28 avril 2010

Chronique du désastre à venir

Je n'avais pas prévu de parler que de la fin de l'Europe, mais l'actualité m'oblige.

Hier, les marchés ont eu la gueule de bois: un peu partout, soudainement, les gens réalisent que la Grèce n'émet que des obligations pourries, que sa croissance est en berne, que son plan de redressement est fantaisiste... Bref, il faut être fou pour lui prêter de l'argent! Chacun mesure son exposition alors que la perspective d'un défaut de paiement se fait toujours plus pressante.

creance_grece.jpgVous pensez que les marchés se sont effondrés? Attendez demain, pour voir. Et après-demain. Les bourses n'en ont pas fini de chuter. Il va falloir des semaines - des mois - avant que la situation grecque ne soit "dans les cours", et ce pour une raison bien simple: nous n'en sommes qu'au début de la crise. Il serait insensé de croire que la crise sera géographiquement circonscrite à Athènes. Et tout aussi insensé de croire que les bourses seront les seules à plonger...

Faisons un peu de prospective et essayons de voir ce que l'avenir nous réserve.

La situation financière de la Grèce se détériore de façon rapide. Sur les marchés financier, le pays n'est déjà plus en mesure d'emprunter, avec un taux à dix ans de plus de 10% et un taux à deux ans atteignant les 17%, en attendant que de nouveaux records ne soient battus. La note de BB+ (junk bonds) dont elle est désormais affublée est un signal pour les investisseurs: prêter à la Grèce, c'est risquer de ne jamais revoir sa mise.

La Grèce doit régulièrement rembourser des emprunts arrivant à échéance. Le 19 mai échoient des obligations à 10 ans pour un montant de 8,5 milliards d'euros. Jusqu'ici, la Grèce faisait comme les autres pays: elle émettait un nouvel emprunt pour payer le précédent. Avec ces taux, ce n'est plus possible. Le défaut de paiement sera pourtant évité. Le ministre grec des Finances Georges Papaconstantinou n'a pas épuisé toutes les possibilités. Il suffit que le FMI et/ou l'Europe finalisent leurs plans d'aide pour que le gouvernement grec puisse tirer des fonds d'une nouvelle ligne de crédit hors marché.

Mais l'astuce n'est que temporaire, les chefs d'Etat le savent bien. Le débat sur la posture d'Angela Merkel est, dans cette optique, purement anecdotique. Les journalistes sont nombreux à sous-entendre que l'Allemagne aidera la Grèce après les élections régionales du 9 mai; d'après eux, Angela Merkel s'apprêterait à trahir des électeurs Allemands - décidément peu clairvoyants - dès le lendemain du scrutin. Qu'on croit ou pas aux visées électoralistes de la chancelière, l'impact sur la débâcle financière grecque sera minime. L'Allemagne n'a pas les moyens de sauver tout le monde. Même un hypothétique soutien sans réserve ne suffirait pas à ramener les taux d'intérêts grecs à des niveaux praticables. Quant à un plan de soutien européen, le seul que Mme Merkel ait soutenu du bout des lèvres, il implique la participation de pays déjà aux abois comme l'Espagne et le Portugal.

Des pays ruinés vont devoir emprunter de l'argent pour sauver de la faillite un pays encore plus ruiné qu'eux...

Bref, la Grèce est privée pour longtemps de l'accès aux marchés financiers. Combien de temps les pays européens et le FMI accepteront-ils de se substituer à ceux-ci pour financer la dette du pays? Combien de temps accepteront-ils de remplir le tonneau des Danaïdes?

Les récentes négociations entamées avec le FMI laissent entendre une aide globale de quelque 45 milliards d’euros pour cette année. Mais l'accord pourrait courir sur trois ans, bien que les montants éventuels pour les années suivantes n’aient pas été fixés. Rien que pour 2010, compte tenu du ralentissement compréhensible de l'économie grecque, ces milliards d'euros suffiront à peine. Et il faudra encore verser de l'argent en 2011, en 2012, et peut-être plus encore jusqu'à ce que la Grèce revienne à une meilleure forme financière. On n'en est même pas aux prémisses.

