08 avril 2013

Affaire Cahuzac ou affaire PS?

Quelques jours après le coup de tonnerre de l'affaire Cahuzac, les informations continuent de remonter et ne dressent pas un très beau portrait de l'élite aux commandes de la France.

Le point en cinq questions.

Qui était au courant, et depuis quand? Les premières réactions officielles, virulentes, ne laissaient pas la place au doute: le ministre démissionnaire était un monstre qui avait trompé tout le monde. Ses anciens collègues rivalisaient de vocabulaire pour faire part de leur indignation et de leur stupeur.

jerome-cahuzac-francois-hollande.jpgDepuis, le vernis du tableau s'est sérieusement effrité, tant au niveau de la Présidence (M. Hollande) que de son ministre de tutelle, le Ministre de l'Economie et des Finances (M. Moscovici), du Ministre de l'Intérieur (M. Valls) ou de la Ministre de la Justice (Mme Taubira). Citant un connaisseur des rouages des institutions mentionné dans Le Figaro:

Selon une tradition non écrite, le procureur de Paris informe directement le cabinet du Ministre [de la Justice]. (...) Le dossier Cahuzac fait partie de ces dossiers «signalés» qui sont suivis en temps réel ou presque par la Chancellerie. Christiane Taubira en connaît donc personnellement tous les rebondissements. En temps que garde des Sceaux, elle est théoriquement la première informée, mais elle est parfois «doublée» par le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, comme dans le cas des expertises confiées à la police scientifique.

Les résultats de l'analyse de la bande sonore (...) remontent, eux, rapidement et directement Place Beauvau [au Ministère de l'Intérieur] - parallèlement à la Place Vendôme [au Ministère de la Justice]… «Le fonctionnement hiérarchique est encore plus efficace de leur côté» explique un habitué de la Chancellerie.

François Molins ouvre une information judiciaire le 19 mars (...) il prend soin de suivre le processus habituel des affaires «signalées».


Sachant qu'au moins deux ministres suivaient quasiment en temps réel les progrès de l'enquête, comment croire que le Président n'ait su la vérité qu'au moment des aveux? Qui plus est, pour des postes aussi importants, le passé des candidats est soigneusement fouillé ; or, M. Cahuzac traîne avec lui des soupçons de corruption depuis les années 90.

A-t-on cherché à protéger Jérôme Cahuzac? Ou, autrement dit, reste-t-il la moindre crédibilité à la "République Exemplaire" prônée par François Hollande en campagne? Cette interrogation est la corollaire de la précédente. Certains individus haut placés ayant eu vent de l'affaire auraient pu être tentés de l'étouffer avant l'explosion, dans la grande tradition républicaine française.

Parmi toutes les personnes suspectées d'avoir couvert Jérôme Cahuzac, le nom du Ministre de l'Economie et des Finances Pierre Moscovici revient avec insistance. Le ministre de tutelle du suspect demanda ainsi à la Suisse une entraide administrative pour savoir si Jérôme Cahuzac possédait un compte à l'UBS depuis 2009 (antériorité maximale selon les accords en vigueur). L'administration helvétique, bonne fille, serait remonté jusqu'en 2006 pour répondre par la négative... Et le ministre de proclamer fièrement son collègue blanchi de tout soupçon !

Pendant cette enquête, M. Moscovici fit preuve d'un manque de curiosité étonnant. Aurait-il traqué ce mystérieux compte à la banque Reyl & Cie - citée par Mediapart - plutôt qu'à l'UBS, il aurait découvert le pot aux roses. Aurait-il formulé une autre demande auprès de Singapour, vers qui on sait que les avoirs ont été déplacés et avec qui la France a des accords d'entraîde administrative depuis 2011, il aurait également trouvé quelque chose.

En fait, il semble que M. Moscovici ait formulé à peu près la seule question à laquelle il était possible de répondre par la négative. Soit le ministre de tutelle de Jérôme Cahuzac fit preuve d'une rare myopie dans ses investigations, soit il ne cherchait pas vraiment à découvrir la vérité, à supposer qu'il l'ignore.

600'000 euros ou 15 millions? La légende des 600'000 € "taraudant la conscience depuis vingt ans" a sérieusement pris du plomb dans l'aile depuis dimanche. La RTS a révélé sur la base de documents suisses que le compte de M. Cahuzac contenait 15 millions d'euros en 2009, soit vingt-cinq fois plus que les sommes évoquées alors.

Loin d'être inactif, le compte a vu d'important mouvements de fonds dont nous n'avons pour l'instant pas la teneur.

