01 juillet 2018

Angela Merkel perd (presque) son ministre de la CSU

Avec la démission de son Ministre de l'Intérieur Horst Seehofer, la CSU est sur le point de quitter la coalition gouvernementale et le poste de la Chancelière ne tient plus qu'à un fil.

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Horst Seehofer et Angela Merkel au temps de l'insouciance migratoire, en 2008

Je reconnais mes erreurs: je pensais que Mme Merkel serait éliminée en novembre déjà. L'échec des pourparlers de coalition avec tous les partenaires envisageables - c'est-à-dire à peu près tous sauf l'Alternative pour l'Allemagne et sa politique anti-immigration illégale, ce qui en dit long sur les lignes idéologiques infranchissables pour la politicienne - devait annoncer sa fin, mais elle parvint in-extremis à ressortir une "grosse coalition" avec la gauche allemande. Les socialistes avaient bien annoncé leur volonté d'être dans l'opposition mais la soupe du pouvoir s'avéra finalement trop bonne.

C'est finalement sur son aile droite que la coalition s'est désagrégée au bout de trois mois. La crise couvait entre la CSU bavaroise de Horst Seehofer et la CDU de la Chancelière, et le poste de Ministre de l'intérieur offert au chef du parti pour l'acheter ne suffit pas à l'éteindre. "Je ne peux plus travailler avec cette femme", aurait confié M. Seehofer à des proches, selon le quotidien Die Welt.

Horst Seehofer serait-il le héros courageux résistant à la corruption idéologique de Berlin au nom du peuple bavarois? Si l'on en croit l'un des nombreux portraits dressés ces derniers jours par les médias (qui savent sentir le vent tourner mieux que personne) on pourrait s'en convaincre:

Le ministre allemand de l'Intérieur Horst Seehofer a pris la tête d'une croisade contre la chancelière sur l'immigration et pour la défense des intérêts nationaux sur le mode "l'Allemagne d'abord". (...)

Quelles sont les motivations du ministre? Une partie des réponses sont à trouver dans les origines de cet homme de 68 ans, aux racines profondément ancrées dans "l'Etat libre de Bavière", le nom officiel de ce Land qui s'est toujours rêvé un destin à part dans l'histoire allemande.

Aimant régulièrement porter la culotte de cuir traditionnelle bavaroise, ce catholique convaincu est né et a grandi à Ingolstadt, fief de Audi, située entre Munich et Nuremberg. Issu d'un milieu modeste, M. Seehofer, qui se targue de ne pas avoir obtenu son baccalauréat, a néanmoins toujours partagé sa carrière entre sa région fétiche et Berlin: député pendant 28 ans puis ministre-président de Bavière de 2008 à mars 2018, il avait fait son entrée au gouvernement sous Helmut Kohl en tant que ministre de la Santé (1992-1998) puis comme ministre de l'Agriculture (2005-2008) sous Mme Merkel.

Pourtant, sa carrière aurait pu tourner court en 2002. En soins intensifs pendant plusieurs semaines en raison d'une myocardie, il s'en sort avec seulement un coeur affaibli. Les médecins lui suggèrent alors d'arrêter la politique.

La contestation du cap d'Angela Merkel sur les migrants - alors que la CSU et la CDU sont en principe des partis alliés - lui a redonné depuis trois ans une seconde jeunesse. (...)

Le quotidien Tagesspiegel [résume une forme de révolution nationale en Allemagne aux accents trumpiens et en rupture avec l'héritage pro-européen d'après-guerre] ainsi: "L'Allemagne d'abord, l'Europe en deuxième".


La réalité est pourtant un peu plus nuancée que cela. Certes, Horst Seehofer pense sans doute à la Bavière, en première ligne de l'invasion migratoire subie par le pays depuis des années et de façon particulièrement intense depuis 2015, et on peut porter sa démission au crédit de ses convictions. Mais il y a davantage.

En point de mire de l'ex-Ministre se trouve la mainmise totale de la CSU sur le Land allemand.

La CSU dirige de façon ininterrompue la Bavière depuis 1957 - on dressera un intéressant parallèle avec notre PDC valaisan - mais le parti perd progressivement des plumes. Les législatives de septembre dernier représentèrent un score historiquement mauvais pour le parti, avec seulement 38% des voix.

Or, les élections régionales prévues pour octobre 2018 laissent entrevoir un nouveau mauvais résultat, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) le grignotant petit à petit. Avec 40% d'intentions de vote - pour l'instant - la CSU perdrait déjà la majorité absolue, et avec elle sa mainmise historique sur la région.

Cette mainmise lasse les électeurs eux-mêmes. Un sondage de Forsa du 29 juin montra que 54% des électeurs bavarois de la CSU souhaiteraient voter pour la CDU si elle était implantée dans la région (suite à des accords nationaux, la CSU dispose seule de la Bavière, la CDU étant représentée dans tous les autres Länder). Une liste théorique de la CDU en Bavière pourrait donc emporter jusqu'à 33% des suffrages. Plus d'un tiers des Bavarois avouèrent que la domination de la CSU sur leur région était le plus gros problème local, encore plus que le nombre de ceux pointant du doigt l'afflux de réfugiés.

Lorsque Horst Seehofer déclencha une polémique juste après sa nomination en assurant que "l'Islam n'appartient pas à l'Allemagne", ou lorsqu'il réclama le refoulement systématique aux frontières de l'Allemagne des immigrés clandestins déjà enregistré auprès d'un autre pays dans la base de données européenne, il se pourrait qu'il ait eu à l'esprit plus de préoccupations électoralistes pour la CSU qu'il dirigeait depuis 2008 que la volonté de réellement changer les choses. Son intransigeance pourrait relever de la manœuvre, mais la progression fulgurante de l'AfD sur ces terres montre que les citoyens lui font peu confiance.

