24 novembre 2011

L'insoluble contradiction de la Cour Pénale Internationale

Seif al-Islam, le dernier fils en fuite du colonel vaincu, a été capturé le 19 novembre. Il est poursuivi pour crimes contre l'Humanité, mais les suites de l'arrestation ont donné lieu à une humiliation en règle de la Cour Pénale Internationale. C'est moins la faute des Libyens que de la contradiction fondamentale de cette institution.

Revensaif.jpgons sur la gifle monumentale que la justice internationale s'est prise il y a deux jours:

Le ministre libyen de la Justice et des droits de l'Homme, Mohamed Allagui, a affirmé mardi que les autorités libyennes ne remettraient pas Seif al-Islam, fils de l'ex-dirigeant Mouammar Kadhafi, à la Cour pénale internationale (CPI), au moment où le procureur entamait une visite à Tripoli.

A son arrivé à un hôtel de la capitale en compagnie de M. Allagui, le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, a affirmé de son côté qu'il n'avait pas l'intention de rencontrer Seif al-Islam, détenu depuis samedi dans la ville de Zenten, à 170 km au sud-ouest de Tripoli après son arrestation.

A la question de savoir si Seif al-Islam sera remis à la CPI, M. Allagui a déclaré: En un seul mot, nous n'allons pas le remettre.

Le jugement de Seif al-Islam est du ressort de la justice libyenne. C'est une question relevant de notre souveraineté sur notre territoire et nos citoyens, a-t-il déclaré à des journalistes. (...) Le ministre de la Justice et des droits de l'Homme, a répondu que les autorités libyennes étaient prêtes à organiser une rencontre avec Seif al-Islam si M. Ocampo le demande.

 

L'arrivée du procureur argentin de la CPI à Tripoli, Luis Moreno-Ocampo, et de son procureur adjoint, Fatou Bensouda, ne relève évidemment pas de la visite de courtoisie. Les émissaires de la CPI étaient venus récupérer les survivants du régime déchu. Mais ils repartiront déçus. Un article du Matin donne un aperçu de la tension sur la question du cadre juridique dans lequel aura lieu le procès des prisonniers:

Le procureur Moreno-Ocampo [a déclaré dans un communiqué:] "Ce sont les juges qui décideront en dernier ressort. (...) Il y a des principes juridiques auxquels nul ne saurait déroger".

"Seif al-Islam Kadhafi et [de l'ancien chef des services de renseignement libyens] Abdallah Al-Senoussi doivent être traduits en justice. La question de savoir où les procès devront se tenir doit être tranchée en consultation avec la Cour".

"L'arrestation de ces deux hommes est une étape cruciale dans le jugement des principaux responsables des crimes commis en Libye. Il ne s'agit pas d'une question d'ordre militaire ou politique mais bien d'une nécessité juridique".

 

Nécessité juridique peut-être, mais les deux homme repartiront les mains vides. On pourrait se plaindre que la justice internationale incarnée par la CPI ne fasse pas le poids contre le Conseil National de Transition libyen, malgré la dette de celui-ci envers les instances internationales. Mais ce serait aller un peu vite en besogne.

D'une part, le pouvoir du CNT est fragile, et celui-ci passe déjà pour une marionnette à la solde des occidentaux. Céder à la CPI ne fera que renforcer ce sentiment.

D'autre part, derrière derrière la nécessité juridique se cache un autre besoin autrement plus crucial aux yeux du peuple libyen, le besoin de justice - un aspect que les médias européens laissent largement de côté, et qui est pourtant central dans la position du Conseil National de Transition.

Personne ne sait si le CNT tiendra parole et sera capable d'instruire un procès équitable du fils Kadhafi. Mais le fait est qu'un tribunal libyen sera capable, éventuellement, de punir ses crimes infects par la peine de mort - une peine que la CPI est de son côté incapable d'infliger:

La Cour peut prononcer une peine d'emprisonnement maximal de 30 ans ou une peine d'emprisonnement à perpétuité « si l'extrême gravité du crime et la situation personnelle du condamné le justifient ». (...) La peine de mort n'a pas été retenue, tout comme pour les tribunaux internationaux de l'après Seconde Guerre mondiale (le TPIY, le TPIR et le TSSL).

