12 mai 2017

James Comey limogé: quand tout le monde ment

Le licenciement ordonné par Donald Trump de James Comey, directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), donne lieu aux échafaudages politico-médiatiques les plus échevelés. Dans cet océan de fake news, difficile de faire la part des choses entre les mensonges éhontés, les vœux pieux et les simples manœuvres politiciennes. Le fait est que tout le monde ment, quoique des recoupements de témoignages permettent de retrouver la vérité des motivations des uns et des autres.

Comey.jpgÉvidemment, ce n'est pas ainsi que vous verrez l'information traitée dans les médias officiels, partie intégrante du théâtre d'ombre de l'opposition totale contre Donald Trump.

James Comey, entre atermoiements et casseroles

Ne l'oublions pas, l'individu le plus trouble du dossier est le principal intéressé. Selon sa page Wikipédia, James Comey, né le 14 décembre 1960 dans l'État de New York, a été le septième directeur du FBI du 4 septembre 2013 au 9 mai 2017.

Avocat issu du monde des grandes banques et d'une loyauté républicaine très ténue, il est nommé à son poste par Barack Obama. Le véritable scandale arrive au beau milieu de la dernière ligne droite des élections.

En 2016, quelques jours avant l'élection présidentielle américaine lors de laquelle Hillary Clinton est jugée favorite, il annonce la réouverture de l'enquête concernant les mails de la candidate démocrate puis annonce une semaine après qu'il n'y a finalement aucun élément nouveau. Cette annonce est considérée pour beaucoup comme l'une des causes de la défaite de la candidate.


Nous n'avons à ce jour, et n'aurons sans doute jamais, le fin mot de l'histoire quant à cette annonce surprenante et son revirement tout aussi soudain. Au milieu des nombreuses casseroles d'Hillary Clinton, l'affaire du serveur mail d'Hillary était la plus symbolique des dérives de la justice américaine. Sur ce seul dossier, n'importe qui coupable des mêmes actes qu'Hillary Clinton aurait été inculpé sans hésitation et croupirait probablement en prison depuis longtemps.

Dans ce contexte, la réouverture de l'enquête sonna comme le retour tardif, et trop bref, d'un fonctionnement normal de la justice. Mais pourquoi James Comey choisit-il de communiquer publiquement sur ce sujet au mépris des règles de l'agence? Était-ce un geste d'ouverture envers Trump? Peu vraisemblable au vu des sondages d'alors. Peut-être était-ce une revendication d'indépendance chargée de menace face à la future présidente démocrate? Scott Adams, le célèbre créateur de Dilbert, estima quant à lui que ce geste visait à laisser la décision finale de la culpabilité de Clinton entre les mains des électeurs américains. Nous en sommes toujours réduits à des hypothèses, mais à cette occasion, James Comey se créa de profondes inimitiés dans les deux camps.

Malheureusement, cet épisode ne resta pas au rang d'incident unique. Le FBI se fit remarquer après l'élection de Trump en tombant dans le narrative des "hackers russes" influant l'élection présidentielle. L'histoire, inventée de toute pièce par les Démocrates quelques heures après la défaite d'Hillary Clinton, tomba peu à peu en désuétude faute de vraisemblance et suite à des révélations de Wikileaks indiquant que les services secrets américains étaient capables de donner à l'aide du programme Marble l'apparence d'une provenance étrangère à leurs propres attaques.

Les hackers russes à peine enterrés, l'opposition au nouveau Président (Démocrates mais aussi Républicains anti-Trump) revint à la charge avec l'idée que les Russes auraient une lourde influence dans l'Administration naissante, arrachant péniblement la démission du Conseiller à la Sécurité Nationale Michael Flynn. Au cours de cette véritable cabale, menée notamment avec de faux documents grotesques, le Président finit par apprendre que lui et ses aides étaient en fait espionnés depuis des mois par l'Administration Obama...

Pour Donald Trump la coupe était pleine.

Donald Trump

Donald Trump exprima à de nombreuses reprises l'importance des services de renseignements dans son plan présidentiel - notamment pour lutter contre le terrorisme islamique. Cette vision se heurta rapidement aux utilisations partisanes de l'appareil d'État du renseignement pour des motifs politiques. Bien qu'initialement épargné par le Président, il devint de plus en plus clair à ses yeux que James Comey ne jouait pas dans son équipe.

Utilisant les ressources à sa disposition, James Comey tenta avec la plus grande persévérance de démontrer une collusion entre les membres de l'Administration Trump et les Russes - en dépit de preuves inexistantes et de celles de nombreux liens entre les Russes et des cadres haut placés de l'équipe démocrate, qui furent quant à elles complètement ignorées.

Cette différence de traitement, et le refus de Comey d'admettre la moindre implication dans l'espionnage de l'équipe Trump, mena le Président à l'exaspération. Citant Politico:

Le président Donald Trump envisageait l'éviction de son directeur du FBI depuis plus d'une semaine. Quand il la déclencha finalement mardi après-midi, il n'appela pas James Comey. Il envoya son ancien garde de sécurité privé pour remettre au siège du FBI une lettre de résiliation dans une simple chemise.

Il a été rendu furieux par l'enquête sur ses liens avec la Russie, déclarèrent deux conseillers, frustré par son incapacité à contrôler les rumeurs foisonnantes sur le sujet. Il demanda à plusieurs reprises à ses assistants pourquoi l'enquête sur la Russie ne disparaissait pas et exigea qu'ils parlent en son nom. Il s'emporta parfois devant la télévision lors de reportages sur le sujet, déclara un conseiller.

La colère de Trump s'est alimentée de l'enquête sur les liens russes - en particulier Comey affirmant devant le Sénat que le FBI avait surveillé sa campagne - et du directeur du FBI refusant de soutenir que le Président Barack Obama avait mis sur écoute ses téléphones de la Trump Tower.


Selon d'autres sources, Trump était également exaspéré du peu d'empressement du FBI à enquêter sur les nombreuses fuites de documents émanant de sa propre Administration et des services de renseignement eux-mêmes. Le Département de la Justice reprochait au directeur du FBI un comportement à la limite de l'insubordination. Une fois la décision prise de limoger Comey, encore fallait-il trouver le motif approprié. Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage!

Lundi, Trump rencontra le Procureur Général Adjoint Rod J. Rosenstein et ils discutèrent des "performances professionnelles" de James Comey. À la demande de la Maison Blanche, Rosenstein mit par écrit un message au Président détaillant ses inquiétudes quant à la conduite du directeur du FBI. Ce message fut utilisé par Trump pour justifier sa décision (depuis, il s'en est distancié, avouant qu'il aurait licencié James Comey "de toute façon").

