05 décembre 2016

Difficile week-end électoral pour l'Europe

L'Union Européenne a mal à ses élections. L'Autriche s'arc-boute pour rester temporairement dans les bornes du politiquement convenable. L'Italie, troisième puissance économique de la zone euro, en sort bruyamment.

Les murailles de Vienne

italie,autriche,électionsLe week-end avait pourtant bien commencé avec l'élection d'Alexander Van der Bellen au poste de président en Autriche. Six mois après un premier scrutin invalidé suite à d'inavouables fraudes, l'écologiste "indépendant" rassembla finalement 53% des suffrages - moins d'un pourcent de plus qu'à la tentative précédente, bien qu'ayant bénéficié d'un matraquage continuel de l'opinion publique en sa faveur.

Selon une technique éprouvée, M. Van der Bellen fut soutenu par absolument toute la classe politique, les médias, les people, les intellectuels et le reste. Mais Norbert Hofer n'est pas Trump, pas plus que les Autrichiens ne sont des Américains. Les vieilles recettes du passé fonctionnèrent donc encore - une dernière fois sans doute. Car la victoire à la Pyrrhus du nouveau président et de ses alliés augure d'un sombre avenir pour le camp victorieux. Seul contre tous, le Parti de la Liberté (FPÖ) atteint 46% à l'échelle nationale. Il réunit jusqu'à 40% d'intentions de vote à Vienne, la terre censée lui être la plus hostile. Les prochaines élections seront donc délicates. Heureusement, M. Van der Bellen, amoureux de la démocratie, déclara que "lui vivant" jamais il ne nommerait un chancelier issu du FPÖ même si ce parti devait remporter les élections...

La maigre victoire autrichienne suffit aux élites européennes, qui purent crânement se réjouir que la coque tienne. Elle céda le même jour, quelques heures plus tard, en Italie.

Renzi logiquement poussé vers la sortie

Matteo Renzi n'eut pas pour lui les six mois de délais que s'octroyèrent les autorités autrichiennes face à des enveloppes de vote mal collées. Il n'eut droit qu'à un essai, et échoua lamentablement. Toutefois, à l'inverse de la situation autrichienne où M. Hofer mena pendant longtemps dans les sondages avant une surprise finale, l'effondrement du gouvernement italien était prévisible depuis longtemps, comme le démontrent des scores sans appel: plus de 59% des votants opposés au texte, avec une participation de plus de 65%.

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La première erreur de M. Renzi est d'avoir confondu nomination et légitimité. Cela arrive souvent lorsqu'on obtient un mandat sans passer par des élections générales. Une fois l'insupportable Berlusconi débarqué quasiment par décret d'Angela Merkel, Matteo Renzi se retrouva secrétaire général du Parti démocrate en faisant tomber son prédécesseur Enrico Letta, puis à la tête de l'Italie. Incarnant une gauche moderne et volontariste, adoubé par les plus hautes élites européennes, comment pouvait-il s'embarrasser de ce que pensait de lui la plèbe italienne?

La deuxième erreur de M. Renzi est d'avoir oublié le peuple. Alors que le peu de légitimité de son accès au pouvoir aurait dû susciter la modestie, M. Renzi fit exactement le contraire en redoublant de suffisance. Utilisant sa fonction comme une tribune pour distiller ses bonnes leçons aux Italiens, qualifié d'Obama à l'italienne pour son allure décontractée, il devint le chouchou des média italiens, jusqu'à une couverture de Vanity Fair où il posa comme une vedette de cinéma. Mais où était le peuple? Les signaux contraires, électoraux notamment, s’amoncelèrent - jusqu'à des municipales qui virent l'échec historique du Parti démocrate à Rome et à Turin face au Mouvement Cinq Étoiles.

La dernière erreur de M. Renzi est d'avoir personnalisé le scrutin. L'histoire retiendra l'ironie d'un Président du Conseil éjecté par sa tentative de mise en place d'une nouvelle organisation "plus stable" de l'État... Quels que soient les mérites de sa réforme - et elle en avait quelques-uns - il la condamna à l'échec en la présentant comme un vote de confiance sur sa personne. Matteo Renzi pensait sans doute réitérer le succès de son début de mandat où il parvint à damer le pion à ses concurrents à gauche, mais les Italiens eurent le temps de jauger sa politique et son style - agréable mais porteur de peu de substance.