 

La Cour Pénale Internationale se veut le tribunal ultime, en charge de juger les actes les plus barbares, inhumains, abjects qui soient. Des crimes tellement horribles qu'ils ont eu droit à leur propre dénomination: les crimes contre l'humanité.

Mais cette cour n'est même pas capable de prononcer la peine capitale.

De part la gravité des cas dont elle est saisie, la CPI devrait être, de tous les tribunaux du monde, la cour de justice dans laquelle la peine de mort est la sanction la plus défendable. Elle en est dépourvue. C'est de l'idéalisme. Ce n'est pas de la justice.

Les Libyens rechignent à livrer Kadhafi à ce tribunal édenté, et c'est bien compréhensible. Avec leur budget annuel de plus de 100 millions d'euros, les 800 fonctionnaires de l'institution ne sont pas dans le besoin; ils trouveront sans doute de quoi s'occuper. Mais tant qu'ils ne comprendront pas cette contradiction fondamentale, les politiciens à l'origine de la CPI pourront se plaindre encore longtemps du peu de progrès accomplis par la justice internationale.

09 novembre 2011

La Boîte de Pandore islamique

Les régimes autocratiques d'Afrique du nord étaient violents, corrompus et dangereux. Les pseudo-démocraties qui leurs succèdent ont peu de chances d'être meilleures.

Si la crise de la zone euro monopolise l'actualité, la terre n'arrête pas de tourner pour autant. Un flot de nouvelles surgit en parallèle et permet d'éclairer les révolutions du printemps arabe et leur contexte.

Il y a tout d'abord la sortie aujourd'hui du nouvel ouvrage de Bernard-Henri Lévy La guerre sans l'aimer. Le livre raconte comment l'individu a mis en pratique la devise en bannière de son site "L'art de la philosophie ne vaut que s'il est un art de la guerre..." et impliqué la France dans l'insurrection libyenne. Les compte-rendus sont dithyrambiques: le philosophe s'est lui-même mis en scène dans un spectacle magnifique.

Et surtout, il tutoie Nicolas Sarkozy au téléphone.

BHL_rajma.jpg
Martine en Libye

Bernard-Henri Lévy ne vit pas dans le même monde que le commun des mortels - et surtout pas dans celui des révolutionnaires islamistes qui ont mis à bas le régime de Muammar Kadhafi. D'où une analyse de la situation que d'aucuns qualifieraient de surréaliste:

[Bernard-Henri Lévy] se dit aussi optimiste quant à l'avenir de la Libye. Arguant qu'il connaît "bien" Moustafa Abdeljelil, il assure que celui-ci n'a pas réellement l'intention d'appliquer la charia. Les Libyens "sont en train de démontrer qu'on peut être à la fois un musulman pieux et s'inscrire dans la liberté d'expression, la démocratie, l'égalité des sexes ; et, ça, c'est un événement capital !" s'enthousiasme-t-il.

 

L'égalité des sexes... Peut-être le philosophe était-il occupé à vider une coupe de champagne lorsque l'individu qu'il connaît "bien" annonçait le retour de la polygamie?

C'est vrai, je ne connais pas personnellement Moustafa Abdeljelil, chef du Conseil National de Transition. Croyons BHL sur parole ; peut-être que c'est un chic type. Ou peut-être pas. L'ami de notre philosophe de combat était président de la Cour d’appel de Tripoli en 2007, lorsqu'elle confirma par deux fois la condamnation à mort des infirmières bulgares. Rares sont ceux qui se rappellent ces détails pré-révolutionnaires qui ternissent quelque peu l'image du grand démocrate. D'un autre côté, c'est sans grande importance, parce qu'il ne contrôle rien. Ses déclarations sur le retour de la charia n'étaient pas destinées aux Occidentaux mais aux véritables maîtres de la Libye, les milices islamistes. Bernard Lugan nous présente les joyeux drilles:

[Le CNT sait] qu’il porte un péché originel : celui d’avoir été mis en place par l’Otan, donc par les « impérialistes » et les « mécréants ». Ses lendemains vont donc être difficiles. D’autant que ses principaux dirigeants, tous d’anciens très hauts responsables de l’ancien régime et donc des « résistants de la dernière heure », commencent à être mis en accusation par certains de ces chefs de guerre qui détiennent désormais les vrais pouvoirs. (...)

