08 janvier 2016

La guerre Irano-Saoudienne n'aura pas lieu

Entre chiites et sunnites l'année a mal commencé. Le 2 janvier, l'Arabie saoudite annonce l'exécution de 47 personnes. Bon début face aux 90 mises à mort de 2014. Au milieu d'une quarantaine d'individus liés à divers mouvements terroristes, on compte également le cheikh chiite Al-Nimr, dans le collimateur de la dynastie des Saoud depuis le lancement d'un mouvement de protestation dans l'Est du pays en 2011. Fort logiquement au pays du sabre, un tribunal de Riyad le condamna à mort pour sédition, désobéissance au souverain et port d'armes.

Les Iraniens - chiites - protestent. Et manifestent. Et incendient la représentation diplomatique saoudienne à Téhéran, face à des forces de police locale aussi impuissantes que peu motivées. L'Arabie Saoudite proteste à son tour en rompant les relations diplomatiques avec l'Iran. Le Bahrein fait de même. L'escalade continue ces derniers jours - l'Arabie saoudite interrompt toutes ses liaisons aériennes avec Téhéran. L'ambassade iranienne à Saana au Yémen est touchée par un bombardement lors d'un raid aérien saoudien, provoquant un blessé. L'Iran interdit l'importation et le transit des produits saoudiens, ainsi que la participation de ses citoyens au petit pèlerinage de la Mecque...

Certains s'inquiètent ou s'effraient d'un futur affrontement entre les deux pôles de la région, les sunnites d'Arabie Saoudite contre les chiites d'Iran. Et comme toujours en pareil cas, on commence par compter les forces en présence. Des infographies informative circulent sur Internet, comme celle-ci issue du Figaro:

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Infographie Le Figaro (cliquez pour agrandir)

L'affrontement verbal entre deux régimes autoritaires ne peut mener qu'à une dangereuse surenchère. La région est en crise ; l'Iran à cause de son programme nucléaire qui le prive de l'accès au marché international, l'Arabie Saoudite à cause de l'effondrement des cours du pétrole. Les deux pays sont déjà en guerre - l'Iran contre l'Etat Islamique par le biais de son allié syrien et du Hezbollah libanais, l'Arabie contre la rébellion des Houthis qui secoue le Yémen.

Sur le papier, l'Arabie Saoudite semble plus vaste et avec plus d'alliés - de la Turquie au Maghreb, la plupart des pays musulmans se réclament du sunnisme. Mais combien d'entre eux prendraient effectivement les armes dans une coalition contre l'Iran? Considérée seule, l'Arabie Saoudite est une terre aride bien peu peuplée. Une part importante de la population saoudienne vit de la rente pétrolière, soutenue par une énorme population immigrée vivant dans des conditions proches de l'esclavage, et parfois au-delà. Ce n'est vraisemblablement pas un pays dont la population se lancerait volontiers dans une aventure militaire incertaine.

Bien que forte du nombre, l'Iran n'a pas davantage de raisons de franchir le détroit d'Ormuz. Le seul pays qui lui soit favorable est l'Irak où la population chiite est majoritaire, quoi que grandement mise à mal par l’État Islamique. Ne disposant pas encore d'un territoire sanctuarisé par l'arme nucléaire, la crise intervient trop tôt ; et une avancée sur le territoire inviolable du sanctuaire sunnite pourrait mobiliser l'entier du monde musulman contre le pays. Hormis la guerre des mots, l'Iran ne peut guère intervenir que dans les pays du croissant chiite - l'Irak, la Syrie, le Liban.

Alors, c'est vrai, les armes circulent et ne demandent qu'à parler. Les Russes sont alliés avec la Syrie et l'Iran, les Américains soutiennent les Saoud depuis des décennies contre vents et marées... La région ressemble à une poudrière qui n'est pas sans rappeler celle des Balkans à l'aube de la Première Guerre mondiale, provoquée par l'assassinat d'un prince héritier à Sarajevo. Mais même avec de nombreuses rancœurs et la volonté d'en découdre, il y a loin entre le cheikh chiite Al-Nimr et l'archiduc François-Ferdinand.

Malgré tous les discours vindicatifs prononcés de part et d'autre, chaque régime de la région vise avant tout sa propre survie. Les gardiens de la révolution iraniens ne veulent pas davantage la guerre que la dynastie affaiblie des Saoud. La guerre implique une débauche de moyens et des victimes innombrables. Celles-ci sont injustifiables sans la perspective de gains conséquents. Quels pourraient être ces gains? Toute capture de champs pétroliers pourrait être impossible à défendre et exposerait dangereusement l'entier des capacités de production de chaque belligérant - rien n'est plus facile à mettre hors-service qu'un pipeline ou une raffinerie - sans compter les mesures de rétorsion internationales. L'affrontement stérile Iran-Irak des années 80 est encore dans les mémoires.

