06 septembre 2017

Corée du Nord: les limites de l'inaction

La Corée du Nord vient une fois de plus de défrayer la chronique en se livrant à un essai thermonucléaire.

Comme à leur habitude, les élites du monde actuel, qui n'ont plus rien à proposer, temporisent en affirmant que la "la guerre n'est jamais la solution". Or, c'est précisément parce que la guerre n'est prétendument jamais la solution que nous en sommes là aujourd'hui.

La Corée du Nord, un vieux cancer

corée du nord,guerreComptant parmi les derniers pays communistes staliniens de la planète, poursuivant méthodiquement l'asservissement systématique de sa population à travers la famine, les camps de concentration et les procès politiques, la Corée du Nord est une sorte d'enfer sur Terre. L'évasion de nombreux Nord-coréens a permis au reste du monde de se faire progressivement une idée de l'inhumanité du régime et des épreuves endurées par les habitants. Les plus pauvres tentent de ne pas mourir de faim - souvent en vain - et les couches supérieures de la société vivent constamment dans la peur de l'arrestation et de l'exécution sommaire.

La Corée du Nord réussit le tour de force d'être un pays dans lequel personne n'est heureux.

Dès 1965, la Corée du Nord disposa d'installation de recherche nucléaire, grâce à un réacteur de recherche fourni par les grands frères de l'Union soviétique. La matière fissile put quant à elle être extraite directement des gisements du pays.

La culture du secret étant ce qu'elle est en Corée du Nord, il est difficile de déterminer quand le programme nucléaire clandestin du régime entra dans une phase active. Certains avancent l'année 1989, alors que le pays était encore officiellement signataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), mais nous n'avons pas de certitude.

Bien entendu, selon le mode de pensée propre à la dialectique marxiste, le programme nucléaire nord-coréen n'a jamais eu d'autre but qu'une "visée défensive" destinée à préserver le régime de ses innombrables ennemis extérieurs, ceux-ci étant largement fantasmés par une clique paranoïaque et délirante. Pour s'en convaincre, il suffit de recompter le nombre d'opérations hostiles visant la Corée du Nord et son régime durant, disons, les cinquante dernières années - très exactement zéro. Les exactions militaires de la Corée du Nord furent elles bien visibles, tout comme les opérations hors du pays telle l'exécution à l'arme chimique du demi-frère de Kim Jong-Un à l'aéroport de Kuala Lumpur.

L'apathie prévalant contre la Corée du Nord aurait pu, aurait dû changer en octobre 2006 lorsque Pyongyang procéda à un premier essai nucléaire. Mais rien ne se produisit, ni pour lui, ni pour les suivants. De vagues sanctions économiques et ce fut tout - comme si les dirigeants du pays allaient plier devant des sanctions menaçant le bien-être d'une population qu'ils laissent volontiers mourir de faim. Le cynisme et l'inaction de la communauté internationale sont sans limites lorsque le sujet est un pays sans intérêt géostratégique immédiat.

La triste vérité est que l'Occident a eu l'occasion d'en finir avec la Corée du Nord à de multiples reprises, mais n'en fit rien. L'effondrement de l'Union Soviétique ouvrit une exceptionnelle fenêtre d'opportunité pour régler une bonne fois pour toute la "question coréenne" mais au cours de ses deux mandats Bill Clinton se montra surtout concerné par ses frasques sexuelles. Les États-Unis restèrent inactifs lors d'une décennie riche en opportunités.

George W. Bush ne brilla pas non plus pour son intérêt envers la Corée du Nord durant ses deux mandats - à sa décharge, les attentats du 11 septembre l'amenèrent à tourner son attention plutôt vers les pays musulmans. La surprise du premier essai nucléaire nord-coréen en 2006 aurait pu l'amener à réagir de façon plus efficace, mais à ce stade les États-Unis étaient déjà empêtrés en Irak et en Afghanistan.

Bien entendu Barack Obama, le Messie intergalactique, n'en fit pas davantage. Trop occupé à diviser l'Amérique à l'aide de polémiques raciales et partisanes, le prix Nobel de la Paix se contenta en matière de politique extérieure de poursuivre les offensives engagées jusque-là à grand coup de bombardements par drones, mettant son inaction entre parenthèses juste le temps de faire chuter le régime de Kadhafi. Les soubresauts du "printemps arabe" et ses fruits islamistes furent bien assez nombreux pour occuper le monde, mais pendant ce temps les essais nucléaires nord-coréens s'enchaînaient en toute impunité.

Chronologie de la lâcheté

Internet n'oublie pas. Le réseau permet de retrouver de belles réactions liées au programme nucléaire militaire nord-coréen. Dès le début, l'accent fut mis sur l'incrédulité, la minimisation, le fait que la Corée du Nord ne disposait pas des capacités de frappes à distance... Livrons-nous à une modeste chronologie de ces essais nucléaires et des réactions suscitées:

  • Premier essai nucléaire le lundi 9 octobre 2006 sur le site de Hwadaeri, près de Kilju, à 100 km de la frontière chinoise. Tout va bien, c'est un essai "de faible puissance". Il serait même raté. Et puis la communauté internationale réagit fermement: elle dénonce cet essai, y compris la République populaire de Chine, principal soutien de la Corée du Nord, nous dit-on. La résolution 1718 du Conseil de sécurité des Nations unies impose des sanctions. Pyongyang n'a qu'à bien se tenir.
     