[A Tripoli le] TMC (Tripoli Military Council) [englobe] plusieurs milices islamistes pouvant mobiliser entre 8'000 et 10'000 combattants. Le chef du TMC, originaire de Tripoli, est Abd el-Hakim Belhaj dit Abu Abdullah Assadaq. Ayant combattu en Afghanistan, ce partisan du califat supra frontalier fonda le Libyan Islamic Fighting Group dans les années 1990. Ayant fui la répression anti islamique du régime Kadhafi, il retourna en Afghanistan où il fut arrêté en 2004 puis remis à la police libyenne avant d’être libéré au mois de mars 2010, à la veille de l’insurrection de Benghazi. (...)

A Misrata, les milices se considèrent comme l’élite des révolutionnaires et leur prestige est immense depuis qu’elles ont capturé le colonel Kadhafi. Ce furent certains de leurs hommes, gentils démocrates si chers aux médias français, qui lynchèrent et sodomisèrent vivant l’ancien guide et qui, comme « trophée », emportèrent son corps dans leur ville.

Autre zone ayant échappé au contrôle du CNT, le pays berbère de Zentan avec sa puissante milice ancrée sur djebel Nefuza. (...)
Zentan  est contrôlée par le Zentan Military Council (ZMC), dont les milices arborent le drapeau amazigh. Militairement, les milices berbères sont les mieux formées de toute la Libye, leurs cadres étant d’anciens officiers libyens. Les deux principales unités berbères sont la Zentan Brigade commandée par Muktar al-Akdhar et la Kekaa Brigade, chacune forte d’environ 1'000 combattants. Ces milices ont refusé de quitter Tripoli en dépit des ordres du CNT, ce qui provoqua de graves tensions. Le 3 octobre, après un ultimatum du CNT, la Brigade Kekaa se livra même à une véritable tentative d’intimidation, paradant dans Tripoli et attirant la réplique des islamistes. La guerre civile fut alors évitée de justesse, mais ce n’est que partie remise.

Ceux qui, poussés par BHL, décidèrent d’intervenir en Libye et de s’immiscer dans une guerre civile qui ne concernait en rien la France, vont désormais porter la très lourde responsabilité des évènements dramatiques qui s’annoncent et qui vont se dérouler à quelques heures de navigation de nos côtes.

 

A quelques heures de navigation de nos côtes? Si seulement! Mais la modeste Méditerranée a été franchie depuis longtemps. Pas spécialement par les Chebabs libyens, c'est vrai, mais par d'autres populations géographiquement proches, et aux accointances idéologiques et religieuses identiques.

Prenons les Tunisiens immigrés en France, par exemple. Amenés à bâtir à distance la Tunisie de demain, lors des premières élections libres de leur pays, ils attribuent 40% des suffrages au parti islamiste Ennahda. La Suisse est à peine mieux lotie avec 34% des votes. Les Tunisiens d'Europe ne sont donc ni plus ni moins islamistes que leurs frères restés au pays, qui ont crédité Ennahda de 40% des sièges. Les efforts d'intégration ont porté leurs fruits, visiblement...

Le leader d’Ennahada, Rachid Ghannouchi, n'a jamais dissimulé sa sympathie active pour la doctrine de Hassan el-Banna, le fondateur égyptien des Frères musulmans; habile transition vers l'Egypte, dont on attend avec impatience le choix populaire lorsque des élections seront enfin organisées.