L'éradication de l'ennemi ancestral sunnite ou chiite est tout aussi fantasmée. Les deux frères ennemis de l'islam comptent des centaines de millions de croyants chacun et se répartissent dans des dizaines de pays. Sur le plan gouvernemental, il ne reste guère que la perspective d'une victoire morale bien peu significative.

L'idée d'une guerre mondiale entre les deux principaux états chiites et sunnites ne me paraît pas pour demain. La perspective d'une guerre civile généralisée et de basse intensité, elle, semble bien plus probable.

En guerre depuis la succession du mythique Mahomet, chiites et sunnites représentent deux branches religieuses irréconciliables sur la nature de l'islam. Les sunnites voient la volonté divine dans l'autorité du "calife", qui est aussi le chef de L’État ; les chiites, eux, ne la reconnaissent que dans les descendants de la famille du prophète. Couplée à la modeste tolérance de l'islam face à toute divergence doctrinaire, l'histoire entre chiite et sunnites peut se résumer en une guerre civile quasiment continue, quoique d'intensité variable, interrompue seulement par des menaces plus urgentes.

L'intolérance intrinsèque de l'islam a amené une répartition hétérogène entre sunnites et chiites au sein d'un pays donné. S'il y a 10% de chiites, vous n'en trouverez pas au hasard dans une maison sur dix ; pareille situation aurait tôt fait de dégénérer. A la place on trouve des enclaves, des villages, des vallées exclusivement peuplées des uns ou des autres. Les 15% de chiites du "bastion sunnite" que représente l'Arabie Saoudite sont ainsi regroupés sur la zone côtière du Golfe Persique, et quasiment absents du reste du pays.

Si en temps de paix ces enclaves permettent à des populations qui ne se supportent pas de vivre côte-à-côte, en temps de crise leur existence facilite les massacres de masse: on sait où trouver l'ennemi. A l'inverse, lorsque les populations sont relativement mélangées comme en Irak, la suspicion est généralisée et les bombes humaines explosent un peu partout sans qu'on ne sache clairement quel camp en est à l'origine.

Les différents régimes de la région se répartissent entre chiites et sunnites mais les regrouper simplement en deux blocs est une erreur d'analyse. Nulle population n'est homogène, et là réside le danger de la surenchère à laquelle s'adonnent Saoudiens et Iraniens - le risque que des groupes radicalisés de chaque pays ne se sentent soudainement investis d'une mission divine et commencent à poser quelques bombes, provoquant immanquablement des mesures de riposte brutales contre les minorités et précipitant lentement mais sûrement le pays dans une guerre civile généralisée.

J'avais déjà décrit ce scénario ici même il y a trois ans:

De la Turquie au Yémen, du Sahelistan aux montagnes afghanes, le monde islamique bascule  progressivement - mais de plus en plus vite - dans le chaos généralisé. La Syrie n'en est que l'éruption la plus visible. Le concept de guerre contre l'Occident lancé par les théoricien du jihad a échappé à tout contrôle. Il devient peu à peu une guerre ouverte, totale, contre tous les ennemis que chacun se désigne en terre d'islam, et Dieu sait s'ils sont nombreux.


Alors que les dirigeants haranguent les foules et chauffent à blanc les manifestants, les exactions continuent de plus belle - contre les sunnites en Iran, contre les chiites en Arabie Saoudite. Croyant renforcer l'unité nationale autour de leur branche de l'islam, les régimes de la région ne font que souffler sur les braises d'une guerre civile qui risque bien de les emporter.

24 novembre 2015

Chaos dans le ciel syrien

Parmi toutes les factions investies dans la guerre en Syrie, la Turquie est sans doute celle dont l'attitude est la plus ambiguë. Mais le jeu trouble d'Erdogan vient d'être révélé ce mardi avec la destruction en vol d'un SU-24 russe, abattu par la chasse turque.

Les Russes décrivent la perte de leur appareil comme une agression. Les Turcs prétendent qu'ils agissaient dans leur bon droit. A cette heure, toutes les informations sont à prendre au conditionnel.