  • La Corée du Nord annonce le 25 mai 2009 avoir réalisé un second essai nucléaire souterrain, dont la puissance estimée varie selon les observateurs entre 2 et 20 kilotonnes. Deux ans et demi plus tard, les diplomates réalisent que les sanctions n'ont peut-être pas plus marché en Corée du Nord qu'en Irak avec le régime pétrole contre nourriture, ou que partout ailleurs en fait. Plus personne ne prétend que les explosions atomiques sont des trucages, mais la presse se veut toujours rassurante: "le Conseil de sécurité de l'ONU a entamé lundi soir une réunion d'urgence pour discuter du nouvel essai nucléaire effectué par la Corée du Nord." Et puis, qu'on se le dise, Barack Obama a de son côté estimé que les ambitions nucléaires de la Corée du Nord représentaient une "menace pour la paix" et nécessitaient "une action de la communauté internationale". Rassurons-nous, les grands de ce monde se penchent sur le dossier.
     
  • Troisième essai le 12 février 2013. La puissance augmente ; les services sud-coréens l'estiment entre 6 et 7 kilotonnes. Mais il est condamné "par une très large majorité de la communauté internationale", fort heureusement. Ici, on en rigole ; "La Corée du Nord a toujours des atomes crochus", plaisante Paris-Match. Et puis Pyongyang a violé des résolutions des Nations-Unies et ça c'est très grave, on va voir ce qu'on va voir. Au bout de trois essais en toute impunité, on commence, lentement, à s'interroger sur l'efficacité des sanctions...
     
  • Le 6 janvier 2016, quatrième essai. La télévision officielle annonce par la voix enthousiaste de sa présentatrice que la Corée du Nord a fait exploser une bombe H miniaturisée. Mais le succès de cet essai est mis en doute par certains experts. Ce ne serait qu'une bombe atomique de plus, pas une vraie bombe H, donc pas de quoi fouetter un chat. Toutefois en Suisse les esprits supérieurement intelligents du Temps commencent à réaliser le problème: "le monde est démuni face au chantage nucléaire nord-coréen". Incidemment, l'article nous apprend que "La stratégie de Pyongyang est limpide: continuer de faire chanter la communauté internationale. Cela avait très bien marché après les premiers essais, puisque Pyongyang avait obtenu une coopération dans le nucléaire civil et une aide alimentaire." Certains auraient apparemment pris goût aux terribles mesures de rétorsion de la communauté internationale...
     
  • Le monde s'était presque habitué aux explosions nucléaires du paradis communiste tous les trois ou quatre ans, mais le rythme s'accélère. Le cinquième essai a lieu quelques mois plus tard seulement, le 9 septembre 2016, menant à une activité sismique de magnitude 5,3 enregistrée par les pays voisins. Les autorités nord-coréennes confirment que cette activité est liée à un essai nucléaire souterrain, le plus puissant mené jusqu'à présent. On se pose des questions. En retard d'une guerre, les analystes éclairés du Courrier International proclament: "la menace est devenue une réalité."
     
  • Sixième et dernier essai en date, le dimanche 3 septembre 2017. Une déflagration souterraine localisée à 24 km au nord-est de la localité de Sungjibaegam, dans la province de Hamgyeong au nord du pays, entraîne un séisme d'une magnitude de 6,3 et des protestations internationales. Le président de la commission de la Défense du parlement sud-coréen estime qu'il s'agit d'une explosion de 100 kilotonnes. Pékin "condamne vigoureusement" le nouvel essai nucléaire. Séoul demande "la punition la plus forte" contre la Corée du Nord... C'est sûr, Kim Jong-un doit trembler de peur.

Cette modeste énumération ne s'étend que sur les essais nucléaires militaires de la Corée du Nord. Le pays avance en parallèle ses pions dans le domaine des missiles balistiques - le moyen privilégié d'envoyer des bombes à destination. Là aussi les progrès sont patents, comme peuvent en témoigner des Japonais voyant des missiles passer au-dessus de leur archipel.

Sur le plan de la communauté internationale, en revanche, les progrès s'apparentent au néant absolu.

Procrastination fatale

Rares sont les problèmes qui se résolvent d'eux-mêmes. Ils ont plutôt tendance à empirer et la Corée du Nord en est l'exemple parfait.

"Résoudre" le problème de la Corée du Nord à travers un changement de régime n'aurait rien eu d'une partie de plaisir, quelle que soit l'époque. L'adversaire de Pyongyang aurait eu à affronter les millions de soldats d'une armée pléthorique et une population fanatisée à l'extrême. Toutefois, il paraît probable que l'État nord-coréen se serait alors effondré comme un château de cartes - les routes défoncées, les tanks rouillés des années 50 et les hordes dépenaillées d'infanterie à demi morte de faim n'auraient guère posé problème au moindre régiment d'armée moderne.