Comme s'empresseront de le faire remarquer les bien-pensants, islam n'est pas islamisme n'est pas terrorisme n'est pas extrémisme, voyons mon bon monsieur! Pourtant, dans le monde réel, les frontières sont floues. Les dessinateurs de Charlie Hebdo ont pu en faire l'amère expérience. Le journal satirique pensait faire rire en se moquant des ambiguités de la "charia molle" des "islamistes modérés", ses locaux ont été détruits par une bombe incendiaire. Un acte isolé, clameront les mêmes par réflexe. Mais alors, comment expliquer le déferlement de commentaires soutenant l'acte terroriste sur la page Facebook du journal?

En Suisse, selon le célèbre avocat Marc Bonnant, toute critique de l'Islam est devenue impossible. Il explique pourquoi il faudrait pourtant oser:

L’islam est viril, non seulement par le sort détestable qu’il réserve aux femmes, mais parce qu’il est conquérant, dominateur, arrogant, expansionniste et prosélyte. Autant de raisons d’armer notre résistance.

 

Ironie révélatrice, la rédaction du Matin a jugé préférable de fermer l'article à tout commentaire.

Si le Genevois au verbe élégant s'amuse à placer psittacisme en mot compte triple et verse dans la vieille lune des racines musulmanes de l'Occident - il n'a visiblement pas lu Aristote au Mont Saint-Michel - son discours a un fond de vérité indéniable: dans les pays européens si fiers de leur liberté d'expression, critiquer l'islam revient à traverser un champ de mine. Le moindre faux-pas est terriblement risqué. Physiquement. Les effets d'une trop grande modération religieuse de la part de musulmans bien intégrés au sein de notre société libre, sans aucun doute.

Avec l'arrivée au pouvoir des islamistes dans les futurs Etats tunisiens, libyens et égyptiens, les choses ne vont pas s'arranger. A la moindre incartade, l'incident diplomatique s'ajoutera désormais aux cris de colère de la rue arabe de part et d'autre de la Méditerranée.

L'histoire est cruelle. Alors même que les révolutions du printemps arabe ouvraient la porte à des élections libres, des peuples sans culture politique ont naïvement offert le pouvoir aux plus grands ennemis de la démocratie. Pire encore, ce pouvoir n'est pas celui d'un simple parlement mais celui d'une assemblée constituante, organisme chargé d'écrire une nouvelle constitution et de façonner le destin du pays pour des décennies.

Le printemps arabe a gelé sur place avant même de fleurir, terrassé par le rude hiver de l'islam.

Notre civilisation occidentale est trop épuisée, ruinée et rongée par le doute pour s'impliquer en Afrique du Nord plus qu'en lâchant quelques bombes. C'est regrettable. C'est aussi périlleux: nul ne sait quel régime va émerger à court ou moyen terme. Les premiers tests ne sont pas bons.

Certes, il reste toujours l'espoir que les peuples d'Afrique du Nord rejettent d'eux-même les islamistes qu'ils viennent de porter au pouvoir, ouvrant les yeux sur les désastreuses conséquences de ces gouvernements sur la prospérité et les libertés individuelles. Mais les régimes islamistes se renforcent souvent lorsque l'environnement économique se désagrège, telle une communauté cherchant la pénitence. Et comme l'opposition politique se réduit elle-même à différentes variétés de socialisme, on n'est pas sorti de l'auberge.

Personne ne pleurera les régimes despotiques disparus et surtout pas moi. Mais en suivant le mouvement en retard, de loin et du bout des lèvres, l'Europe a renoncé à modeler le printemps arabe d'une façon qui puisse lui être favorable. Par faiblesse et par manque de vision, elle a ainsi offert à différents mouvements islamiques le sésame le plus précieux dont ils pouvaient rêver, la légitimité populaire.

Il ne tient qu'à eux de s'en servir et de mettre en oeuvre leur programme électoral - charia à l'intérieur, jihad à l'extérieur - tout en sachant qu'ils seront soutenus par des millions de musulmans déjà présents en Europe.

Et alors, tutoyer Nicolas Sarkozy au téléphone risque de ne plus suffire.

