20 juin 2017

Sapiens - Une brève histoire de l'humanité

Avec Sapiens - Une brève histoire de l'humanité, Yuval Noah Harari signe un ouvrage passionnant et émouvant sur notre espèce. Évoquant le destin de l'humanité depuis son émergence en tant qu'espèce dominante, il brosse le trait de son évolution jusqu'à notre époque et les futurs possibles de celle-ci. Les premières parties du livre reposent sur l'état de l'art des recherches anthropologiques (déjà dépassées) et la façon dont disparurent progressivement les nombreux frères et cousins de l'Homo sapiens d'aujourd'hui ; on passe ensuite aux balbutiements de l'histoire et l'émergence des civilisations, des conquêtes et des empires, puis l'avènement de l'âge de la science et de la connaissance, et tous les bouleversements qui attendent une espèce qui n'aura dans peu de temps vraisemblablement plus grand-chose à voir avec ceux qui peignirent les parois de la Grotte de Lascaux.

livres,histoireL'ouvrage, agréable à lire, permet de prendre du recul sur notre époque et les défis de l'humanité, malgré une plume laissant souvent transparaître les engagements politiques de gauche, les préoccupations spécistes et le point de vue israélien de l'auteur. Le livre affiche aussi quelques énormités, comme de prétendre que la recherche militaire est un phénomène récent alors que c'est une constante au moins aussi vieille que la guerre des Macédoniens d'Alexandre contre les Grecs. M. Harari n'est visiblement pas féru d'histoire militaire. Le parti-pris de l'auteur tentant de mettre tous les empires sur le même plan d'équivalence (des Romains aux Nazis en passant par les Aztèques et l'Empire Ottoman) ne paraît guère convaincant non plus, même si la marche du monde tend effectivement vers l'uniformité.

Visiblement, l'auteur est plus à l'aise dans les récits préhistoriques que dans la sociologie historique, mais ouvre tout de même des pistes de réflexion stimulantes.

Le Temps Très Long

Ne cherchez pas dans le livre les dates de naissance et de mort de quelque grand roi ; elles s'effacent devant le flot de l'histoire. Une de mes arrière-grand-mères, que j'ai connu étant enfant, naquit en 1891. Elle vécut presque un siècle et garda toute sa tête jusque dans ses dernières années. Elle passa son enfance dans un monde où il n'y avait ni électricité, ni automobile, ni aviation. Les quelques machines d'alors fonctionnaient seulement à la vapeur. Née dans le siècle des conquêtes de Napoléon, elle connut peut-être des grand-parents qui vécurent la Restauration. Elle était déjà jeune fille lorsque la Première Guerre mondiale éclata. Il est difficile d'imaginer les évolutions culturelles, géopolitiques et technologiques vertigineuses qu'elle traversa au cours de sa longue existence.

Pourtant, celle-ci n'est qu'une goutte d'eau dans l'évolution de l'humanité. Les parents étendent leur futur à l'avenir de leurs enfants. Lorsque des scientifiques évoquent le "long terme" il s'agit souvent d'un demi-siècle, rarement plus. Les médias font des rodomontades en évoquant 2050 ou 2100 sur des questions énergétiques ou de futurs conflits, mais la réalité est qu'à l'échelle des espèces ces échéances ne comptent pour rien.

L'humanité elle-même est vieille de centaines de milliers d'années.

Péripéties inutiles

Prendre pleinement conscience du Temps Très Long est probablement hors de portée de la plupart d'entre nous. La faiblesse est d'autant plus regrettable que cette échelle permet de relativiser nombre de nos efforts actuels et, en réalité, de comprendre leur totale vacuité. Yuval Noah Harari n'en parle pas directement, mais sa réflexion couchée sur le papier suffit au lecteur pour rebondir.

Prenons par exemple la préservation des espèces. On présente sempiternellement des régions sauvages d'Australie, de Madagascar ou du bassin de l'Amazone comme des lieux à préserver, et ils abritent effectivement une biosphère unique. Mais combien de temps peut-on espérer les perpétuer simplement en empêchant des humains d'y entrer? Sans même faire preuve de cynisme, il ne fait aucun doute que la forêt amazonienne ne survivra pas encore mille ans dans sa forme actuelle. Encore moins les millions d'années nécessaires à l'émergence de nouvelles espèces.

