22 mai 2018

Loteries: Rien ne va plus

Le peuple suisse aura bientôt à se prononcer sur la nouvelle Loi sur les Jeux d'Argent. Si le Oui l'emporte, l'État tentera maladroitement de faire perdurer le système actuel dans les eaux troubles du XXIe siècle. Les sites étrangers de jeu de hasard en ligne seront interdit d'accès à l'internaute helvétique. Les organismes semi-publics de loterie actuels continueront d'arroser de subventions diverses activités culturelles pour justifier les grasses marges opérées dans les mises des joueurs, et l'argent encaissé au passage par les gardiens du temple.

Et si le Non l'emporte? Bizarrement, cela reviendra à peu près au même. Les monopoles d'État disparaîtront, grignotés par le choix et les modalités que proposent des acteurs alternatifs. Le rythme sera juste plus rapide.

La Loi sur les Jeux d'Argent semble donc un de ces compromis perdant-perdant dont la Suisse a le secret. Franchement, espérer que des mastodontes comme la Loterie Romande perdurent sans rien changer à travers les prochaines décennies tient de l'absurde, nouvelle loi ou pas. N'enterrons personne trop vite, mais soyons réalistes: son avenir tient bien plus à ses futures stratégies commerciales et à son efficience, qu'à une loi taillée sur mesure pour étrangler la concurrence.

La question qui se pose est finalement celle-ci: Le marché du jeu évoluera-t-il dans la liberté de choix du consommateur, ou dans la contrainte des interdits?

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Bobo urbaine, brandis ton smartphone: tu es une rebelle du nouveau millénaire.

La future Loi sur les Jeux d'Argent penche clairement pour la seconde option. Concoctée par les élites politiques de Berne, elle est comme à son habitude enrobée de sucre et de douceurs: on luttera davantage contre la dépendance au jeu, on préservera les rentrées de l'État tout en défiscalisant les gains de moins d'un million de francs. Une merveille, vous dis-je, et tant pis si au chapitre des moins bien on doit se livrer à quelques petits coups de canif dans les libertés des uns et des autres, comme la censure des sites internet de pari en ligne à l'étranger.

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100% des perdants ont tenté leur chance.

Dans le camp du Non, on avance en ordre dispersé. Les Jeunes Verts, le Parti pirate et d'autres formations mettent principalement la censure d'Internet en avant contre la loi ; bien que cette approche soit déjà technologiquement dépassée (il suffit d'un smartphone pour contourner les limites...) elle crée malgré tout un dangereux précédent puisque la porte serait ensuite ouverte pour interdire tout un tas d'autres sites, pour tout un tas d'excellentes raisons. Il est assez étonnant de retrouver sur le créneau de la liberté d'expression des Verts d'habitude adeptes de la censure la plus violente et de la mise au pilori de toute opinion contraire, mais pour une fois que cela arrive, ne boudons pas notre plaisir.

Du côté du PLR - et malheureusement de l'UDC - on est plus ambigus, plus gênés. Les lignes de fracture passent au milieu des délégués de chaque parti. Il suffit de lire l'échange hallucinant entre Philippe Nantermod, Conseiller national PLR et opposant à la nouvelle loi, et Philippe Bauer, Conseiller national PLR lui aussi mais partisan de la nouvelle loi, pour s'en convaincre: le PLR est tellement schizophrénique qu'il peut jouer à la fois dans la majorité et l'opposition.

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Non au daltonisme.

Quand on entend un PLR expliquer que la nouvelle loi entraîne un "manque à gagner" pour la collectivité, on se demande si on a bien compris la couleur politique de l'olibrius. Mais celui-ci récidive immédiatement en lâchant de beaux morceaux de bravoure:

"Si vous gagnez de l'argent en travaillant, vous payez l'impôt. C'est assez invraisemblable que lorsque vous gagnez de l'argent en jouant à la loterie, vous n'en payiez pas." -- Philippe Nantermod, théoriquement vice-président du PLR


On ne paye pas d'impôts non plus en donnant de l'argent de poche à son fils, M. Nantermod, ni en faisant des plus-values en capital, ni en travaillant soi-même dans son jardin au lieu d'un jardinier (peut-être un modèle de taxe sur le jardinage à mettre en place sur le modèle de celle sur la valeur locative?) Bref, il y a beaucoup à faire fiscalement quand on est un PLR avec un tel état d'esprit. Au moins cette campagne aura permis de révéler quelques vraies couleurs.

Clairement, on peut aussi être contre la loi pour de mauvaises raisons. Espérons que le reste du comité - comprenant essentiellement des jeunes de divers partis, PLR, UDC, PBD et Verts-Libéraux - relève un peu le niveau.

Pour ma part, vous l'aurez compris, je suis contre cette loi ; elle infantilise le public, instaure le protectionnisme économique et la censure, et fait tout pour perpétuer les vieux monopoles historiques épuisés, en foulant au pied quelques libertés fondamentales. Il me semble que c'est bien suffisant pour glisser un Non dans l'urne.

08 avril 2018

Guerre commerciale: comment la gagner ou la perdre

Trump a toujours tort, sur tout. Ce leitmotiv transpire dans tous les médias romands. Pour s'en convaincre, il suffit de lire Le Temps de mercredi dernier. Le "quotidien suisse de référence" - mais de quoi au juste? - laisse la parole à Richard Baldwin, ancien diplomate américain désormais professeur à Genève. À lire le compte-rendu de ses propos, l'homme n'a probablement pas voté pour le locataire actuel de la Maison Blanche.

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Gentil dictateur communiste chinois face à un méchant président capitaliste américain

Pour commencer, un peu de contexte:

Œil pour œil, dent pour dent. Quelques heures après la publication par l’administration Trump d’une nouvelle liste de produits chinois qui seraient frappés par des droits de douane punitifs, Pékin a donné la réplique mercredi. C’est désormais l’escalade dans la guerre commerciale entre les deux premières puissances. Le montant cumulé des produits visés par des mesures anti-dumping des deux côtés atteint 100 milliards de dollars. L’an dernier, les échanges entre les premières puissances commerciales totalisaient 580 milliards.


Au milieu de quelques éructations anti-Trump - "le président américain a tout faux dans sa stratégie" - Richard Baldwin revient sur quelques épisodes passés de crises commerciales entre les États-Unis et d'autres partenaires, depuis 1929, incluant la guerre des bananes, du coton, de l'acier, entre Boeing et Airbus, ou celle opposant les constructeurs automobiles américains et japonais. Mais la faute d'interprétation principale est liée à la fameuse "riposte" lancée par la Chine en rétorsion aux décisions américaines annoncées la semaine dernière.

