28 mars 2011

D'une guerre à l'autre

Vendredi dernier, Ueli Maurer, conseiller fédéral en charge de l'armée, s'est livré à dans les colonnes du Tages-Anzeiger à quelques critiques sur les opérations internationales en cours en Libye. Par sa franchise et son bon sens, il s'est immédiatement attiré une volée de bois vert de la part des éditorialistes et des bien-pensants: mettre en doute une offensive contre Kadhafi, comment ose-t-il!

L'unanimité médiatique contre Kadhafi n'est pas sans me rappeler l'unanimité diamétralement opposée à l'intervention militaire en Irak en 2003, dans les médias francophones en tous cas. Mettons en perspective les deux situations.

L'intervention contre la Libye n'est ni plus ni moins légitime que celle contre l'Irak de Saddam Hussein. Pour chacune, l'ONU a voté des résolutions (la 1441 dans un cas, la 1973 dans l'autre) laissant entrevoir un recours à la force aux contours mal définis. La teneur exacte des textes votés était si floue que les réticences ont été immédiates sur le périmètre d'un recours à la force, seul un conglomérat de "pays coalisés" entrant en action.

kadhafi-et-sarkozy.jpgEn réalité, la justification légale d'une action contre Kadhafi est bien plus faible que celle qui a eu lieu en son temps contre Saddam Hussein. Le leader libyen n'est pas coupable de crimes contre l'humanité comme le despote de Bagdad l'a été; en fait, jusqu'à la mi-février, les puissants du monde considéraient Kadhafi comme quelqu'un de respectable, passant outre ses liens (passés?) avec le terrorisme et la violence de sa dictature. Rien à voir donc avec le Raïs irakien, infréquentable depuis son invasion du Koweit en 1990.

Kadhafi est sans conteste un fou paranoïaque et calculateur; mais pour imprévisible soit-il, il avait apparemment renoncé au terrorisme et même à la recherche d'armes de destruction massive en 2003 - on a beau être fou, paranoïaque et calculateur, le destin de Saddam Hussein a fait réfléchir plus d'un dictateur. Pour nuisible qu'il soit, Kadhafi ne représentait pas une menace contre un pays voisin ni aucun membre de la communauté internationale.

Précisons enfin que, malgré toute la sympathie qu'elle peut susciter, la rébellion libyenne n'a aucune légitimité particulière. La charte de l'ONU empêche de s'immiscer dans les affaires intérieures d'un pays souverain, fut-ce une dictature (comme nombre de membres de l'organisation). Il n'est absolument pas dans les missions de l'ONU de favoriser une insurrection, même contre un tyran. La résolution 1973 évoque explicitement la protection des civils, interdit l'usage de troupes au sol, et exclut toute action visant à renverser le régime.

On pourrait se réjouir de la "distance" prise par les coalisés; elle n'est pas sans conséquences. L'offensive au sol est laissée aux chebabs libyens, à l'armement léger et aux compétences martiales discutables. Renoncer à envoyer des soldats professionnels sur le terrain et laisser faire le sale boulot à civils mal dégrossis sur des pick-up Toyota, est-ce vraiment le meilleur choix lorsqu'il s'agit de préserver des vies humaines?

En utilisant la résolution 1973 comme prétexte, les pays coalisés - France, Etats-Unis et Angleterre en tête, ont largement "interprété" le texte, au point de déclencher les protestations de la Ligue Arabe et même de certains de leurs partenaires de l'OTAN, peu enclins à les suivre dans une aventure militaire aux conditions de sortie indéfinissables.

Barack Obama a déclenché une guerre d'autant plus unilatérale qu'il n'a même pas l'aval du Congrès, à l'inverse de George W. Bush pour l'Irak en 2003. Et, qu'on ne se leurre pas, malgré l'omniprésence médiatique française, ce sont les Etats-Unis, et non la France, qui fournissent l'essentiel de l'effort militaire.

Vu d'ici, l'offensive contre la Libye ressemble moins à de la géopolitique qu'à un conflit de personnes entre Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, Angela Merkel, Barack Obama, David Cameron, Silvio Berlusconi et d'autres. Comme si une dispute de cour d'école se réglait avec des missiles et des avions parce que les protagonistes sont les leaders de leurs pays respectifs... D'ailleurs, personne ne s'attend à voir la communauté internationale réagir avec une telle diligence sur le Yémen ou la Syrie, où les mouvements d'opposition sont eux aussi descendus à balles réelles.

Je ne défends Kadhafi en aucune manière, loin de là. S'il finissait pendu au bout d'une corde ou écrasé dans l'effondrement de son bunker, cela égayerait agréablement ma journée. Mais en formulant cette opinion je suis cohérent avec la position que je tenais en 2003 face à l'intervention militaire contre Saddam Hussein: quelque part, même si une offensive militaire est lancée pour des raisons douteuses, la chute d'un dictateur est oeuvre de salubrité publique.

On ne peut pas en dire autant de toutes les voix qui protestaient en leur temps contre la guerre en Irak.

Où sont passés les manifestants de 2003 scandant que "la guerre n'est jamais la solution"?