Ces aides vont diluer le risque grec dans les autres pays européens. Les taux d'intérêt portugais, espagnols, irlandais et même italiens ont commencé à monter. C'est le principe des vases communicants. La crise grecque s'étendra à l'Europe entière, par le sud. Comment vont faire le FMI et Mme Merkel lorsqu'il faudra desserrer les cordons de la bourse pour aider le Portugal et l'Espagne, en plus de la Grèce?

Aider la Grèce revient à remettre à plus tard la réforme de la Grèce. Les atermoiements politiques des leaders de l'Europe prouvent que l'élite politique du continent n'est pas à la mesure de l'enjeu. Les égoïsmes nationaux, les rêves utopiques d'intégration européenne et une compréhension défaillante des principes économiques garantissent que la crise ne sera pas jugulée. Alors que le gouvernement grec pourrait se lancer dans une faillite douloureuse, mais courageuse et menée en bon ordre, il préfère gesticuler pour trouver de l'argent frais.

La crise va donc perdurer, s'étendre et gagner en intensité.

Au fur et à mesure que les semaines passeront, d'autres pays européens vont étudier les possibilités offertes par le FMI et leurs autres partenaires de se mettre "a l'abri" des marchés financiers et de leur "spéculation". Les méchants marchés financiers vont être allègrement peints en noir. Jusqu'au moment où même l'Allemagne n'en pourra plus. La cessation de paiement arrivera donc, et touchera plusieurs pays de la zone euro en même temps. Plus elle sera tardive, plus elle sera grave.

A ce moment là, l'euro en tant que monnaie unique aura vécu. L'illusion de l'Europe politique aura disparu depuis longtemps.

Passons sur la désagréable période de troubles civils et de pillages qui s'ensuivra.

Pour continuer à survivre et payer leurs fonctionnaires, les Etats produiront leur propre monnaie, convertible en Euro initialement selon un taux fixe. Celui-ci s'avérera immédiatement insoutenable, et ces nouvelles monnaies seront dévaluées plusieurs fois. Des émetteurs privés (les chaînes de grands magasins par exemple) produiront leur propre monnaie, comme des bons d'achat, qui seront mieux reçue par le public que la monnaie du gouvernement; il y aura des affrontements pour "restaurer l'autorité" et l'économie en pâtira plus encore. Mais si la monnaie de singe officielle suffira à payer les fonctionnaires et à la rigueur le marché intérieur, il faudra des décennies pour rembourser les dettes contractées en Euros par le pays auprès de ses "partenaires" européens et du FMI. Certains n'y résisteront pas et sombreront dans le populisme et l'autoritarisme, une population déboussolée et ruinée se faisant facilement séduire par des tribuns clamant que, finalement, le plus simple est de faire un bras d'honneur aux créanciers.

La Dictature des colonels n'est pas si ancienne.

Politique fiction? A vous de voir. Le film est bientôt à l'affiche partout en Europe.

26 avril 2010

Les dernières heures de l'Europe

Les journalistes font de leur mieux pour ne pas monopoliser le temps d'attention de leur public avec les déboires financiers de la Grèce, histoire de ne pas lasser. C'est pourtant une erreur, car l'histoire des finances grecques est une tragédie (désolé) dont les conséquences sont encore à peine perçues par tout un chacun, sans parler de nos éminents décideurs.

Précisons: le visage du continent européen va en être modifié pour toujours.

Comment peut-on tirer des conséquences aussi hyperboliques des simples problèmes de déficits d'un Etat membre de la zone Euro? Les finances des régimes sociaux-démocrates sont dans le rouge depuis des années - plus de trente ans en France - et rien n'indique que la tendance s'inverse, ni même, finalement, qu'elle pose le moindre problème. Les subventionnés reçoivent leur manne, les enfants vont à l'école, et un peu partout, comme le disaient certains panneaux, l'Etat investit pour votre avenir. En surface, tout va bien.

