus titubant péniblement d'arrêt en arrêt aux heures de pointe.

Des discussions seraient en cours pour réviser la loi... Dans un avenir indéterminé. On verra le cas échéant si les élus arrivent à raisonner en termes d'usage (vitesse sur le trottoir vs. vitesse sur la route par exemple) plutôt qu'en directives simplistes à base d'interdictions et d'amendes, si confortables pour la police.

Alors que la popularité de ces engins ne se dément pas - et créent autant d'électeurs sensibles à ce dossier - il sera intéressant de voir comment l'arbitrage se règlera au bout du lac. La topographie de Lausanne la protège pour l'instant de ces questions ; mais cela ne durera qu'un temps.

Les nouvelles formes de mobilité sont un défi pour la loi, mais surtout pour les politiciens. Elles mettent leur intelligence au pied du mur face à l'inventivité du marché, et révèlent, au-delà des hypocrisies débitées sur la mobilité douce, leur sentiment profond sur la mobilité individuelle.

21 décembre 2015

Genève: casseurs partout, police nulle part

Les Genevois ont eu une bonne gueule de bois ce dimanche: ils ont découvert l'état de leur ville après une manifestation interdite de l'extrême-gauche locale. Extrême-gauche? Pardon, ultra-gauche selon la novlangue en vigueur, histoire d'épargner l'extrême-gauche institutionnelle... Certains élus de gauche soutenant d'ailleurs le mouvement.

genève,extrême-gaucheLa manifestation, sobrement intitulée "sauvage" (tout un programme!) sur le site "information et luttes" de Suisse romande renverse.ch, a dévasté la ville depuis les Cropettes dans le quartier de la gare jusqu'au boulevard Carl-Vogt à la Jonction. De nombreuses vitrines ont souffert ainsi que des banques et des bâtiments publics, au premier rang desquels le Grand Théâtre, lourdement maculé de peinture et de slogans.

Le quotidien 20 minutes se fait l'écho de la profession de foi des nihilistes:

"Nous prenons la rue pour qu'elle soit autre chose qu'un espace de circulation automobile et de vitrines de luxe; nous prenons la rue car l'avenir de nos lieux de fête et de culture est menacé par la volonté inflexible de Pierre Maudet d'imposer sa loi; nous prenons la rue parce que l'état de Genève subventionne en grande majorité le Grand Théâtre, un lieu de culture bourgeoise pratiquant des tarifs inaccessibles aux plus nombreux."


Pierre Maudet, l'ennemi à abattre. Ainsi que toutes les banques et les commerces rencontrés sur le chemin, nos révolutionnaires n'hésitant pas à s'offrir un petit extra en se servant sur la bête. De nombreuses vidéos de Genevois atterrés montrent les émeutiers attaquer les vitrines à coup de marteau, voire tenter d'y bouter le feu avec des bombes incendiaires improvisées, en toute décontraction. Mais de police, point.

La police était là, nous dit-on à la radio par le biais de sa cheffe Monica Bonfanti, mais elle a choisi... De ne pas agir. Alors que la manifestation ne comportant en tout et pour tout que quelques centaines de personnes (on parle de 500 individus, casseurs compris), les forces de l'ordre on décidé "d'être souple" et donc de livrer le centre-ville à des hordes de barbares pendant une heure et demie, les laissant infliger des dégâts se chiffrant en dizaines de milliers de francs avant de se lancer et de disperser la manifestation non autorisée. Mais qu'on se rassure, personne n'a été arrêté!

Dans une Genève prétendument en état d'alerte maximum à cause du danger terroriste, pareille démonstration d'impuissance représente un échec crucial. La soirée de samedi soir ne contribue pas à renforcer la crédibilité de la police - ni pour les citoyens du bout du lac et leur sempiternel "sentiment d'insécurité", ni face à d'éventuels islamistes en quête d'une cible facile.