Comment interprétez-vous les mesures de rétorsion chinoises annoncées mercredi?

Après la publication de la liste américaine, c’était normal que Pékin révèle aussi la sienne. Les autorités chinoises ne se laisseront pas faire, mais cela ne veut pas dire qu’elles cherchent la bagarre. Au contraire. Le système actuel leur sied bien et elles ont intérêt à le maintenir. En publiant sa propre liste, la Chine a voulu se mettre dans une position d’égal à égal pour commencer tout dialogue avec les États-Unis. Mais elle a frappé là où ça fait mal aux États-Unis.

Il est intéressant de noter qu’elle a ciblé des produits sensibles, comme le soja, qui est produit dans les Grandes Plaines, au centre des États-Unis. Électorat acquis au président Trump et au Parti républicain, les agriculteurs seraient frappés de plein fouet si la surtaxe chinoise devenait effective. Les Chinois ont en tête les élections de mi-mandat dans quelques mois et jouent une carte qui peut faire mal aux républicains. Une victoire des démocrates serait de mauvais augure pour l’administration Trump. Pékin espère aussi que des voix se lèvent aux États-Unis et contestent la stratégie belliqueuse (sic) de leur président.


Un espoir maigre, car si la manœuvre échoue Pékin perdra la guerre.

Comprendre le Protectionnisme

Héritier idéologique du mercantilisme, le protectionnisme peut se résumer en une phrase:

Le protectionnisme consiste à essayer de vendre à l'étranger tout en empêchant les produits étrangers d'être vendus localement.


En surimposant les frontières sur les échanges commerciaux, le protectionnisme nie la valeur ajoutée que trouve chacune des parties impliquées dans un échange librement consenti. De plus, l'absurdité de la dissymétrie saute aux yeux: le protectionnisme ne peut "fonctionner" que si un pays est plus protectionniste que ses voisins, menant à une surenchère permanente.

Le protectionnisme est simplement l'avatar du culte de l'exportation. À l'époque où il était pratiqué, il s'excusait au moins par le désir d'amasser de l'or, mais depuis que les biens et services s'échangent contre de simples monnaies-papier, il est devenu encore plus absurde.

En cédant aux sirènes du protectionnisme, Trump serait-il tombé dans la facilité et la démagogie, face à de gentils Chinois communistes adeptes du libre-échange le plus absolu? Quel magnifique portrait de la situation! Mais c'est malheureusement une image totalement déformée de la réalité.

Protectionnisme 2.0

Pour avoir travaillé dans le métier du commerce international depuis plus de dix ans, je peux l'affirmer, le protectionnisme ne s'est jamais aussi bien porté. Le protectionnisme traditionnel, s'appliquant à travers des taxes sur les importations, tombe en désuétude depuis les années 80 et la victoire mondiale des principes de libre-échange. Mais d'autres succèdent à ce protectionnisme de grand-papa. Par exemple, imposer à des fabricants des normes de "qualité" ou d'autres exigences réglementaires pour empêcher en pratique ceux-ci d'accéder au marché intérieur - la Suisse a longtemps pratiqué le sport protectionniste en exigeant des emballages rédigés dans les trois principales langues nationales.

Le monde est ainsi progressivement passé à "je vous colle des taxes pour vous empêcher de vendre ici" à "vous avez bien sûr le droit de vendre ici, si vous obéissez à cette longue liste d'exigences de qualité qui doivent être vérifiées à vos frais par un laboratoire indépendant, et obéir à deux ou trois autres vexations d'ordre purement administratif." Les fameuses normes de qualité maintenues par des pays ou des organisations comme l'UE servent que de paravent à des objectifs protectionnistes, notamment à chaque fois que les producteurs locaux en sont exempts.

Le protectionnisme n'est finalement qu'une déformation des prix, mais la distorsion joue dans les deux sens. Des subventions à l'exportation permettent de contrebalancer des taxes à l'importation subies dans le pays d'arrivée, ou alors de pénétrer de nouveaux marchés en proposant des produits à des prix défiant toute concurrence, ruinant les producteurs locaux.

Ces aides gouvernementales s'apparentent à du dumping et sont en principe interdites, mais comme disait Lénine, "Là où il y a une volonté il y a un chemin". Les pays rivalisent d'inventivité pour créer l'équivalent de subventions sans risquer le courroux des gardiens du temple de l'OMC, par exemple en proposant des tarifs postaux à perte, ce qui tombe bien puisque dans la plupart des pays les services postaux sont un monopole d'État.

Sur le papier et dans l'esprit des innombrables adeptes du culte de l'exportation, une politique de subvention aux exportations semble sans doute quelque chose de génial mais il faut comprendre que ces choix ont un coût et que celui-ci est assumé par la population locale. Les gens normaux payent plus de taxes et d'impôts, pour soutenir la croissance à l'international de barons de l'industrie épaulés avec bienveillance par les politiciens... Et souvent avec quelques compensations très éloignées de la recherche de l'intérêt général.

Dans le monde réel, par opposition au monde fantasmé des ex-diplomates interviewés par Le Temps, la Chine est aux antipodes absolus du libéralisme, en particulier en matière de libre-échange. Tous ceux qui ont essayé de commercialiser quoi que ce soit dans l'Empire du Milieu pourront confirmer. Mais les touristes chinois parcourant les étals d'un supermarché européen arriveront à la même conclusion, découvrant une pléthore de produits fabriqués en Chine, mais commercialisés moins cher que là-bas, bien qu'ayant parcouru la moitié du monde!

Chine - USA, 1 partout, mais les USA jouent à l'extérieur

Même si les symboles sont lourds de sens, l'affrontement entre les USA et la Chine est pour l'instant d'ordre purement comptable. Le fonctionnement est très simple: un des protagonistes grève de taxes différents produits venus du pays adverse selon leur classification douanière et le volume des importations des années précédentes. Il en résulte un montant arbitraire, par exemple "100 milliards de dollars".

Le pays visé fait exactement la même chose, décrétant prélever lui aussi "100 milliards de dollars" sur les marchandises en provenance de la partie adverse. Chacun prétend donc prélever le même montant sur les importations réciproques, ce qui "annule" la mesure de part et d'autre.

Mais en réalité, les choses fonctionnent fort différemment.