L'avion, en mission de bombardement contre des forces salafistes d'al-Nosra au nord-ouest de la Syrie, à proximité de la ville de Lattaquié, aurait franchi l'espace aérien turc, selon les Turcs, suivant la trajectoire en rouge ci-dessous avant d'être abattu par deux F-16 de l'armée turque:

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Par le biais de leur Ministre de la Défense, les autorités russes annoncent quant à elles que l'appareil était 100% du temps en vol au-dessus du territoire syrien et qu'elles ont les moyens de le prouver. Selon un média turc le SU-24 aurait reçu "des avertissements pendant une dizaine de minutes" avant d'être attaqué, alors que les trajectoires ci-dessus, à supposer qu'elles soient correctes, ne laissent présager que quelques secondes de survol du territoire turc à la vitesse de vol d'un jet. L'appareil s'est d'ailleurs écrasé en territoire syrien.

Mais la crise ne s'arrête pas là. Citant l'AFP:

L'équipage de l'avion s'est éjecté. Selon les informations préliminaires, "un des pilotes est mort dans les airs alors qu'on lui tirait dessus depuis le sol", a précisé le général Sergueï Roudskoï, selon des propos retransmis à la télévision.

Un soldat russe a en outre été tué lors d'une opération de sauvetage avortée des deux pilotes de l'avion, lorsqu'un des hélicoptères du commando a lui-même été la cible de tirs, a aussi annoncé l'état-major russe.


En outre, les informations fournies par l'agence de presse sont lacunaires. Si un des pilotes a bel et bien été tué alors qu'il descendait en parachute (ce qui constitue un crime de guerre), il l'a été par des rebelles d'Alwiya al-Ashar qui ont d'ailleurs immédiatement posté une vidéo de son cadavre porté en triomphe. Et si un hélicoptère russe envoyé au secours a été abattu à son tour, c'est à travers un autre mouvement rebelle - la Première Division Côtière de l'Armée Libre de Syrie - cette fois-ci à l'aide d'un missile fourni par... Les Américains, rapporte le Telegraph britannique:

Si le tir est confirmé, le missile filoguidé a probablement été fourni à travers le même programme logistique soutenu par la Turquie et les États-Unis qui a servi à équiper [la milice] Alwiya al-Ashar.

L'utilisation de ces missiles filoguidés de fabrication américaine a augmenté de 800% depuis que la Russie a entamé des opérations aériennes contre eux fin septembre, ralentissant les offensives du régime [de Damas] en détruisant des douzaines de tanks et d'autres véhicules blindés.

 
Vladimir Poutine a assuré que la destruction d'un bombardier russe par un F-16 turc aurait de "fâcheuses conséquences" et qualifia la perte de l'appareil de "coup de poignard dans le dos" qui aurait été porté contre la Russie "par les complices des terroristes". En soirée, Tayyip Erdogan affirma que "tout le monde doit respecter le droit de la Turquie à protéger ses frontières" tout en dénonçant fermement "l'intensification des attaques contre les Turkmènes". Barack Obama aurait jeté de l'huile sur le feu en affirmant que "tout cela ne serait pas arrivé si les Russes s'attaquaient à l'Etat Islamique plutôt qu'à défendre le régime syrien". Hollande et les Européens cherchent à calmer le jeu...

Pour la première fois peut-être depuis le début du conflit syrien, les positions des uns et des autres semblent remarquablement claires, en particulier celle de la Turquie:

  • Ankara profite de sa position au sein de l'OTAN et de la lutte générale contre Daesh pour mener une purge contre les Kurdes - dans et hors de ses frontières - et soutenir les minorités turques au nord de la Syrie, tout en maintenant face à l'Etat Islamique une complaisance proche de la complicité ;
  • la Russie défend le régime de Bachar el-Assad contre les nombreuses factions qui s'opposent à lui, dont l'Etat Islamique ;
  • les Américains équipent les "rebelles modérés" - dont le front al-Nosra affilié à al-Quaeda, la milice Alwiya al-Ashar et d'autres, les modérés sont ce qu'ils sont dans la région - en espérant que ces groupes lutteront contre Damas et l'Etat Islamique, alors que ces armes sont vraisemblablement employées contre tout le monde et s'égarent joyeusement dans la nature.

Derrière la complexité apparente de la situation, en simplifiant, nous assistons une fois de plus à une guerre entre deux pôles: les chiites de l'Iran, de Syrie et du Hezbollah contre les sunnites de Turquie, d'Arabie Saoudite et de l'Etat Islamique de l'autre.

Par le biais des circonstances et de leur histoire, les Russes sont apparentés au premier groupe, aux côtés des Kurdes et du régime de Bachar el-Assad ; mais comparées à celle des Européens et des Américains, leurs alliances sont limpides. Europe et Etats-Unis essayent l'impossible compromis de ménager leurs alliances locales, leur crédibilité politique et leur opinion publique tout en récoltant des progrès sur le terrain. Au final et sous l'impulsion d'Obama, les Américains se retrouvent à équiper des "rebelles modérés" qui n'existent que dans l'imagination des états-majors avec des armes semant le chaos partout dans la région, y compris en Irak entre les mains de l'Etat Islamique que chacun affirme combattre.

