14 février 2020

La démocratie parisienne en danger?

Sur une note plus légère, en France voisine, le microcosme parisien bruisse. Un événement singulier vient de se produire: Benjamin Griveaux, le candidat de La République En Marche pour la Mairie de Paris dans les élections municipales qui se tiennent dans un mois, annonce qu'il jette l'éponge.

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Benjamin Griveaux et son épouse, à l'époque des apparences heureuses

La cause? La diffusion jeudi sur les réseaux sociaux d'une vidéo sexuellement explicite qu'il a envoyé à une jeune femme. Devant les dégâts d'image irrécupérable pour celui qui se présentait comme un bon père de famille, le politicien de 42 ans, marié et père de deux enfants, a annoncé le lendemain son retrait de la campagne.

"Je ne suis pas prêt à nous exposer davantage, ma famille et moi, quand tous les coups sont désormais permis, cela va trop loin. C'est pourquoi j'ai décidé de retirer ma candidature à l'élection municipale parisienne", a annoncé le désormais ex-candidat LREM, expliquant que cette décision lui "coûte" mais souhaitant donner la priorité à sa famille.


Annoncer donner "priorité à sa famille" après avoir été pris la main dans le sac de sexting auprès d'une maîtresse, il faut avoir été porte-parole du gouvernement Macron pour oser. Ça tombe bien, Benjamin Griveaux a été porte-parole du gouvernement Macron ; il ose donc.

"La démocratie en danger"

La classe politique s'inquiète d'une "menace pour la démocratie", s'émeut Le Figaro.

Personne ne pose la question de la pertinence de cette thèse, et surtout pas un journaliste.

En quoi le naufrage de la candidature de Benjamin Griveaux menace-t-elle la démocratie? Ce sont ses mensonges qui l'ont menacée en premier lieu. Personne ne l'a obligé à tromper sa femme ni à tourner une vidéo honteuse. Et à tout prendre, mieux vaut que la vidéo sorte maintenant qu'après les élections. Imagine-t-on les chantages qu'aurait pu exercer un individu disposant de cette vidéo, si M. Griveaux avait été élu Maire de Paris?

Politiquement, Benjamin Griveaux n'est pas grand-chose - le candidat en difficulté d'un mouvement politique qui a perdu beaucoup de son influence depuis trois ans. Les mêmes voix qui dénoncent les "menaces pour la démocratie" ne s'émeuvent guère qu'à Béziers, le maire sortant Robert Ménard soit pris à partie et empêché de s'exprimer dans un meeting.

Personne ne proteste quand on s'en prend à Éric Zemmour. Personne ne s'indigne du traitement médiatique reçu quand François Fillon est descendu en flammes pour avoir reçu quelques costumes et des chemises d'un ami tailleur. Personne ne s'est interrogé sur la vie privée lors de l'épisode du SMS de Sarkozy. Personne n'évoque une "menace pour la démocratie" quand un mouvement représentant à peine 20% des électeurs parvient à disposer des principaux leviers du pouvoir en France.

Il ne s'agit pas de décréter que tout un chacun est irréprochable, mais d'observer un deux-poids-deux-mesures hallucinant sur ce qui constitue, ou pas, une "menace sur la démocratie".

Issu des rangs du Parti Socialiste, Benjamin Griveaux a été un proche collaborateur de Dominique Strauss-Kahn de 2003 à 2007 ; qui se ressemble s'assemble, est-on en droit de penser. On a aussi le droit de penser que le traitement médiatique réservé à ce scandale aurait eu une toute autre teneur si la victime venait d'un autre parti politique. Les médias et la classe politique française auraient-ils eu la même pudeur si la vidéo avait montré à la place de Griveaux un candidat des Républicains ou du Rassemblement National?

Un coup du Joker...

Ce qui pourrait n'être qu'une banale histoire d'image échappant à son créateur nous livre en fin de compte de précieux indices sur l'état de la France en 2020.

