25 avril 2015

Réflexions iconoclastes sur l'asile

Ce mercredi le Matin nous conte l'histoire de Daouda et Diallo, deux requérants d'asile pour qui "rester voulait dire crever". L'article suit un consternant débat la veille sur Infrarouge sur la question des drames en Méditerranée en interrogeant: "tous coupables?" Au cas où vous en doutiez, la réponse est positive, naturellement, d'ailleurs elle a été donnée un peu plus tôt, le 21 avril, dans un éditorial de Cléa Favre au titre on ne peut plus limpide: "pourquoi nous sommes tous responsables des morts en mer".

L'offensive médiatique a la subtilité et l'opiniâtreté du rouleau-compresseur. Une déferlante idéologique qui fait écho à la déferlante humaine sur les côtes italiennes.

La fable imparfaite

La raison semble avoir déserté le débat ; il est temps de l'y ramener avec un peu d'esprit critique. S'il ne fallait qu'un exemple, prenons la fable des deux Guinéens fuyant la misère, si caractéristique du misérabilisme au nom duquel les autochtones européens devraient tout accepter, et démontons quelques articulations du récit.

"Rester voulait dire crever". La formule-choc est là pour marquer les esprits. Mais de quel enfer proviennent ces gens? De Guinée, apparemment. Le pays d'Afrique de l'Ouest est indépendant depuis 1958 et compte 11 millions d'habitants. Sa densité moyenne est de 45 habitants au kilomètre carré ; pour comparaison, la Suisse est à 204. L'épidémie d'Ebola dans la région fut certes dramatique, mais elle est terminée. Le pays n'est pour l'heure pas la proie d'une quelconque guerre civile. On imagine que l'environnement économique est moins prospère qu'en Europe (et encore, qui est allé voir comment vivent les Roumains ou les Polonais les plus pauvres?) mais n'exagérons rien, les millions d'habitants restés sur place ne sont pas condamnés à mourir de faim dans le dénuement.

Premier mensonge donc: non, rester ne veut pas dire crever.

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Le marché de Madina, à Conakry, illustration terrifiante de l'enfer guinéen

Voyage de riches. Selon la légende éprouvée, les deux requérants se présentent comme des individus risquant héroïquement leur existence pour une vie meilleure... Mais ils étaient déjà aisés en regard de leur pays, et de beaucoup. Ils affirment avoir payé leur traversée 800 euros, soit 860 dollars. D'autres témoignages font état de tarifs divers allant de 600 à 1500 euros. Ce ne sont pas les seuls frais du voyage ; selon la RTS - qu'on pourra difficilement accuser de propagande anti-réfugiés - et les informations glanées sur le démantèlement d'un réseau de passeurs, l'ensemble du trajet "porte à porte" entre l'Afrique et une social-démocratie européenne revient à environ 7'200 dollars par personne.

En venant de Guinée, Daouda et Diallo ont peut-être payé moins que des immigrés clandestins du Yémen ; mais même en prenant pour hypothèse la moitié de ce montant, soit 3'600 dollars chacun, ce sont des hommes riches. Le revenu mensuel moyen par habitant en Guinée s'élève à 38 dollars, soit 460 dollars par an. Leur voyage aura donc coûté presque huit ans de salaire annuel moyen.

Deuxième mensonge donc: le voyage n'est pas fait par des miséreux. Les gens pauvres n'ont pas les moyens de se payer les services des passeurs.

Les meilleurs qui s'en vont. L'énorme somme d'argent réunie par nos deux immigrés pour venir en Europe aura intégralement servi à remplir les poches de passeurs, esclavagistes des temps modernes. En Guinée, cette somme aurait largement pu suffire à rassembler le capital d'une petite entreprise, des locaux et des machines-outils par exemple, et à payer les salaires des premiers employés.

Comme une proportion écrasante des immigrés économiques, Daouda et Diallo sont jeunes, dynamiques, en bonne santé, débrouillards, et même courageux. N'en déplaise à leurs détracteurs, il faut des tripes pour oser se lancer à l'assaut de l'Europe. Pour de nombreux jeunes candidats au voyage, c'est la première aventure de leur existence.

On comprend donc le drame des populations dont ils sont issus: l'immigration leur fait perdre les individus les plus capables, les plus prometteurs, les plus talentueux, en un mot leurs forces vives. Ironie du sort qui fait venir en Europe les gens qui seraient les plus à même de sortir l'Afrique de la misère...

Troisième mensonge donc: les candidats à l'Europe ne sont de loin pas des individus sans importance dans leur société d'origine.

Réfugiés de guerre. Si nos Guinéens ne prétendent pas fuir la guerre, l'antienne est si banale que nous devons nous y frotter. Le mythe du réfugié de guerre est abondamment répété par les médias mais les images les contredisent sans cesse: ce sont des noirs d'Afrique qui débarquent par navires entiers, pas des Syriens. L'abondance d'hommes jeunes par rapport aux femmes, enfants et familles contredit elle aussi l'hypothèse de civils fuyant un conflit.