Dans ce contexte, la démission de M. Seehofer de son poste de ministre et de celui de président de parti pourrait s'apparenter à un ultime coup de poker pour sauver le plus important, la CSU bavaroise. Il n'est pas sûr que la manœuvre réussisse.

Ainsi, la fin de la coalition historique entre la CDU et la CSU n'est pas entérinée. Horst Seehofer a démissionné et n'a pas mis à exécution sa menace d'un projet de renvoi unilatéral des migrants à la frontière bavaroise ; il n'a donc pas été limogé par Angela Merkel. Cela préserve donc "officiellement" le rôle de la CSU comme partenaire de coalition. Mais dans cet enchaînement d'intrigues on voit mal comment la CSU et la CDU pourraient continuer à marcher ensemble. La Chancelière ne semble que très mollement décidée à durcir le ton sur la question du contrôle des frontières et des mouvements de migrants à l'intérieur de l'UE.

Le coup suivant appartient donc à Angela Merkel, au pied du mur.

Si la Chancelière chute, les couteaux seront désormais tirés - la création d'une section bavaroise de la CDU et de sections de la CSU hors Bavière pourraient se produire, dynamitant le centre-droit allemand dans le prétendu "pays du consensus". Ce n'est que de la politique-fiction à ce stade, mais la démission de M. Seehofer est bien réelle. Elle rebat les cartes du pouvoir à Berlin et change l'équilibre des forces autour de la question migratoire dans l'Europe entière, pendant que le gouvernement Merkel vacille encore davantage.

Mise à jour (2 juillet): la relecture de cet article ce lundi, alors qu'il a été écrit dimanche soir peu avant minuit, interpelle. Alors qu'il devait s'exprimer dimanche "dans la journée", puis "à 21h", c'est finalement après 23h que Horst Seehofer annonça sa "démission" suite à des discussions de dix heures (!) à l'interne de la CSU.

Les détails filtrèrent petit à petit. Détail troublant, alors que "l'ultimatum" avait expiré depuis longtemps, on passa d'une décision unilatérale de fermeture des frontières extérieures de la Bavière aux migrants qui aurait provoqué l'éclatement de la coalition au pouvoir, à une simple démission la préservant, et Horst Seehofer aurait aussi démissionné de la présidence de la CSU.

Lundi matin, la fermeté affichée par le politicien bavarois vire à l'eau de boudin. Bien que désignant Mme Merkel comme le "principal obstacle" à une politique migratoire décente (M. Seehofer ne proposait rien de plus que d'appliquer les Accords de Dublin, quel extrémisme!) son opposition frontale à la Chancelière finit de se diluer dans des stratégies politiciennes assez minables:

Le ministre allemand de l’Intérieur a évoqué trois scénarios. Devant les cadres de son mouvement, il a indiqué qu’il pouvait soit céder à la chancelière et rentrer dans le rang, soit passer outre les objections d’Angela Merkel et imposer de son propre chef les refoulements aux frontières – ce qui entraînerait son limogeage et l’éclatement du gouvernement de coalition – ou enfin démissionner de son poste.


La discussion avec les cadres de la CSU a tempéré les ardeurs du cheval emballé. La CSU prend peur à l'idée d'être responsable de la chute du gouvernement Merkel, tout en admettant qu'elle est un obstacle à la politique cohérente qu'elle réclame. Au pied du mur, elle choisit la soumission - en donnant encore trois jours à la Chancelière, sait-on jamais. La realpolitik revient sur le devant de la scène puissance dix. Le spectacle ridicule est peu goûté par le public, qui n'est pas dupe:

Face à une crise dont l'épilogue est sans cesse repoussé, le site du magazine de référence Der Spiegel se montre acide : "il démissionne, il ne démissionne pas... La dispute entre la chancelière Merkel et son ministre de l'Intérieur devient toujours plus absurde". (...) [Les] intentions de vote pour la CSU en vue d'élections régionales à l'automne en Bavière continuent de baisser au profit de l'extrême droite.


L'Allemagne navigue donc à l'aveuglette mais Horst Seehofer vient clairement de rater sa sortie. Pour la démonstration de la combativité et de l'intransigeance de la CSU sensée détourner l'électorat de voter pour l'AfD, l'échec est total. Rien n'est encore joué dans un sens ni dans l'autre mais on peut être sûr que la CSU se prépare à une débâcle historique dans son fief bavarois en Octobre. Quant à Mme Merkel, elle s'accroche encore et toujours au pouvoir, jusqu'à la prochaine crise...

Mise à jour (2 juillet au soir): la pantalonnade arrive à son terme, le Horst Seehofer et Angela Merkel étant comme par hasard parvenus à un accord de dernière minute:

Le compromis trouvé prévoit qu'à l'avenir les demandeurs d'asile arrivant en Allemagne, mais déjà enregistrés dans d'autres pays de l'UE, soient conduits dans des "centres de transit" directement à la frontière, et non plus répartis dans des foyers dans l'ensemble du pays. Une fois leurs dossiers examinés, ils seront depuis ces centres - où ils seront tenus de rester - renvoyés dans les pays de l'UE d'où ils viennent. Toutefois ces retours devront être organisés dans le cadre d'accords administratifs conclus avec les pays concernés.


Donc voilà, l'Allemagne va de nouveau appliquer les Accords de Dublin, incroyable. Mais l'existence de centres surveillés à la frontière implique qu'il va de nouveau falloir surveiller ladite frontière et construire lesdits centres. Et le troisième partenaire de la coalition gouvernementale, le parti social-démocrate SPD, doit encore dire s'il accepte les termes de cet accord. La tragicomédie germanique continue donc.