Vielle de deux ans (et donc tournée alors qu'il était porte-parole du gouvernement Macron), la vidéo montre le politicien en train de se masturber. Elle a depuis été montée avec différentes séquences de sa campagne où on le voit donner des interviews et des discours sur son respect des valeurs familiales. Des textos "classés X" entre lui et la femme ont été révélés en même temps.

La vidéo originale a été fournie par "l'artiste" russe Piotr Pavlenski, qui dit l'avoir obtenue d'une personne ayant eu une "relation consentie" avec Griveaux. L'individu s'est fait connaître dans son pays d'origine avec des performances spectaculaires contre le pouvoir de Poutine. En 2012, il se fait coudre les lèvres en soutien aux Pussy Riot, un groupe punk russe arrêté pour avoir chanté un couplet anti-Poutine dans une cathédrale de Moscou. En 2013, en protestation contre le vote de lois qu'il estime liberticides, il se pose sur la Place Rouge, nu et enroulé dans du fil de fer barbelé.

Persona non grata dans son pays de naissance, il fuit en France en 2017 et y obtient l'asile politique. Mais il trouve rapidement des griefs contre son pays d'accueil. Lors d'une "performance" dont il a le secret et intitulée "Éclairage", il met le feu à l'entrée d'une succursale de la Banque de France. Il dénonce "le pouvoir de la finance". Il sera condamné à un an de prison.

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Piotr Pavlenski pose devant l'entrée de la Banque de France qu'il vient d'incendier

Cela ne suffit bien sûr pas à résilier sa condition de réfugié politique - nous sommes en France. Mais cela ne suffit pas non plus à calmer une colère qui monte contre le Macronisme, qu'il considère désormais comme tout aussi répressif que celui de Poutine. Soutenant les gilets jaunes, Piotr Pavlenski est fier de son acte subversif. Il considère que la publication de la vidéo de Benjamin Griveaux est indispensable pour "mettre les politiciens en face de leurs mensonges".

Et si la classe politique française tremble et s'indigne de ce qui vient d'arriver à Griveaux, c'est parce qu'elle ressent enfin la peur. Les réseaux sociaux sont hors de contrôle. Plus aucun homme politique, même de gauche, ne peut se sentir totalement à l'abri d'une révélation publique de ses propres turpitudes.

L'artiste annonce que de nouvelles vidéos vont sortir, mettant en scène d'autres hommes politiques.

Mise à jour (17 février): J'ai été interviewé sur le sujet par le nouveau site Observateur Continental.

Par ailleurs, L'artiste Piotr Pavlenski et sa compagne Alexandra de Taddeo sont en garde à vue depuis ce week-end, accusés "d'atteinte à l’intimité de la vie privée" et de "diffusion sans l’accord de la personne d’images à caractère sexuel". Quelque chose me dit qu'ils prendront un maximum: en France, il n'y a pas de crime plus grave que celui de lèse-majesté.

23 janvier 2020

Une attaque vicieuse contre la Démocratie directe

Quel point commun entre l'interdiction de la discrimination en raison de l'orientation sexuelle, en vote le 9 février, et l'introduction du congé paternité?

Les deux objets ont fait l'objet d'un référendum. Et pour les deux objets, la récolte de signature paraît parfois... Discutable.

Dans les deux cas, des témoignages font état de discours "mensongers" ou "induisant en erreur" le citoyen pour qu'il appose son paraphe à un référendum dont il ne comprend pas vraiment le sens, ou pire encore, qu'il croie signer en faveur du texte que le référendum appelle à combattre.

Voilà qui interpelle. Alors, après une mise en garde d'usage, creusons le sujet.