Les principales difficultés auraient été liées à la crise humanitaire révélée après le bref affrontement, et à la gestion de l'impérialisme chinois. Pékin se targue d'être l'acteur majeur de la région. La Corée du Nord mérite-t-elle un affrontement militaire direct avec d'autres pays? Il n'est pas certain que les dirigeants chinois, des êtres doctrinaires mais néanmoins capables de raison, souhaitent risquer l'aventure armée pour maintenir un tyran dément à la tête d'un allié aussi embarrassant.

Depuis que la Corée du Nord dispose de l'arme nucléaire et de missiles intercontinentaux, tout est plus compliqué, plus dangereux et plus incertain. Certains analystes prétendent encore que les principaux dangers sont écartés, la technologie balistique de la Corée du Nord n'étant pas encore complètement au point. Peut-on se contenter d'une si faible assurance? Au vu des énormes progrès militaires accomplis par le pays en seulement quelques années, cette maigre réserve est aussi amenée à disparaître.

corée du nord,guerreLa folle trajectoire vers la catastrophe se poursuit. Les pays directement menacés envisagent diverses mesures allant de boucliers anti-missiles à l'éventualité de lancer eux-mêmes leur programme nucléaire - la promesse d'une destruction mutuelle fonctionnant mal face à un ennemi irrationnel. Avec l'augmentation de portée de ses missiles, le problème nord-coréen passe de régional à continental, puis mondial. Nul doute que cela donnera lieu à encore plus de réunions d'urgence à l'ONU, où de nombreux diplomates pourront faire part de leur immense préoccupation avant un agréable déjeuner au restaurant. La diplomatie internationale ne parvient même pas à arracher au régime de Pyongyang des concessions aussi rétrospectivement dérisoires que l'ont été en leur temps les Accords de Munich.

Transposée dans un quartier résidentiel, la Corée du Nord s'apparente à un voisin irascible et paranoïaque qui tire au fusil au hasard et bricole des explosifs dans son garage. "Mais il ne vise pas bien", se rassure-t-on. Et plusieurs pétitions ont déjà été dûment consignées dans sa boîte aux lettres. Sûr qu'avec tout ça les choses ne peuvent que s'arranger.

Et dans l'ombre, un barbu iranien bricole sa propre bombe, enhardi par l'impunité dont jouit son compère.

08 janvier 2016

La guerre Irano-Saoudienne n'aura pas lieu

Entre chiites et sunnites l'année a mal commencé. Le 2 janvier, l'Arabie saoudite annonce l'exécution de 47 personnes. Bon début face aux 90 mises à mort de 2014. Au milieu d'une quarantaine d'individus liés à divers mouvements terroristes, on compte également le cheikh chiite Al-Nimr, dans le collimateur de la dynastie des Saoud depuis le lancement d'un mouvement de protestation dans l'Est du pays en 2011. Fort logiquement au pays du sabre, un tribunal de Riyad le condamna à mort pour sédition, désobéissance au souverain et port d'armes.

Les Iraniens - chiites - protestent. Et manifestent. Et incendient la représentation diplomatique saoudienne à Téhéran, face à des forces de police locale aussi impuissantes que peu motivées. L'Arabie Saoudite proteste à son tour en rompant les relations diplomatiques avec l'Iran. Le Bahrein fait de même. L'escalade continue ces derniers jours - l'Arabie saoudite interrompt toutes ses liaisons aériennes avec Téhéran. L'ambassade iranienne à Saana au Yémen est touchée par un bombardement lors d'un raid aérien saoudien, provoquant un blessé. L'Iran interdit l'importation et le transit des produits saoudiens, ainsi que la participation de ses citoyens au petit pèlerinage de la Mecque...

Certains s'inquiètent ou s'effraient d'un futur affrontement entre les deux pôles de la région, les sunnites d'Arabie Saoudite contre les chiites d'Iran. Et comme toujours en pareil cas, on commence par compter les forces en présence. Des infographies informative circulent sur Internet, comme celle-ci issue du Figaro:

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Infographie Le Figaro (cliquez pour agrandir)

L'affrontement verbal entre deux régimes autoritaires ne peut mener qu'à une dangereuse surenchère. La région est en crise ; l'Iran à cause de son programme nucléaire qui le prive de l'accès au marché international, l'Arabie Saoudite à cause de l'effondrement des cours du pétrole. Les deux pays sont déjà en guerre - l'Iran contre l'Etat Islamique par le biais de son allié syrien et du Hezbollah libanais, l'Arabie contre la rébellion des Houthis qui secoue le Yémen.

Sur le papier, l'Arabie Saoudite semble plus vaste et avec plus d'alliés - de la Turquie au Maghreb, la plupart des pays musulmans se réclament du sunnisme. Mais combien d'entre eux prendraient effectivement les armes dans une coalition contre l'Iran? Considérée seule, l'Arabie Saoudite est une terre aride bien peu peuplée. Une part importante de la population saoudienne vit de la rente pétrolière, soutenue par une énorme population immigrée vivant dans des conditions proches de l'esclavage, et parfois au-delà. Ce n'est vraisemblablement pas un pays dont la population se lancerait volontiers dans une aventure militaire incertaine.

