07 avril 2014

Pourquoi sauver Lavaux?

Le 18 mai, les Vaudois seront invités à se prononcer sur l'initiative "Sauver Lavaux III" lancée par les associations Sauver Lavaux et Helvetia Nostra, cette dernière s'étant fait connaître par son succès contre les résidences secondaires.

Lavaux.JPGA l'initiative s'oppose un contre-projet concocté par le Conseil d'Etat vaudois et largement soutenu par le Grand Conseil:

Le canton de Vaud oppose un contre-projet direct à l'initiative Weber «Sauver Lavaux III».  (...) Il juge le texte de l'écologiste «trop rigide», mais partage l'objectif de veiller davantage au respect du périmètre couvert en renforçant la protection des zones agricoles et viticoles.


La loi actuelle sur Lavaux rend déjà 80% du territoire inconstructible... Entre les initiants et les représentants du peuple, tout ce que le canton compte de forces politiques semble être uni pour violer les droits des propriétaires sur leurs terrains.

Lavaux est une région splendide, source d'un émerveillement continu pour les promeneurs et les amoureux des beaux paysages à cause de ses vignes cultivées en terrasses. D'où un paradoxe, et pas des moindre: Lavaux est une région résolument artificielle.

Répétons-le, Lavaux est une création de l'homme.

On est en droit de s'étonner de l'implication de défenseurs de la nature à vouloir préserver un paysage sans rien de naturel, ou si peu. L'endroit étant entièrement dévolu à la monoculture viticole, les discours convenus sur la variété végétale en prennent un coup. Même un carré de jardin en zone urbaine amène plus de bio-diversité!

Sur le site des promoteurs de Sauver Lavaux III, Helvetia Nostra maintient délibérément l'ambiguïté: l'association "s'efforce d'atteindre son but, soit la protection des êtres humains, du patrimoine et de la nature, ainsi que la création et le maintien de villes, d’habitats et de paysages agréables à vivre." Un fourre-tout qui lui permet de défendre tout et son contraire.

La défense de Lavaux contre les promoteurs ne s'inscrit donc pas dans le cadre d'une préservation de la nature mais dans la lutte de l'homme contre l'homme: celui d'hier créant des vignes en terrasses contre celui d'aujourd'hui planifiant des résidences de luxe avec loggia panoramique. Mais comment affirmer que les terrasses de Lavaux dans leur forme actuelle représenteraient l'horizon ultime de l'aménagement des pentes de l'est de Lausanne? De quel droit décréter que la région a atteint un optimum indépassable?

N'allez pas croire que je sois adepte du bétonnage de Lavaux ; mes interrogations s'inscrivent dans une démarche de cohérence. Par exemple, quel sens donner à des défenseurs de la nature faisant feu de tout bois pour sauver le paysage d'un côté, et de l'autre des pieds et des mains pour le défigurer ailleurs avec des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques? Y aurait-il les endroits "jolis" méritant d'être sauvés et d'autres "moins jolis" et donc sacrifiables sur la base de simples critères esthétiques?

Logique, diriez-vous? Avant de vous prononcer, pensez à cela où nous mène: d'un côté les banquiers de la Limmat avec vue sur le lac de Constance et les heureux propriétaires d'une résidence dans Lavaux, au cadre de vie préservé par la Loi, et de l'autre les gens de peu, trop insignifiants pour s'opposer à un mât d'éolienne à un jet de pierre de leur jardin!

Le 18 mai, la démocratie permettra d'entériner le principe de riches plus riches et de pauvres plus pauvres, appliqué au paysage.

Comme dans bien d'autres domaines le respect des paysages bâtis ou non est tout à fait compatible avec le libéralisme et la propriété privée, d'une façon aussi harmonieuse qu'élégante: pour protéger un lieu et décider de son affectation, il suffit d'en être propriétaire.

Rien n'empêcherait les défenseurs autoproclamés de Lavaux de se porter progressivement acquéreur des surfaces viticoles de la région, et de les administrer dans le plus grand intérêt visuel, pour les générations futures et tout ce qui leur plaira. Ils pourraient se rendre compte à l'occasion que pareille tâche est un peu plus compliquée que d'asséner des slogans en brandissant le maillet de la démocratie.

De toute façon, pareil rappel tient de l'anecdote tant il semble certain que les citoyens choisiront sans l'ombre d'une hésitation de violer les droits des propriétaires. L'affaire est entendue: entre l'initiative et le contre-projet, on en est seulement à discuter du comment. Je doute fort qu'un des textes soit refusé.

Ce n'est pas sans danger, car on l'oublie un peu vite, Lavaux n'est ni un musée ni une carte postale mais un vignoble vivant et fragile. Sans vignerons plus de vignes, et plus d'entretien du site non plus. Comme le rappelle Edmont Chollet, syndic de Villette à la grande époque de la première initiative où sa solution locale et pragmatique fut balayée par le Prince Weber fraîchement débarqué, il faut clairement soupeser les intérêts esthétiques et le mode de vie des vignerons locaux:

Maintenant [que le paysage est préservé], on s'attaque aux structures des exploitations viticoles, alors que des vignerons auraient besoin de moderniser leur exploitation. Il y a trois ans, le vin se vendait encore à un prix rémunérateur. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. La première coupe que les vignerons devront faire dans leur budget concerne l'entretien chaque hiver des murs de vigne. Avec le risque, à terme, d'une détérioration de ce paysage protégé.


Pas grave - il y aura toujours Helvetia Nostra pour lancer une initiative "Sauver Lavaux IV" en réclamant un nouvel impôt cantonal pour entretenir les terrasses et les vignes à la place des vignerons disparus...

En attendant, le meilleur moyen de sauver Lavaux est encore de boire son vin. Les vignes ne servent pas qu'à faire joli, qu'on se le dise!