S'ensuivit une réunion dans le Bureau Ovale mardi, durant laquelle Trump déclara son intention d'évincer Comey. Le Procureur Général Sessions et le Procureur Général Adjoint Rosenstein établirent que la gestion de l'affaire des e-mails d'Hillary Clinton était peut-être le meilleur angle d'attaque. Donald Trump y adhéra d'autant plus facilement qu'à l'époque de la réouverture de l'enquête de nombreuses voix démocrates s'étaient élevées pour réclamer la démission du directeur du FBI.

En utilisant un argument employé par ses adversaires, Donald Trump crut qu'il pourrait obtenir l'assentiment de ces derniers. Grossière erreur. Pour les Démocrates, la haine contre Trump l'emporte sur toute autre considération. Comme l'avoua sans la moindre hésitation l'un d'eux sur les ondes:

"Je ne soutiens pas Trump pour avoir viré Comey... J'aurais soutenu Hillary Clinton pour avoir viré Comey."


Certains manient le deux-poids-deux-mesures avec brio!

La réalité, de la bouche du FBI, face aux fakes news et théories du complot

Depuis le licenciement de James Comey, un nombre impressionnant de défenseurs monte au créneau à son secours. Les médias salivent d'avance en décelant une répétition de l'histoire: la dernière fois où un Président limogea le directeur du Renseignement remonte à l'époque de Nixon et du Watergate. Quelle meilleure preuve de la duplicité de Donald Trump! Sa destitution est imminente! Hurlant avec les loups, les Démocrates invoquent un "procureur indépendant" pour relancer une enquête qui n'a jusqu'ici rien donné...

Donald Trump a-t-il interféré avec les enquêtes le concernant? S'est-il rendu coupable d'empiéter dans le bon fonctionnement de la justice, ou en tout cas d'une éventuelle instruction, ce qui accréditerait la thèse de sa culpabilité?

Malheureusement pour nos journalistes, le témoignage face au Sénat d'Andrew McCabe, directeur adjoint du FBI et remplaçant de James Comey en attendant la nomination de son successeur, fait état d'une réalité nettement moins excitante. Citons-le sur quelques points concrets des diverses théories lancées comme des faits dans les médias ces derniers jours:


Marco Rubio: "L'éviction de M. Comey a-t-elle d'une quelconque manière gêné, interrompu, stoppé ou eu le moindre impact négatif sur n'importe quel travail, n'importe quelle enquête ou n'importe quel projet en cours au FBI?"
McCabe: "Il n'y a eu jusqu'ici aucun effort pour gêner nos enquêtes."

Sénateur Lankford: "Avez-vous l'impression en moment que le FBI n'est pas en mesure de compléter l'enquête [sur les liens entre l'Administration Trump et la Russie] d'une façon équitable et diligente à cause de l'éviction de Jim Comey?"
McCabe: "Je pense et je suis persuadé que le FBI continuera à mener vigoureusement et complètement cette enquête à son terme."

Sénateur Lankford: "Avez-vous besoin que quelqu'un vous retire cette affaire et que quelqu'un d'autre s'en charge?"
McCabe: "Non, Monsieur."


Cela n'empêche pas les médias de persévérer dans le déni, les hypothèses les plus folles, et en général tout ce qui peut porter préjudice à l'Administration Trump.

07 mai 2017

Emmanuel Macron Président.

Ça y est! Le faux suspense est éventé, les résultats sont connus - encore partiels certes, mais dénués du moindre doute quant au résultat final. Les 47 millions de Français appelés aux urnes dans 66'546 bureaux de votes se sont prononcés. Succédant à François Hollande, Emmanuel Macron est le 8e Président de la Cinquième République française, avec autour de 65% des voix.

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Pour un individu encore totalement inconnu du grand public il y a quelques années, le tour de force est remarquable. Mais Emmanuel Macron n'a évidemment pas agi seul.

Le candidat antisystème du Système

Le véritable exploit de Macron était de parvenir au second tour. Depuis, sa victoire finale était acquise. Tout le monde le savait, lui y compris - au point de fêter un triomphe par anticipation dès le soir du 30 avril dans un dîner à la Rotonde, une brasserie parisienne. L'impair fit jaser.

Mais, face à Marine Le Pen, comment Macron aurait-il pu échouer? Il rassembla derrière lui l'ensemble de la société française ayant droit de cité. Les entrepreneurs (attention, seulement "ceux qui réussissent"), les syndicalistes, les stars, les représentants religieux juifs, musulmans et protestants, les ambassadeurs... À l'étranger, comptons Angela Merkel, Yanis Varoufakis ou encore Barack Obama, pour qui les ingérences électorales sont une notion à géométrie variable.

Loin de Jean-Luc Mélenchon, rebelle institutionnel passant le plus clair de sa carrière lové dans les confortables travées du Sénat, Macron devint le premier candidat antisystème officiellement adoubé de l'establishment. Bien aidé par ses amis des médias, Emmanuel Macron réussit à se présenter en homme neuf, alors qu'il fut conseiller puis ministre du Président Hollande dont chacun put apprécier les qualités durant cinq ans.

Sans même parler de son CV politique, Emmanuel Macron est un paradoxe: avec pareils mentors, comment incarner la nouveauté? Rassemblant derrière soi toutes les vieilles badernes de la politique française depuis quarante ans, de Robert Hue à Alain Madelin, de Daniel Cohn-Bendit à Christian Estrosi, comment incarner la rupture? Heureusement, les partisans de En Marche! n'ont pas poussé la réflexion aussi loin. Il leur a suffi de penser printemps et d'avaler, pleins d'espoir, les incompréhensibles absurdités du programme du candidat. Lorsqu'on laisse l'esprit critique au vestiaire, tout devient possible, en effet.

Comme le résuma Jean-Patrick Grumberg sur Dreuz.info, les Français ont le sens du sacrifice. Ils votèrent pour tout ce qu'ils rejettent.

Voilà ces remarquables Français qui n’aiment pas les énarques et votent pour un énarque, n’aiment pas les élites déconnectées de la réalité et votent pour le plus déconnecté d’entre eux, qui n’ont plus confiance dans les médias mais votent pour celui que les médias ont choisi pour leur bien, aiment leur pays mais votent pour celui qui en offre les clefs à tout le malheur du monde, et ouvre grand les frontières. Voilà ces Français qui déjà se serrent la ceinture et décident de se la serrer encore plus fort pour aider les plus pauvres venus d’ailleurs.


Mais pas tout ce qu'ils rejettent, en réalité. Car en face d'Emmanuel Macron, il y avait Marine Le Pen.