Bien que forte du nombre, l'Iran n'a pas davantage de raisons de franchir le détroit d'Ormuz. Le seul pays qui lui soit favorable est l'Irak où la population chiite est majoritaire, quoi que grandement mise à mal par l’État Islamique. Ne disposant pas encore d'un territoire sanctuarisé par l'arme nucléaire, la crise intervient trop tôt ; et une avancée sur le territoire inviolable du sanctuaire sunnite pourrait mobiliser l'entier du monde musulman contre le pays. Hormis la guerre des mots, l'Iran ne peut guère intervenir que dans les pays du croissant chiite - l'Irak, la Syrie, le Liban.

Alors, c'est vrai, les armes circulent et ne demandent qu'à parler. Les Russes sont alliés avec la Syrie et l'Iran, les Américains soutiennent les Saoud depuis des décennies contre vents et marées... La région ressemble à une poudrière qui n'est pas sans rappeler celle des Balkans à l'aube de la Première Guerre mondiale, provoquée par l'assassinat d'un prince héritier à Sarajevo. Mais même avec de nombreuses rancœurs et la volonté d'en découdre, il y a loin entre le cheikh chiite Al-Nimr et l'archiduc François-Ferdinand.

Malgré tous les discours vindicatifs prononcés de part et d'autre, chaque régime de la région vise avant tout sa propre survie. Les gardiens de la révolution iraniens ne veulent pas davantage la guerre que la dynastie affaiblie des Saoud. La guerre implique une débauche de moyens et des victimes innombrables. Celles-ci sont injustifiables sans la perspective de gains conséquents. Quels pourraient être ces gains? Toute capture de champs pétroliers pourrait être impossible à défendre et exposerait dangereusement l'entier des capacités de production de chaque belligérant - rien n'est plus facile à mettre hors-service qu'un pipeline ou une raffinerie - sans compter les mesures de rétorsion internationales. L'affrontement stérile Iran-Irak des années 80 est encore dans les mémoires.

L'éradication de l'ennemi ancestral sunnite ou chiite est tout aussi fantasmée. Les deux frères ennemis de l'islam comptent des centaines de millions de croyants chacun et se répartissent dans des dizaines de pays. Sur le plan gouvernemental, il ne reste guère que la perspective d'une victoire morale bien peu significative.

L'idée d'une guerre mondiale entre les deux principaux états chiites et sunnites ne me paraît pas pour demain. La perspective d'une guerre civile généralisée et de basse intensité, elle, semble bien plus probable.

En guerre depuis la succession du mythique Mahomet, chiites et sunnites représentent deux branches religieuses irréconciliables sur la nature de l'islam. Les sunnites voient la volonté divine dans l'autorité du "calife", qui est aussi le chef de L’État ; les chiites, eux, ne la reconnaissent que dans les descendants de la famille du prophète. Couplée à la modeste tolérance de l'islam face à toute divergence doctrinaire, l'histoire entre chiite et sunnites peut se résumer en une guerre civile quasiment continue, quoique d'intensité variable, interrompue seulement par des menaces plus urgentes.

L'intolérance intrinsèque de l'islam a amené une répartition hétérogène entre sunnites et chiites au sein d'un pays donné. S'il y a 10% de chiites, vous n'en trouverez pas au hasard dans une maison sur dix ; pareille situation aurait tôt fait de dégénérer. A la place on trouve des enclaves, des villages, des vallées exclusivement peuplées des uns ou des autres. Les 15% de chiites du "bastion sunnite" que représente l'Arabie Saoudite sont ainsi regroupés sur la zone côtière du Golfe Persique, et quasiment absents du reste du pays.

Si en temps de paix ces enclaves permettent à des populations qui ne se supportent pas de vivre côte-à-côte, en temps de crise leur existence facilite les massacres de masse: on sait où trouver l'ennemi. A l'inverse, lorsque les populations sont relativement mélangées comme en Irak, la suspicion est généralisée et les bombes humaines explosent un peu partout sans qu'on ne sache clairement quel camp en est à l'origine.

Les différents régimes de la région se répartissent entre chiites et sunnites mais les regrouper simplement en deux blocs est une erreur d'analyse. Nulle population n'est homogène, et là réside le danger de la surenchère à laquelle s'adonnent Saoudiens et Iraniens - le risque que des groupes radicalisés de chaque pays ne se sentent soudainement investis d'une mission divine et commencent à poser quelques bombes, provoquant immanquablement des mesures de riposte brutales contre les minorités et précipitant lentement mais sûrement le pays dans une guerre civile généralisée.

J'avais déjà décrit ce scénario ici même il y a trois ans:

De la Turquie au Yémen, du Sahelistan aux montagnes afghanes, le monde islamique bascule  progressivement - mais de plus en plus vite - dans le chaos généralisé. La Syrie n'en est que l'éruption la plus visible. Le concept de guerre contre l'Occident lancé par les théoricien du jihad a échappé à tout contrôle. Il devient peu à peu une guerre ouverte, totale, contre tous les ennemis que chacun se désigne en terre d'islam, et Dieu sait s'ils sont nombreux.


Alors que les dirigeants haranguent les foules et chauffent à blanc les manifestants, les exactions continuent de plus belle - contre les sunnites en Iran, contre les chiites en Arabie Saoudite. Croyant renforcer l'unité nationale autour de leur branche de l'islam, les régimes de la région ne font que souffler sur les braises d'une guerre civile qui risque bien de les emporter.