Tant que ces alliances étranges ne sont pas clairement posées sur la table et remises en question - y compris l'appartenance de la Turquie à l'OTAN - il est illusoire d'espérer le moindre progrès dans la région. En attendant, la situation reste instable et le risque d'escalade très réel.

15 août 2014

La guerre commence

L'Ukraine affirme avoir détruit une partie d'une colonne de blindés en provenance de Russie:

L'Ukraine affirme que ses troupes ont attaqué et partiellement détruit un convoi armé qui a franchi la frontière depuis le territoire russe.

Les troupes régulières ukrainiennes ont engagé [en combat] les véhicules qui sont arrivés pendant la nuit à travers une section de la frontière tenue par les rebelles, annonça à Kiev Andrei Lysenko, porte-parole des forces militaires du pays, à des journalistes. Les soldats ukrainiens sont toujours sous le feu de l'artillerie, y compris de tirs venus de Russie, dit-il.


Le Guardian britannique avait déjà rapporté la violation de la frontière ukrainienne par des unités militaires russes cette nuit. Un grand bravo à tous les visionnaires qui n'imaginaient pas de sitôt une guerre territoriale sur le continent européen...

Mise à jour (17 août 2014): Et non finalement la vraie guerre ne commence pas. La colonne de blindés russes observée par des journalistes anglais et détruite après de violents combats semble s'être purement et simplement volatilisée - des médias en tous cas. Même Zerohedge en perd son latin.

Il est vrai qu'il n'est dans l'intérêt de personne que le conflit ne s'embrase. Ni la Russie, qui souhaite garder l'apparence de la moralité après avoir annexé la Crimée, ni l'Ukraine, qui n'a certainement pas les moyens de s'opposer à une offensive russe de grande ampleur.

Nous sommes toujours dans la drôle de guerre. Mais les nombreux morts sont, eux, bien réels.

12 juin 2014

Longue vie au Djihadistan

En Irak, après des années de lutte "traditionnelle" (dans le sens islamiste du terme, c'est-à-dire bombes humaines et explosions aveugles sur les marchés aux légumes) les éléments d'al-Quaeda sur place ont fait jonction avec leurs collègues combattants du mouvement de l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) venus de Syrie. Ils sont passés à la vitesse supérieure, s'emparant de Mossoul mardi puis de Tikrit, à 160 km de Bagdad, en un rien de temps. La capitale semble en ligne de mire.

Lorsque les islamistes attaquèrent, les courageux défenseurs de l'Etat irakien, après avoir abandonné armes, munitions et casernes dans le plus grand désordre, s'empressèrent de frapper à toutes les portes. Ils réclamaient aux civils des vêtements de rechange pour pouvoir s'éclipser discrètement.

Avec des gens aussi motivés pour défendre l'Irak, on comprend que les jours du pays soient comptés.

humvees.jpgLa prise de Mossoul fut financièrement intéressante, puisque les islamistes y récoltèrent 429 millions de dollars - dont une partie en or, excusez du peu - auprès de la banque centrale malheureusement située en ville.

Voyons le bon côté des choses: pendant les quelques prochains mois, plus besoin de s'embêter à capturer des journalistes et plus besoin, pour les Occidentaux, de se tortiller à expliquer que "bien sûr" personne ne paie jamais de rançon pour récupérer des otages. Enfin, une fois que le sort des 49 otages turcs détenus par EIIL, dont trois enfants, aura été décidé.

Les islamistes d'EIIL sont nombreux et bien équipés. Depuis peu, ils pourraient disposer de plusieurs hélicoptères Black Hawk américains capturés en même temps que l'aéroport de Mossoul, qui s'ajouteront avec bonheur aux Humwees blindés dont ils disposaient déjà. Mais ces ajouts certes prestigieux ne sont que la cerise sur le gâteau d'un armement emporté en Irak au nom de la rébellion en Syrie.

Le célébrissime sketch des Inconnus garde toujours sa pertinence. Transposé à l'actualité, nous avons d'un côté le bon islamiste, celui qui lutte pour établir la domination globale de l'islam, et le mauvais islamiste, qui lutte aussi pour la domination globale de l'islam, mais mal... Voyons un résumé de la vision française en la matière, qu'on peut aisément répliquer pour de nombreux pays:

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C'est clair, non?