En effet, la Chine et les États-Unis ne partent pas du tout sur un pied d'égalité. La Chine vend massivement plus aux États-Unis que les États-Unis ne vendent à la Chine - c'est la pomme de discorde, le fameux "déséquilibre de la balance commerciale" entre les deux pays. Le protectionnisme historique chinois joue soudainement contre les intérêts de Pékin. Cela signifie que les USA et la Chine peuvent monter les enchères - 100 milliards de pénalité aux importations, 200 milliards, et... Et puis quoi? Il arrivera un moment où la Chine pourrait tout aussi bien interdire toute importation de marchandise américaine (ce qui arrivera probablement en pratique) pendant que les États-Unis auront encore beaucoup de marge de manœuvre pour continuer à pénaliser les importations venues de la Chine sans que celle-ci ne puisse plus répliquer. Si on poursuit le raisonnement jusqu'au bout en interdisant les échanges entre les deux pays, la Chine perdra beaucoup, beaucoup plus que les États-Unis.

Les États-Unis peuvent mettre sur la table des sanctions commerciales bien plus élevées que toute riposte jamais venue de Pékin. Raison pour laquelle les autorités chinoises essayent de se trouver des alliés en Europe - nous verrons si Bruxelles accepte de monter sur le ring pour prendre des coups au bénéfice de la dictature communiste, mais c'est un autre sujet.

Seconde difficulté, que chacun comprendra aisément, le volume des échanges du passé - sans les taxes - sera évidemment bouleversé par l'ajout desdites taxes. Lorsque les marchandises en provenance de Chine sont rendues plus chères, les importateurs se fournissent ailleurs, auprès de pays moins pénalisés. Le marché change, ou s'étiole. C'est un problème régulièrement rencontré par les politiciens incompétents qui espèrent d'immenses rentrées fiscales à l'aide de taxes à l'importation, mais heureusement, aucune des parties impliquées ici n'est aussi stupide. Ici, les taxes n'ont pas vocation à faire rentrer de l'argent dans les caisses mais à modifier délibérément la structure du marché.

Or, le monde entier se bat pour vendre aux États-Unis, première économie de la planète. Trump, qui n'est pas idiot, a délibérément exclu des sanctions commerciales les produits chinois nécessaires au bon fonctionnement de l'économie américaine, comme les composants électroniques par exemple. Pour le reste, comme l'acier, les fournisseurs étrangers alternatifs ne manquent pas. Si bien qu'en fin de compte, le citoyen américain devrait être relativement peu impacté par les premiers rounds de cette guerre commerciale.

En Chine, les choses sont différentes. Pour trouver suffisamment de marchandises américaines à taxer pour présenter une riposte crédible, les autorités chinoises ont ciblé les plus grosses importations américaines en Chine, comme le soja. Mais les Chinois dépendent énormément du soja pour leur alimentation. Et il n'y a pratiquement pas d'alternative, comme les graphiques ci-dessous le montrent:

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Dans les faits, cela signifie que les Chinois n'ont qu'une seule option - remplacer les fournisseurs américains par des Brésiliens, lesquels, en position de force, ne vont pas se gêner pour monter leurs prix face à un client vulnérable. Taxes à l'importation ou pas, le Chinois moyen subira vite l'addition, ce qui pourrait causer quelque mécontentement dans un pays qui ne doit sa stabilité qu'à la promesse d'une prospérité prétendument partagée par le petit peuple.

Voilà pourquoi Donald Trump aborde la guerre commerciale avec la Chine en toute tranquillité: la Chine a bien plus à perdre que les États-Unis. Espérons qu'elle finisse par se plier au même respect des règles commerciales qu'elle exige des États-Unis, et cesse ses innombrables barrières à l'importation et ses assauts sur la propriété intellectuelle. La réciprocité est à la base d'une relation commerciale saine, et depuis des décennies la Chine ne joue pas le jeu.

Mais Xi Jinping parviendra-t-il à le comprendre et à garder la face?

10 janvier 2017

Le grand retour du protectionnisme

"Un vent glacial souffle sur le libre-échange", s'inquiète la RTS. Bigre! Le commerce mondial s'est-il effondré? Les marchandises pourrissent-elles au soleil face à des douaniers intraitables? Les commandes par Internet ne passent plus? Les gens sont-ils cloisonnés dans des frontières nationales devenues hermétiques à toute circulation de personnes?

Nous n'en sommes pas là. Un rapide souvenir de la douane de Bardonnex - guère plus qu'un dos d'âne à l'heure actuelle - permet de dissiper le cauchemar. Mais le libre-échange affronte bel et bien des vents contraires, comme s'en émeut ensuite Charles Wyplosz dans une longue interview consécutive au sujet.

L'accélération du monde

Mais le débat est piégé. Même le terme de libre-échange est galvaudé. Initialement, il représentait la libre circulation des marchandises, c'est-à-dire le commerce transfrontalier. Sur cette base historique légitime et paisible du commerce entre sociétés humaines, les apôtres de la disparition des états-nations l'ont étendu à celle des capitaux, des services, des personnes. À une échelle quasiment atomique, tout est devenu équivalent à tout et réciproquement. La rentabilité horaire de l'ouvrier qualifié, qu'il s'éreinte en Inde ou au Brésil. Le prix livré de la tonne d'acier, coulée en France ou en Chine. Le rendement d'un placement dans une compagnie américaine ou japonaise.

Certains se savent hors-course et en conçoivent de l'amertume. D'autres se réjouissent d'être les vainqueurs d'aujourd'hui tout en s'inquiétant de le rester demain. La migration des affaires est source d'incertitude. Entre deux crises financières la turbine économique tourne en surrégime, créant autant de vagues de protestation dans son sillage. Les médias s'attardent avec complaisance sur les groupuscules de casseurs communistes en maraude dans les centres-villes, mais les perdants de la mondialisation sont ailleurs, et bien réels. Les paysans au mode de vie ancestral, les salariés sans qualification, les entrepreneurs prisonniers de législations absurdes ou de la corruption des autorités, les working poors écrasés par l'effet des taxes sur le coût de la vie. Ils ne font pas la une des journaux. Les rares fois où ils sont évoqués, c'est pour donner la parole aux politiciens responsables de leur malheur.

Au capitalisme apatride et fier de l'être s'oppose un courant conservateur rejetant la réduction de l'homme à un agent économique. L'homme n'est pas aussi volage que le capital qui l'emploie ni les produits qu'il conçoit. Il s'inscrit dans une culture, une famille, un héritage, des valeurs. Il ne les sacrifie que rarement au nom de sa prospérité matérielle.

Les libéraux désarmés

Cet aspect du débat sème le trouble au sein des libéraux. Ils ratent le sujet en ne se concentrant trop souvent que sur sa seule dimension économique. Or, chacun n'a pas les ressources, la volonté ou même l'ouverture d'esprit pour se conformer à la nouvelle donne - et encore moins celles de changer son propre pays ou de le quitter. Comme le dit un sage, "Si vous vous affairez à calmer les plaintes d'un affamé en lui expliquant le recul de la faim dans le monde, vous réussirez juste à le rendre furieux."