En période de crise, mieux vaut éviter de crier que le roi est nu ; Genève vient de faire exactement le contraire, étalant au grand jour son impuissance derrière des excuse de stratégie de contention de la foule qui n'abusent personne.

Aurait-il été possible d'agir? De toute évidence, oui, ne serait-ce que lorsque le cortège non autorisé était le plus vulnérable, lors du passage du pont du Mont-Blanc. C'est d'ailleurs ainsi qu'une manifestation altermondialiste fut neutralisée lors du sommet du G8 à Évian en 2003. Bien que le sommet se déroule à une cinquantaine de kilomètres, les black blocks avaient investi la Cité de Calvin, surprenant tout le monde. Mais, il y a douze ans déjà, la police n'avait pu arrêter les meneurs: un Conseiller d’État de gauche avait pris fait et cause pour les manifestants, allant jusqu'à rejoindre le cortège sur le pont pour empêcher la police de les arrêter...

A l'époque déjà le problème était moins légal que politique. Que peut faire la police si on lui a donné l'ordre de ne pas intervenir?

De même que les émeutes de 2003 avaient brisé la carrière de la conseillère d'Etat Micheline Spoerri, responsable de la police à l'époque, celles de 2015 pourraient menacer Pierre Maudet. Nul doute que celui-ci ne laissera pas l'épisode de ce week-end ternir son image sans réagir. Alors que l'enquête patauge déjà et qu'on se demande si le moindre casseur verra jamais une cellule, la pression est donc maximale sur les épaules de Monica Bonfanti, dont la gestion de crise laisse pour le moins à désirer.

Entre malveillance ou incompétence il est difficile de trancher; mais du point de vue des citoyens, les deux maux sont tout aussi rédhibitoires. Si les responsables sont incapables, il faut en changer, point.

21 novembre 2014

Genève découvre la grève "à la française"

Si Genève n'est pas vraiment la Suisse, comme le proclament de nombreux Genevois avec une pointe de fierté, la ville ressemble de plus en plus à la France - grèves comprises. Mais tout n'est pas perdu.

L'événement genevois de la semaine eut donc lieu mercredi 19 novembre avec une grève des Transports Publics Genevois (TPG) de 24h particulièrement suivie. Elle priva la ville de bus et de tram pendant une journée entière. L'expérience de cette privation fut riche en enseignements.

Sur le plan de la circulation d'abord. La population locale, dressée comme partout à croire en l'omnipotence du transport collectif sur l'odieux déplacement individuel en voiture, s'attendait au pire. Et en fin de compte... Rien - ou quasiment. Les gens se déplacèrent tant bien que mal, en taxi à plusieurs, en vélo, en covoiturage ou tout simplement à pied. Il faisait beau mais froid en ce mois de novembre. Quelques embouteillages eurent lieu le soir mais malheureusement ils sont monnaie courante dans la région, grève ou pas.

L'information avait été correctement diffusée: il en allait de l'influence du mouvement syndical, après tout. Mais mis à part quelques malheureux découvrant la situation le jour même, la plupart des gens eurent le temps de se préparer et de trouver des alternatives. Le chaos annoncé laissa plutôt la place à la bonne humeur, de nombreux citoyens - dont beaucoup de cyclistes - goûtant à l'absence des bus et tram qui monopolisent d'habitude la circulation au centre-ville.

Surpris et un peu déçu du manque d'impact de la disparition des transports publics sur les déplacements de la population, certains affirmèrent que les solutions trouvées ce jour-là ne sauraient être que ponctuelles ; d'autres annoncèrent au contraire que nous avions assisté en direct à la démonstration de l'inutilité des transports en commun.

Sur le plan politique les Suisses découvrirent un mouvement social à la française - on fait grève d'abord et on discute ensuite. L'idée des grévistes était de demander au Conseil d’État le retrait du contrat de prestation 2015-2018, actuellement discuté au Grand Conseil et dont le vote final est attendu le 4 ou le 5 décembre. Ce contrat remet en cause le statut des employés de la régie publique et pourrait amener un certain nombre de licenciements.