Le repoussoir Le Pen ne fonctionne plus

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. En France, quelles que soient vos réponses (ou votre absence de réponse) sur l'emploi, la fiscalité, l'organisation des retraites, la place de la France en Europe, la menace islamique ou les questions migratoires, faire barrage au Front National est un programme de second tour supérieur à tout autre.

Ce n'est pas comme s'il y avait eu péril en la demeure. La prestation de l'infréquentable Marine Le Pen lors du débat d'entre deux tours avait pourtant montré les limites de la menace. Cependant, Marine Le Pen était la seule à défendre maladroitement la France d'en bas - les Français des campagnes et des banlieues, de la France déclassée et laissée pour compte par les élites. Elle prévoyait également de laisser les Français décider de ses mesures les plus controversées, comme la sortie de l'Euro, via un référendum.

De nombreux Français arrivèrent à la conclusion logique qu'il n'y avait rien à attendre de Macron. Le tout-sauf-Macron valait bien le tout-sauf-Le-Pen. Contrairement à son père en 2002, Mme Le Pen rassembla donc bien au-delà de sa base électorale du premier tour.

Un sondage Elabe pour la BBC du 3 mai, constitué auprès de 3'956 personnes, montrait la façon dont les électeurs des candidats éliminés se distribueraient entre les finalistes:

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Le rapport de force entre Macron et Le Pen s'établissait donc à 58% pour le premier et 42% pour la seconde. Les résultats d'aujourd'hui montrent que le report de voix n'aura pas fonctionné aussi bien qu'annoncé. Le sondage illustre malgré tout la porosité logique entre les différents mouvements politiques ; celle-ci a bien eu lieu. Marine Le Pen draine un nombre significatif de suffrages des électeurs de Dupont-Aignan, de François Fillon et de Jean-Luc Mélenchon. Elle atteint 10,5 millions de voix, soit le double de son père en 2002.

Hommage à Hollande

Peu importe la vacuité cosmique d'Emmanuel Macron, il fallait faire barrage au Front National. Et barrage fut établi. Sur les plateaux de télévision, le soulagement était palpable. Tout le monde aime quand un plan se déroule sans accroc.

Ce soir, François Hollande décroche avec les honneurs le seul trophée qu'il mérite vraiment, celui de génie politique. Dans Un président ne devrait pas dire ça, conscient de son impopularité et d'un système de bipartisme arrivant en bout de course, il expliqua que la prochaine étape passerait par une refonte des mouvements politiques, de nouvelles structures d'alliances ; quelques temps plus tard, Emmanuel Macron démissionna avec bienveillance du gouvernement, fonda En Marche!, et accomplit la course en tête jusqu'à l'Élysée. Le PS historique est mort? Il marchait comme un zombie depuis bien trop longtemps. Le voici réincarné.

Macron aura eu la chance avec lui de bout en bout - une chance provoquée, quand François Fillon fut opportunément sali au moment crucial par des affaires bien anciennes. Une chance provoquée encore quand le scandale des MacronLeaks, définis comme "boule puante" par la presse aux ordres, éclata juste trop tard pour permettre aux médias de ne pas en parler. Car, en France, être journaliste c'est savoir quand lancer une affaire en première page, et surtout, quand l'enterrer.

Ce soir les Français ont confirmé que le rejet du FN était la définition suprême de leur appartenance politique ; ce faisant, ils se retrouvent avec un président par défaut, au programme flou et à la légitimité mesurée. Bonne chance à lui, bonne chance à eux.

16 février 2017

Les immigrés plus diplômés que les Français ?

Dans une opération de propagande digne des plus grandes heures de La Pravda, un journaliste du Matin, Jonathan Zalts, se fait l'écho d'un article du Monde sur le niveau d'éducation des migrants. Son article est intitulé "Les immigrés plus diplômés que les Français" - oui, il n'y a pas de point d'interrogation. C'est une affirmation.

L'article n'y va pas par quatre chemins:

Dans son travail intitulé «Le niveau d’instruction des immigrés : varié et souvent plus élevé que dans les pays d’origine» relayé par Le Monde, le chercheur de l'INED (Institut national d’études démographiques) Mathieu Ichou met au jour une théorie bien éloignée de l'image du migrant primitif débarqué en haillons de son canot (sic).

Il révèle ainsi que certains groupes sont généralement plus diplômés que la population française. Par exemple, 37 % des immigrés nés en Roumanie et vivant en France posséderaient selon lui un diplôme de l’enseignement supérieur alors que seulement 27% des Français peuvent se targuer de pareille qualification. Le chercheur indique des chiffres similaires pour d'autres diasporas comme les Chinois, les Vietnamiens ou encore les Polonais. (...)

lematin_immigrés.jpg
La photo d'illustration de l'article montre quelques immigrés roumains,
chinois, vietnamiens ou polonais typiques.

Et de conclure d'un ton rieur:

Une étude qui risque de faire grincer quelques dents du côté du Front National.


A ce stade, on hésite: est-ce un poisson d'avril? Une attaque raciste anti-française? Un troll? Une simple fake news?

Creusons.

Le Monde, tel qu'il est

Le pamphlet du Matin vient d'une publication amie, Le Monde. Le titre de l'article est plus neutre: "Certains groupes d’immigrés sont plus diplômés que la population française en général". Le ton est moins ouvertement polémique. D'ailleurs, le texte comporte quelques précisions dont l'article du Matin ne s'embarrasse pas:

Quelques autres diasporas sont en revanche en dessous de ce taux [de diplôme de l’enseignement supérieur], comme les Tunisiens, dont 21 % ont au moins une licence, ou les Marocains (19 %) et les Algériens (18 %).


On passe donc de "Les immigrés" à "certains groupes d'immigrés, mais pas les Marocains, les Tunisiens ou les Algériens". L'effet est amoindri. Cela n'empêche pas le journaliste du Monde de se livrer au prêche habituel:

En France, le migrant reste, souvent, perçu comme un pauvre hère débarqué en haillons. Cette mythologie s’éloigne pourtant de plus en plus de la sociologie réelle de l’exilé. Même assignés au maniement du balai ou à un poste de vigile, les migrants installés dans l’Hexagone ont souvent des diplômes en poche.


Ah, l'éternel conte du videur de boîte de nuit BAC+5 mais contraint par le destin à se cantonner à de petits boulots... Il est tellement facile de ne pas tenir compte de quelques éléments connexes comme l'équivalence entre les diplômes internationaux ou les besoins réels du marché du travail. Si je reconnais bien volontiers que les immigrés sont parfois mieux formés que les autochtones - j'en suis un parfait exemple - cela ne correspond pas à une généralité, en particulier pour des pays qui ne parviennent pas à appliquer un principe d'immigration choisie.