Les théoriciens libéraux du passé ont apporté des solutions économiques à un monde dans lequel ces problèmes ne se posaient pas. Les délocalisations brutales, les revendications communautaristes, l'assaut migratoire sur les systèmes sociaux n'existaient pas à l'époque de Frédéric Bastiat. Ils sont absents de ses raisonnements élégants mais bien présents de nos jours.

Les libéraux se retrouvent privés d'arguments, ne sachant souvent articuler que des réponses économiques à des problèmes sociaux. Les postulats de base de l'humain libéral doué de raison sont battus en brèche par l'obscurantisme, le prosélytisme, le communautarisme. Face à ces comportements, les libéraux se contentent souvent de prôner la tolérance la plus absolue en fermant les yeux sur l'usage qui en est fait pour détruire la société hôte. Comment s'étonner que le libéralisme perde en influence?

Le protectionnisme, ce vieux compagnon de route

douane_bandeau.jpgL'inanité économique du protectionnisme a été maintes fois démontrée, il faut le répéter. L'explication est fort simple: les taxes ne sont jamais payées par les producteurs mais in fine par les consommateurs locaux. Les prix surfaits dont ils s'acquittent les prive d'argent pour d'autres activités, d'autres consommations. Les habitants "protégés" par le protectionnisme s'appauvrissent.

En revanche, et c'est aussi avéré, le protectionnisme permet la survie d'entreprises locales qui ne seraient pas économiquement rentables sinon, et avec elles les emplois et les impôts que payent leurs salariés au lieu de les faire pointer au chômage.

Le score entre libre-échange et protectionnisme n'est donc pas si net qu'il y paraît. De nombreux pays comme la Suisse ou le Japon ont d'ailleurs atteint de hauts niveaux de prospérité tout en étant très protectionnistes sur de nombreuses catégories de marchandises, comme les produits alimentaires.

Bien qu'on annonce aujourd'hui son retour, le protectionnisme n'est jamais vraiment parti de nos contrées ; sous les assauts de l'OMC, il s'est déguisé en "normes de qualité" et autres certifications nécessaires à l'importation, l'objectif étant toujours de barrer la route aux produits fabriqués à l'étranger. Dans les mœurs, il est resté fortement ancré sous le prétexte de "consommer local" et "de saison", peu importe la compétitivité des denrées étrangères sur les étals. Même des gouvernements modernes se sont lancés sans vergogne dans le "patriotisme économique".

Les autres aspects du libre-échange moderne ne sont pas en reste: les populations sont violemment hostiles à la concurrence transfrontalière des services. Diverses affaires d'imposition impliquant de grandes entreprises ont éclairé sous un jour négatif l'optimisation fiscale, pour légale soit-elle. Enfin, la crise migratoire européenne a détruit pour de bon toute illusion d'une prospérité basée sur une immigration incontrôlée, au point que plus personne de sérieux n'ose la plaider. Il y a effectivement un mouvement de balancier.

Retour sous les projecteurs

Aujourd'hui, l'élection d'un candidat ouvertement protectionniste comme Donald Trump à la tête d'un pays comme les États-Unis libère aussi la parole sur cet aspect: le bon vieux protectionnisme ressort du bois. Est-ce une mauvaise chose? "Oui", crieront en chœur tous les libéraux. Mais la réponse ne jaillit-elle pas un peu trop vite?

Posons le problème. On le sait, à niveau de prélèvement égal, certains impôts sont plus destructeurs que d'autres, plus nuisibles à l'activité économique en quelque sorte. Qu'en est-il du protectionnisme? Après tout, en quoi un milliard soutiré aux consommateurs à travers des taxes douanières serait pire, ou meilleur, qu'un milliard soutiré aux consommateurs à travers la TVA? L'impôt sur le revenu? Les droits de succession?

Si on élimine le sophisme de base qui a tant servi le protectionnisme en acceptant de l'appeler pour ce qu'il est - un impôt - en quoi ce prélèvement serait-il plus grave que n'importe laquelle des myriades de taxes directes et indirectes que les consommateurs sont appelés à payer dès qu'ils achètent quelque chose? Voilà un thème de recherche passionnant, et bien peu défriché.

Aux États-Unis, Donald Trump promet de baisser les impôts des personnes physiques et morales mais aussi sans doute d'instaurer des taxes d'importation. La combinaison de ces deux changements pourrait durablement changer la physionomie de l'économie américaine sans modifier fondamentalement le niveau des recettes de l'État. L'expérience revêt donc un intérêt colossal pour le monde entier. Son slogan de campagne Make America Great Again dépendra largement de la réussite ou de l'échec de cette réforme fiscale.

29 septembre 2015

Les libéraux face à l'immigration

Le libéralisme n'est pas une doctrine ; les libéraux sont divisés sur un certain nombre de sujets, comme la peine de mort ou de droit à l'avortement.

La crise des migrants vient d'ajouter l'immigration à cette liste. Il suffit de voir l'orage que traverse le site Contrepoints face à sa propre communauté ; suivant la ligne éditoriale choisie par les propriétaires du site, les articles pro-migrants s'enchaînent et se ressemblent, mais donnent lieu à de vastes empoignades dans les commentaires jusqu'à ce que ceux-ci soient modérés et fermés. Les avertissements pleuvent.
 
Il est triste de voir une publication "nivelant par le haut" tomber dans les travers habituellement reprochés à la presse mainstream - une prise de position venue d'en haut, ne tolérant les avis dissonants qu'au compte-goutte dans les commentaires. Sans compter que la partition jouée ressemble furieusement à celle des médias officiels pour lesquels l'immigration de masse est une "chance"...

Frontiere_hongroise.png
Frontière hongroise - un Syrien exprime son respectueux rejet des lois sur
l'immigration en lapidant copieusement des tiers
.

La crise des migrants n'en est évidemment qu'à ses débuts et plus le temps passe, plus le grand public a du mal à croire en la fable de migrants désespérés, en danger de mort et venus en Europe pour travailler. Ce n'est pas faute de matraquage.

Oublions un instant le pieux mensonge vendu au grand public depuis des mois pour nous attarder sur cette opinion fermement enracinée dans l'esprit de certains libéraux: pourquoi faudrait-il coûte que coûte accueillir en Europe tous les immigrants qui le souhaitent?