Bien que coqueluche des médias et aimé hors des frontières de la Péninsule (les Italiens de Suisse votèrent à 64% en faveur de son texte, un score aligné avec l'ensemble des Italiens de l'étranger) les Italiens d'Italie virent dans le scrutin une occasion unique d'éliminer un dandy de gauche agréable mais décevant, dont les principales réformes ne cernaient certainement pas l'essentiel.

Prochaines étapes

Par un score sans appel, Matteo Renzi a donc été poussé assez brusquement vers la sortie. Son élimination politique ouvre une période d'incertitude pour l'Italie, le Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo menant la danse. On ne sait même pas selon quelle loi électorale auront lieu les prochaines élections. De plus, l'Italie reste un pays en crise, étranglé entre les vagues de migrants et un secteur bancaire à l'agonie. Sur quel obstacle trébuchera-t-elle en premier?

Aujourd'hui, les médias s'émeuvent de plusieurs images montrant un sommet où participaient Angela Merkel, François Hollande, Matteo Renzi, David Cameron et Barack Obama. Des cinq, quatre ont été évincés ou sont sur le départ.

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Le visage de l'Occident change rapidement.

Les prochaines étapes électorales sont:

  • Le 15 mars, des élections générales au Pays-Bas (Geert Wilders)
  • Le 23 avril et le 7 mai, les élections présidentielles françaises (un probable duel Le Pen / Fillon)
  • En octobre, les élections générales en Allemagne, le destin d'Angela Merkel étant dans la balance.

Mais hors du cadre démocratique de nombreuses échéances surviendront, avec des restructurations de dette grecque, les menaces de la Turquie quant au flux de migrants, l'activation du Brexit par le Royaume-Uni, ou une ou deux faillites bancaires d'importance systémique...

L'année 2017 s'annonce sportive.

13 novembre 2013

Quand l'Etat brise les familles

L'histoire révoltante de la semaine nous vient d'Italie où des parents viennent de se faire retirer la garde de leur enfant, leur enfant biologique, au prétexte qu'ils étaient trop vieux pour s'en occuper - une situation qui a ému même la rédaction du Matin.

italie,justice,familleGabriella Carsano et Luigi Deambrosis sont empêchés de revoir la petite fille qu'ils ont eu par procréation assistée, elle à 56 ans, lui à 62, après des années passées à tenter d'avoir un enfant. Leur faute? Avoir laissé le nouveau-né dans leur voiture à quelques mètres d'eux...

En allant faire des courses, le couple laisse la petite dans la voiture. Enfin laisser est un grand mot, selon leur avocat, qui expliquera aux juges saisis pour abandon de mineur que Luigi Deambrosis montait la garde quelques mètres plus loin.


Le couple sera finalement acquitté de l'accusation outrancière "d'abandon de mineur" mais la machine judiciaire s'est mise en branle et plus rien ne peut l'arrêter. Elle réclame du sang.

Deux jours après l'ouverture de l'enquête, les carabiniers frappent à la porte et emmènent l'enfant, âgée de 35 jours à peine. Le début d'un calvaire épouvantable qui durera trois ans. Le couple gagne le procès [sur l'abandon de mineur], mais ne réussit pas à récupérer la petite, placée dans une famille d'accueil. (...)


Douce image d'une police toquant à l'aube à la porte pour arracher un nouveau-né à ses parents... Écartons d'un revers de main les excuses banales comme la décision arbitraire d'un juge mal embouché: l'ensemble de l'affaire est complètement assumé par la justice italienne du début à la fin. Le dénouement survient après trois ans de lutte parce que les parents ont désormais perdu tous leurs recours, tant en appel qu'en cassation, donc devant toute une brochette de magistrats expérimentés. A tous les niveaux la même justification: trop vieux pour avoir un enfant.

Dans le dernier verdit, les magistrats de la Cour de cassation ont été extrêmement clairs: la différence d'âge entre les parents et l'enfant est trop importante. La fillette devra être adoptée et ses parents naturels ne pourront plus jamais la voir.


Dans la mesure où partout dans le monde les circonstances de la vie font que des millions d'enfants sont élevés par leurs grands-parents ou d'autres encore, ce jugement absurde cache évidemment quelque chose.

Un besoin narcissique de détruire une famille

La correspondante italienne du quotidien évoque l'aspect "social et affectif" de l'affaire face à une société avide de faire un enfant après la cinquantaine, mais il ne s'agit pas que d'une question technique liée à l'effet de la procréation assistée. Sur un autre média, on apprend que la cour - du haut de sa grande sagesse - dénonce "le besoin narcissique d'avoir un enfant".