Et si nous allions examiner cette fameuse étude?

Population & Sociétés, février 2017, par l'INED

L'avantage du monde scientifique est, en général, dans sa transparence. Mathieu Ichou est Chargé de recherche à l'INED. Son article n'apparaît pas (ou peut-être pas encore) dans sa bibliographie. En réalité, le document cité par Le Monde et Le Matin est simplement diffusé dans le numéro de février de la revue mensuelle Population & Sociétés de l'INED, une modeste publication de quatre pages.

La publication contient en fait deux articles. Le premier, de Mathieu Ichou, présente sur deux pages et demie le niveau d'éducation des immigrés en France selon leur origine. Données statistiques à l'appui, il relève que les immigrés sont généralement plus instruits que la plupart des personnes restées dans leur pays de naissance - et non par rapport au pays d'accueil, ce qui n'est pas du tout la même chose.

L'étude statistique souffre malgré tout de quelques faiblesses. Toutes les données datent de 2012, c'est-à-dire aux balbutiements de la guerre en Syrie. Elles ne recouvrent donc absolument pas les populations venues en Europe à la faveur de ce qui sera appelé plus tard la "crise migratoire", et qui modifiera en profondeur le visage de l'immigration sur le Vieux Continent. On peut supposer qu'en 2012 les gouvernements étaient encore à peu près capable d'identifier les immigrés et de saisir leur niveau de formation ; en 2017, les services d'accueil, dépassés, ne savent même plus distinguer les mineurs des adultes.

La seconde faiblesse tient évidemment à la proportion des différentes populations immigrées elles-mêmes. On peut certes clamer que les immigrés vietnamiens sont en moyenne plus instruits que les Français autochtones, mais quelle est la proportion de ces ressortissants vietnamiens face aux Algériens, aux Turcs ou aux Sénégalais qui sont, eux, bien moins lotis? En laissant de côté cette dimension essentielle, tancer les gens pour leurs "idées fausses à propos de l'instruction des immigrés" relève de la malhonnêteté intellectuelle.

Le numéro 541 de Population & Sociétés contient un second article par Anne Goujon. D'une seule page, il a le mérite de présenter des données plus récentes, collectées en 2015 en Autriche. L'article rappelle que les immigrés sont en général des gens plus riches que la moyenne dans leur pays - les plus pauvres n'ayant même pas de quoi voyager - et relie cette richesse à leur niveau d'instruction. Il établit ensuite un tableau de comparaison entre le niveau d'éducation de certaines nationalités et le compare aux Autrichiens:

2017_goujon.jpg
Niveaux d'instruction des réfugiés en Autriche, comparé à ceux des Autrichiens
et de la population générale dans les pays d'origine (cliquez pour agrandir)

On notera donc que les populations immigrées de ce panel sont toutes moins bien formées que les Autrichiens, à l'exception d'une seule catégorie, les Irakiens ayant fait des "études post-secondaires". Cette maigre exception reste suspecte: dans un pays tellement plongé dans le chaos qu'il n'est même plus capable d'établir des statistiques d'éducation de sa propre population - alors que même l'Afghanistan y parvient - que valent des "études post-secondaires"? On peut douter du niveau d'enseignement de l'Université de Bagdad depuis la chute de Saddam Hussein il y a quatorze ans...

Enfin, la qualité de ces chiffres est elle-même sujette à caution, sachant que beaucoup d'immigrés illégaux mentent non seulement sur leur origine et leur âge, mais aussi sur leur niveau de formation s'ils pensent pouvoir diminuer ainsi leurs chances d'être refoulés.

Quoiqu'il en soit, pour l'essentiel et sans même tenir compte des nombreux biais et erreurs de mesures, les populations immigrées sont en général loin d'avoir le niveau éducatif des habitants des pays occidentaux qu'elles rejoignent.

Retour à la réalité

L'article du Matin représente un cas d'école de la façon dont un travail scientifique est progressivement exagéré et déformé pour finir en manchette outrancière, passant de "Les migrants sont mieux formés que leur population d'origine" à "Certains groupes d’immigrés sont plus diplômés que la population française en général" pour finir avec un "Les immigrés [sont] plus diplômés que les Français". Mais combien de gens se seront donné la peine de remonter à la source?

L'analyse statistique donnée par les chercheurs de l'INED entre en conflit direct avec la mesure empirique de la réalité, brutalement rencontrée par l'Allemagne. Ainsi, le Gatestone Institute se fait l'écho de quelques faits contradictoires:

Une enquête réalisée par la Frankfurter Allgemeine Zeitung a révélé que les 30 plus grandes entreprises allemandes ont employé seulement 54 réfugiés, dont 50 ont été embauchés comme coursiers par Deutsche Post, le prestataire logistique. Les dirigeants d'entreprise ont déclaré que le principal problème des migrants est qu'ils n'ont pas de qualifications professionnelles et parlent mal l'allemand.

Selon l'Office fédéral du travail, le niveau d'instruction des migrants récemment arrivés en Allemagne est beaucoup plus faible que prévu : un quart seulement dispose d'un diplôme d'études secondaires, et les trois quarts n'ont aucune qualification. Quatre pour cent seulement des nouveaux arrivants sont hautement qualifiés.


Loin des diplômés universitaires en puissance présentés par les chercheurs de l'INED, la plus grande partie des migrants d'aujourd'hui s'apparente à de pauvres hères à peu près inemployables. Ils n'en sont pas moins dignes de respect, car celui-ci ne se mesure pas en niveau de formation. Mais cela a un impact direct sur leur avenir au sein des sociétés occidentales.

Nos économies développées ne laissent plus guère de place à des petits boulots sans qualification pour les éléments les plus faibles de la société - une porte refermée bien avant la crise migratoire. Le niveau éducatif réel des migrants est donc l'enjeu d'une bataille idéologique importante. Sont-ils un atout pour le futur de nos sociétés, ou une charge permanente sur la collectivité?

Les chiffres d'emploi des demandeurs d'asile en Allemagne, en Suède, en Suisse et dans d'autres pays ne poussent guère à l'optimisme. Avec la crise migratoire et sans même aborder les questions de communautarisme ou de criminalité, les Européens ont vraisemblablement fait entrer sur leur sol des populations entières qui resteront à la charge des autochtones toute leur vie, présageant la ruine des mécanismes sociaux.