Il fallut d'autres millions d'années pour que les mammifères retournant à l'océan en devenant les dauphins d'aujourd'hui voient leurs membres inférieurs fusionner progressivement en une nageoire caudale. En vacances, les nageurs se contentent d'enfiler une paire de palmes. Les ours polaires résistent au froid ; les humains s'habillent de simples vêtements de fourrure. Aucune créature terrestre ne parvient à se déplacer avec un rendement énergétique supérieur à celui d'un cycliste. L'humanité bat la Nature à plate couture. Il n'y a même pas de match.

En Europe, les espèces menacées ou en voie de disparition sont comparativement bien moins nombreuses que sur les autres continents. On pourrait commettre l'erreur de croire que les Européens ont été plus préoccupés de la préservation de la biodiversité ou l'ont été plus tôt, mais la réalité est toute autre. Le continent européen a été colonisé par l'Homme bien avant que le concept même de biodiversité soit inventé. Toutes les espèces qui ne pouvaient pas coexister avec l'Homo sapiens ont disparu depuis longtemps.

Bien entendu, cela ne veut pas dire qu'il faille renoncer à préserver les espèces - simplement qu'il est vain de croire que cela suffira pour n'importe quelle période de temps vaguement utile à l'échelle de l'évolution. La croissance de l'humanité, sa diffusion dans le monde, sa capacité d'adaptation font qu'il vaut mieux chercher à stocker l'ADN de différentes créatures dans un ordinateur que de penser préserver leur habitat naturel pour les siècles des siècles. Sur le long terme, aucun "sanctuaire" ne saurait jamais perdurer.

Le futur de l'humanité

Les ruptures technologiques et l'incertitude liée aux événements mondiaux (guerres, crises économiques ou épidémie) rendent très incertaines les prévisions sur le futur de notre espèce, de notre civilisation. Même les auteurs de science-fiction ne s'y prêtent guère. Ils évoquent parfois des empires galactiques ou esquissent quelques merveilles dont pourrait disposer l'humanité de demain, mais se contentent de transposer des situations quotidiennes dans un univers merveilleux. Pour rester accessible au lecteur, leurs héros du futur ont des motivations très humaines.

Rien n'indique que ce sera le cas. Certaines caractéristiques de l'humanité traversent les époques, mais l'humanité elle-même semble peu à peu laisser la place à autre chose. Plusieurs pistes sont possibles - l'émergence d'une intelligence artificielle purement informatique, l'évolution maîtrisée de l'humain à travers l'ingénierie génétique, la correction de l'ADN et la cybernétique, et enfin la création d'une nouvelle espèce ex-nihilo une fois que tous les secrets du génome auront été dévoilés.

Bien sûr, nous n'en sommes qu'aux balbutiements. Les résistances éthiques sont grandes aujourd'hui et défendues de façon respectables, mais elles ne sauraient tenir pour les siècles des siècles, selon la formule consacrée.

A quoi ressemblera le post-Humain? Aujourd'hui, personne ne peut le dire, mais chacun sent pourtant que ce moment finira bien par arriver. Avec ses capacités de raisonnement et ce qui lui tiendra lieu de morale, il aura peut-être des sentiments navrés pour les êtres imparfaits qui lui donnèrent naissance. Mais même cela est une transposition de nos états cognitifs actuels. Nous n'avons pas la moindre idée de ce que seront les sentiments éprouvés par les créatures du futur comparés aux nôtres. Nos querelles actuelles sur la religion monothéiste du moment, les droits des uns et des autres et le meilleur modèle économique leur paraîtront des trivialités.

La Voie lactée sera peut-être colonisée par des androïdes pensants pendant que les derniers humains s'abandonneront volontairement dans la Matrice en fermant la porte derrière eux, ou deviendront immortels. Comme le résume l'auteur, "l'histoire a commencé quand les hommes ont inventé les dieux. Elle s'achèvera quand ils deviendront des dieux."

Un livre pour ceux qui aiment le vertige.

11 juillet 2014

Quand les communistes aimaient les nazis

"Polémique: Un élu compare le PS aux nazis" titra Le Matin dans son édition de lundi. Un élu de la commune de Vernier se serait ainsi livré sur son blog à une odieuse comparaison apparentant le parti-national socialiste d'Adolf à un mouvement socialiste parmi tant d'autres, dont celui des socialistes suisses...