24 novembre 2015

Chaos dans le ciel syrien

Parmi toutes les factions investies dans la guerre en Syrie, la Turquie est sans doute celle dont l'attitude est la plus ambiguë. Mais le jeu trouble d'Erdogan vient d'être révélé ce mardi avec la destruction en vol d'un SU-24 russe, abattu par la chasse turque.

Les Russes décrivent la perte de leur appareil comme une agression. Les Turcs prétendent qu'ils agissaient dans leur bon droit. A cette heure, toutes les informations sont à prendre au conditionnel.

L'avion, en mission de bombardement contre des forces salafistes d'al-Nosra au nord-ouest de la Syrie, à proximité de la ville de Lattaquié, aurait franchi l'espace aérien turc, selon les Turcs, suivant la trajectoire en rouge ci-dessous avant d'être abattu par deux F-16 de l'armée turque:

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Par le biais de leur Ministre de la Défense, les autorités russes annoncent quant à elles que l'appareil était 100% du temps en vol au-dessus du territoire syrien et qu'elles ont les moyens de le prouver. Selon un média turc le SU-24 aurait reçu "des avertissements pendant une dizaine de minutes" avant d'être attaqué, alors que les trajectoires ci-dessus, à supposer qu'elles soient correctes, ne laissent présager que quelques secondes de survol du territoire turc à la vitesse de vol d'un jet. L'appareil s'est d'ailleurs écrasé en territoire syrien.

Mais la crise ne s'arrête pas là. Citant l'AFP:

L'équipage de l'avion s'est éjecté. Selon les informations préliminaires, "un des pilotes est mort dans les airs alors qu'on lui tirait dessus depuis le sol", a précisé le général Sergueï Roudskoï, selon des propos retransmis à la télévision.

Un soldat russe a en outre été tué lors d'une opération de sauvetage avortée des deux pilotes de l'avion, lorsqu'un des hélicoptères du commando a lui-même été la cible de tirs, a aussi annoncé l'état-major russe.


En outre, les informations fournies par l'agence de presse sont lacunaires. Si un des pilotes a bel et bien été tué alors qu'il descendait en parachute (ce qui constitue un crime de guerre), il l'a été par des rebelles d'Alwiya al-Ashar qui ont d'ailleurs immédiatement posté une vidéo de son cadavre porté en triomphe. Et si un hélicoptère russe envoyé au secours a été abattu à son tour, c'est à travers un autre mouvement rebelle - la Première Division Côtière de l'Armée Libre de Syrie - cette fois-ci à l'aide d'un missile fourni par... Les Américains, rapporte le Telegraph britannique:

Si le tir est confirmé, le missile filoguidé a probablement été fourni à travers le même programme logistique soutenu par la Turquie et les États-Unis qui a servi à équiper [la milice] Alwiya al-Ashar.

L'utilisation de ces missiles filoguidés de fabrication américaine a augmenté de 800% depuis que la Russie a entamé des opérations aériennes contre eux fin septembre, ralentissant les offensives du régime [de Damas] en détruisant des douzaines de tanks et d'autres véhicules blindés.

 
Vladimir Poutine a assuré que la destruction d'un bombardier russe par un F-16 turc aurait de "fâcheuses conséquences" et qualifia la perte de l'appareil de "coup de poignard dans le dos" qui aurait été porté contre la Russie "par les complices des terroristes". En soirée, Tayyip Erdogan affirma que "tout le monde doit respecter le droit de la Turquie à protéger ses frontières" tout en dénonçant fermement "l'intensification des attaques contre les Turkmènes". Barack Obama aurait jeté de l'huile sur le feu en affirmant que "tout cela ne serait pas arrivé si les Russes s'attaquaient à l'Etat Islamique plutôt qu'à défendre le régime syrien". Hollande et les Européens cherchent à calmer le jeu...

Pour la première fois peut-être depuis le début du conflit syrien, les positions des uns et des autres semblent remarquablement claires, en particulier celle de la Turquie:

  • Ankara profite de sa position au sein de l'OTAN et de la lutte générale contre Daesh pour mener une purge contre les Kurdes - dans et hors de ses frontières - et soutenir les minorités turques au nord de la Syrie, tout en maintenant face à l'Etat Islamique une complaisance proche de la complicité ;
  • la Russie défend le régime de Bachar el-Assad contre les nombreuses factions qui s'opposent à lui, dont l'Etat Islamique ;
  • les Américains équipent les "rebelles modérés" - dont le front al-Nosra affilié à al-Quaeda, la milice Alwiya al-Ashar et d'autres, les modérés sont ce qu'ils sont dans la région - en espérant que ces groupes lutteront contre Damas et l'Etat Islamique, alors que ces armes sont vraisemblablement employées contre tout le monde et s'égarent joyeusement dans la nature.

Derrière la complexité apparente de la situation, en simplifiant, nous assistons une fois de plus à une guerre entre deux pôles: les chiites de l'Iran, de Syrie et du Hezbollah contre les sunnites de Turquie, d'Arabie Saoudite et de l'Etat Islamique de l'autre.