Admettons par ailleurs que les migrants soient, en moyenne, plus riches et mieux éduqués que la population de leur pays d'origine. Ce n'est pas une meilleure nouvelle. Les diplômés sont abondants en Europe, mais manquent cruellement à la source des flux migratoires au Moyen-Orient et en Afrique. Cette fuite des cerveaux repousse d'autant la capacité des pays d'origine à sortir de la crise et du sous-développement.

11 janvier 2017

Les médias piégés par les "Fake News"

donald-trump-premiere-conference.jpgAprès que les médias américains soient tombés dans le panneau du "dossier russe", on aurait pu attendre un minimum de circonspection de la part des médias européens, dont romands. Mais non! Le Matin s'engouffra dans la brèche, dès l'aube il est vrai. Les journalistes d'investigation ont toujours un peu de mal à se réveiller. Mais il fut suivi, et c'est beaucoup plus grave, de la RTS dans son journal du soir traitant de la première conférence de presse du président élu Donald Trump, alors que les rédactions avaient pourtant toute la journée pour découvrir qu'elles étaient menées en bateau, ce que les Américains savaient déjà depuis longtemps.

Les coupables de fausses nouvelles se livreront-ils finalement à un démenti? Le grand public gobera-t-il sans broncher des allégations tellement grotesques que leur simple teneur devrait faire hausser le sourcil de tout observateur doté d'un esprit critique? Trop tôt pour le dire. Mais reprenons depuis le début. Le énième scandale autour du Président Trump promet d'être de gros calibre: les Russes (toujours les Russes...) disposeraient d'informations très compromettantes sur M. Trump. Format télévisé oblige, le 19h30 est contraint de donner un résumé succinct de l'affaire:

Le coup de tonnerre est parti des plateaux de CNN, une chaîne qui affirme que la Russie détient des dossiers plutôt compromettants sur le président élu, liens avec le Kremlin, informations financières sur le milliardaire, et même une vidéo montrant Donald Trump en plein ébat sexuel osé avec des prostituées dans un hôtel de Moscou.


"Des allégations qui provoquent la colère du principal intéressé", poursuit le journaliste. On le serait à moins: tout est faux.

Remonter la piste

Passons rapidement sur certains détails: le scoop n'est pas originaire de CNN mais de BuzzFeed, un site d'information basé à New York et se définissant comme un "laboratoire viral". L'épidémie a bien pris, pour le moins. Comme le rapporte Le Monde :

“BuzzFeed News” publie le document dans son intégralité pour que les Américains puissent se faire une idée par eux-mêmes sur les accusations concernant le président élu qui circulent depuis quelque temps au plus haut niveau du gouvernement américain.


De quel document s'agit-il? D'un dossier de 35 pages consacré aux prétendues relations entre Donald Trump et la Russie. Ce dossier émane des services secrets américains. Il est authentique. Il mentionne divers liens entre Trump et la Russie dont des façons dont les Russes pourraient faire chanter le président avec des informations compromettantes. Il "circule" depuis quelques temps entre les différents services de plusieurs agences de renseignement américaines, au point qu'un journaliste de BuzzFeed a pu mettre la main dessus.

Fidèle à la ligne de conduite du site, le document est mis en ligne. Mais comme le précise Le Monde, il s'agit d'informations "explosives mais non recoupées": le dossier n'est pas validé. C'est un document de travail qui n'a pas vocation à être public, et qui contient des informations dont la véracité n'a pas pu être vérifiée. Qu'importe! Les "Américains se feront une idée par eux-mêmes", lance le rédacteur en chef de BuzzFeed.

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Le tweet de Ben Smith de BuzzFeed, appelant les lecteurs à faire preuve de circonspection.
(cliquez pour agrandir)

Les informations sont reprises tantôt par tous les grands réseaux, CNN étant la première chaîne à ouvrir le bal. Les maigres garde-fous mentionnés par BuzzFeed sont jetés aux orties - une charge anti-Trump pareille ne peut pas attendre.

Et tous les médias, comme un seul homme, plongent dans le précipice...

Aux racines du canular

Comme souvent, Internet est bien plus rapide que les professionnels de l'information. Alors que les rédactions en sont encore à se demander comment elles pourront donner un maximum d'impact à ces révélations salaces, des internautes s'interrogent face à des détails croustillants et invraisemblables ("Au cours d'une orgie à Moscou Donald Trump aurait fait uriner des prostituées sur le lit où aurait dormi Barack Obama lorsqu'il était venu dans la capitale russe" - le tout filmé, bien évidemment) qui leur rappellent une histoire évoquée sur le forum 4chan quelques mois plus tôt.

Pour ceux qui l'ignorent, 4chan est selon Wikipedia un forum anonyme anglophone, constitué d'un réseau de diffusion d'images. Remontant aux débuts anarchiques d'Internet, il ne connaît quasiment pas de modération, ce qui en fait un joyeux bazar où "le pire côtoie le meilleur", d'autant plus que les utilisateurs ne sont absolument pas identifiés ni identifiables. Émanation de cette culture, le mouvement Anonymous serait d'ailleurs né sur le site.

Des conversations mentionnent même l'auteur (anonymisé) du délire de départ sur le canal /pol/acks:

4chan_sextape_orgy.jpg(cliquez pour agrandir)

- Alors ils ont pris ce que j'ai raconté à Rick Wilson et ils ont rajouté une sauce d'espionnage russe par-dessus. Ils y croient encore. Les gars, je crois qu'ils sont putain de désespérés - il n'y a plus le moindre scandale sur Trump qui soit encore crédible.
- C'est cette histoire de sextape d'une orgie? Comment qui que ce soit peut même croire un truc pareil?


Notez la date: le premier novembre 2016. Déjà à l'époque 4chan discutait d'une histoire rocambolesque inventée par un contributeur du site et s'étonnant qu'on le prenne au sérieux. Il n'imaginait pas l'ampleur que prendrait le fantasque récit issu de son imagination enfiévrée...

Autopsie d'une montée en puissance

La discussion du premier novembre évoque un homme, Rick Wilson. Rick Wilson est un consultant du Parti Républicain. Néo-conservateur, il affiche fièrement son hashtag #NeverTrump sur Twitter. Et surtout, il prend comme argent comptant la fable qu'un compère anonyme de 4chan, apparemment anti-Trump lui aussi, lui a inventé pour lui faire plaisir.

Mais l'affaire s'emballe lorsque Rick Wilson fait part de cette histoire à un proche, accessoirement ancien officier du renseignement, Evan McMullin. M. McMullin est lui aussi néo-conservateur et tout aussi opposé à Trump, utilisant lui aussi le hashtag #NeverTrump. Il est également anti-Russe, ça ne mange pas de pain dans ce milieu. Tous les ingrédients de l'histoire sont en place.