Mise en garde d'usage à l'intention des abrutis

Quelque Internaute un peu benêt, ou un troll de passage pensant semer le trouble à bon compte, pourrait m'accuser de vouloir défendre ce genre de pratique. Après tout, je soutiens ces référendums, et donc, toute signature serait bonne à prendre, n'est-ce-pas?
C'est bien mal me connaître. C'est à peu près aussi vraisemblable que de demander à Superman de savourer une bonne soupe à la Kryptonite. C'est bien simple, je déteste le mensonge. Je n'ai pas la prétention d'être infaillible, mais sincère, oui. Le mensonge est un poison dans la formation de l'opinion. Il souille une prise de décision essentielle avec des informations faussées. Je n'ai pas de mots assez durs envers ceux qui manipulent sciemment l'opinion publique.
Ce n'est pas le cas de tout le monde dans la classe politique helvétique, loin s'en faut. Suivant une trajectoire allant Trotski à Junker, de nombreux politiciens proclament avec cynisme que "la fin justifie les moyens" et mentent ou adaptent leurs positions selon l'auditoire.
Moi, non. Je pense que l'intégrité est plus importante. Avec plus de 120 articles portant sur le mot-clé "mensonges" sur ce blog, on peut sans aucun doute dire que le sujet m'interpelle. Je dénonce les mensonges à chaque fois que c'est possible.
Évidemment, je ne me suis jamais abaissé à pareilles pratiques lors de mes propres séances de récolte de signature. Je me suis toujours efforcé de présenter correctement et complètement les enjeux, partant du principe qu'un citoyen convenablement informé sera toujours un meilleur ambassadeur de votre cause qu'un autre que vous prenez pour un abruti en lui racontant des salades.

Je pense également que tous les élus qui ne sont pas de cet avis devraient être débarqués de leur poste par les citoyens dès que leur mandat est remis en jeu. Je regrette que ce ne soit pas le cas, mais si cela arrivait un jour, la politique - en Suisse et ailleurs - s'en trouverait grandement assainie.
Mais c'est une autre histoire.

Pour le texte sur la pénalisation de l'homophobie, les faits sont relatés dans 24 Heures et sur 20 Minutes. Un témoignage est rapporté le 30 mars, vidéo à l'appui, par le biais de Mathias Reynard, l'auteur du texte de loi combattu:

Le socialiste (...) est tombé par hasard sur des militants qui récoltaient des signatures contre son texte. Jusque-là, rien d'anormal. Sauf que ces militants avaient des méthodes carrément malhonnêtes, révélait vendredi «Rhône FM». D'une part, la description du texte présenté était volontairement masquée. Et d'autre part, ces militants prétendaient eux-aussi combattre les discriminations.

Manque de bol, ils ont croisé le chemin de Mathias Reynard en personne, qui a capté la scène en vidéo et l'a dénoncée publiquement. «Quand on n’a pas d’arguments, on utilise le mensonge pour duper les citoyens. Faire signer un texte homophobe en prétendant lutter contre l’homophobie. Quelle honte et quel tort pour la démocratie directe!»


Le lendemain, le quotidien vaudois reprend le sujet et se fait écho de nombreux autres cas:

L’histoire se répète dans de nombreuses villes romandes, de Bienne à Genève, en passant par Lausanne, Morges ou encore Fribourg. (...) «La technique est la même pour chacun», souligne Mathias Reynard. «Il ne s’agit pas d’un démarcheur isolé, mais bien d’une opération pilotée et répandue dans toute la Suisse», renchérit Fanny Noghero.


S'agit-il de manipulation politique ou de manipulation commerciale? Pour les dénonciateurs cités par les journalistes, unanimement à gauche évidemment, la situation ne fait aucun doute: de sournoises forces antidémocratiques, et surtout réactionnaires, sont à l’œuvre pour forcer le référendum. Le contexte relaté dans 24 Heures fait pourtant état d'une autre piste possible, que le journaliste ne prend évidemment pas la peine de suivre: la récolte de signature est le fait d'une association, Incop, travaillant (probablement contre des "dons") pour l'UDF. Le scandale révélé dans la presse mettra d'ailleurs un terme à leur partenariat.