Par le biais des circonstances et de leur histoire, les Russes sont apparentés au premier groupe, aux côtés des Kurdes et du régime de Bachar el-Assad ; mais comparées à celle des Européens et des Américains, leurs alliances sont limpides. Europe et Etats-Unis essayent l'impossible compromis de ménager leurs alliances locales, leur crédibilité politique et leur opinion publique tout en récoltant des progrès sur le terrain. Au final et sous l'impulsion d'Obama, les Américains se retrouvent à équiper des "rebelles modérés" qui n'existent que dans l'imagination des états-majors avec des armes semant le chaos partout dans la région, y compris en Irak entre les mains de l'Etat Islamique que chacun affirme combattre.

Tant que ces alliances étranges ne sont pas clairement posées sur la table et remises en question - y compris l'appartenance de la Turquie à l'OTAN - il est illusoire d'espérer le moindre progrès dans la région. En attendant, la situation reste instable et le risque d'escalade très réel.

15 août 2014

La guerre commence

L'Ukraine affirme avoir détruit une partie d'une colonne de blindés en provenance de Russie:

L'Ukraine affirme que ses troupes ont attaqué et partiellement détruit un convoi armé qui a franchi la frontière depuis le territoire russe.

Les troupes régulières ukrainiennes ont engagé [en combat] les véhicules qui sont arrivés pendant la nuit à travers une section de la frontière tenue par les rebelles, annonça à Kiev Andrei Lysenko, porte-parole des forces militaires du pays, à des journalistes. Les soldats ukrainiens sont toujours sous le feu de l'artillerie, y compris de tirs venus de Russie, dit-il.


Le Guardian britannique avait déjà rapporté la violation de la frontière ukrainienne par des unités militaires russes cette nuit. Un grand bravo à tous les visionnaires qui n'imaginaient pas de sitôt une guerre territoriale sur le continent européen...

Mise à jour (17 août 2014): Et non finalement la vraie guerre ne commence pas. La colonne de blindés russes observée par des journalistes anglais et détruite après de violents combats semble s'être purement et simplement volatilisée - des médias en tous cas. Même Zerohedge en perd son latin.

Il est vrai qu'il n'est dans l'intérêt de personne que le conflit ne s'embrase. Ni la Russie, qui souhaite garder l'apparence de la moralité après avoir annexé la Crimée, ni l'Ukraine, qui n'a certainement pas les moyens de s'opposer à une offensive russe de grande ampleur.

Nous sommes toujours dans la drôle de guerre. Mais les nombreux morts sont, eux, bien réels.

12 juin 2014

Longue vie au Djihadistan

En Irak, après des années de lutte "traditionnelle" (dans le sens islamiste du terme, c'est-à-dire bombes humaines et explosions aveugles sur les marchés aux légumes) les éléments d'al-Quaeda sur place ont fait jonction avec leurs collègues combattants du mouvement de l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) venus de Syrie. Ils sont passés à la vitesse supérieure, s'emparant de Mossoul mardi puis de Tikrit, à 160 km de Bagdad, en un rien de temps. La capitale semble en ligne de mire.

Lorsque les islamistes attaquèrent, les courageux défenseurs de l'Etat irakien, après avoir abandonné armes, munitions et casernes dans le plus grand désordre, s'empressèrent de frapper à toutes les portes. Ils réclamaient aux civils des vêtements de rechange pour pouvoir s'éclipser discrètement.

Avec des gens aussi motivés pour défendre l'Irak, on comprend que les jours du pays soient comptés.

humvees.jpgLa prise de Mossoul fut financièrement intéressante, puisque les islamistes y récoltèrent 429 millions de dollars - dont une partie en or, excusez du peu - auprès de la banque centrale malheureusement située en ville.

Voyons le bon côté des choses: pendant les quelques prochains mois, plus besoin de s'embêter à capturer des journalistes et plus besoin, pour les Occidentaux, de se tortiller à expliquer que "bien sûr" personne ne paie jamais de rançon pour récupérer des otages. Enfin, une fois que le sort des 49 otages turcs détenus par EIIL, dont trois enfants, aura été décidé.

Les islamistes d'EIIL sont nombreux et bien équipés. Depuis peu, ils pourraient disposer de plusieurs hélicoptères Black Hawk américains capturés en même temps que l'aéroport de Mossoul, qui s'ajouteront avec bonheur aux Humwees blindés dont ils disposaient déjà. Mais ces ajouts certes prestigieux ne sont que la cerise sur le gâteau d'un armement emporté en Irak au nom de la rébellion en Syrie.

Le célébrissime sketch des Inconnus garde toujours sa pertinence. Transposé à l'actualité, nous avons d'un côté le bon islamiste, celui qui lutte pour établir la domination globale de l'islam, et le mauvais islamiste, qui lutte aussi pour la domination globale de l'islam, mais mal... Voyons un résumé de la vision française en la matière, qu'on peut aisément répliquer pour de nombreux pays:

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C'est clair, non?