Pourquoi cet assourdissant silence contre les opérations en cours aujourd'hui en Libye? J'ai peine à voir en quoi les deux situations n'auraient strictement aucun rapport. Et quand elles diffèrent, c'est largement en défaveur de la Libye. Par quel bout qu'on la prenne, l'opération "Aube de l'Odyssée" ressemble à une mauvaise copie de l'opération "Liberté en Irak": moins de légitimé internationale, moins de vision à long terme, moins d'union entre les alliés, moins de prise de risque des pays participants, laissant rebelles et civils en première ligne face aux ripostes du régime.

Six-Years-of-War-in-Iraq.jpg

Rétrospectivement, le silence de 2011 renvoie une bien piètre image des protestations de 2003.

Se pourait-il que l'opposition à la guerre contre Saddam Hussein n'ait jamais été qu'un prétexte visant à salir le président George W. Bush et son équipe républicaine? Prétendre cela, c'est sans doute médire, n'est-ce pas! Difficile pourtant, aujourd'hui, d'interpréter différemment l'étonnant silence des "pacifistes" face aux bombes et aux missiles qui déferlent sur le territoire libyen.

A ce qu'il semble, la guerre n'est jamais une solution - sauf quand elle est décidée par un président démocrate et soutenue par la France.

20 novembre 2010

Sous-Marins, Dictateurs et tutti quanti

Un "sous-marin", c'est ainsi que Géraldine Savary évoque l'arrivée de Christoph Blocher au sein de la Basler Zeitung, engagé comme "expert" pour redresser la situation désastreuse du journal bâlois. Et de se lancer dans une tirade sur les dangers d'un journalisme acquis à une cause politique portant menace à notre démocratie, Blocher-Dassaut-Sarkozy-Berlusconi même combat. Rien que ça.

Je n'ai rien contre ce genre de posture, on sait très bien que le journalisme professionnel ne saurait qu'être orienté à gauche. Le journaliste de droite est un Dahu médiatique. Mais tout de même, lire ce genre de "craintes" de la main de Géraldine Savary, Conseillère aux Etats socialiste et disposant de sa tribune libre dans les colonnes du Matin, cela prête à sourire. A sous-marin, sous-marin et demi... Oh, et un autre sujet sur le même thème. Peut-être pour le prochain billet de Mme Savary?

kada.pngCachez ce Dictateur que je ne saurais voir, pourrait dire le Conseil Fédéral. Encore plus prude que la FCC américaine face à un sein de Janet Jackson, le Ministère Public de la Confédération a décidé d'assigner Eric Stauffer en justice. Sa faute? Avoir placé sur des affiches du MCG une photo de Muammar Kadhafi avec le texte suivant: "Il veut détruire la Suisse". La photo n'était pas trafiquée, le texte se référait à une déclaration en ce sens du leader de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste devant l'ONU (on a vu mieux question discrétion) et le peuple genevois, fort sensible, a été heureusement privé du spectacle: l'affiche a été caviardée (découpée) avant son affichage. Il n'y a donc pas grand-chose dans le dossier, à part une publicité gratuite et une tribune pour le MCG, comme d'habitude. Mais M. Stauffer est tout de même menacé de trois ans de prison!

Et Yves Nidegger, conseiller national UDC de Genève de résumer ce qui va se passer: "En faisant du foin autour de cette affiche, le gouvernement genevois n’a fait que donner des arguments supplémentaires aux Libyens qui sont déjà assez créatifs. La procédure va probablement échouer. Je ne vois pas en quoi l’affiche est outrageante. Stauffer ne sera pas condamné. Et cela fournira des arguments à la Libye pour dire que la justice suisse méprise la Libye. Tout ceci est tellement prévisible." L'analyse me paraît juste.

Eh oui, quand on joue les censeurs, on se retrouve souvent ridiculisé. Mais le Conseil Fédéral n'avait peut-être pas encore subit assez d'outrages de la Libye? Pas sûr qu'il comprenne cette fois encore.

L'Initiative pour le Renvoi des Criminels Etrangers pourrait franchir la barre et cela crée la panique. Un dernier sondage la crédite le Oui de 54% des suffrages: à un jet de pierre de la votation, rien n'est joué ni dans un sens ni dans l'autre. Les médias font donc feu de tout bois et grillent leurs dernières cartouches. Le Temps livre une analyse sociologique qui essaye, sans réussir, de faire passer les partisans du renvoi pour des gros abrutis incultes; mais, hélas, il ne trouve pas de corrélation significative entre le soutien à l'initiative et la présence (ou plutôt l'absence) de livres à la maison. Pourtant, on sait bien que les membres de l'UDC savent à peine lire et écrire, n'est-ce pas! Sans doute les 39% de Verts et 38% de socialistes d'accord avec l'idée d'expulser les étrangers qui commettent des crimes graves font-ils monter la moyenne...

Pendant ce temps, en Europe, l'Irlande continue à crier que tout va bien mais commence à souffrir d'une extinction de voix. Et l'Europe d'une extinction de fonds, en même temps. En cas de "contagion" dans le reste de la zone euro - un scénario très vraisemblable - "les 750 milliards du fonds de stabilisation européen et du FMI ne suffiront plus", souligne Bruno Jacquier, économiste à la Banque Privée Edmond de Rothschild. Pour la zone euro, l'hiver sera chaud.