Le dossier passe ainsi de mains en mains, augmenté à chaque étape. Le gros du travail est écrit par un ex-agent du MI6 britannique, Christopher Steele, directeur of d'une société de "business intelligence" basée à Londres (attention aux recherches sur Internet, c'est aussi l'homonyme d'un acteur porno gay...)

Alors que son "dossier" se constitue peu à peu M. Steele décide d'en informer un responsable politique. Et qui de mieux que John McCain, un des républicains les plus opposés à Trump? Néo-conservateur, anti-Trump et anti-Russe, il semble l'interlocuteur parfait pour amener le dossier dans les sphères du gouvernement. Sitôt dit, sitôt fait.

Avec entre les mains une bombe qui concrétise ses fantasmes anti-Trump les plus fous, le sénateur John McCain hésite peu avant de transmettre le dossier aux agences de renseignement américaines avec lesquelles il partage des liens. L'information commence à circuler entre les différents groupes de travail officiels. Mais sans que le moindre recoupement ne soit effectué (qui montrerait entre autres choses que les dates et les lieux ne correspondent absolument pas à la présence des protagonistes sur sol russe, encore moins dans l'hôtel dont il est question) le dossier contamine d'autres documents secrets composés en urgence, comme l'implication des Russes dans l'élection américaine, puis "fuite" évidemment en intégralité vers des journalistes amis de BuzzFeed... Lesquels s'empressent de répandre l'information sur leur site.

Si ça vient des services de renseignement cela vaut la peine d'être publié, n'est-ce pas? Les Américains seront seuls juges...

Un aveuglement consternant

Depuis une journée, les médias du monde entier s'empêtrent dans leur propre désinformation en diffusant un scandale monté de toute pièce contre Donald Trump. Le soufflé promet de retomber assez vite (sauf chez les individus les plus lobotomisés) mais l'affaire est tout bonnement affligeante, considérant la récente campagne lancée comme un seul homme par tous les médias pour lutter contre les "fausses nouvelles". Et quid de tous les médias européens qui ont repris la nouvelle à l'unisson alors que le 10 janvier au soir - heure européenne - la baudruche avait déjà éclaté?

La recherche de l'audience mêlée à une inextinguible soif de scandale anti-Trump aura fini d'emporter le peu de crédibilité qu'il restait encore à nos médias. Comme le résume tristement un autre utilisateur de 4chan:

4chan_conclusion.jpgRécapitulons ce qui est arrivé:
- /pol/acks envoya par mail une fiction à l'éditorialiste anti-Trump Rick Wilson à propos de Trump faisant pisser des gens sur un lit dans lequel aurait dormi Obama
- Il a pensé que c'était vrai et l'a donné à la CIA
- La CIA, Agence Centrale de Renseignement des États-Unis d'Amérique, mit cela dans son rapport de renseignement classifié sur l'implication russe dans les élections
- Donald Trump et Barack Obama ont tous deux lu cette fiction de /pol/acks
- La CIA a conclu que les Russes envisageaient de faire chanter Trump avec cette histoire que nous avons inventé
Laissons tout cela couler
Que sommes-nous devenus


Donald Trump aura une tâche ardue: dans son combat pour remettre l'Amérique sur les rails, il devra aussi sérieusement nettoyer des services de renseignement visiblement en roue libre, sans parler de ses "amis" du Parti Républicain. Les médias, eux, semblent au-delà de tout espoir.

Mise à jour (12 janvier): petite clarification du chemin de l'histoire entre 4chan et la CIA alors que les informations remontent. Pour l'heure aucun démenti notable dans les médias. On admirera au contraire la posture goulue du journal de référence autoproclamé Le Temps face aux "révélations" du dossier faisandé...

05 janvier 2017

L'étrange bataille d'Alep

Alep, ville martyre, promettait de devenir la nouvelle bataille de Leningrad du XXIe siècle, l'autel sur lequel seraient sacrifiées en vain d'innombrables victimes innocentes. L'offensive de Bachar el-Assad et de ses alliés contre Alep la rebelle était un "assaut contre l’humanité" en novembre, notre "Guernica" en décembre...

Alep.jpg

Hormis sans doute les présidentielles américaines, rarement événement géopolitique donna lieu à pareille surenchère médiatique. Alep devint le cimetière de bien davantage de que des civils et des combattants: L'Europe, l'ONU et le droit moururent à Alep. En fait, la Communauté Internationale toute entière mourut à Alep. Sur un ton plus léger, les espoirs de percée électorale du candidat libertarien américain Gary Johnson moururent aussi à Alep. Ainsi que les derniers restes de crédibilité de Hollande, qui ne voyait avec sa clairvoyance habituelle qu'une solution politique pour sortir de la crise.

La désinformation sur Alep battait son plein, les voix lucides se faisant bien rares. Parmi elles, Éric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), qui eut doit à quelques minutes d'antenne absolument limpides - à trois jours de Noël, à minuit moins vingt...

Ce faisant, il rappela quelques vérités contextuelles sur l'apocalyptique bataille d'Alep:

"On est à mon sens sur une falsification de l'information qui est énorme. Bien sûr qu'il y a sur une guerre civile en Syrie, mais ça ne concerne que 30% d'Alep, ce sont soit des civils qui sont pris en otage par des djihadistes, soit des gens qui refusent de quitter les quartiers parce qu'ils soutiennent ces mêmes djihadistes. On ne vous parle pas de tout ce qui se passe ailleurs en Syrie. On se fait rouler dans la farine avec Alep. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de victimes innocentes qui périssent (...) Seul 1/3 d'Alep est victime des bombardements, et j'insiste, c'est 1/3 de la ville dans lequel des djihadistes dangereux sont présents qui depuis des années tirent sur les quartiers chrétiens et le reste de la ville, ce dont on ne parle jamais.


Plus ignoble encore, il rappela à quel point une "crise humanitaire" est un merveilleux outil pour éviter que les regards ne se perdent sur d'autres théâtres d'opérations:

On ne parle pas non plus du massacre humanitaire que conduisent les Saoudiens aujourd'hui au Yémen où systématiquement des hôpitaux sont ciblés, des sites archéologiques détruits. Un de nos contacts qui est rentré du terrain l'autre jour nous disait qu'en Syrie, il y a des tas d'endroits où les choses se passent bien où on peut dîner dans la rue le soir dans les quartiers de Damas, aller au bord de la mer, donc le pays n'est pas à feu et à sang [à méditer face au prochain débarquement de "réfugiés syriens", NdA]. Au Yémen, c'est totalement différent, il n'y a quasiment pas 1 km² qui ne soit pas bombardé par les Saoudiens, et on ne parle pas de cela. Dans les années 90, dans une ancienne colonie française (belge NDLR), le Congo, une guerre civile a fait 400 000 morts sur 4M d'habitants, soit 10% de la population. On n'en parle pas non plus. Aujourd'hui, le focus qui est mis sur la Syrie d'une part et sur Alep avec les désinformations qui les accompagnent est une falsification complète de la réalité, ce qui ne veut pas dire qu'on défende Bachar el-Assad, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de victimes civiles qui disparaissent, mais il y a quelque chose d'extrêmement dangereux : pour un jeune islamiste aujourd'hui, la façon dont les médias occidentaux présentent la crise d'Alep est une motivation pour passer à l'action.