Comment en sommes-nous arrivés là? Simplement parce que nos leaders se sentent obligés de décider que dans chaque conflit il y a des "gentils" et des "méchants" et bien entendu, parce qu'ils ont l'interventionnisme dans le sang, d'y mêler leur gouvernement. Ainsi, en Syrie, de gentils-islamistes s'opposent au méchant Bachar el-Assad. Ils sont gentils parce qu'ils sont soutenus par Bernard-Henry Lévy pour la France et Barack Obama pour les Etats-Unis. Et encore, M. Obama est un tiède, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton pressentie pour lui succéder au nom du camp démocrate regrette qu'on ne les ait pas soutenu davantage:

Dès les débuts du conflit syrien, qui, en un peu plus de trois ans, a fait plus de 162 000 morts, elle assure avoir été convaincue qu'armer et former les rebelles était la meilleure des solutions pour contrer les forces de Bachar Al-Assad. « L'action et l'inaction comportaient toutes deux des risques élevés, [mais] le président [Obama] était enclin à maintenir les choses en l'état et non à aller plus loin en armant les rebelles », continue l'ancienne chef de la diplomatie américaine.


Si elle emporte les prochaines élections présidentielles, gageons que les islamistes d'EIIL pourront directement demander les pièces de rechange pour leurs véhicules blindés et leurs hélicoptères de combat capturés auprès de la Maison Blanche, qui transmettra.

Il faut être un bureaucrate de Washington de premier ordre, avec une carrière passée à lisser soigneusement de son arrière-train le cuir de son siège, pour ne pas comprendre que les islamistes franchissent les frontières et exportent avec eux leur guerre délirante, peu importe les qualités dont on veut les parer. En allant de la Syrie vers l'Irak, ils se frottent avec bonheur à un pays à peu près en paix, ce qui doit leur faire de sacrées vacances comparé au creuset syrien.

C'est un peu comme les Français qui envoient des armes aux islamistes libyens et s'étonnent ensuite de devoir monter une action militaire au nord du Mali contre des "groupes armés" apparus subitement, aussi vindicatifs que bien équipés.

Nouri al-Maliki, président putatif du pays qu'on appelait l'Irak, implore l'assistance de toutes les bonnes volontés pour reprendre le contrôle - jusqu'à ces Américains dont il était tellement urgent, jusqu'à une époque récente, de réclamer le départ. Les éditorialistes occidentaux se réjouissent: l'effondrement de l'Irak-démocratique est d'une certaine façon aussi celui de son créateur, l'abominable néo-colonialiste George W. Bush. Quelle effronterie d'avoir voulu espérer instaurer une démocratie moderne au Moyen-Orient! Alors, peu importe que les Irakiens y passent jusqu'au dernier si cela permet quelques beaux éditoriaux au vitriol.

Soucieuse de ne jamais comprendre de ses erreurs, l'administration Obama envisage l'envoi d'armes pour défendre le régime irakien, sans trop chercher à deviner dans quelles mains elles finiront. Clamer que ces gens-là n'apprennent rien est très en-dessous de la vérité.

Le Djihadistan prend forme peu à peu ; il s'étend sur des milliers de kilomètres en Syrie et en Irak et semble promis à un bel avenir. Sa croissance provoquera toujours davantage de troubles régionaux avec le Kurdistan irakien, le Liban, la Turquie, l'Iran, et ce qui reste de l'Irak et de la Syrie. Bien entendu, il ne sera fait que de guerre même dans les régions où il domine sans partage, la faute à une lutte permanente contre les tièdes, les civils et tous ceux qui n'appliquent pas la charia avec assez de ferveur. Ces zones de paix relative resteront par ailleurs modestes dans une région déchirée dans la guerre éternelle entre Sunnites et Chiites, l'EIIL étant essentiellement sunnite et donc en lutte à mort contre les "dissidents" que sont les Chiites iraniens et irakiens, Bachar el-Assad ou le Hezbollah libanais. La région entre l'Arabie Saoudite et l'Iran n'en finit pas de sombrer dans le chaos.

Entre les subventions aux "bons" rebelles, le commerce des otages, l'envoi d'armes, l'aide humanitaire, l'implication de drones et d'observateurs ou les filières de combattants issus de ses propres banlieues, l'Occident est penché comme une mauvaise fée sur le berceau du Djihadistan et le couvre de ses redoutables attentions.

Il faudra encore longtemps avant que nos politiciens ne comprennent que dans une guerre il n'y a pas forcément des gentils et des méchants mais parfois seulement des méchants entre eux et qu'il est folie de vouloir s'en mêler.