Analyse théorique

Au détour d'innombrables productions libérales sur ce thème, un article sort du lot: L'immigration dans une société libre, par Pascal Salin, sur le site de l'Institut Coppet. Ce texte volumineux n'est rien d'autre qu'un chapitre entier de son livre Libéralisme publié en 2000 aux éditions Odile Jacob, ressorti pour l'occasion. Quinze ans plus tard, le décalage avec la réalité n'en est que plus affligeant. Le livre n'a pas aussi bien vieilli que Le Camp des Saints de Jean Raspail. Face à une déferlante migratoire largement hors de contrôle, devant laquelle les pitoyables frontières extérieures de l'Espace Schengen ressemblent davantage à une passoire qu'aux murailles d'une forteresse, plaider pour l'immigration-richesse, pour encore moins de frontières et de contrôle de l'immigration, est une manœuvre pour le moins osée, dirons-nous pudiquement.

Reste que ce texte est une des rares tentatives de théorisation de l'immigration libre à laquelle se raccrochent bien des libéraux, dont la rédaction de Contrepoints. Pourtant, dès ma première lecture de l'ouvrage ce chapitre me semblait un des plus faibles du livre avec des failles déjà évidentes: M. Salin construit son raisonnement sur des bases erronées. Faisons un rapide inventaire à travers quelques extraits.

Comment pourrait-on défendre le libre-échange, c’est-à-dire la libre circulation des marchandises et s’opposer par la force au libre mouvement des hommes?


La première erreur est de considérer l'être humain comme une marchandise. Une marchandise n'est pas dotée d'un libre-arbitre, ne se reproduit pas, n'a pas de revendications ni de droits. Le comportement d'une marchandise inerte est prévisible dans une mesure incomparable avec celui d'un être humain vivant et doué de conscience.

Une marchandise est donc aux antipodes (et c'est heureux) d'un humain agissant de sa propre volonté pour se rendre où il le souhaite pour accomplir quelque dessein qu'il est le seul à connaître. Il ne s'agit pas de reprendre à son compte le vieux slogan gauchiste bien connu, mais de pointer du doigt l'erreur ontologique à la base du raisonnement. En présentant la libre-circulation des personnes comme une extension de celle des marchandises, tout le raisonnement part sur des bases fausses.

Alors qu'une marchandise ne peut franchir une frontière qu'à la faveur d'une transaction dans laquelle un acheteur et un vendeur trouvent leur compte, un migrant comme ceux que rencontre l'Europe aujourd'hui agit de son propre chef, sans correspondre à une transaction (hormis auprès des mafias de passeurs) ni à un besoin (hormis le sien). Or, il n'existe pas de liberté fondamentale de se déplacer ; ce droit serait d'ailleurs en opposition frontale avec le droit de propriété, qui est dans ses fondements même un droit d'exclure. Le seul domaine où pareille liberté puisse exister est paradoxalement dans un domaine public dont nombre de libéraux réfutent la validité.

Passons à l'erreur suivante, l'utilisation de l'utopie dans une démonstration:

Dans un système de propriété privée, les droits de chacun sont conditionnels: on entre dans la propriété d’autrui à condition d’en respecter les règles et de payer le prix éventuellement demandé. (...) L’utopie libertarienne constitue à cet égard un modèle de référence indispensable.

 
M. Salin, pas tombé de la dernière pluie, écrit noir sur blanc que l'utopie libertarienne n'est pas vraiment réalisable. Il y fait malgré tout appel pour "apporter à la réflexion les bornes utiles dont elle a besoin". Malheureusement, il emploie cette image bien au-delà d'une asymptote théorique, faisant de longues descriptions de la vie et de l'immigration comme il les imagine dans un régime d'utopie libertarienne.

Si l'utopie est un argument recevable dans une démonstration, alors on peut décréter avec la même validité que le communisme fonctionne pour peu que toute la population y "adhère vraiment". Beaucoup de communistes le plaident encore. Il existe suffisamment d'exemples (et de charniers...) dans le monde réel pour comprendre que cette façon de raisonner pose problème.

Quant à l'utopie libertarienne, il y a tant de façon de démontrer son absurdité que c'en est presque trop facile. Histoire de varier les plaisirs, voilà une réfutation élégante: elle est impossible parce que le libéralisme a une infinité de variations. Il n'y a pas de libéralisme unique dans lequel chaque libéral pourrait se reconnaître. Chacun d'entre eux aura donc sa vision toute personnelle de ce que pourrait être une utopie libertarienne, naturellement incompatible avec celle de son voisin persuadé d'être tout aussi libéral que lui. Laissez-en deux aborder le sujet ensemble et vous obtiendrez assez vite des gens fâchés - le cas s'est présenté plusieurs fois dans l'histoire.

La dernière erreur de M. Salin est de renoncer à définir les concepts de nation et d’État pour ensuite dénoncer leur amalgame:

[L'usage indistinct du terme État-nation] a un rôle bien précis. Il finit par induire l’idée non seulement qu’il y a assimilation entre l’État et la nation, mais même que la nation « appartient » à l’État, qui possède donc tout naturellement le droit de gérer le territoire national. À partir de là naît alors le mythe des biens publics, que nous dénonçons par ailleurs.


Si Pascal Salin s'essaye à définir la Nation il esquive celle de l'État ce qui lui donne une certaine latitude pour mieux la démolir ensuite. Eut-il décidé de se reposer sur une définition de ce dernier couramment admise même au sein des libéraux - le monopole de la violence légitime - et toutes ces confusions disparaîtraient d'elles-mêmes. Ne resterait plus qu'à dénoncer l'instrumentalisation de l'État au-delà de son rôle de base par les étatistes, au lieu de s'attaquer (vainement) à un concept inhérent à toute société humaine...

Non, la nation n'appartient pas à l’État, mais l’État y exerce sa loi, nuance. Une nuance fondamentale.

L’État, cet inconnu

La définition formelle de l’État est si importante que nous devons nous y attarder. Le "monopole de la violence légitime" est une expression puissante mais tellement synthétique qu'elle en est souvent mal comprise.

L'État est un concept, une facette de la vie sociale humaine, celle qui a trait aux règles encadrant l'usage de la violence - la "ritualisant", si on devait reprendre les termes propres aux sociétés primitives. Qu'il s'agisse d'une superpuissance, d'un chef de tribu esclavagiste, ou même des règles de vie que s'imposent Robinson Crusoé et Vendredi sur leur île, l’État est inhérent à tout groupe humain se pliant à un comportement social.

Un degré supérieur de sophistication de l'État fait apparaître des règles qui permettent de comprendre et de prévoir son action - la Loi.

L’État en tant que phénomène propre aux sociétés humaines n'est pas intrinsèquement bon ou mauvais ; en tous lieux et toutes époques, il l'est autant que le sont les règles qui le régissent et les hommes qui le dirigent.