Il est donc tout à fait possible que l'association, qui emploie une cinquantaine d'employés et sans doute des extras pas forcément bien payés, se montre bien peu regardante sur la façon dont tout ce petit monde obtient des signatures. Si des étudiants pratiquant un job alimentaire ramassent quelques francs par paraphe, auront-il tous assez de valeur morale pour ne pas tenter d'arracher une signature de plus avec quelques mensonges?

Incop n'ayant pas eu droit à la parole et aucun employé à l'origine du litige n'ayant été interrogé par les journalistes, nous en sommes à émettre des conjectures.

Deuxième acte et passage à la vitesse supérieure: le Congé Paternité.

Notre affaire rebondit plus tard, en décembre 2019, pour le Congé Paternité. Les faits sont relatés dans le 20 Minutes du 3 décembre et dans 24 Heures trois jours plus tard.

Les rédactions des deux journaux rappellent évidemment l'épisode survenu au printemps mais n'hésitent pas à faire dans la surenchère: "Congé paternité combattu par des signatures volées", titre ainsi le quotidien gratuit. Aucune exagération n'est de trop si elle peut servir à salir l'UDC par ricochet:

A l’origine du référendum, un comité composé notamment de l’UDC Suisse indique ne pas avoir mandaté d’entreprise, même si aucune section romande ne s’est publiquement engagée dans la campagne. «En démocratie directe, il est probablement juste que nous puissions voter sur toutes les questions importantes. C'est aux associations, partis et militants de choisir leurs arguments», répond Susanne Brunner, co-présidente du comité, qui reste sceptique face à ces accusations.


On admire la tournure: les faits sont rapportés à Lausanne et Vevey, où non seulement l'UDC suisse n'a pas mandaté d'entreprise pour collecter des signatures mais où les sections locales ne s'en sont pas données la peine non plus. Le journaliste se permet tout de même de lancer une pique contre "l’association Incop, habituée des récoltes contre rémunération" et "déjà été épinglée pour des faits similaires." Reste qu'Incop ne confirme pas, et le mystère d'un éventuel commanditaire...

À se demander si ces abus existent bien, parce qu'il faut tout de même être un peu endormi pour parapher un texte sans savoir de quoi il s'agit. Je rappelle le format officiel, qui laisse peu de place à la fantaisie:

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(Cliquez pour agrandir)

Finalement peu importe - l'important n'est pas dans un compte-rendu objectif des faits, mais ailleurs. Le puzzle se met en place lorsque 24 Heures précise la finalité de tout ce scandale: "une plainte pénale vise les signatures volées".

Le piège se referme

Lisons les perles de sagesse de Lucie Monnat dans son éditorial consacré à ce sujet:

Scandaleux. C’est l’unique mot qui vient à la bouche lorsque l’on évoque la manière dont certaines entreprises gèrent la récolte de signatures pour des objets politiques. (...) Deux hypothèses: soit ces racoleurs rémunérés à la signature sont malhonnêtes, soit ils n’ont aucune idée ce dont ils parlent. On soupçonne les deux. Dans tous les cas, il s’agit d’une grave atteinte à notre démocratie directe.(...)

Pauvre démocratie que le monde nous jalouse, où les idées politiques semblent avoir été taillées pour ne pas dépasser la longueur d’un tweet.

Même s’ils ne sont pas les commanditaires de la tromperie, les mandataires de ces entreprises, partis ou comités politiques, sont tout aussi responsables. Après tout, bien qu’il ne s’agisse pas de militants, ces récolteurs sont leurs ambassadeurs.

«Faites attention avant de signer!» clament certains. Non, on ne mettra pas la faute sur le citoyen. Des personnes bien informées se sont-elles aussi fait avoir. À présent, la réaction du politique à ces pratiques doit être immédiate et sans appel.