13 mai 2014

Ukraine, minuit moins cinq

Ce dimanche 11 mai, la population de l'Est de l'Ukraine était invitée à décider du projet d'autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. 7,3 millions de personnes étaient appelées aux urnes. L'objectif était de se prononcer sur la "souveraineté étatique" de ces républiques autoproclamées et entériner la rébellion qui perdure depuis des semaines.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiquesLe oui l'a emporté à 89% à Donetsk et à 94% à Lougansk. Le taux de participation a atteint 75%.

Riche de sa longue tradition de mépris pour la démocratie, l'Union Européenne s'empressa de décréter par la voix de Catherine Ashton, porte-parole de sa diplomatie, que les résultats ne valaient rien. On le sait, en Europe et jusqu'en Suisse, les décisions populaires ne comptent pas lorsque leur résultat n'est pas convenable, auquel cas le choix réel se décide entre l'oubli pur et simple du scrutin, ou sa répétition à une date ultérieure jusqu'à ce que la bonne réponse sorte des urnes.

Pas un journaliste pour faire remarquer à Mme Ashton qu'elle est encore moins légitime que la décision des pro-russes en Ukraine, n'ayant été élue par personne.

A Kiev, capitale d'un pays en déliquescence conquise par des révolutionnaires aux accointances troubles, le ministère des affaires étrangères du régime fantoche prétendit que le référendum était "juridiquement nul" et n'aurait "aucune conséquence juridique pour l'intégrité territoriale de l'Ukraine". Il y a des humoristes qui s'ignorent.

Oleksandr Tourtchynov, président par intérim avec lui-même, annonça quant à lui que cette consultation n'était qu'une "farce criminelle" financée par la Russie. M. Tourtchynov ne vise que le maintien de l'ordre jusqu'au 25 mai, environ et la farce criminelle de sa propre réélection financée et adoubée par l'UE.

Là encore, pas un journaliste pour lui demander par qui il avait été élu.

La démocratie ukrainienne est si belle que chacun s'en réclame tant qu'il se charge du scrutin. Mais une communication décente implique un minimum de cohérence: si l'Est rebelle de l'Ukraine est trop proche de la guerre civile pour organiser dans le calme un vote le 11 mai sur quelque objet que ce soit, on ne voit pas très bien par quel miracle il serait capable d'atteindre exactement le même objectif deux semaines plus tard pour une prétendue élection présidentielle.

On comprend bien le message en filigrane: il y a les bons scrutins (la présidentielle) et les mauvais (l'indépendance). M. Tourtchynov a brillamment gagné ses galons de grand démocrate européen.

D'où une supposition: M. Tourtchynov préparait peut-être une consultation populaire au cours de laquelle la situation à l'Est aurait été tellement confuse que les votes de la région n'auraient pu être décemment comptabilisés. On peut tracer le lien avec la guérilla incohérente qu'infligent actuellement quelques commandos ukrainiens aux villes de l'Est. Malheureusement pour lui, les insurgés pro-russes lui coupèrent l'herbe sous le pied avec une grande intelligence en procédant à leur propre consultation avant cette date, dans le calme, et avec des résultats remarquables.

Bien entendu, il n'y avait pas "d'observateurs internationaux" de l'OSCE, nous dit-on. Depuis quand leur présence est-elle le gage de quoi que ce soit? En verra-t-on dans les banlieues françaises pour les élections européennes? Combien en aurait-il fallu pour surveiller les votes de sept millions de personnes? Quelle garantie aurait pu avoir la population locale de leur objectivité à eux?

Retenons bien tous les reproches adressés aux indépendantistes de l'Est afin de voir de quelle légitimité l'élection présidentielle pourra se prévaloir...

En réalité, peu importe ses imperfections et la mauvaise foi de ceux que son résultat dérange, le scrutin du 11 mai marque un tournant décisif dans l'effondrement de l'Ukraine. Depuis, nous pouvons conclure deux choses.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiques1. Moscou ne fait pas tout. Ancien du KGB, Vladimir Poutine est un président manipulateur et sans le moindre scrupule, mais l'ampleur de la fraude nécessaire pour organiser un faux scrutin avec un résultat pareil est inenvisageable. Les médias russes offrent un éclairage particulier de la crise ukrainienne, dira-t-on poliment, mais celui-ci se compare largement à la désinformation continuelle des médias d'Europe de l'Ouest sur la même crise, dont l'épisode récent des vrais-faux espions de l'OSCE est le plus emblématique.

La Russie a une armée, des forces spéciales et des services secrets, mais rien qui suffise à investir une zone de cent mille kilomètres carrés et des villes de plusieurs milliers d'habitants sans que personne ne puisse prouver leur implication, ni susciter la moindre riposte locale. Il faut se rendre à l'évidence, la population pro-russe - ou amenée à le devenir face aux pitoyables rodomontades de Kiev - rejoint de son plein gré le giron de la Russie.