De même, il existe une incompréhension répandue autour de la notion de "monopole de la violence", beaucoup imaginant alors une espèce de caste de surhommes légaux - des fonctionnaires de police par exemple - se livrant en toute impunité à diverses exactions contre une population réduite à l'impuissance. Ce cauchemar est une méprise. L’État peut parfaitement déléguer l'usage de la violence légitime à n'importe qui sur son territoire, comme il le fait d'ailleurs au travers des lois sur la légitime défense, ou sur l'armée de milice.

En réalité, le terme de "monopole de la violence" renvoie simplement à l'impossibilité pour deux systèmes légaux différents de coexister sur un même territoire. Si pareille situation survient, alors il arrivera forcément un moment où un acte sera jugé comme illégal par l'un mais pas par l'autre - l'usage en réponse de la "violence légitime" du premier sera alors perçue comme une agression par le second. D'où un inévitable conflit.

Pour résoudre ce problème trivial, les humains ont trouvé la solution depuis des temps immémoriaux: des frontières. Un pays représente donc davantage que la somme des propriétés privées qui le composent ; il les réunit toutes dans un système légal commun. Les frontières ne divisent pas le monde entre propriétés mais entre systèmes légaux. A l'intérieur de ses frontières, un État exerce le monopole de sa loi.

Répétons-le, il n'est pas question de porter un jugement de valeur sur un État en particulier ; il existe des régimes terribles et meurtriers, et d'autres passablement incompétents, endettés ou boursouflés bien au-delà de leurs fonctions premières pour se mêler de tout. Mais tous obéissent à la même définition: le monopole de la violence légitime sur le territoire qu'ils contrôlent.

L'immigration dans le monde réel

Les libéraux se distinguent par leur attitude non doctrinale et l'observation de la réalité pour élaborer leurs preuves, et leur capacité à élaborer des systèmes respectueux de la nature humaine. En théorie, tout au moins.

Une approche libérale de l'immigration devrait donc obéir à minima à un ensemble de critères de plausibilité: le pays qui l'adopte a des frontières avec d'autres pays, comprend sur son sol une population diversement éveillée à la cause de la liberté, et se voit confronté à une immigration toute aussi variée que le sont les immigrés eux-mêmes. Si un libéral n'admet même pas ces axiomes, passez votre chemin, sauf si vous vous sentez d'humeur à débattre dans les sphères éthérées de l'utopie.

L'existence d’États voisins implique une défense extérieure pour maintenir l'intégrité territoriale du "monopole de la violence légitime". L'existence d'une population disparate implique des moyens intérieurs de faire respecter l'ordre et d'empêcher l'émergence d'enclaves rebelles. Le plus souvent, on appelle ces deux systèmes armée et police respectivement, ce qui est un abus de langage car il enferme le raisonnement dans leurs incarnations actuelles alors que d'autres mécanismes sont possibles ; mais pour les besoins de cet article nous nous contenterons de cette simplification.

L'existence d'une population autochtone disparate implique que toute politique soit le résultat d'un compromis - par exemple les lois autorisant le passage de la frontière pour ajouter de nouveaux individus à ceux qui vivent déjà sur le territoire local. De même, l'existence d'une population allochtone disparate implique que tout candidat à l'immigration ne suscite pas un intérêt identique de la part du pays d'accueil. Il existera donc de nombreux individus tout à fait indésirables dont l'accès devrait être refusé.

Vous l'aurez compris, la seule politique à la fois réaliste et libérale de l'immigration se ramène donc à l'immigration choisie, assortie d'un vigilant contrôle des frontières. Ce n'est pas un hasard si certains pays parfois présentés comme des exemples par les libéraux, comme le Canada ou la Nouvelle-Zélande, pratiquent ce type d'immigration.

On peut discuter à l'infini de la validité des critères. C'est de bonne guerre et ceux-ci n'ont d'ailleurs pas vocation à être gravés dans le marbre. La population d'un pays ne saurait être unanime et comme je l'ai écrit plus haut, toute loi sur l'accès à un territoire ne peut être que le résultat d'un compromis. Mais pour qu'une politique migratoire ait le moindre sens, la seule immigration possible doit être l'immigration choisie, l'immigration illégale devant quant à elle être réduite à zéro. Cela s'inscrit parfaitement dans les fonctions régaliennes de l’État.

Le devoir d'urgence et autres faux-semblants

Il existe de nombreuses façons de mettre en place une immigration choisie - les critères administratifs n'étant que l'une d'entre elles. Parmi d'autres pistes, citons rapidement l'exclusion de tout programme social pendant x mois, obligeant le nouveau venu à ne compter que sur ses économies et son travail pour s'intégrer ou se voir renvoyé en cas d'échec ; ou des mécanismes de parrainage où un citoyen local se porterait caution sur ses propres biens du comportement et des frais engendrés par un nouvel arrivant.

Mais quels que soient les critères, ils n'ont de sens qu'assortis à une surveillance vigilante des frontières pour empêcher de force l'entrée de quiconque refuse de se plier aux règles locales sur l'immigration. Il ne sert à rien de bâtir des systèmes astucieux s'ils peuvent être contournés simplement en s'introduisant en douce.

L'idée que les frontières servent à quelque chose irrite parfois des libéraux, lesquels ignorent les aspects juridiques pour raisonner encore selon les réfutations des bons vieux mécanismes protectionnistes liés au transport de marchandises. Ils ont du mal à se mettre dans la tête que les hommes sont d'une variété différente et d'une diversité infinie, et peuvent donc représenter tout autant un atout incroyable qu'un danger mortel pour les sociétés qui les accueillent.

Refusant d'avoir le courage de trier, ils essayent alors de jeter le bébé avec l'eau du bain. Ils réfutent une politique migratoire "trop restrictive" (on aimerait savoir quel pays occidental la pratique !) et plaident pour une immigration la plus vaste possible, à l'aide de deux sophismes:

  • l'argument de "l'urgence vitale" ;
  • l'argument des "lois iniques".

Le premier de ces arguments, l'urgence vitale, largement employé dans la presse mainstream, justifie l'immigration illégale et massive en expliquant que les migrants sont face à une situation de vie ou de mort. Cette description ne correspond évidemment pas à la réalité, puisque des Syriens en fuite, pour prendre cet exemple, ne sont plus en danger de mort dès lors qu'ils ont quitté la Syrie. La démonstration a été présentée ici même. Lorsqu'il quittent la Turquie pour aller en Grèce, puis en Serbie, puis en Croatie, etc., à chaque fois ils franchissent des frontières sans être menacés de mort dans le pays qu'ils viennent de quitter.

On peut comprendre leur désir humain d'une vie plus agréable dans un pays de leur choix, et en discuter, mais on ne peut pas se présenter comme quelqu'un d'honnête en prétendant qu'à chaque étape de leur voyage ils sont toujours face à une situation de vie ou de mort. L'argument de l'urgence vitale, fallacieux, est utilisé comme prétexte pour contourner les lois sur l'immigration.