Hasard de calendrier, le «baromètre des préoccupations» de Crédit Suisse publié jeudi révèle une véritable «crise de confiance» dans les institutions du pays. Un signal alarmant. Si la confiance est rompue, c’est tout l’exercice de la démocratie directe qui est mis en question.


Parmi les figures de style obligatoire, une attaque en biais contre Trump (que vient-il faire dans cette galère?), et le ton péremptoire ("Scandaleux. C’est l’unique mot qui vient à la bouche..." ou "Non, on ne mettra pas la faute sur le citoyen.") destiné à canaliser le lecteur dans le sens voulu.

La cerise sur le gâteau est de relier cet épiphénomène à un sondage parlant d'une crise de confiance dans les institutions du pays. Parce que les politiciens qui trahissent la volonté populaire en refusant d'appliquer correctement les lois sur l'immigration, le renvoi des criminels étrangers, ou la fin de l'immigration de masse, tout cela ne compte pour rien! Pas plus que les mensonges du Conseil Fédéral jusque dans les brochures de votation. La seule crise de confiance dans les institutions du pays, ce sont les étudiants qui racontent des salades pour une signature!

Combien de signatures sont concernées, d'ailleurs? Dix? Cent? Mille? La presse détourne le regard de ce petit détail. Il faut plus de 50'000 signatures pour valider un référendum. Même si mille signatures avaient été obtenues par des moyens détournés, ce qui paraît énorme, cela représenterait encore 2% du total seulement, une paille. Et la plupart du temps, les référendums ont des milliers de signatures en trop.

Invalider les référendums

Normalement, un individu avec une centaine de points de QI devrait lire le texte d'initiative ou de référendum qu'il signe, mais admettons. Le droit fédéral actuel ne permet pas de retirer une signature une fois que celle-ci a été apposée au bas d'une demande de référendum ou d'une initiative. C'est une carence dans la loi. Il ne devrait y avoir aucun problème à ce qu'un citoyen dupé demande à retirer sa signature. La charge administrative résultante devrait d'ailleurs faire réfléchir à deux fois quiconque dupe autrui lors de la récolte.

Mais ce n'est pas ce que cherchent la gauche et les journalistes.

Le véritable objectif de toute cette agitation consiste à obtenir l'invalidation complète des référendums.

[Le] Parti socialiste neuchâtelois étudie d’autres pistes pour empoigner le problème des signatures «volées». Si la Chancellerie fédérale établit que le référendum a abouti, il contestera la décision devant le Tribunal fédéral.


Peu importe qu'une, dix, cent ou mille signatures soient concernées. Le PS souhaiterait pouvoir invalider l'entier d'un référendum à partir du moment où quelqu'un estime que son consentement a été obtenu de façon frauduleuse. Tant pis pour les milliers de citoyens qui ont apposé leur paraphe en toute connaissance de cause.

Si les juges y donnent suite, cette interprétation sonnera le glas de tout référendum. Il suffira qu'un collectif de citoyens prétende qu'on a abusé de leur crédulité pour couler le droit de recours que représente le référendum. Quelque chose me dit que cela se produira systématiquement pour les textes déposés par la droite...

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Le danger est bien réel. Le peuple n'aura pas son mot à dire, à aucun moment: le dossier sera entre les mains de la justice (la justice neuchâteloise, pour l'instant, et ce n'est sans doute pas par hasard).

Sans débat, sans vote, sans consultation populaire, les conclusions des juges feront jurisprudence.

La Constitution était la plus haute norme juridique de la Suisse, soutenue dans sa légitimité par les initiatives et les référendums. Elle fut vidée de sa substance lorsque le peuple accepta de la subordonner au nébuleux "droit international". Elle fut trahie par la classe politique lorsque celle-ci vida de son sens les rares initiatives acceptées. La disparition du référendum, qui permettait de s'opposer à une décision de la classe politique, est la suite logique du processus de démolition de la Démocratie directe - le dernier clou dans le cercueil.