28 mars 2011

D'une guerre à l'autre

Vendredi dernier, Ueli Maurer, conseiller fédéral en charge de l'armée, s'est livré à dans les colonnes du Tages-Anzeiger à quelques critiques sur les opérations internationales en cours en Libye. Par sa franchise et son bon sens, il s'est immédiatement attiré une volée de bois vert de la part des éditorialistes et des bien-pensants: mettre en doute une offensive contre Kadhafi, comment ose-t-il!

L'unanimité médiatique contre Kadhafi n'est pas sans me rappeler l'unanimité diamétralement opposée à l'intervention militaire en Irak en 2003, dans les médias francophones en tous cas. Mettons en perspective les deux situations.

L'intervention contre la Libye n'est ni plus ni moins légitime que celle contre l'Irak de Saddam Hussein. Pour chacune, l'ONU a voté des résolutions (la 1441 dans un cas, la 1973 dans l'autre) laissant entrevoir un recours à la force aux contours mal définis. La teneur exacte des textes votés était si floue que les réticences ont été immédiates sur le périmètre d'un recours à la force, seul un conglomérat de "pays coalisés" entrant en action.

kadhafi-et-sarkozy.jpgEn réalité, la justification légale d'une action contre Kadhafi est bien plus faible que celle qui a eu lieu en son temps contre Saddam Hussein. Le leader libyen n'est pas coupable de crimes contre l'humanité comme le despote de Bagdad l'a été; en fait, jusqu'à la mi-février, les puissants du monde considéraient Kadhafi comme quelqu'un de respectable, passant outre ses liens (passés?) avec le terrorisme et la violence de sa dictature. Rien à voir donc avec le Raïs irakien, infréquentable depuis son invasion du Koweit en 1990.

Kadhafi est sans conteste un fou paranoïaque et calculateur; mais pour imprévisible soit-il, il avait apparemment renoncé au terrorisme et même à la recherche d'armes de destruction massive en 2003 - on a beau être fou, paranoïaque et calculateur, le destin de Saddam Hussein a fait réfléchir plus d'un dictateur. Pour nuisible qu'il soit, Kadhafi ne représentait pas une menace contre un pays voisin ni aucun membre de la communauté internationale.

Précisons enfin que, malgré toute la sympathie qu'elle peut susciter, la rébellion libyenne n'a aucune légitimité particulière. La charte de l'ONU empêche de s'immiscer dans les affaires intérieures d'un pays souverain, fut-ce une dictature (comme nombre de membres de l'organisation). Il n'est absolument pas dans les missions de l'ONU de favoriser une insurrection, même contre un tyran. La résolution 1973 évoque explicitement la protection des civils, interdit l'usage de troupes au sol, et exclut toute action visant à renverser le régime.

On pourrait se réjouir de la "distance" prise par les coalisés; elle n'est pas sans conséquences. L'offensive au sol est laissée aux chebabs libyens, à l'armement léger et aux compétences martiales discutables. Renoncer à envoyer des soldats professionnels sur le terrain et laisser faire le sale boulot à civils mal dégrossis sur des pick-up Toyota, est-ce vraiment le meilleur choix lorsqu'il s'agit de préserver des vies humaines?

En utilisant la résolution 1973 comme prétexte, les pays coalisés - France, Etats-Unis et Angleterre en tête, ont largement "interprété" le texte, au point de déclencher les protestations de la Ligue Arabe et même de certains de leurs partenaires de l'OTAN, peu enclins à les suivre dans une aventure militaire aux conditions de sortie indéfinissables.

Barack Obama a déclenché une guerre d'autant plus unilatérale qu'il n'a même pas l'aval du Congrès, à l'inverse de George W. Bush pour l'Irak en 2003. Et, qu'on ne se leurre pas, malgré l'omniprésence médiatique française, ce sont les Etats-Unis, et non la France, qui fournissent l'essentiel de l'effort militaire.