Mais la sérénité apparente ne suffit pas. Aux franges de l'Union, la Grèce s'enfonce. Aujourd'hui, les taux d'emprunt à dix ans ont atteint les 9%.

La cessation de paiement de la Grèce est désormais certaine. Aucune gesticulation d'un quelconque leader de l'Union Européene ne suffira à calmer la crise: le Verbe s'efface devant la réalité économique pitoyable de la Grèce. Les gens qui prêtent à la Grèce sur 10 ans ne sont pas sûr de retrouver leur mise, et les rendements qu'ils exigent s'en ressentent. A quel taux prêteriez-vous à un cousin flambeur poursuivi par les huissiers?

La crise économique a suffit à faire s'écrouler une économie grecque pourrie de l'intérieur par le gaspillage, l'abondance d'emplois publics non productifs et les avantages sociaux indus payés par des emprunts, creusant peu à peu la dette du pays jusqu'à des niveaux irrécupérables.

Nous sommes à l'aube d'une crise majeure; un peu comme lorsque le Titanic a heurté un iceberg mais avant qu'il ne coule (les analogies avec le transatlantique ne vont d'ailleurs pas manquer prochainement.) Un drame se noue, pourtant, tout a l'air normal... Jusqu'à ce que le grand public réalise qu'il est trop tard, bien trop tard.

Charles Gave emploie une autre image: les crises économiques s'apparentent à la pêche à la dynamite. La crise arrive, c'est l'explosion sous-marine aux contours mals définis. Remontent alors les poissons à la surface, lentement, le ventre à l'air. D'abord les petits, les PME, les propriétaires ruinés; puis des entreprises de taille plus conséquente, de petits établissement bancaires. Et puis, peut-être, plus gros encore... On aurait tort de croire que l'ensemble des victimes est connu simplement parce que, de son bateau, l'observateur embrasse du regard les milliers de cadavres du menu fretin ; il faut se pencher au-dessus du bastingage et regarder si on aperçoit pas le ventre blanc de quelque mastodonte des profondeur en train de remonter. Qui sont ces dernières baleines? Lorsqu'il écrivait son livre, Charles Gave pensait à des banques. Je penche pour ma part pour plus gros encore: des pays européens.

Auto-alimentée par la défiance des marchés, le ralentissement de l'économie et une dette toujours plus énorme à renouveler, les dernières heures voient la crise s'accélérer. Tout le monde est pris de court. Angela Merkel voulait prétendre que l'Allemagne n'aiderait peut-être pas la Grèce; une posture purement électorale, à tenir jusqu'au 9 mai, pour ne pas fâcher le naïf électeur Allemand. Cela paraît loin aujourd'hui. La France affiche une intransigeance de façade alors que le pays est lui-même dans une situation économique désastreuse (même causes, mêmes effets) et surtout, que les banques françaises et allemandes détiennent 39% de la dette grecque... Rappelons que lorsque l'Argentine a fait défaut, les créanciers ont du accepter de perdre deux tiers de leurs créances.

En d'autres termes, lorsque la Grèce tombera, des banques françaises vont sauter. Et le Portugal. Et d'autres encore: Espagne, Italie, Irlande, France...

L'Euro, en tant que monnaie, aura vécu, et ce sera bien le cadets de nos soucis.

La crise des subprimes semblera un aimable divertissement en regard de ce qui s'apprête à tomber sur le nez des Européens.

Les Suisses auraient tort de penser qu'ils sont à l'abri. Ils découvriront bien assez tôt comment les deuxièmes et troisièmes piliers de leurs retraites ont été exposé aux placements "sans risque" des fonds souverains... Et, naturellement, la crise économique européenne va avoir son petit effet sur les exportations: lorsque votre premier client est financièrement aux abois, ce n'est pas très bon pour les affaires.

Nous entrons dans une période de turbulences. Il n'y aura pas assez de chaloupes pour tout le monde.