Le second argument, encore plus brutal, excuse les flux migratoires en décrétant que les lois sur l'immigration sont "iniques" et qu'à ce titre elles n'ont pas à être respectées. On s'étonne de trouver des libéraux prêts à défendre un sophisme digne du premier saccageur d'OGM venu. Suivant le même raisonnement, un cambrioleur pourrait s'introduire chez vous pour vous dérober vos biens en décrétant qu'il estime que les lois sur la propriété sont iniques et repartir avec l'argenterie en vous lançant "la propriété c'est le vol" de Proudhon. Pratique!

Évidemment, un libéral expliquera que les lois sur l'immigration sont vraiment iniques selon lui, à l'inverse des lois sur la propriété privée ou sur la liberté d'expression, et il sera peut-être plus convaincant que le faucheur d'OGM ou le cambrioleur usant de la même technique à leur profit. Mais si discuter d'une loi et du besoin de la réformer est tout à fait honorable, appeler à la violer ne l'est pas. Il est plus commode de plaider pour la désobéissance civile que de s'atteler à convaincre une majorité. En attendant une hypothétique réforme, la loi - imparfaite - s'applique toujours.

Peut-on choisir de n'appliquer que certaines lois? Bien entendu! Il y a même un nom pour cela - l'arbitraire. Il amène en général des sociétés beaucoup moins enviables que celles où règne un semblant d'égalité dans l'exercice de la loi ; des sociétés rongées par la corruption où la position sociale et la proximité avec le pouvoir valent mieux que toute l'innocence du monde.

Un libéral n'admettra probablement jamais qu'il plaide en faveur d'un monde corrompu et injuste, celui-ci étant aux antipodes du libéralisme où la responsabilité, la justice et l'équité sont des valeurs cardinales. Pourtant, en plaidant pour une application discrétionnaire des lois existantes, il pousse précisément la société dans cette direction.

L’État n'est pas (ou en tout cas ne devrait pas) être un menu dans lequel chacun pioche les lois qui lui plaisent en décrétant que les autres sont bonnes pour la poubelle. L'anarchie est au bout de ce chemin.

Conclusion

La vision de l'humanité est au cœur du débat. Pour les uns, elle n'est qu'enchantement et enrichissement, génie créatif, générosité et volonté de créer. Beaucoup de libéraux ont en eux cette vision positive et un brin naïve, apparentée à Rousseau et son mythe du Bon Sauvage. Pour d'autres, l'humain est avant tout un animal social facilement égoïste, hypocrite et dangereux, dont le comportement se recouvre d'un vernis de civilisation ; il suffit de peu pour que la nature profonde et malsaine ne s'éveille à nouveau. Face à ce danger la vigilance doit rester permanente et l'attitude, résolue.

L'immigration choisie selon des critères démocratiques et assortie d'un sévère contrôle des frontières n'est peut-être pas aussi enthousiasmante qu'un Imagine All the People de John Lennon, mais c'est la seule qui soit à la fois réaliste, praticable, et compatible avec une humanité où le respect de la vie et de la propriété d'autrui est loin d'être la norme. Il faudra beaucoup de temps pour que ce message de raison, de modération et de réalisme parvienne à faire son chemin dans l'esprit de nombre de libéraux.

Selon moi, tout pays qui considère l'immigration du seul point de vue de l'immigré, sans prendre en compte les désirs et les réserves de la population autochtone, se condamne. La crise migratoire qui se déroule sous nos yeux en Europe est un véritable laboratoire. Nous aurons à brève échéance l'occasion de découvrir quelles politiques permettent la survie d'un pays, et quelles sont celles qui mènent à l'effondrement, à la misère et à la guerre civile.

28 août 2014

La France découvre la Macron-Économie

Le gouvernement Valls II est connu depuis quelques jours à peine mais un seul ministre attire sur lui toutes les attentions: Emmanuel Macron, remplaçant de l'inénarrable ministre du "redressement productif" Arnaud Montebourg.

Avec ce nouveau ministre, la France gagne inévitablement de la crédibilité par rapport à son prédécesseur. Voilà au moins quelqu'un qui connaît le monde de l'économie privée et qui semble plus adepte du travail en coulisses que de la vaine gesticulation.

emmanuel macron,france,socialisme,libéralismeIl n'en faut pas beaucoup (il n'en faut jamais beaucoup) pour que la gauche de la gauche se dresse sur ses ergots, syndicats compris: Macron est un affreux néo-turbo-ultra-libéral, un vendu au Grand Capital. Hollande assume un virage historique, s'ouvre au centre, renie ses racines et son engagement. Ce n'est plus une réforme gouvernementale mais une trahison des valeurs. Oublié, le président qui "n'aimait pas les riches"...

Il y a évidemment de l'amertume dans ce constat, et aussi de l'exagération. Énarque, M. Macron a aussi travaillé comme haut fonctionnaire, à la banque d'affaires Rotschild, puis dans le cadre du rachat par Nestlé d'une filiale de Pfizer où sa commission fera de lui un millionnaire. Approché par l'UMP, il préfère miser sur Hollande, et devient à partir de mai 2012 secrétaire général adjoint de la présidence de la République. On est donc plus dans le parcours du grand serviteur de l’État en relation courtoise avec les grandes sociétés et les groupes financiers que dans l'entrepreneur à succès parti de rien, le self-made-man créant de la valeur par ses idées novatrices et un travail acharné.

M. Macron n'est pas une figure réellement nouvelle au sein du monde politique, sauf pour le grand public. Bien qu'issu du sérail, il n'empêche que ses opinions - que d'aucuns qualifieraient de réalistes - tranchent avec un parti socialiste français arc-bouté sur son idéologie historique. Il est en effet en faveur du rétablissement de l'équilibre des finances publiques et du libre jeu du marché:

"On ne peut plus présenter la gauche comme l’extension infinie des droits. (...)
La gauche moderne est celle qui donne la possibilité aux individus de faire face, même aux coups durs. Elle ne peut plus raisonner en termes de statuts. La société statutaire où tout sera prévu va inexorablement disparaître."


Que de socialistes (y compris en Suisse!) s'étrangleraient devant pareil discours! Mais François Hollande a-t-il seulement le choix?