2. La guerre va éclater. Aucun Ukrainien ne veut d'une guerre civile, mais les dirigeants autoproclamés de la place Maïdan en ont décidé autrement. Fort de l'appui qu'ils pensent tirer de l'Union Européenne et des Américains, il ne laisseront probablement pas les provinces de l'Est leur échapper. Les tentatives de restaurer une armée de conscription ont lamentablement échoué? Peu importe, ils utilisent désormais des mercenaires de l'ex-Blackwater. Les prêts du FMI arrivent à point nommé pour payer la solde...

L'embrasement du conflit semble déjà écrit. Une montée en puissance progressive de la riposte de Kiev contre ce qui est qualifié de "principaux foyers d'insurrection terroriste" ; des débordements et quelques tueries de civils plus ou moins accidentelles amenant les dirigeants des provinces séparatistes à implorer l'aide de Moscou ; Vladimir Poutine répondant à cet appel, sachant qu'il est impensable pour les Russes d'assister au massacre de compatriotes de langue et de culture juste à leur frontière. Les militaires du Kremlin entreront dans l'Est de l'Ukraine, accueillis comme des libérateurs...

Sur la version ukrainienne de l'horloge de la fin du monde, il est minuit moins cinq, minuit étant le déclenchement d'une guerre.

A ce stade, on voit mal comment quiconque pourrait l'empêcher.

03 mars 2014

Ukraine: analyse

L'avenir sombre que je prédisais à l'Ukraine il y a quelques jours s'est précipité. Sur la base d'une liste de questions-réponses, voilà mon analyse de la situation et de la stratégie de Vladimir Poutine.

La Russie a-t-elle déclaré la guerre à l'Ukraine?

ukraine,vladimir poutine,guerreOfficiellement, non, pour le peu d'importance que cela peut avoir. A mon sens, la ligne a été franchie quand 6'000 soldats des forces militaires russes sans marquage d'uniforme sont entrés sur le territoire ukrainien de Crimée pour prendre le contrôle des points névralgiques.

La Russie a-t-elle le droit de s'inviter en Crimée ou ailleurs en Ukraine?

La Crimée était un territoire russe dont la gestion administrative a été assignée à l'Ukraine en 1954 sous Khrouchtchev, alors que l'Ukraine et la Russie étaient quasiment fusionnées dans l'URSS. La région s'est retrouvée par le hasard de l'histoire du côté urkainien lorsque l'URSS s'est effondrée. Il n'existe pas de frontière parfaite en ce bas-monde mais clamer que la Crimée "fait naturellement partie" de l'Ukraine est aussi faux que de clamer que la Crimée "fait naturellement partie" de la Russie: ce sont de grossières approximations. Les deux parties en présence ont des arguments défendables.

Sur le strict plan du "droit d'ingérence international" défendu par certains politiciens, les troubles ayant eu lieu en Crimée sont évidemment dérisoires comparé à une occupation militaire. Il n'y a pas eu de massacre de masse, d'attentats, de guerre civile ni même de problèmes sérieux justifiant une intervention urgente pour préserver l'ordre public. La Russie n'avait donc pas un droit particulièrement solide à s'inviter en Crimée, ce qui ne l'a pas gênée outre mesure.

L'Ukraine est-elle condamnée à la partition?

Avec le contrôle russe de la Crimée, la partition est une réalité. L'Ukraine a perdu la Crimée. La question ouverte concerne destin des provinces de l'est de l'Ukraine. Tout n'est pas joué mais ces territoires pourraient suivre le même chemin.

En Crimée vivent 12% de Tartares farouchement anti-russes, survivance historique de la population de la péninsule ayant échappé aux déportations de Staline. Cette minorité est la plus susceptible de provoquer des troubles, mais ceux-ci auront pour seul effet de légitimer l'intervention russe puisque Poutine se présentera en gardien de l'ordre face au chaos si ses forces armées venaient à quitter le territoire.

Le destin des régions à forte majorité russophone de l'est de l'Ukraine est plus délicat. Dans ces zones, des habitants pro-russes ont "spontanément" manifesté pour demander leur rattachement à la Russie, mais les ethnies sont plus mélangées qu'en Crimée et la majorité n'est pas aussi nettement pro-russe. Les régions sont aussi plus facilement atteignables par des forces militaires venues de Kiev.

Le risque d'embrasement régional n'est pas nul, mais se limiterait pour l'instant à un affrontement ukraino-russe.

Les Européens et les USA vont-ils agir?