Il n'est pas anodin de constater la naïveté absolue de la classe politique face à ce mouvement de contestation. La palme en revient incontestablement à Christophe Stucki, directeur par intérim des TPG, et Luc Barthassat, le Conseiller d'Etat chargé du département de l'environnement, des transports et de l'agriculture. Les deux hommes claironnèrent ainsi que "le mouvement syndical avait été très suivi" et "les avait pris au dépourvu", justifiant ainsi l'échec de la mise en application d'un service minimal pourtant prévu dans la Constitution. Un véritable camouflet pour l'élu PDC.

La motivation des grévistes l'aurait emporté... Bel exemple de lyrisme syndicaliste comme on les aime, à un petit détail près: c'est complètement faux. Le soir même de cette journée de contestation, la RTS diffusait le reportage de journalistes embarqués avec les grévistes. On y voit un leader syndical local haranguer ses troupes et les préparer, le micro d'un haut-parleur en main:

"Mettez-vous dans tous les points stratégiques, empêchez les gens d'aller démarrer les véhicules, et on va essayer de tenir toute la journée comme on a prévu."


Autrement dit, loin des couleuvres gobées par les responsables hiérarchiques des TPG, il y avait bien un piquet de grève ce jour-là pour empêcher les non-grévistes de travailler, ce qui est évidemment illégal.

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Une voiture peu discrète bloque la porte du dépôt

Un peu moins naïfs que leurs aînés, les jeunes libéraux genevois en profitèrent donc pour déposer des plaintes à titre personnel. Nous verrons comment la justice instruira ces dossiers.

Les syndicalistes n'ont pas obtenu gain de cause et promettent de remettre le couvert en décembre. Les dégâts en termes d'image sont pourtant très importants. La grève en Suisse est contraire à l'esprit de la paix du travail, qui ne la considère comme un moyen de dernier recours. Ce n'est évidemment pas le cas ici, puisque le projet litigieux n'a même pas encore été étudié par le parlement genevois.

Non seulement les grévistes des TPG passent pour des jusqu'au-boutistes capricieux, mais aussi pour des... Français. Le rayonnement français n'est pas forcément celui que l'on croit ; ici, le pays est devenu synonyme de conflits sociaux à répétition pour un oui ou pour un non. Les internautes s'en donnent ainsi à cœur-joie:

"Genève compte tellement de Français que forcément leur mentalité revendicatrice et tire-au-flanc se transmet aux Suisses. Une horreur qui porte gravement préjudice aux citoyens."


Les Français frontaliers représentent un peu plus d'un quart des salariés des TPG. Sont-ils responsables du style du mouvement syndical? Nous n'en savons strictement rien. Mais beaucoup de Genevois y ont vu l'occasion de tirer à boulets rouges sur leurs voisins français et sur les frontaliers, et ce bien que les compagnies privées qui aient remplacé au pied levé les TPG défaillants pour assurer un minimum de service aient été... Françaises.

Dans son propre intérêt, le personnel des TPG aurait intérêt à revenir s'asseoir à la table de négociation et à essayer de trouver des solutions au lieu de se jeter à corps perdu dans le bras de fer. La grève préventive ne correspond tout simplement pas à la mentalité helvétique, Genève comprise.

18 septembre 2014

A nos musulmans de Suisse

"Respect à nos musulmans de Suisse", lance Pascal Décaillet sur son blog.

mosquee_petit_saconnex.jpgEst-ce son appui immodéré pour Mauro Poggia qui le fait s'exprimer ainsi? Sur ce sujet sur lequel il rumine depuis des mois, "des années même" , il s'inquiète du "niveau d'inculture" de ceux qui débattent de l'islam dans l'espace public, rappelle la proximité entre les religions du Livre, et fait en fin de compte tristement étalage de sa méconnaissance (si ce n'est touristique, peut-être) de l'islam, à commencer par croire qu'il ne s'agit que d'une religion.