Remercions nos parents d'avoir éprouvé pareil besoin narcissique, faute de quoi l'humanité aurait disparu depuis longtemps.

Certes, parents âgés dit parents grabataires à long terme ; la cour affirme ainsi, de façon péremptoire, que les parents "ne se sont jamais posé de questions sur le fait que leur fille se retrouvera orpheline très jeune et qu’elle sera contrainte de prendre soin de parents âgés".  Mais qu'en savent-ils? L'espérance de vie augmente sans cesse. Les parents pourraient avoir pris les précautions pour assurer leurs vieux jours, assurer leur fille contre les aléas de la vie, avoir des cousins ou des neveux prêts à aider plus tard... Ironiquement, la suppression de leur descendance par la cour garantit que les parents âgés seront dans leur vieillesse exclusivement à la charge de la société.

En lieu et place de catastrophes hypothétiques, la justice italienne a choisi de façon plus pragmatique d'infliger la douleur de la perte immédiatement. Mais aussi de faire un exemple.

Les décisions de justice absurdes ne sont parfois que le reflet des contradictions du législateur. Ici, les juges ont appliqué - avec toute l'inhumanité qu'il sied à leur robe - la loi italienne controversée sur la procréation assistée.

[La procréation assistée en Italie] n’est permise qu’à un « couple » répondant à différentes conditions. Les deux membres du couple doivent être majeurs, de sexe différent. Il doit s’agir d’un couple marié ou d’un couple vivant en concubinage. Les deux membres du couple doivent être « en âge de procréer » et ils doivent être vivants. Sont donc exclus de la procréation assistée les mineurs, les femmes seules, les couples d’homosexuels et les « madri nonne » (mères grands-mères).

 
En gros, ne sont autorisés à procréer avec assistance que les parents qui pourraient "traditionnellement" avoir un enfant, et donnez ici l'interprétation la plus conservatrice de ce terme. Mais qui aurait imaginé que ces limitations à la procréation assistée s'appliqueraient même après la naissance de l'enfant? Les juges italiens, des hommes sans aucun doute formés, cultivés et intellectuellement développés, n'ont pas hésité une seconde à se lancer dans cette trajectoire kafkaïenne. Leurs décisions sont plus évocatrices de leur humanisme que n'importe quel discours.

Pour échapper au carcan de restrictions légales absurdes, Gabriella Carsano et Luigi Deambrosis avaient fait comme des centaines d'autres italiens: ils sont allés à l'étranger. Mal leur en a pris, ils ont désobéi. Il fallait les punir pour leur outrecuidance. Pour l'exemple.

Que les Italiens souhaitant vaincre les faiblesses de la nature pour avoir une descendance sachent à quoi ils s'exposent: si la "justice" s'intéresse à leur cas, quelle que soit le prétexte, leur famille sera brisée.

Le tout dans l'intérêt de l'enfant, bien entendu. Nous ne sommes plus à un mensonge près.

07 octobre 2013

Leçons de Lampedusa

L'espoir fait vivre, dit-on, mais parfois, comme à Lampedusa, il tue. Des centaines d'immigrants clandestins embarqués pour l'Europe l'ont appris à leurs dépens en coulant à quelques centaines de mètres de la côte de l'île. Combien sont morts, nul ne le sait. La mer continue à relâcher des cadavres et de nombreuses victimes pourraient encore se trouver dans l'épave à quarante mètres de fond. Les dernières estimations font état de 450 à 500 personnes embarquées dans le navire, dont au moins 130 auraient trouvé la mort. 200 seraient encore portées disparues.

lampedusa,italie,immigrationFace à la catastrophe, la réponse se limite à une assourdissante cacophonie. Le pire y côtoie le meilleur. Prenez le pape François, par exemple. Sans hésiter à égrener les pires poncifs, le bon pape s'empressa de fustiger "l'indifférence à l'égard de ceux qui fuient l'esclavage, la faim pour trouver la liberté, et trouvent la mort" et décréta dans la foulée une journée des pleurs. Si l'église brandit sa supériorité morale comme un étendard, au chapitre des solutions concrètes le silence est assourdissant.

Le Vatican n'est pas le seul acteur à manquer de sens commun. Si les pêcheurs de Lampedusa ont su faire preuve de sang-froid, ils sauvent l'honneur d'une Italie en perdition. Car la polémique enfle: les garde-côtes italiens n'aurait pas fait preuve de toute la diligence requise, pour le moins...