Effacée depuis, la phrase incriminée ne put échapper à la vigilance du journaliste de garde. Il y avait péril en la demeure puisque l'individu serait un "récidiviste", ayant osé une autre comparaison du même acabit il y a trois ans à peine! Les rôles étaient distribués et le bûcher dressé. Tout était en place pour un procès médiatique retentissant... Mais le contraire se produisit. Au lieu du tollé attendu, un flot de commentaires allant en faveur de l'élu ou rappelant les accointances entre la gauche et le nazisme força Le Matin à supprimer promptement toute contribution des lecteurs sur le sujet. Caramba, encore raté!

Il faut croire que certains membres du grand public connaissent mieux l'histoire que nos journalistes au point de les troubler, car la proximité intellectuelle entre les mouvements totalitaires - nazisme, communisme, fascisme - est aussi ancienne que documentée.

Une si belle amitié

Dans le flot de l'histoire, attardons-nous sur un point particulier, la résistance française contre l'occupant nazi lors de la Seconde Guerre Mondiale où comme le mentionne l'historien François Furet "le PCF estime avoir été résistant avant même que le France ne soit occupée, avant même que la guerre ne commence". L'historiographie en marche...

L'épisode de la Seconde Guerre Mondiale est important parce que la thèse de la résistance au nazisme est centrale dans l'argumentation des communistes (et par extension de toute la gauche) pour démontrer, par sa haine du nazisme, le fossé sensé séparer les deux idéologies.

nazisme,communisme,histoireEn réalité, il n'en fut rien. Des documents d'époque établissent clairement que le Parti Communiste français ne rentra en résistance qu’en 1941, lors de la rupture du pacte germano-soviétique et l'ouverture du Front de l'Est. Si les communistes français prirent officiellement les armes contre les nazis, ce fut sur ordre de Moscou.

Mais avant? Les communistes étaient-ils prêts à en découdre en attendant juste une occasion? Pas vraiment. Comme le rappellent les professeurs Jean Marie Goulemot et Paul Lidsky dans un ouvrage au titre iconoclaste, l'ambiance fut excellente entre les communistes et les nazis aux premières heures de l'occupation, le tout au nom de la lutte contre la bourgeoisie:

Il est particulièrement réconfortant en ces temps de malheur de voir de nombreux travailleurs parisiens s’entretenir avec les soldats allemands, soit dans la rue, soit au bistro du coin. Bravo camarades, continuez même si cela ne plaît pas à certains bourgeois aussi stupides que malfaisants ! La fraternité des peuples ne sera pas toujours une espérance, elle deviendra une réalité vivante.  (L’Humanité, 4 juillet 1940)


L'Humanité ne dut sa réimpression qu'à la bonne volonté de l'occupant face aux demandes réitérées du PC français. Les communistes, bon princes, invitaient les Français à collaborer avec leurs nouveaux maîtres. Le national-socialisme cohabitait en bonne entente avec la branche locale de l'internationale socialiste. Comme le dit la déclaration d'intention du 20 juin du PCF aux nazis, "notre lutte contre Bonnet, Dal, Ray, Man cela a facilité votre victoire", "pour l'URSS nous avons bien travaillé par conséquent par ricochet pour vous".

Enfin, si les communistes finirent par prendre les armes contre les nazis, c'était non à cause d'une opposition idéologique mais seulement à cause de circonstances propres à la guerre - les mêmes qui eurent aussi pour effet d'allier l'URSS de Staline aux États-Unis de Roosevelt sans que personne n'ose prétendre qu'une vision du monde rassemblât les deux pays.

La Seconde Guerre Mondiale jeta des peuples les uns contre les autres sans la moindre unité de doctrine. Autrement dit, la lutte armée entre l'Allemagne nazie et l'URSS n'est pas constitutive d'une incompatibilité idéologique.

Le socialisme comme valeur commune

La bonne entente temporaire entre les deux courants du socialisme donna lieu à un film documentaire récent, fort peu diffusé dans la sphère francophone (tout comme le film polonais sur le massacre de Katyn) mais éclairant bien des passerelles entre les deux idéologies. Rien n'est plus faux que le premier mythe du communisme, à savoir qu'il partirait de "bonnes intentions":

Le communisme c’est la guerre des classes, et la guerre des classes implique de liquider une partie de la population. Pour restructurer la société, il faut d’abord tuer non seulement les opposants, mais aussi les intellectuels, les meilleurs travailleurs, les ingénieurs, etc. Des groupes entiers de la société. C’est le genre d’ingénierie sociale qu’ont mis en œuvre Lénine et Staline, Mao et Pol Pot, pour ne citer que les plus sanguinaires. Cette ingénierie sociale forcée répond aussi à des critères ethniques lorsque des peuples sont considérés comme trop réactionnaires. Karl Marx et Friedrich Engels prônaient eux-mêmes « l’extermination des Serbes et autres peuplades slaves, ainsi que des Basques, des Bretons et des Highlanders d’Écosse », tous des peuples trop peu évolués pour la révolution communiste et faisant ainsi obstacle à l’inéluctable « progrès » de l’humanité.