Il est vrai que M. Décaillet a été à bonne école, soumis pendant quelques années à un prêtre catholique infiniment respectueux de l'islam, dans cette attitude post-Vatican II si typique d'une église qui cessa de croire en elle-même et dans la vérité de son message.

Maintenant, j’ai aussi moi-même un respect infini pour les musulmans:

  • qui concèdent que le droit civil l’emporte sur la charia et le droit divin, estiment que la pratique de la religion est une affaire aussi privée que personnelle et que l'islam n'a pas a régir le fonctionnement de la société civile ;
  • qui aiment leurs filles et respectent leurs choix de sortir avec des non-musulmans et éventuellement de les épouser sans qu'ils n'aient à se convertir ;
  • qui voient la sunna comme un carcan de superstitions d’un autre âge ; qui concèdent que le jeûne du ramadan est plus une tradition qu’une obligation, et qui ne feraient jamais une remarque à un coreligionaire décidant de ne pas le suivre ;
  • qui respectent les femmes, refusent de voir filles et épouses comme du bétail à voiler pour les préserver de la prétendue convoitise des hommes ;
  • qui ne voudraient pas d'un minaret à leur mosquée, comme d'ailleurs des milliers de mosquées dans les pays musulmans eux-mêmes ;
  • qui admettent que le retard de développement du monde musulman est largement lié à la pratique de cette religion, et qu'être musulman n'est gage d'aucune forme de supériorité ;
  • qui célèbrent et acceptent l’égalité homme-femme et la monogamie telles que les conçoivent la civilisation occidentale ;
  • qui ne voteraient jamais pour des musulmans sur la base de cette seule qualité ;
  • qui reconnaissent le droit d'Israël à exister, et ont eux-mêmes des amis juifs ;
  • qui s'indignent des exactions commises par des islamistes et manifestent publiquement pour les dénoncer ;
  • qui respectent la conversion d'un musulman à une autre religion avec autant de fatalisme qu'ils éprouvent de joie à convertir un nouveau fidèle à l'islam ;
  • qui se font la voix de la modération dans leur communauté et n'hésiteraient pas à coopérer avec la police s'ils entendaient dans leur mosquée le moindre prêche incitant à la haine ;
  • qui seraient capable de m'expliquer pourquoi tant de bouchers massacrant dans différentes guerres civiles partout autour du globe insistent tant pour se réclamer de l'islam alors que leur pratique de cette prétendue "religion de paix" est si diamétralement opposée à la leur ;
  • qui rient des caricatures de Mahomet, parce qu’elles sont drôles.


Et ce, qu'ils viennent de Suisse ou d'ailleurs.

J'ai la chance de connaître une poignée de musulmans helvétiques qui se rapprochent de cette liste sur certains aspects, mais pas tous. Bizarrement, ils sont très humbles quant à leur approche modérée de leur religion et s'efforcent de rester discrets. Pour leur défense, il faut bien reconnaître que les quelques croyants correspondant à tous ces critères dont j'ai pu entendu parler ailleurs en Europe vivent généralement sous protection policière, s'étant fait remarquer par des coreligionnaires moins ouverts d'esprit. Tout cela est très curieux.

Mais comme annuellement des centaines de milliers de nouveaux immigrés musulmans s'ajoutent en Europe à ceux qui y sont déjà installés, les perles rares ne tarderont pas à se révéler. Plus il y a de musulmans, plus ils glissent vers la modération. C'est la logique même, n'est-ce pas?

En attendant, je me réjouis de pouvoir un jour rencontrer quelques-uns de ces musulmans genevois si dignes de respect évoqués par M. Décaillet.

J'ose juste espérer qu'il ne faisait pas référence aux frères Ramadan.