Un pêcheur a déclaré qu'il avait fallu environ 45 minutes aux garde-côtes pour arriver sur place, alors que le naufrage avait eu lieu à environ cinq cents mètres de la côte de Lampedusa. (...) Par ailleurs, ce pêcheur a indiqué que lorsque son bateau est rentré au port de Lampedusa avec 47 survivants, il a été empêché de repartir en mer parce que les garde-côtes lui auraient indiqué qu'ils devaient obtenir une autorisation officielle pour le faire.

"J'aurais pu sauver plus de naufragés si les secours étaient arrivés à temps et s'ils nous avaient permis de ressortir plutôt que d'attendre la permission de Rome", a-t-il déclaré samedi. (...)

De plus, le maire de Lampedusa, Giusi Nicolini, a estimé qu'une loi italienne très controversée pourrait avoir dissuadé certains citoyens de se porter au secours des naufragés. Cette loi réprime les personnes considérées comme ayant facilité une immigration illégale. "Le gouvernement doit changer ces normes inhumaines", a déclaré Mme Nicolini.

 
Eh oui: les pêcheurs ont simplement appliqué les traditionnelles lois de la mer, c'est-à-dire l'obligation de porter secours à des personnes et des navires en difficultés. L'administration italienne considère, elle, qu'ils encouragent l'immigration illégale. Ils sont donc passibles de prison et de la saisie de leur navire! Face à la polémique, les gardes-côtes restent stoïques: ils affirment être arrivés sur les lieux "seulement" 20 minutes après un premier appel de détresse et n'ont bien sûr jamais cherché à empêcher le courageux sauveteur à reprendre la mer - juste à coordonner les secours "pour éviter le chaos", bien entendu. Des sauveteurs portant librement assistance à des naufragés, et puis quoi encore?!

Si l'île compte 6'000 Italiens, elle supporte aussi 2'000 requérants d'asile dans un camp destiné à en accueillir 800. Depuis le funeste naufrage, les survivants reprennent leurs esprits en attendant d'être transféré ailleurs. Où? C'est toute la question.

Les politiques gardent l’ambigüité: à l'humanisme d'une situation critique s'oppose une immigration illégale dont personne ne veut. Qu'on estime que les survivants du naufrage aient gagné leur entrée parce qu'ils ont assez souffert et tous les prochains boat-people à destination de l'Europe couleront à leur tour à cinq cent mètres des côtes, surnage qui peut. Et personne pour poursuivre les politiciens au nom de l'encouragement à l'immigration illégale...

L'Europe définit simplement quel est le prix du ticket et les modalités de paiement.  Il est facile - populiste même, pour employer un terme à la mode - de plaider la clémence et l'ouverture, mais cela ne fera que provoquer un appel d'air. Comme le répondit le président Deng Xiaoping à des journalistes américains s'inquiétant de l'impossibilité pour les Chinois de quitter leur pays:

"Mais qu'à cela ne tienne, combien de millions en voulez-vous?"


Les donneurs de leçon se tinrent coi. Les journalistes de l'époque avaient plus de jugeote que les humanistes de la nôtre.

Combien de millions en voulons-nous?

Et lesquels voulons-nous?

Entrer en Europe aujourd'hui n'implique pas d'être en règle avec les autorités, instruit ni porteur de talents. Pas besoin non plus de respecter la société occidentale, puisque le voyage implique de violer dès son arrivée les lois du pays d'accueil. Il faut simplement s'arranger avec des passeurs.

D'innombrables familles se privent ou empruntent à des individus peu recommandables un budget pour un aller simple vers l'Europe. S'ils survivent, les candidats au voyage auront une dette auprès des mafias. Comme ils auront rarement des compétences à faire valoir, ils se cantonneront à des travaux au noir, de petits trafics ou la criminalité pure et simple - une vie entièrement aux dépens de la société.

Pour entrer en Europe aujourd'hui il faut être sans scrupule et bon nageur. Pas besoin d'être devin pour se douter que cette "immigration choisie" n'est pas la meilleure.

On se prend à rêver à ce que pourrait être une immigration au mérite où les familles candidates soucieuses de s'intégrer investiraient dans les compétences de leurs enfants, où elles auraient le droit de venir en Europe par la grande porte après avoir passé un concours, plutôt qu'à payer des réseaux de passeurs comme maintenant. On pourrait imaginer une immigration au parrainage où les hôtes se porteraient garant de leurs invités étrangers, y compris sur le plan financier. On pourrait imaginer des solutions créatives et constructives.