Les communistes furent donc non seulement aussi racistes que les nazis mais ajoutèrent l'épuration de classe à l'inventaire de leurs massacres. Marx écrivit dans son journal que "les classes et les races trop faibles pour maîtriser les nouvelles conditions de vie..." devaient "périr dans l’holocauste révolutionnaire".

nazisme,communisme,histoireL'idéal socialiste ne s'embarrasse pas de sentiments. Si nazis et communistes divergeaient sur la méthode (nationalisme par la conquête ou internationalisme par la révolution) l'objectif du socialisme était partagé, d'où une collaboration de bon aloi entre les deux groupes:

De septembre 1939 à juin 1941, les Soviétiques [livrèrent] aux Allemands des groupes entiers de Juifs qui avaient fui l’occupant allemand. Le NKVD communiste [aida] à former la Gestapo nazie. Soviétiques et Allemands [discutèrent] ensemble de la manière dont il fallait résoudre la « question juive » en Pologne occupée. Les images d’archive de ces officiers soviétiques et allemands qui trinquent ensemble ou de cet officier communiste qui fait le salut nazi aux officiers SS devant un groupe de prisonniers juifs apeurés « rendus » aux Allemands sont sans équivoque. (...) La coopération entre le régime nazi et le régime bolchevique était un fait bien avant le Pacte Molotov-Ribbentrop et elle ne [s'arrêta pas] au simple partage des territoires d’Europe centrale entre les deux puissances.


Si le socialisme n'est pas une forme de nazisme, le nazisme est définitivement une forme de socialisme. Cet aspect était revendiqué par Adolf Hitler lui-même:

"Nous sommes socialistes, nous sommes les ennemis du système capitaliste tel qu'il existe c'est-à-dire basé sur l'exploitation de ceux qui sont économiquement faibles avec ses salaires injustes et l'estimation de la valeur de l'être humain qu'il établit à partir des seuls critères de richesse et de patrimoine plutôt que celles de responsabilité et de performance, nous sommes déterminés à détruire ce système par tous les moyens." (Adolf Hitler, discours du 1er mai 1927)


La Seconde Guerre Mondiale mit fin au nazisme mais tous ne furent pas tués. On connaît l'histoire de scientifiques recrutés par les Américains ou récupérés par les Soviétiques pour leurs programmes spatiaux respectifs ; ceux-ci firent carrière en dépit de leurs liens avec le régime nazi. Il n'en est pas de même avec les anciens SS recrutés par Fidel Castro pour former ses troupes cubaines ; ceux-là furent recruté explicitement à cause de leur passé.

Aujourd'hui encore, le néonazisme survit en Allemagne avant tout sur les territoires de l'ancienne RDA. Ce n'est pas un hasard.

Connaître l'histoire

Les socialo-communistes de notre époque ne sont pas des adeptes du nazisme, bien au contraire. Ils ont reçu comme tout le monde l'enseignement de la vérité officielle selon laquelle nazisme et communisme se sont combattus historiquement parce qu'ils étaient l'opposé l'un de l'autre. Il n'empêche que cette thèse est fausse. Le passé brosse un portrait nettement plus nuancé des relations entre deux idéologies apparentées.

Aussi, lorsqu'un individu mentionne que les nazis formaient un mouvement socialiste parmi tant d'autres, il n'exprime rien d'autre que les faits historiques, fussent-ils dérangeants. On peut comprendre que la gauche contemporaine se sente offusquée par une telle comparaison, mais au lieu d'intenter une action en justice pour faire taire le fauteur de trouble, elle devrait plutôt faire preuve d'humilité face à son passé... Et se livrer à davantage d'introspection.

Peut-on espérer que la haine légitime de la gauche envers le nazisme l'amène un jour à remettre en question les objectifs politiques qu'elle a en commun avec lui?