Il y avait quelque chose de franchement indécent dans la façon dont les médias couvraient l'offensive du régime syrien à Alep. Si des massacres eurent lieu, ils ne furent pas forcément imputables aux méchants désignés, le régime de Damas et ses alliés russes et iraniens, mais bien aux défenseurs d'Alep, ces charmants rebelles dont les médias occidentaux pleuraient la future disparition et qui utilisaient les civils comme otages et boucliers humains.

Quelque chose ne collait pas. Les forces du régime syrien n'avaient aucun avantage à laisser des poches de population au milieu des combats. Ils laissèrent d'ailleurs volontiers les civils fuir lors du reste de la libération de la ville. Les civils d'Alep-Est eux-mêmes n'avaient aucune raison de rester sur place pendant l'affrontement. Beaucoup prirent de grands risques pour partir, menacé de mort par nos rebelles "humanistes". Mais beaucoup d'autres choisirent de rester. Lâchons enfin l'explication: parce qu'Alep-Est était un fief de l'État Islamique et les "civils" d'Alep-Est, les familles des combattants.

Alep-Est était le dernier bastion d'une capitale administrative de l'État islamique gérée en tant que telle. Les civils d'Alep-Est n'étaient pour beaucoup que des Aleppins de fraîche date. Ils vinrent simplement comme une seconde vague de nouveaux occupants lorsque les milices de l'EI déferlèrent sur la ville en juillet 2012, chassant les habitants historiques de leurs foyers avec la violence coutumière des djihadistes.

La couverture de la bataille d'Alep par les médias occidentaux est plus qu'indécente ; elle relève de la collaboration directe avec le pire ennemi de l'Occident. La même chose vaut pour l'ONU et les organisations non-gouvernementales qui prirent fait et cause pour préserver sous des prétextes humanitaires la dernière enclave de l'EI dans cette grande ville de Syrie. Leur opiniâtreté finit par payer ; Damas et Moscou accordèrent des couloirs d'évacuation pour les combattants de l'EI et leurs familles. Le 22 décembre, les Suisses purent ainsi découvrir un reportage hallucinant de l'évacuation "humanitaire" d'Alep: cinq mille partisans de l'EI, dont seuls 20% de civils (parmi lesquels un nombre indistinct de futures bombes humaines) bénéficièrent sous la supervision d’observateurs de l'ONU d'une évacuation vers des zones contrôlées par l'EI.

Ce jour-là, le mythe des "rebelles modérés" s'effondra enfin.

Depuis, Alep reprend vie ; on y fête Noël ; les habitants reviennent ; on pense à la reconstruction ; et on découvre chaque jour de nouvelles horreurs témoignant de la brutalité de l'occupation islamiste. Selon toute vraisemblance, la reconquête d'Alep est une bonne chose. On tentait d'effrayer le bon peuple avec la chute d'Alep, alors qu'il s'agissait d'une libération. Maintenant que les faits leur ont donné tort, les grands de ce monde ne s'attardent plus guère sur le sort de cette ville.

12 décembre 2016

L'Empire médiatique contre-attaque

L'élection de Donald Trump fut sans doute l'événement le moins conforme aux prévisions des médias depuis plusieurs décennies. Emportant leur crédibilité, elle fut aussi le signe d'un changement de paradigme avec la percée de nouveaux sites d'information sur Internet. Mais la guerre entre l'ancien monde médiatique et le nouveau n'est pas terminée.

Riposte coordonnée

"Nous assistons à une véritable guerre à mort entre les deux systèmes, qui continuera bien après que l'élection présidentielle ait eu lieu," prévenait Charles Gave. Groggy, les médias traditionnels se sont repris depuis leur sombre 8 novembre. Ils travaillent main dans la main avec leurs alliés pour mettre en place une riposte. Le récent retour de Mme Clinton hors de sa retraite pour fustiger les "fausses nouvelles" relève de cette nouvelle stratégie: décrédibiliser les sources d'information alternatives.

"L'épidémie de faux sites d'information mal intentionnés et de fausse propagande (sic) qui a inondé les médias sociaux pendant l'année écoulée - il est clair désormais que ces faux médias ont de vraies conséquences dans le monde réel", affirma Clinton. "Ce n'est pas un sujet de politique ou de bipartisme. Des vies sont en jeu."


Des vies, ou des carrières... Reste à savoir comment discerner la propagande de la vérité, ou, pour reprendre les termes étranges de la politicienne démocrate, distinguer la fausse propagande de la vraie. Hillary Clinton aura probablement une perception très différente d'un Donald Trump sur ce point essentiel.

médias,mensonges
Chacun aura sa propre opinion sur ce qui constitue de "fausses nouvelles".

La défaite d'Hillary Clinton a clairement déclenché l'offensive des deux côtés de l'Atlantique - coordonnée avec une opiniâtreté qui force le respect. Jugez plutôt:

  • Le 17 novembre, Angela Merkel et Barack Obama déclarent conjointement qu'Internet est une force "perturbatrice" qui doit être "contenue, gérée et pilotée par le gouvernement".
  • Le 19 novembre, Mark Zuckerberg annonce que Facebook (lourdement engagé du côté démocrate dans la campagne présidentielle) mettra en œuvre un plan en 7 points visant à "éradiquer la désinformation" du réseau social.
  • Durant la même période on voit apparaître des listes de médias à éviter, qui comportent comme par hasard la plupart des sites de droite, et sans qu'aucun procès en désinformation ne soit formulé contre le moindre d'entre eux.
  • En Suisse des individus se réjouissent de nouveaux algorithmes qui permettront, espèrent-ils, de "filtrer l'extrémisme de droite" - la définition de ce dernier étant laissé à leur entière et satisfaisante appréciation.
  • Le 23 novembre, Angela Merkel déclare devant le Bundestag que le temps est venu de lutter contre les sites de fausses nouvelles - citant nommément RT et Sputnik pour leurs liens avec la Russie. Le challenge pour les démocraties est selon elle "d'atteindre et d'inspirer les gens" mais si cela échoue le temps de la censure est là: "nous devons nous confronter au phénomène et si nécessaire, le réguler".
  • Le 2 décembre, un média révèle que Facebook élaborera désormais son fil d'information à partir d'une liste de "partenaires médiatiques favorisés". On imagine qu'un site comme Breitbart n'en fera pas partie...