Mais il est apparemment plus facile de criminaliser les pêcheurs portant secours et de décréter une journée des pleurs que d'avoir un discours cohérent sur l'immigration, pour le plus grand malheur des prochains noyés.

30 septembre 2013

Berlusconi et la rédemption italienne

De ce côté des Alpes, l'affaire est entendue: Silvio Berlusconi est un monstre. Celui qu'on surnommait avec dédain il Cavaliere s'est récemment vu affubler de qualificatifs peu flatteurs dont "inconscient" et "fou" sont sans doute les plus honorables.

Tout est la faute de la démission des ministres de sa coalition du gouvernement, un geste apparemment décidé par Silvio Berlusconi lui-même. Le départ des ministres provoquera probablement l'effondrement de la coalition dirigeant actuellement l'Italie après cinq mois d'existence, donc des élections anticipées, une campagne électorale, une incertitude politique et tutti quanti.

italie,silvio berlusconi,manoeuvres politiques,médiasPourquoi?

Pourquoi cette décision, ce chaos prévisible, cette remise en question d'une maigre stabilité acquise après d'âpres tractations?

Pour les médias dont la posture anti-Berlusconi n'est plus à démontrer, la responsabilité est entièrement à chercher du côté de l'homme, son attrait pour le pouvoir, le rejet de sa dernière condamnation. Après des décennies de lutte judiciaire, il sacrifierait l'Italie entière pour une maigre chance de préserver son pouvoir. Selon un "spécialiste" de la vie politique italienne:

Silvio Berlusconi est un homme qui n'a plus rien à perdre. On a sous-évalué son intelligence manichéenne. Il a une jouissance personnelle à voir qu'il peut conditionner l'avenir de l'Italie toute entière. Hormis dans les dictatures, qui a le pouvoir, par sa simple parole et son aura, de dicter la marche d'un pays? (...)

Le 4 octobre, le Sénat devait se prononcer sur sa destitution, qui le priverait de l'immunité parlementaire [et provoquerait l'exécution de sa peine de quatre ans de prison - ramenés à un seul par une amnistie - pour fraude fiscale]. Berlusconi se bat pour ne pas perdre cette immunité.

Il a l'arrogance de penser qu'il peut gagner cette guerre et que son parti, le Peuple de la liberté (PDL, droite), peut remporter la majorité lors d'élections anticipées et faire annuler cette question d'immunité. S'il y parvient, il aura gagné sur la politique et la magistrature.


Le mal, vous dis-je. Le pari fou de Berlusconi serait de ravir la majorité actuellement détenue par le parti de gauche du Premier ministre Enrico Letta pour retourner en sa faveur les votes le concernant.

Le mal est une explication pratique. Il fait de Berlusconi une sorte de démon, ce qui n'est pas pour déplaire dans certains cercles. Il empêche de creuser la question davantage - qui serait pervers au point d'enquêter sur le mal? - et permet de lancer des anathèmes à tout bout-de-champ.

Pourtant, plus sérieusement, les ambitions politiques d'un jeune homme de 77 ans paraissent limitées, quelle que soit l'issue des ses déboires judiciaires. Et la crise qui secoue l'Italie en ce début de semaine a peut-être une toute autre raison. Pour la comprendre, il faut examiner le point de vue du PLD, livré brut de forme pendant les premières heures de la crise, avant que la machine médiatique habituelle ne se mette en branle...

[Les ministres membres du Peuple de la Liberté] ont tous suivi la consigne de Silvio Berlusconi qui avait jugé plus tôt "inacceptable" et "irrecevable" l'"ultimatum" d'Enrico Letta, a-t-elle précisé. Le président du Conseil avait demandé vendredi soir une clarification devant le Parlement à propos du soutien incertain du centre droit à son gouvernement de coalition droite-gauche. Dans l'après-midi, le Cavaliere avait invité, dans un message adressé à Angelino Alfano, les ministres PDL à "évaluer l'opportunité de présenter immédiatement leur démission pour ne pas se rendre complices d'une ultérieure vexation imposée par la gauche aux Italiens".