Pire, dans son empressement à faire quitter l'argent pour Singapour, M. Cahuzac est allé jusqu'à produire de faux documents pour permettre le transfert. Faux et usage de Faux simplement pour déplacer l'argent ailleurs, à une époque où le ministre n'était pas en cause dans une enquête... Pourquoi un tel empressement?

Les quinze millions sont d'autant plus vraisemblables que les six cent mille n'auraient pas suffit à pousser la porte des établissements fréquentés, qui réclament un ticket d'entrée bien supérieur à leur clientèle. Un homme politique de premier plan n'aurait pas mis en danger sa carrière et sa réputation pour cacher une somme qui, en France, ne suffit même pas à soumettre son détenteur à l'impôt de solidarité sur la fortune. Un tel acharnement à pratiquer l'évasion fiscale force le respect, surtout de la part  d'un socialiste, mais cet unique motif n'est pas crédible. L'argent n'était pas en Suisse pour échapper à l'impôt, mais vraisemblablement pour y être employé en toute opacité.

L'affaire est-elle une preuve de l'indépendance de la justice? Même pas. On aurait pu saluer une justice française prête à découdre face aux puissants, fussent-ils ministres, mais ce n'est pas vraiment ainsi que l'affaire a débuté. Selon un article précédemment cité:

Comment le procureur de Paris, dont la carrière dépend malgré tout en partie du ministère de la Justice, a-t-il pris [la décision de l'ouverture d'une enquête sur un membre du gouvernement en place - un geste rare]? «Pour se protéger, précisément !» estime un ancien de la Chancellerie. «François Molins [le Procureur de Paris] a été placé à la tête de la juridiction la plus sensible de France par la droite, et il craignait bien de devoir rapidement céder sa place. Lorsqu'Edwy Plenel, le patron de Mediapart, lui demande de traiter l'affaire, il se saisit de l'occasion: ainsi, il devient intouchable.»

Pour le garde des Sceaux, il n'est plus possible d'écarter le procureur de Paris: toute mutation serait en effet interprétée comme une volonté d'étouffer l'affaire...


Ainsi, l'enquête contre Jérôme Cahuzac ne serait pas une preuve d'indépendance de la justice face au pouvoir politique, mais au contraire née d'une manoeuvre destinée à se protéger de lui!

Est-ce l'arbre qui cache la forêt? C'est évidemment la question que tout le monde se pose. La menace a pris un tour beaucoup plus concret avec la une de Libération faisant état d'une enquête journalistique de Mediapart à l'encontre du Ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius, encore une fois à propos d'un compte à l'étranger. Ce qui n'est pour l'instant qu'une rumeur donne lieu à des démentis tous azimuts. Outre la possibilité d'une plainte contre le quotidien, le ministre est allé jusqu'à demander à des banques suisses de certifier qu'il n'a jamais eu de comptes chez elles!

A-t-on jamais vu pareille réaction face à de simples rumeurs?

L'immédiateté et la force du déni ne sont pas sans rappeler les premières étapes de l'affaire Cahuzac, même si les éléments factuels à disposition du grand public sont pour l'heure inexistants.

La poussière soulevée par la chute du Ministre du Budget n'est pas retombée. Loin de l'homme seul trahissant ses amis et ses collègues politiques, tout porte à croire que Jérôme Cahuzac faisait partie d'un système dont il n'était qu'un rouage. Les 15 millions d'euros présents sur le compte suisse n'étaient peut-être pas que les siens. Ce n'est pas par hasard qu'un tel scandale frappe le Ministre du Budget, poste destiné entre tous à la manipulation de flux d'argent. Qu'on se rappelle des casseroles traînées par un illustre prédécesseur à ce poste, Eric Woerth...

Depuis l'évidence de ses mensonges, Jérôme Cahuzac a fait acte de contrition publique pour ses péchés et a cherché à dédouaner avec la plus grande théâtralité ses collègues de gouvernement. Il a demandé "pardon du dommage causé" au Président de la République et au Premier Ministre, lesquels confirmèrent au plus vite leur totale ignorance de l'affaire. Plutôt passer pour benêts et naïfs que pour complices! Bref, il s'est comporté et se comporte encore comme un fusible-modèle. L'homme serait malhonnête, mais surtout, seul - une fable qui semble convenir à tout le monde.

Pas sûr que les citoyens français en soient dupes.

03 avril 2013

La chute de la maison Cahuzac

L'effondrement de la carrière politique de Jérôme Cahuzac est aussi bref que spectaculaire. Ministre du Budget, maillon fort du gouvernement, il apportait une touche de sérieux et de crédibilité à l'équipe de Jean-Marc Ayrault, qui en avait bien besoin. Il était même pressenti comme successeur possible au Premier Ministre en cas de remaniement ministériel.