Vu d'ici, l'offensive contre la Libye ressemble moins à de la géopolitique qu'à un conflit de personnes entre Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, Angela Merkel, Barack Obama, David Cameron, Silvio Berlusconi et d'autres. Comme si une dispute de cour d'école se réglait avec des missiles et des avions parce que les protagonistes sont les leaders de leurs pays respectifs... D'ailleurs, personne ne s'attend à voir la communauté internationale réagir avec une telle diligence sur le Yémen ou la Syrie, où les mouvements d'opposition sont eux aussi descendus à balles réelles.

Je ne défends Kadhafi en aucune manière, loin de là. S'il finissait pendu au bout d'une corde ou écrasé dans l'effondrement de son bunker, cela égayerait agréablement ma journée. Mais en formulant cette opinion je suis cohérent avec la position que je tenais en 2003 face à l'intervention militaire contre Saddam Hussein: quelque part, même si une offensive militaire est lancée pour des raisons douteuses, la chute d'un dictateur est oeuvre de salubrité publique.

On ne peut pas en dire autant de toutes les voix qui protestaient en leur temps contre la guerre en Irak.

Où sont passés les manifestants de 2003 scandant que "la guerre n'est jamais la solution"?

Pourquoi cet assourdissant silence contre les opérations en cours aujourd'hui en Libye? J'ai peine à voir en quoi les deux situations n'auraient strictement aucun rapport. Et quand elles diffèrent, c'est largement en défaveur de la Libye. Par quel bout qu'on la prenne, l'opération "Aube de l'Odyssée" ressemble à une mauvaise copie de l'opération "Liberté en Irak": moins de légitimé internationale, moins de vision à long terme, moins d'union entre les alliés, moins de prise de risque des pays participants, laissant rebelles et civils en première ligne face aux ripostes du régime.

Six-Years-of-War-in-Iraq.jpg

Rétrospectivement, le silence de 2011 renvoie une bien piètre image des protestations de 2003.

Se pourait-il que l'opposition à la guerre contre Saddam Hussein n'ait jamais été qu'un prétexte visant à salir le président George W. Bush et son équipe républicaine? Prétendre cela, c'est sans doute médire, n'est-ce pas! Difficile pourtant, aujourd'hui, d'interpréter différemment l'étonnant silence des "pacifistes" face aux bombes et aux missiles qui déferlent sur le territoire libyen.

A ce qu'il semble, la guerre n'est jamais une solution - sauf quand elle est décidée par un président démocrate et soutenue par la France.

21 février 2011

L'irrésistible appel de la Démocratie

Alors même que les prudes et les cyniques en appelaient à la retenue, j'étais heureux de saluer ici le succès des Tunisiens.

En ce temps-là, un ministre tunisien fraîchement nommé expliquait dans une interview, depuis les couloirs de Davos où il était invité, qu'il ne fallait pas extrapoler le succès tunisien à l'ensemble du monde arabe, notamment une Egypte qu'on sentait alors à peine frémir: malgré certaines similitudes, les peuples tunisiens et égyptiens n'avaient rien à voir, le niveau d'éducation n'était pas le même, la culture politique des deux pays n'avait rien à voir...

Foutaises!

Il n'y a pas besoin d'être en bonne santé, riche et convenablement éduqué pour réaliser qu'on vit dans une dictature. Au contraire, ceux qui y obtiennent un confort raisonnable ne sont pas toujours enclins à risquer leur fragile situation pour mettre un terme au régime, quels que soient les sentiments négatifs qu'ils nourrissent à son égard.

L'appel de la liberté est profondément ancré dans l'esprit humain, allant de pair avec un sens instinctif de la justice et de l'équité. De Rabat à Sanaa, des millions de gens l'ont compris. Le gros des protestataires sont ceux qui n'ont rien à perdre, fils oubliés mais terriblement légitimes de la corruption et de l'absence de liberté imposées par les élites tyranniques au peuple.

Depuis la plaisante interview du jeune ministre tunisien, contre toute attente Moubarak est tombé. La rébellion s'est répandue dans le Maghreb et la péninsule arabique comme une traînée de poudre.