"La décision adoptée hier par le président du Conseil de geler l'action du gouvernement, entraînant de cette façon l'augmentation de la TVA, est une grave violation du pacte de gouvernement", avait argumenté Silvio Berlusconi. Le Conseil des ministres avait été convoqué vendredi par Letta afin d'ajourner l'augmentation prévue pour le 1er octobre de la TVA, mais, en raison de la crise politique, Enrico Letta avait repoussé toute décision. L'augmentation, de 21% à 22%, sera appliquée le 1er octobre. Cette hausse d'un point est redoutée par les milieux économiques car elle risque de peser sur la consommation et la reprise.

 
Le Premier ministre de gauche aurait ainsi délibérément gelé l'action du gouvernement italien pour qu'une hausse "automatique" de la TVA ait lieu. La démission des ministres et la probable chute du gouvernement ne serait pas due à une revanche berlusconienne mais à une hausse de la TVA imposée à la hussarde contre le PLD et contre les accords signés entre les partis pour prendre part à la coalition dirigeante.

En démissionnant, les ministres du PLD ont pris leur responsabilité: plutôt dénoncer la mascarade qu'en devenir complices. Il en va de leur honneur et du sens d'un pacte gouvernemental. Bien entendu, c'est risqué, mais le blâme ne serait-il pas aussi à chercher du côté de M. Enrico Letta et de ses basses manœuvres?

Si le gouvernement actuel s'effondre et que l'Italie se lance dans une nouvelle joute électorale, à n'en pas douter, le Berlusconi Bashing battra de nouveaux records. Mais le dernier mot vient des urnes. Or, le camp de Berlusconi est le seul à rester crédible lorsqu'il affirme s'opposer aux hausses des prélèvements.

Les électeurs pourraient s'en rappeler, peu importe la bile déversée par les médias contre un homme politique qu'ils détestent depuis si longtemps.

Mise à jour (2 octobre): Berlusconi a fait volte-face et sauvé le gouvernement Letta.

01 mars 2013

Ingouvernable Italie

Les élections italiennes de dimanche et lundi ont donné exactement le pire scénario possible: un pays ingouvernable et promis à un prochain retour aux urnes.

cartoon.jpgLa troisième économie de la zone euro est dans la tourmente.

Le professore Mario Monti, chouchou de Mme Merkel et de la nomenklatura européenne, a été sèchement renvoyé à ses études. Avec 10% des suffrages exprimés, il a cristallisé à lui seul le rejet des politiques venues d'en haut et des quelques réformes - trop souvent fiscales - qu'il a pu mener. Technocrate sans charisme, ancien de Goldman Sachs, imposé d'en haut par la clique bruxelloise, M. Monti se voyait en homme providentiel ; il aura raté jusqu'à sa démission-surprise. Il disparaîtra probablement du radar politique italien dès les prochaines élections.

Silvio Berlusconi, annoncé politiquement mort une demi-douzaine de fois, s'est encore débrouillé pour transformer une défaite en demi-victoire ; sa coalition menée par le Peuple de la liberté est arrivée en deuxième position avec 30% des voix à l'échelle nationale, dans un mouchoir de poche avec la gauche de Pier Luigi Bersani. Ce dernier ne dispose que de 124'000 voix d'avance. Qu'on le veuille ou non, Silvio Berlusconi mène la droite italienne. Tout électeur qui n'est pas de gauche tombera forcément dans le giron de sa coalition, même s'il ne vote pas précisément pour le parti de Berlusconi. Cela lui garantit une force de frappe électorale conséquente, malgré les affaires dont il est continuellement accusé (dernière en date, la possible corruption d'un politicien en 2006, Sergio De Gregorio ; mais apparemment, le fait qu'un sénateur de gauche se laisse corrompre laisse de marbre tout le monde...)

Le rejet de l'affairisme de la classe politique italienne et des politiques de rigueur imposées d'en haut - et dont les partisans semblent eux-mêmes rarement souffrir - auront jeté des millions d'Italiens dans les bras du mouvement "cinq étoiles" de Beppe Grillo. L'ex-comique devenu politicien souhaitait incarner le vote protestataire, le résultat aura dépassé toutes ses espérances. Parti de rien, le mouvement cinq étoile devient désormais la troisième force politique italienne.

Si les cinq étoiles sont évidemment de gauche - il est ainsi "hors de question" d'envisager la moindre alliance avec Berlusconi - le mouvement de Beppe Grillo est aussi anti-européen, anti-euro, anti-austérité, pro-démocratie directe et dirigé droit contre la classe politique incarnée par les partis traditionnels. Tout n'est donc pas à jeter au sein du nouveau venu, mais ses positions iconoclastes, l'inexpérience de ses élus et l'absence de cohésion de l'ensemble achèveront de donner des maux de tête à quiconque souhaiterait l'avoir pour partenaire.