Comment en sommes-nous arrivés là? Simplement parce que nos leaders se sentent obligés de décider que dans chaque conflit il y a des "gentils" et des "méchants" et bien entendu, parce qu'ils ont l'interventionnisme dans le sang, d'y mêler leur gouvernement. Ainsi, en Syrie, de gentils-islamistes s'opposent au méchant Bachar el-Assad. Ils sont gentils parce qu'ils sont soutenus par Bernard-Henry Lévy pour la France et Barack Obama pour les Etats-Unis. Et encore, M. Obama est un tiède, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton pressentie pour lui succéder au nom du camp démocrate regrette qu'on ne les ait pas soutenu davantage:

Dès les débuts du conflit syrien, qui, en un peu plus de trois ans, a fait plus de 162 000 morts, elle assure avoir été convaincue qu'armer et former les rebelles était la meilleure des solutions pour contrer les forces de Bachar Al-Assad. « L'action et l'inaction comportaient toutes deux des risques élevés, [mais] le président [Obama] était enclin à maintenir les choses en l'état et non à aller plus loin en armant les rebelles », continue l'ancienne chef de la diplomatie américaine.


Si elle emporte les prochaines élections présidentielles, gageons que les islamistes d'EIIL pourront directement demander les pièces de rechange pour leurs véhicules blindés et leurs hélicoptères de combat capturés auprès de la Maison Blanche, qui transmettra.

Il faut être un bureaucrate de Washington de premier ordre, avec une carrière passée à lisser soigneusement de son arrière-train le cuir de son siège, pour ne pas comprendre que les islamistes franchissent les frontières et exportent avec eux leur guerre délirante, peu importe les qualités dont on veut les parer. En allant de la Syrie vers l'Irak, ils se frottent avec bonheur à un pays à peu près en paix, ce qui doit leur faire de sacrées vacances comparé au creuset syrien.

C'est un peu comme les Français qui envoient des armes aux islamistes libyens et s'étonnent ensuite de devoir monter une action militaire au nord du Mali contre des "groupes armés" apparus subitement, aussi vindicatifs que bien équipés.

Nouri al-Maliki, président putatif du pays qu'on appelait l'Irak, implore l'assistance de toutes les bonnes volontés pour reprendre le contrôle - jusqu'à ces Américains dont il était tellement urgent, jusqu'à une époque récente, de réclamer le départ. Les éditorialistes occidentaux se réjouissent: l'effondrement de l'Irak-démocratique est d'une certaine façon aussi celui de son créateur, l'abominable néo-colonialiste George W. Bush. Quelle effronterie d'avoir voulu espérer instaurer une démocratie moderne au Moyen-Orient! Alors, peu importe que les Irakiens y passent jusqu'au dernier si cela permet quelques beaux éditoriaux au vitriol.

Soucieuse de ne jamais comprendre de ses erreurs, l'administration Obama envisage l'envoi d'armes pour défendre le régime irakien, sans trop chercher à deviner dans quelles mains elles finiront. Clamer que ces gens-là n'apprennent rien est très en-dessous de la vérité.

Le Djihadistan prend forme peu à peu ; il s'étend sur des milliers de kilomètres en Syrie et en Irak et semble promis à un bel avenir. Sa croissance provoquera toujours davantage de troubles régionaux avec le Kurdistan irakien, le Liban, la Turquie, l'Iran, et ce qui reste de l'Irak et de la Syrie. Bien entendu, il ne sera fait que de guerre même dans les régions où il domine sans partage, la faute à une lutte permanente contre les tièdes, les civils et tous ceux qui n'appliquent pas la charia avec assez de ferveur. Ces zones de paix relative resteront par ailleurs modestes dans une région déchirée dans la guerre éternelle entre Sunnites et Chiites, l'EIIL étant essentiellement sunnite et donc en lutte à mort contre les "dissidents" que sont les Chiites iraniens et irakiens, Bachar el-Assad ou le Hezbollah libanais. La région entre l'Arabie Saoudite et l'Iran n'en finit pas de sombrer dans le chaos.

Entre les subventions aux "bons" rebelles, le commerce des otages, l'envoi d'armes, l'aide humanitaire, l'implication de drones et d'observateurs ou les filières de combattants issus de ses propres banlieues, l'Occident est penché comme une mauvaise fée sur le berceau du Djihadistan et le couvre de ses redoutables attentions.

Il faudra encore longtemps avant que nos politiciens ne comprennent que dans une guerre il n'y a pas forcément des gentils et des méchants mais parfois seulement des méchants entre eux et qu'il est folie de vouloir s'en mêler.

13 mai 2014

Ukraine, minuit moins cinq

Ce dimanche 11 mai, la population de l'Est de l'Ukraine était invitée à décider du projet d'autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. 7,3 millions de personnes étaient appelées aux urnes. L'objectif était de se prononcer sur la "souveraineté étatique" de ces républiques autoproclamées et entériner la rébellion qui perdure depuis des semaines.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiquesLe oui l'a emporté à 89% à Donetsk et à 94% à Lougansk. Le taux de participation a atteint 75%.

Riche de sa longue tradition de mépris pour la démocratie, l'Union Européenne s'empressa de décréter par la voix de Catherine Ashton, porte-parole de sa diplomatie, que les résultats ne valaient rien. On le sait, en Europe et jusqu'en Suisse, les décisions populaires ne comptent pas lorsque leur résultat n'est pas convenable, auquel cas le choix réel se décide entre l'oubli pur et simple du scrutin, ou sa répétition à une date ultérieure jusqu'à ce que la bonne réponse sorte des urnes.