Libyan flag2.jpgAujourd'hui, les regards sont tournés vers la plus symbolique des dictatures corrompues et violentes de la région, la Libye, qui vit des heures sombres, sanglantes et historiques. Le drapeau de l'ancien régime - avant la prise du pouvoir par Kadhafi - flotte sur la ville rebelle de Benghazi. A Tripoli, la foule marcherait vers le palais du despote. Mouammar Kadhafi finira-t-il sa sinistre carrière de tyran comme il le mérite, pendant au bout d'une corde? Réussira-t-il à ménager sa fuite et celle de son clan, à l'abri dans une autre dictature, avec une partie du trésor extorqué à son peuple? Écrasera-t-il la rébellion dans le sang?

Il est probable que le régime vive ses dernières heures. Mais si la révolte échoue, d'autres suivront, en Libye même. La chute des dictatures régionales a donné des ailes aux Libyens. Elle leur a fait la grâce du poison fatal à tout régime totalitaire: l'espoir que le changement est à portée de main.

Oui, on ne sait pas de quoi demain sera fait.

Oui, les islamistes et les musulmans rétrogrades, haineux, antisémites n'ont pas disparu.

Oui, chaque changement de régime fait le lit des opportunismes.

Oui, pillages et violences sont dramatiques et nuisent gravement à l'activité économique.

Oui, les régime qui émergeront de ces affrontements pourraient être du même tonneau que les précédents.

Mais non, le pire n'est pas inéluctable.

Ces gens ont connu la dictature sous toutes ses formes depuis des décennies, en distinguent toutes les facettes de l'horreur et du mensonge. Sur ce sujet particulier, leur expérience est indépassable. Pourquoi seraient-ils stupides au point d'accepter de retomber dans la même misère? N'importe quelle clique qui tentera d'accaparer le pouvoir rencontrera à nouveau l'opposition forcenée de la rue, avec d'autant plus de vigueur qu'un régime dictatorial naissant est forcément faible. La seule issue est dans le partage du pouvoir, c'est-à-dire la démocratie.

libya_1255875a.jpgUn peuple qui lutte pour sa liberté et qui meurt pour elle ne se laissera pas berner par le premier beau parleur venu.

Je fais le pari que la Tunisie, l'Egypte, le Yémen et la Libye et d'autres encore vont enfin bénéficier de la démocratie. Une démocratie naissante, brutale, imparfaite, violente probablement, pleine de disputes sanglantes, longtemps pauvre, où l'assassinat politique et les attentats seront considérés, pendant quelques années encore, comme des moyens acceptables de faire valoir son opinion. Démocraties primitives sans aucun doute, mais démocraties tout de même; elles évolueront. La liberté de la presse et Internet y pourvoiront, ainsi que la liberté économique d'une société libérée du joug affairiste des anciennes castes dirigeantes.

Il est facile, depuis le confort matériel et la paresse intellectuelle de nos démocraties occidentales, de regarder de haut ces mouvements d'émancipation, d'exprimer ses "craintes" et son "inquiétude" - et de finalement sous-entendre que la stabilité mortelle des régimes dictatoriaux avait son charme. Le cynisme est une posture confortable; à moins que je ne le confonde avec un snobisme mâtiné de racisme.

La Suisse est une vieille démocratie. On y entend parfois des gens se plaindre que l'on vote trop ou trop souvent. Les éditorialistes se lamentent régulièrement des mauvais choix de la populace, invitée à déléguer davantage ses décisions à de prétendus experts. Régulièrement, des voix s'élèvent pour réclamer l'interdiction de partis et d'adversaires politiques contre lesquels ils sont à court d'arguments. Oui, la Suisse est une vieille démocratie, un peu endormie sur ses lauriers - au point d'oser, parfois, peser le pour et le contre de sa liberté et de son indépendance en échange d'un peu de confort.

Quel contraste avec l'autre côté de la méditerranée, où des civils meurent pour accéder à cette liberté!

Ils vivent dans des dictatures. En termes de motivation, ils nous donnent pourtant une sacré leçon de démocratie.