Finissons ce tour d'horizon avec le vainqueur officiel, Pier Luigi Bersani, à la tête du Parti Démocrate. La maigre avance qu'il possède sur le suivant permet à sa coalition de briguer 55% des sièges de la Chambre des Députés. Dans la chambre du Sénat, en revanche, sa victoire électorale est trop étriquée pour espérer une majorité, même en s'alliant avec ce qui reste des forces politiques de Mario Monti.

Les médias européens insistent bien sur la victoire de M. Bersani - il est de gauche et pro-européen, c'est donc leur poulain naturel - mais cachent l'ensemble de sa situation. N'importe quel observateur examinant le contexte politique italien de façon moins triviale comprendra que toute tentative de former une coalition est vouée à l'échec.

Tout d'abord, les mouvements politiques représentés dans les chambres italiennes et dans les beaux graphiques de résultats d'élections sont eux-mêmes des coalitions de partis. On a tendance à l'oublier. Silvio Berlusconi subit sa fameuse Ligue du Nord, mais le Parti Démocrate mène lui aussi une coalition "Bien Commun" de partis socialistes, communistes et écologistes, peu enclins à accepter un accord électoral encore plus large. Les forces politiques composant ces coalitions s'entendant déjà à peine, imaginer une alliance stable avec le fantasque Beppe Grillo tient de la gageure. Une "union nationale" rêvée par les eurocrates, associant Monti et Berlusconi à la gauche semble encore plus invraisemblable. Même si certains commentateurs osent avancer l'hypothèse, on nage en pleine science-fiction.

Deuxième aspect, assumant son rôle "responsable" et "progressiste" dans la poursuite des réformes, Pier Luigi Bersani n'aura d'autre choix que de s'infliger la poursuite de la ligne politique qui a éreinté Mario Monti. On n'imagine pas M. Bersani pousser l'Italie à la cessation de paiement, à la révolte contre les banques, à l'organisation d'un référendum sur la sortie de l'euro ou de l'Europe ou simplement à la moindre opposition contre Mme Merkel, alors que la confiance internationale dans les finances du pays ne tient qu'à l'humeur de Berlin.

La coalition "Bien Commun" de M. Bersani est donc sur une pente descendante inéluctable. Le Parti Démocrate a perdu 4 millions d'électeurs par rapport aux législatives de 2008, plus d'un sur deux au profit de la formation de Beppe Grillo. Ce dernier, fin psychologue, n'hésitera pas à pourrir la situation ; il l'a déjà fait savoir en promettant à ses électeurs un "prochain retour aux urnes". Le politicien-comique a bien compris que les vents lui sont favorables.

Difficile de prédire exactement quand aura lieu la manche électorale suivante. Tout dépend de l'énergie que déploiera Pier Luigi Bersani à donner l'illusion qu'il contrôle quelque chose. Dans tous les cas son avenir ressemble à une impasse: ses espoirs de diriger un gouvernement stable sont nuls, son électorat s'érode et ses concurrents sont au coude-à-coude. La victoire est une déesse capricieuse et inconstante.

Le prochain round verra probablement la gauche conventionnelle s'effacer au profit du mouvement cinq étoiles, lui-même opposé à un Silvio Berlusconi requinqué et déjà à deux doigts de l'emporter cette semaine. La victoire de ce dernier ne manquerait pas de faire s'étrangler bon nombre d'éditorialistes un peu partout sur le continent, mais voilà, ce sont encore les électeurs italiens qui décident.

Bien entendu, la prochaine étape du cirque électoral italien ne sera pas la dernière: les choses empireront alors que la défiance s'aggrave. Par beau temps la péninsule italienne était déjà pratiquement ingouvernable ; qui croit encore que les peuples s'assagissent en temps de crise?

21 août 2012

La guerre, bien propre sur elle

Il aura fallu plusieurs semaines pour qu'une directive expédiée le 26 juillet dernier par le Ministère de la défense italien parvienne jusqu'aux humbles pages du Matin en Suisse, seul journal à évoquer l'affaire, apparemment. Le sujet est particulièrement sensible, ce qui explique sans doute cette étrange discrétion.

Que demande la directive? Que les militaires de carrière italiens renoncent aux tatouages et autres piercings. Les soldats sont néanmoins autorisés à porter quelques dessins ou de petits anneaux à condition qu’on ne les voie pas et... Qu'ils en avertissent leurs supérieurs (oui, vraiment!).