Pour l'instant la riposte occidentale se limite à ne plus inviter la Russie au G8. On imagine mal pareilles mesures de rétorsion faire reculer Poutine.

ukraine,vladimir poutine,guerreSur le plan militaire, les options sont maigres. Les Européens n'ont ni les moyens financiers, ni les moyens militaires, ni même une volonté politique suffisante pour s'opposer aux forces russes. Les USA ont des moyens militaires, mais ceux-ci sont déployés sur bien d'autres théâtres d'opération. Impliquer l'OTAN aurait de toute façon des répercussions incalculables. Après la révolution de février, l'Etat ukrainien est paralysé, au moins jusqu'aux élections prévues en mai. L'armée ukrainienne est en déshérence depuis des décennies. L'Etat n'a plus un sou en caisse. Les défenseurs de l'Ukraine dans ses frontières récentes n'ont donc guère d'arguments militaires à faire valoir.

De leur côté, les Russes sont financièrement en difficulté eux aussi mais leur armée a été moins négligée, ils disposent de bases sur place et enfin ils tiennent la Crimée. Plus le temps passe, plus la Russie est en position de force pour entériner une annexion de fait.

Le point central de toute opération de ce type est l'acceptation de la nouvelle situation par les populations locales. De ce point de vue, pour les Russes l'opération est un succès. Le sentiment national est faible en Ukraine, la faute à des gouvernements successifs avivant les tensions ethniques alors qu'ils faisaient monter les enchères entre l'Union Européenne et la Russie pour mieux continuer leurs détournements. Les militants de la place Maïdan à Kiev ont beau s’époumoner "Ukraine Unie", les russophones de Crimée ne l'entendent pas de cette oreille. Ils sont bien contents d'être passés sous le contrôle de Moscou.

Jusqu'où ira la Russie?

L'Ukraine étant en faillite, Poutine a dû faire la part des choses. Quitte à faire une croix sur des milliards d'arriérés de paiement de l'Ukraine envers la Russie - selon les contrats gaziers léonins signés par la "passionaria de la révolution" Ioulia Timochenko! - s'emparer de la Crimée était pour Poutine une simple façon de s'indemniser en se payant sur la bête. L'Ukraine ne s'en sort d'ailleurs pas si mal puisqu'elle a désormais une excuse parfaite pour renoncer à payer sa dette.

Héritier de l'époque soviétique (il était agent du KGB) Poutine raisonne en termes de frontières, de rapport de force, et d'image. Il a estimé que les Occidentaux étaient faibles, divisés et réticents à réagir, et donc qu'il n'encourrait pas grand-chose à impliquer militairement la Russie sur des territoires limitrophes. C'est un jeu dangereux mais jusqu'ici il s'est avéré payant. Je doute fort que Poutine rapatrie ses soldats sans avoir reçu des milliards de dollars au titre des arriérés de paiement ukrainiens, il pourrait même pousser le bouchon jusqu'à réclamer une indemnité pour avoir maintenu la paix en Crimée! Mais l'avenir des bases militaires russes en Ukraine serait définitivement compromis, donc je n'y crois guère.

Il faut surtout espérer que Poutine s'arrêtera là. Sinon, les dirigeants d'autres régions russophones ou à forte minorité russophone hors de Russie (je pense par exemple aux pays baltes) peuvent s'inquiéter...

Quelle sortie de crise possible?

Dans le meilleur des cas, la Russie aura gagné la Crimée et l'Ukraine soldé sa dette d'une façon peu enviable. Quelques régions limitrophes pourraient changer de main pacifiquement à l'issue de référendums régionaux d'autodétermination. Il faut espérer que les exactions des majorités sur les minorités (Russes contre Ukrainiens à l'est, Ukrainiens contre Russes à l'ouest) et les déplacements de population seront réduits au minimum.

Dans le pire des cas, Kiev tentera de défendre l'intégrité du territoire ukrainien - au mépris du désir des populations régionales concernées, j'insiste - et l'est de l'Ukraine sombrera dans la guerre conventionnelle et la guerre civile, avec un niveau d'implication indéterminé de l'Union Européenne et des Etats-Unis sous l'égide de l'OTAN. L'Ukraine étant un pays en sous-développement et dotée d'un gouvernement à la très faible légitimité au sortir d'une révolution, cette hypothèse est heureusement peu probable, malgré les rodomontades des manifestants de Kiev.

La Russie occupe depuis six ans le territoire de l'Ossétie du Sud après avoir agressé unilatéralement la Géorgie sous des prétextes cousus de fil blanc, sans subir aucune forme de sanction internationale. Poutine a simplement adapté ce scénario à l'Ukraine.