L'avènement d'Emmanuel Macron n'est pas un accident et s'inscrit dans un réel changement d'orientation du gouvernement français dont la teneur est livrée par Manuel Valls lui-même:

"Cessons d'opposer systématiquement État et entreprises, d'opposer chefs d'entreprise et salariés, organisations patronales et syndicats (...) Notre pays crève de ces postures". Pour Manuel Valls, "la France a besoin de toutes ces entreprises, PME, start-up, grands groupes. Ce sont les entreprises qui génèrent des richesses qui doivent profiter à tous. J'aime l'entreprise", a-t-il ajouté devant un public conquis. "L'esprit d'entreprendre est plus que jamais nécessaire pour faire avancer le pays. Le retour à la croissance passera d'abord par le soutien aux entreprises", embraye le premier ministre, assurant qu'il est "absurde de parler de cadeaux faits aux patrons. Une mesure favorable aux entreprises est favorable au pays tout entier. (...) Le retour à la croissance passera d'abord par le soutien aux entreprises".


Ce n'est pas tous les jours qu'un premier ministre, socialiste de surcroît, se fait applaudir debout par le public d'une université d'été du MEDEF.

Pour des syndicalistes qui ont passé leur vie dans une guérilla permanente contre le "patronat", la pilule est difficile à avaler. Reste à savoir si le discours se traduira en mesures, et à quel rythme.

Le premier test est tombé: les 35 heures. La réforme-phare de Martine Aubry peut-elle être allégée, assouplie, aménagée pour cesser d'étrangler les entreprises françaises? Emmanuel Macron pense que oui, mais Harlem Désir le président du PS pense que non. Déjà les premiers obstacles, le premier bras de fer. Gageons que ce ne sera pas le dernier.

Deux ans de perdus! pourrait-on dire. Ou soixante-dix. Mais quand même un participant de l'université d'été du MEDEF concède que Manuel Valls "fait mieux que la droite", on a un aperçu du chemin parcouru par la gauche au pouvoir - et de la nullité totale de la droite qui l'a précédée.

Nous n'en sommes qu'aux discussions mais la France n'en a plus les moyens: la situation est à l'urgence.

  • Les réformes à peine discutées par l'équipe de Valls II se traduiront-elles en projets de loi?
  • S'attaqueront-elles enfin au poids de la fonction publique?
  • Seront-elles acceptées par la majorité socialiste de l'assemblée?
  • Avec quelle vigueur seront-elles combattues par la gauche dans la rue?
  • Suffiront-elles à renouer avec la croissance?

Il n'est pas improbable que Valls II s'effondre sous l'implosion de la gauche, ou simplement que les changements soient trop lents et superficiels pour sauver le navire. La conclusion s'impose comme une nouvelle, terrible question: la France a-t-elle encore le temps de ses réformes?

01 juillet 2013

Quand une révolution chasse l'autre

Les Égyptiens sont frustrés et déçus.

egypteAprès avoir chassé Hosni Moubarak du pouvoir, leur choix se porta sur Mohamed Morsi, le candidat du Parti de la liberté et de la justice, faire-valoir des Frères musulmans. Le 24 juin 2012, l'Egypte reçut un nouveau président, élu avec 51,73% de voix. Certains en Occident s'en étonnèrent, tous s'en méfièrent. Mais comment un peuple pauvre, sans instruction et dénué d'expérience politique aurait pu faire autrement que d'écouter les conseils du mouvement de résistance historique?

De la même façon, côté égyptien la déception est à la hauteur des espoirs - immense. Mais qu'espéraient donc d'autre les électeurs portant au pouvoir un président islamiste? Mohamed Morsi a été prévisible sur toute la ligne.

On peut bien sûr justifier ce retournement de l'opinion par l'examen critique de la politique de Morsi, pour peu surprenante fut-elle. Accusé de favoriser son clan et d'islamiser le pays, le pantin des Frères a vite pris le pli du pouvoir en s'octroyant des prérogatives exceptionnelles. L'économie ne va pas bien ; touristes et investisseurs boudent l'Egypte. Le chômage et l'inflation sont en hausse et les pénuries de carburant et d'électricité s'ajoutent à celles des biens de consommation courante. Pour fonctionner, l'Etat n'a rien trouvé de mieux que d'emprunter au FMI.

Les drames s'écrivent longtemps à l'avance. Aujourd'hui, alors que Mohamed Morsi n'a accompli qu'un quart de son mandat, les Egyptiens sont dans la rue par millions et réclament le départ de celui qu'ils portaient aux nues la veille. Pour qu'une révolution ait lieu, il faut des jeunes et des estomacs vides, l'Egypte possède les deux en abondance. Révolution il y aura.

Et après?

L'Egyptien moyen pense sans doute que là où Mohamed Morsi a échoué, un autre pourrait réussir, mais qui? En Egypte comme dans la plupart des pays musulmans, le pouvoir se divise en trois factions: les socialo-communistes, auto-proclamés démocrates laïques et éclairés (et qui ont bien sûr droit à tous les honneurs de nos médias occidentaux) ; les islamistes, très présents dans les campagnes conservatrices et dans les couches populaires ; et les nationalistes à travers l'armée et la police, arbitres des deux camps précédents et occasionnellement pourvoyeurs de tyrans ambitieux.

Il paraît évident qu'aucun individu issu de ces groupes ne parviendra à sortir l'Egypte du sous-développement, la dictature étant la forme d'organisation la plus élevée qu'ils puissent atteindre. Il existe bien des commerçants, des entrepreneurs et des hommes d'affaires égyptiens, mais les plus doués se sont enfuis pour faire fortune ailleurs et les autres tâchent de rester discrets ou vivent en symbiose avec la corruption en place. Pire, certains des rares brillants esprits locaux ont le mauvais goût de ne pas être musulmans.

egypteLes manifestants de la place Tahir et du reste du pays ont beau se réunir par millions, combien d'entre eux comprendraient l'idée que la richesse ne peut naître que de l'individu et de sa liberté? Combien d'entre eux seraient prêts à laisser vivre autrui comme il l'entend et à respecter ses croyances, sa liberté d'expression et un mode de vie différent du leur? Combien accepteraient que leur voisin travailleur et entreprenant s'enrichisse plus qu'eux, même si leur propre condition allait s'améliorant? Combien comprendraient et accepteraient le principe du laissez-faire?

Ils ne seraient guère nombreux. Que quelqu'un parvienne à leur passer le message, ils le rejetteraient par conservatisme, piété religieuse, méfiance et conformisme. Voter oui, accepter la diversité des opinions et la liberté des autres, non. Il faut du temps et des échecs pour que les esprits évoluent à l'échelle d'une population.

Mohamed Morsi est un coupable facile: ce n'est pas l'homme providentiel qu'il fallait à l'Egypte. Les braves manifestants se mettent donc à la recherche d'un nouvel homme providentiel. Combien de révolutions faudra-t-il pour qu'ils réalisent que leur démarche est erronée?