Pas un journaliste pour faire remarquer à Mme Ashton qu'elle est encore moins légitime que la décision des pro-russes en Ukraine, n'ayant été élue par personne.

A Kiev, capitale d'un pays en déliquescence conquise par des révolutionnaires aux accointances troubles, le ministère des affaires étrangères du régime fantoche prétendit que le référendum était "juridiquement nul" et n'aurait "aucune conséquence juridique pour l'intégrité territoriale de l'Ukraine". Il y a des humoristes qui s'ignorent.

Oleksandr Tourtchynov, président par intérim avec lui-même, annonça quant à lui que cette consultation n'était qu'une "farce criminelle" financée par la Russie. M. Tourtchynov ne vise que le maintien de l'ordre jusqu'au 25 mai, environ et la farce criminelle de sa propre réélection financée et adoubée par l'UE.

Là encore, pas un journaliste pour lui demander par qui il avait été élu.

La démocratie ukrainienne est si belle que chacun s'en réclame tant qu'il se charge du scrutin. Mais une communication décente implique un minimum de cohérence: si l'Est rebelle de l'Ukraine est trop proche de la guerre civile pour organiser dans le calme un vote le 11 mai sur quelque objet que ce soit, on ne voit pas très bien par quel miracle il serait capable d'atteindre exactement le même objectif deux semaines plus tard pour une prétendue élection présidentielle.

On comprend bien le message en filigrane: il y a les bons scrutins (la présidentielle) et les mauvais (l'indépendance). M. Tourtchynov a brillamment gagné ses galons de grand démocrate européen.

D'où une supposition: M. Tourtchynov préparait peut-être une consultation populaire au cours de laquelle la situation à l'Est aurait été tellement confuse que les votes de la région n'auraient pu être décemment comptabilisés. On peut tracer le lien avec la guérilla incohérente qu'infligent actuellement quelques commandos ukrainiens aux villes de l'Est. Malheureusement pour lui, les insurgés pro-russes lui coupèrent l'herbe sous le pied avec une grande intelligence en procédant à leur propre consultation avant cette date, dans le calme, et avec des résultats remarquables.

Bien entendu, il n'y avait pas "d'observateurs internationaux" de l'OSCE, nous dit-on. Depuis quand leur présence est-elle le gage de quoi que ce soit? En verra-t-on dans les banlieues françaises pour les élections européennes? Combien en aurait-il fallu pour surveiller les votes de sept millions de personnes? Quelle garantie aurait pu avoir la population locale de leur objectivité à eux?

Retenons bien tous les reproches adressés aux indépendantistes de l'Est afin de voir de quelle légitimité l'élection présidentielle pourra se prévaloir...

En réalité, peu importe ses imperfections et la mauvaise foi de ceux que son résultat dérange, le scrutin du 11 mai marque un tournant décisif dans l'effondrement de l'Ukraine. Depuis, nous pouvons conclure deux choses.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiques1. Moscou ne fait pas tout. Ancien du KGB, Vladimir Poutine est un président manipulateur et sans le moindre scrupule, mais l'ampleur de la fraude nécessaire pour organiser un faux scrutin avec un résultat pareil est inenvisageable. Les médias russes offrent un éclairage particulier de la crise ukrainienne, dira-t-on poliment, mais celui-ci se compare largement à la désinformation continuelle des médias d'Europe de l'Ouest sur la même crise, dont l'épisode récent des vrais-faux espions de l'OSCE est le plus emblématique.

La Russie a une armée, des forces spéciales et des services secrets, mais rien qui suffise à investir une zone de cent mille kilomètres carrés et des villes de plusieurs milliers d'habitants sans que personne ne puisse prouver leur implication, ni susciter la moindre riposte locale. Il faut se rendre à l'évidence, la population pro-russe - ou amenée à le devenir face aux pitoyables rodomontades de Kiev - rejoint de son plein gré le giron de la Russie.

2. La guerre va éclater. Aucun Ukrainien ne veut d'une guerre civile, mais les dirigeants autoproclamés de la place Maïdan en ont décidé autrement. Fort de l'appui qu'ils pensent tirer de l'Union Européenne et des Américains, il ne laisseront probablement pas les provinces de l'Est leur échapper. Les tentatives de restaurer une armée de conscription ont lamentablement échoué? Peu importe, ils utilisent désormais des mercenaires de l'ex-Blackwater. Les prêts du FMI arrivent à point nommé pour payer la solde...

L'embrasement du conflit semble déjà écrit. Une montée en puissance progressive de la riposte de Kiev contre ce qui est qualifié de "principaux foyers d'insurrection terroriste" ; des débordements et quelques tueries de civils plus ou moins accidentelles amenant les dirigeants des provinces séparatistes à implorer l'aide de Moscou ; Vladimir Poutine répondant à cet appel, sachant qu'il est impensable pour les Russes d'assister au massacre de compatriotes de langue et de culture juste à leur frontière. Les militaires du Kremlin entreront dans l'Est de l'Ukraine, accueillis comme des libérateurs...

Sur la version ukrainienne de l'horloge de la fin du monde, il est minuit moins cinq, minuit étant le déclenchement d'une guerre.

A ce stade, on voit mal comment quiconque pourrait l'empêcher.