La distinction est ténue entre la volonté d'écarter de "fausses informations" d'une part, et l'élimination pure et simple d'informations divergentes par rapport à une ligne idéologique d'autre part. Le précédent de Google refusant de suggérer dans ses recherches les requêtes quant à la santé d'Hillary Clinton n'incite guère à l'optimisme.

Les vilains Russes

La dernière accusation en date désigne comme d'habitude la Russie: elle aurait interféré pour aider Trump. La conclusion du Washington Post, qui cite une "évaluation secrète de la CIA", permet les manchettes les plus accrocheuses. Malheureusement, les révélations se révèlent bien maigres:

À en croire le Washington Post, des personnes liées à Moscou ont fourni au site Wikileaks des e-mails piratés sur les comptes de l'ancien directeur de campagne de la candidate démocrate Hillary Clinton, John Podesta, et du parti démocrate, entre autres.


Pour l'heure, aucune preuve de ce prétendu lien avec Moscou. Les connaisseurs du dossier ne seront pas surpris. C'est vrai, le compte mail de John Podesta a bien été piraté - le directeur de campagne d'Hillary Clinton utilisait un piètre mot de passe, "p@ssw0rd" - et une volumineuse correspondance finit donc entre les mains de Wikileaks. Mais le dirigeant de l'organisation elle-même, Julian Assange, défaussa l'accusation de "hackers russes" ; il affirma que sa source était interne au Parti Démocrate.

On l'oublie vite, mais avec son vaste historique de coups tordus, Hillary Clinton n'avait guère besoin d'aller jusqu'à Moscou pour se trouver des ennemis. Elle pouvait par exemple rencontrer sur son chemin des partisans de Bernie Sanders, écarté par des magouilles dont la révélation poussa la présidente du Parti Démocrate Debbie Wasserman Schultz à la démission.

Depuis, une vérité plus complexe émerge. L'accusation selon laquelle les e-mails de Podesta auraient été des faux conçus par les Russes était un mensonge délibéré inventé par un fan de Clinton et abondamment repris par les médias mainstream afin de diminuer l'impact des révélations qu'ils contenaient.

En octobre, lorsque Wikileaks publiait des courriels des archives de John Podesta, les officiels de la campagne de Clinton et leurs porte-parole dans les médias adoptèrent une stratégie de mensonge délibéré auprès du grand public, prétendant - sans aucune justification - que les courriels étaient falsifiés ou fabriqués et devraient donc être ignorés. Ce mensonge - et le terme est approprié: une affirmation erronée donnée en connaissance de cause ou un mépris souverain de la vérité - fut amplifié de façon agressive par des personnalités de MSNBC comme Joy Ann Reid et Malcolm Nance, David Frum de The Atlantic, et Kurt Eichenwald de Newsweek.

Que les courriels de l'archive de Wikileaks aient été altérés ou falsifiés - et ne doivent donc pas être pris en compte - était une "fausse nouvelle" caractéristique, diffusée non pas par des adolescents macédoniens ou des agents du Kremlin, mais par des acteurs établis comme MSNBC, The Atlantic et Newsweek. Et de par sa conception même, cette fausse nouvelle se répandit comme une traînée de poudre partout sur Internet, avidement découverte et partagée par des dizaines de milliers de personnes désireuses de croire que c'était vrai. À la suite de cette campagne délibérée de désinformation, quiconque faisant un rapport sur le contenu des courriels se voyait instantanément rétorquer des allégations selon lesquelles on avait prouvé que les documents dans l'archive étaient des faux.


Les e-mails de Podesta ont toujours été authentiques. Les grands médias ont juste choisi de couvrir Clinton. Pas facile décidément de distinguer la fausse propagande de la vraie...

Éliminer les fausses nouvelles, ou la concurrence?

Soyons clair: la désinformation existe. Mais elle n'est en rien limitée à un seul camp comme on souhaiterait aujourd'hui nous le faire croire. En fait, la découverte soudaine et cruciale de ces "fausses nouvelles" juste après la défaite de Clinton fait elle-même largement penser à une fausse nouvelle - jusqu'à France-Info qui parvint même à dénicher un repenti dans la pure tradition des procès de Moscou, à mi-chemin entre le regret et la vantardise.

médias,mensonges

En fin de compte, prétendre que la désinformation est responsable de la victoire de Donald Trump contre Hillary Clinton ne traduit rien d'autre qu'une attitude puérile devant une situation désagréable. La thèse ne paraît guère vraisemblable, en particulier face au volume de propagande pro-Clinton déversé sur l'opinion publique durant la même période.

La volonté de se préserver des "fausses nouvelles" ressemble surtout un prétexte cousu de fil blanc pour reprendre le contrôle du secteur, tant aux États-Unis qu'en Europe. Les politiciens travaillent depuis des années à contrôler le débat public faute de parvenir à en gérer les causes ; on casse les thermomètres plutôt que de lutter contre la fièvre. De là les lois qui interdisent, en France, de tenir des statistiques ethniques ou religieuses ; en Suisse, la pression que s'infligent diverses rédactions pour ne pas mentionner le statut de résidence ou la nationalité d'agresseurs dans un fait-divers ; aux Pays-Bas, la justice déboussolée qui condamne Geert Wilders à la "discrimination raciale" pour avoir évoqué la quantité de ressortissants marocains vivant dans le pays.

Le débat sur les "fausses nouvelles" est un faux débat. Il traduit simplement un nouvel angle d'attaque pour préserver la vérité officielle. On ne discute plus des faits mais de leur source. Tout ce qui ne vient pas du bon canal est suspect d'office et doit affronter un procès en justification. Les termes connotés comme "normal/anormal", "vérifié/non vérifié", etc. permettent d'aiguiller et de canaliser la méfiance du public. La censure, trop brutale et trop voyante, est passée de mode ; on lui préfère aujourd'hui la mise en avant d'une information de "qualité", que le traitement de l'actualité par ceux qui s'en réclament met pourtant largement en doute.

Il n'est pas sûr que la manœuvre fonctionne. L'élection de Donald Trump contre vents et marées médiatiques a montré que les citoyens américains étaient désormais prêts à se forger leur propre opinion. En Europe, en revanche, l'issue de la bataille est encore incertaine.