L’ascension météorique du politicien sera brisée en quelques mois par les révélations du magazine en ligne Mediapart sur la base d'une conversation téléphonique enregistrée il y a plus de dix ans... C'est rocambolesque, il faut bien l'admettre, mais la vérité suit parfois des sentiers caillouteux avant de se révéler à tous, dans la grande tradition romanesque.

france,jérôme cahuzac,mensonges,socialismeÉtrange façon dont résonnent aujourd'hui le déni indigné - et dûment archivé - du Ministre le 5 décembre 2012 face à l'Assemblée Nationale française, à ses collègues du gouvernement, à la presse, aux caméras et au monde:

"Je déments catégoriquement les allégations contenues sur le site Mediapart... Je n'ai pas, Monsieur le député, je n'ai jamais eu de compte à l'étranger, ni maintenant, ni avant."

 
C'est par ces termes que vient de se terminer l'illusion de la République exemplaire prônée par François Hollande, lequel évoque avec raison une "faute morale impardonnable".

Le schéma de l'affaire Cahuzac est finalement assez classique: déni devant une accusation prétendûment ridicule, indignation et menaces de plainte pour diffamation, ouverture d'une enquête officielle, démission de l'intéressé "afin de mieux préparer sa défense", diffusion de preuves accablantes, explosion de carrière en plein vol.

Le politicien avait fait de la lutte contre l'évasion fiscale son cheval de bataille: il connaissait pourtant son affaire. Pensait-il vraiment que le secret bancaire suisse - celui-là même contre lequel son gouvernement est parti en guerre, ce qui n'est pas la moindre ironie de cette histoire - suffirait éternellement à protéger son pesant secret?

Il n'y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne. Jérôme Cahuzac sera devenu en quelques jours un homme politique fini, un paria infréquentable plus encore que s'il avait eu une liaison secrète avec Marine Le Pen - et finalement, peut-être, un futur condamné. On ne lui fera pas de cadeaux. On aura beau jeu de rappeler que la constitution du compte frauduleux de Jérôme Cahuzac remonte à une époque antérieure à sa carrière politique ; celui-ci l'a accompagné tout au long de celle-là. Il l'a soigneusement caché, entretenu, déplacé et nié, sans jamais chercher à régulariser quoi que ce soit.

Évidemment, François Hollande et Jean-Marc Ayrault sont des victimes collatérales. Sans être eux-mêmes des parangons de vertu, ils n'auraient jamais sélectionné l'ambitieux député dans l'équipe ministérielle s'ils avaient eu vent de ces montants cachés et de leur origine trouble.

Reste un autre malaise, plus sournois. Quel homme politique français d'envergure peut sincèrement se vanter aujourd'hui d'avoir eu une attitude parfaitement honnête, morale et intègre sur les vingt dernières années?

Tous, sans doute.

Beaucoup moins, si leur déclaration était passée au détecteur de mensonge.

Tous les politiciens français sont-ils pourris? Le dire fait de vous un populiste, peut-être parce que les mouvements les moins fréquentables (à gauche comme à droite) sont moins sujets à l'accession au pouvoir et plus à même d'abriter des individus mus par idéalisme. La corruption est fille du cynisme et de l'opportunisme, des valeurs que l'on retrouve bien davantage au centre de l'échiquier. Mais tous les mouvements politiques ne sont pas logés à la même enseigne pour autant. L'accusation de corruption et de mensonge fait beaucoup plus mal lorsqu'elle touche sur la gauche. Celle-ci se voudrait l'incarnation de la vertu face à des adversaires politiques régulièrement dénoncés comme corrompus et malhonnêtes - une posture morale discutable, peu vérifiée dans les faits.

Les socialistes et autres écologistes sont prisonniers de leurs discours. Guides autoproclamés du progrès social et des lendemains qui chantent, ils ne peuvent s'astreindre à la modestie, encore moins admettre l'échec. Attachés à un idéal de perfection et de sacrifice, ils sont bien peu nombreux à l'incarner en pratique. Leur rappeler leur humanité imparfaite sonne comme un reproche.

Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, disait Emerich Acton il y a un siècle et demi. L'adage reste particulièrement vrai en France. L'implication de l’État dans tous les rouages de l'activité économique rend la classe politique particulièrement sujette au trafic d'influence.

D'où l'inévitable conclusion que la classe politique n'est pas prête à entendre: si on veut moins de corruption, il faut moins d’État.