Supérieurs qui pourront d'ailleurs effectuer des "contrôles ponctuels" pour vérifier l'uniformité virginale de la peau de leurs soldats. Belle ambiance de caserne en perspective.

Dans l'armée italienne comme ailleurs, le tatouage est signe d'appartenance, victoire de sur la douleur, souvenir et moyen d'identification. Alors même que l'armée réclame parfois à ses hommes de risquer leur vie, cet attachement soudain pour des considérations à fleur de peau, si j'ose dire, a quelque chose d'étrange. Quelle mouche a donc piqué le Ministère de la défense?

Les explications fournies dans le document livrent quelques pistes:

Le document interdit aussi les tatouages ayant une référence "obscène d’un point de vue sexuel, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée". Le message est clair: pas de croix gammée, de Christ ou de tête de mort, synonyme de fascisme et d’intolérance, affirme le Ministère de la défense.

 

Obscène, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée... Du point de vue de la sensibilité exacerbée des musulmans, car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Bien que le journaliste en charge de l'article se soit senti obligé de mentionner la croix gammée (histoire de mieux faire passer la pilule auprès de ses lecteurs occidentaux je suppose) les disciples de Mahomet risquent peu de défaillir à la vision d'un tel emblème, en tous cas ni au Bengladesh, ni en Turquie, ni au Qatar, ni en Afghanistan, ni probablement dans aucun autre pays du même genre. On reste aussi dubitatif sur l'érotisme imputable à un tatouage de femme gravé sur le biceps d'un soldat musclé. Reste les symboles qu'on ne veut pas évoquer, c'est-à-dire le Christ ou la croix chrétienne (synonymes apparemment de "fascisme" et "d'intolérance" selon le Ministère).

Un certain Massimiliano F., retraité de la marine, n'y va pas par quatre chemins:

"Il faut se rendre compte de l’effet dévastateur que peut avoir un petit crucifix imprimé sur les biceps saillants d’un guerrier italien en poste en Afghanistan par exemple."

 

italie,tatouage,arméeUne réalité que le courrier du ministère tente pudiquement d'aborder:

De fait, la directive évoque le nombre grandissant de soldats de carrière expédiés dans des zones à risques dans le cadre de missions internationales. Des zones où les populations musulmanes, généralement majoritaires, pourraient éprouver un sentiment de malaise et de grande défiance face à un soldat exhibant un crucifix ou une sirène à moitié nue.

 

Pourraient. Malaise. Grande défiance. Que de tournures alambiquées! Tout cela pour traduire les glapissements et la haine de musulmans ivres de rage à la simple vue d'une croix tatouée. "Les croisés sont de retour!" "Mort aux infidèles!" Les répliques suivantes ne sont pas trop difficiles à imaginer...

Évidemment, la préoccupation du Ministère de la défense italien concerne probablement la vie de ses soldats. Mais s'y prend-t-il de la bonne façon? A partir du moment où Rome abrite la Cité du Vatican, peu de chances que des islamistes s'accomodent des troupes italiennes sur place, tatouages ou non. Et à supposer que la directive ait été conçue en pensant aux civils, elle n'en est que plus insultante: ceux-là sont rabaissés au rang d'animaux stupides réagissant aveuglément au moindre stimuli.

Nul doute que le Waziristan abrite des individus aussi vindicatifs. Mais des islamistes enragés capables d'attaquer à vue, ne serait-ce pas précisément le genre d'ennemi que les soldats occidentaux viennent combattre?

Les musulmans, islamistes ou non, n'apprécient pas forcément pas les symboles chrétiens et c'est leur droit le plus strict. Mais au moins comprennent-ils et respectent-ils force et dignité. Quelles qu'aient été leurs intentions, les hauts stratèges du Ministère de la défense italien ne peuvent provoquer que des effets désastreux. Leur décision mine directement le moral des troupes. Loin de susciter la reconnaissance des autochtones, elle les insulte, tout en faisant passer les Italiens pour des couards. Elle attise encore davantage la haine des islamistes locaux, qui auront beau jeu de dénoncer la veulerie de soldats sans fierté et la croisade masquée d'un Occident hypocrite.

Une guerre, quelle qu'elle soit, n'est pas qu'un affrontement militaire, mais aussi une confrontation des valeurs. Un camp qui a honte des siennes et se met en quatre pour ne pas déplaire à l'ennemi a-t-il la moindre chance de l'emporter?