Considérons l'Ukraine, un pays européen en proie depuis plus d'un an à une guerre civile. Les chiffres de l'ONU affirment que celle-ci a provoqué plus de 5000 victimes. Si pareil conflit était survenu en Afrique ou au Moyen-Orient, d'après les explications habituelles de nos éditorialistes, toute la population locale chercherait asile en Europe pour échapper aux violences et nous aurions l'obligation morale de les accueillir. Mais alors, selon cette logique, où sont les Ukrainiens? Où sont les colonnes de réfugiés venus de Donetsk ou même de Kiev? Où sont ces milliers de pauvres hères inondant les services diplomatiques occidentaux de demandes d'asile? Alors qu'ils n'ont même pas à traverser la Méditerranée sur une coquille de noix!

Les hordes de réfugiés ukrainiens brillent par leur absence. Malgré un conflit dur et un hiver rude, les Ukrainiens ne se sont pas déplacés. La crise du Donbass nous enseigne que les populations malmenées restent tout bêtement chez elles quand elles le peuvent, terrées dans leurs habitations ; si elles doivent partir, elles vont chez des proches moins menacés ou encore dans des zones calmes du même pays, car il est rare qu'il soit tout entier embrasé par la guerre.

Lors de la crise libyenne, les Libyens fuirent en Tunisie et en Égypte. Même dans le cas de la Syrie, le schéma est identique: les civils syriens fuient en Jordanie, en Turquie et au Liban. Parmi tous les immigrés économiques qui mentent sur leur pays d'origine, il y a certainement quelques individus sincères qui ont fui une zone de guerre authentique, mais en allant jusqu'en Europe ils cherchent bien autre chose qu'échapper à la mort - ce premier objectif de survie ayant été atteint bien longtemps auparavant, simplement en traversant une frontière.

Quatrième mensonge donc: pour fuir la guerre, nul besoin d'aller aussi loin qu'en Europe.

Un monde différent du discours

Si pour une fois le récit de deux immigrés clandestins n'est pas instrumentalisé pour dénoncer le sempiternel racisme des Européens, nous avons un aperçu de la façon dont les étrangers sont considérés dans d'autres régions:

«J’étais soudeur, je faisais des portes-fenêtres en aluminium pour un policier libyen que je connaissais et qui avait une petite entreprise. Il m’a annoncé un matin qu’il fallait partir. Que ça allait chauffer pour les étrangers si on restait.»


Les Libyens ont encore a être charmés par les vertus du métissage et autre vivre-ensemble, apparemment. Est-ce du racisme, de la xénophobie ou autre chose? Le lecteur sera seul juge. Le fait est que la tolérance est un concept rare hors de l'Occident ; l'Afrique nous en donne un aperçu régulier, de l'Afrique du nord comme ci-dessus jusqu'à l'Afrique du Sud. Et il ne s'agit pas simplement d'un regard de travers dans la rue ou d'une difficulté à entrer en boîte de nuit - les différends se règlent avec des pneus enflammés autour du cou, des lynchages, ou même une extermination systématique des voisins à coups de machette.

Diallo le Guinéen avait trouvé en Libye sa fameuse vie meilleure ; il avait un travail qui lui permettait d'épargner assez pour payer la suite de son périple. Une fois les tensions devenues trop vives, il aurait pu retourner en Guinée avec un bon pécule et bâtir à partir de là ; mais il rêvait d'Europe. Il finit par embarquer sur un navire surchargé pour finir au chômage ici. Cet exemple - et des milliers d'autres - ne suffira pas à changer le discours officiel selon lequel l'immigration est une chance ou des thèses encore plus absurdes selon laquelle ces gens-là assureraient le futur des régimes de retraite par répartition.

Même si elle ne s'était pas enfermée dans l'idéologie universaliste de la libre-circulation des personnes, l'Europe reste incompétente, impuissante et divisée. Empêtrée dans un dogme égalitariste absurde, elle ne veut pas entendre parler de contrôle des frontières, de reconduite dans le pays d'origine, ni même d'immigration choisie où ceux qui seraient plus compatibles avec les valeurs européennes - par exemple des chrétiens persécutés - seraient favorisés, car pareille attitude fermerait la porte à trop de musulmans. Il n'est pas plus possible de remettre en question les systèmes sociaux redistributifs qui exercent tant d'attrait auprès des immigrés et permettent d'arroser des villages entiers dans leur pays d'origine, alors qu'ils n'ont à l'évidence pas été conçus dans ce but.

N'est pas Australien qui veut. La traque contre les passeurs ne donnera rien puisqu'ils sont une conséquence, et non la cause, des politiques intérieures européennes en matière d'asile. Les solutions pragmatiques et efficaces ne seront employées que quand tout le reste aura échoué, c'est-à-dire jamais ou seulement lorsqu'il sera beaucoup trop tard. Quel sera le portrait de l'Europe alors? Peut-être un continent entier ruiné et en proie à des violences ethniques sporadiques, devenant la copie conforme des fameux "enfers" que tant d'immigrés cherchent si ardemment à abandonner?

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Vision pessimiste? Sans aucun doute, mais les chiffres parlent d'eux-mêmes. Si les morts en Méditerranée sont une catastrophe, les hordes d'immigrés elles-mêmes en sont une autre.

Combien de millions en faudra-t-il annuellement pour que l'on comprenne que les périls de la mer ne sont pas le seul problème?