Les suites de la manœuvre

Aujourd'hui, nous apprenons par divers titres de presse, dont Le Matin, que les signatures du référendum contre le Congé Paternité aurait été finalement récoltées. Le quotidien donne aussi des nouvelles des procédures en cours:

Les référendaires ont été accusés d'avoir utilisé des méthodes trompeuses et des arguments mensongers pour obtenir les signatures nécessaires. Les récolteurs annonçaient faire signer «pour» le congé paternité ou «à propos» de celui-ci.

Pour Susanne Brunner, le formulaire indiquait clairement «Non au coûteux congé paternité». Les personnes qui le signent sont majeures et elles savent ce qu'elles soutiennent, estime-t-elle. (...)

Le parti socialiste neuchâtelois a réagi et déposé une dénonciation au parquet général de Neuchâtel. Le procureur général a rejeté la plainte jugeant que les tromperies ne sont pas constitutives d'une infraction. La section cantonale pourrait aller plus loin si le référendum était validé par la Chancellerie.


L'affaire est donc toujours pendante, puisque les socialistes neuchâtelois attendent de faire recours.

03 novembre 2019

Oubliez le Brexit, c'est l'Europe qu'ils veulent sauver

Le 31 Octobre 2019 devait être une date très particulière: le jour où le Royaume-Uni aurait - enfin! - quitté l'Union Européenne.

Des engagements forts avaient été pris ; c'était le principal objectif du gouvernement anglais, tel que rappelé par la Reine elle-même dans son discours de réouverture de la session parlementaire. Le Trésor anglais avait même commencé à battre quelques milliers de pièces de 50 pence commémoratives. Il faut désormais les détruire en les fondant à nouveau - en attendant la nouvelle date, je suppose. Heureusement pour lui, le métal n'a pas de mémoire. Les gens, si.

Il y a anguille sous roche.

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Boris Johnson a été porté au poste de Premier Ministre par un plébiscite de la base du parti, comme une sorte de Winkelried du Brexit. Il réussirait là où Theresa May avait plus qu'échoué. Il serait la volonté qui toujours trouve un chemin.

Reconnaissons-lui plusieurs succès: le plan de relation entre le Royaume-Uni et l'Union Européenne, "impossible à renégocier" depuis deux ans selon Mme May et M. Junker, fut finalement remis sur la table. Le fameux "backstop" irlandais, caillou dans la chaussure du Brexit, vilipendé par les autorités anglaises, trouva une solution. Mieux, le Parlement britannique alla même jusqu'à accepter ce nouvel accord négocié avec l'UE!

Dans ces circonstances, le report du Brexit jusqu'au 31 janvier semble inconcevable. Mais l'énigme n'en est une que pour ceux qui n'ont pas compris la nature profonde du Brexit - non pour les Anglais, mais pour l'Union Européenne.

Le front anglais et le recul de Boris

Comme expliqué dans ces pages le mois dernier, Boris Johnson subit depuis sa prise de fonction une véritable guérilla de la part du Palais de Westminster. Les Parlementaires lui infligent camouflet sur camouflet. Ils n'osent le démettre mais font tout ce qu'ils peuvent pour lui couper les ailes, miner ses capacités de négociation et plus généralement saboter les efforts de son gouvernement pour accomplir le Brexit.

Plus intéressant encore, et ne comptez pas sur le moindre média pour le rappeler, les parlementaires actuellement élus ne représentent plus guère qu'eux-mêmes ; ils sont particulièrement peu représentatifs du peuple, tellement lassé des tergiversations depuis trois ans qu'il aurait volontiers accepté un Brexit sans accord.

Les élus en question le savent tant et si bien qu'ils ont toujours refusé à Boris Johnson de convoquer des élections, de peur que l'agitation de la campagne électorale et les échéances du calendrier ne précipitent un Brexit sans accord.

La classe politique anglaise ne veut pas d'un Brexit sans accord. À aucun prix. Jamais.

Boris Johnson, et croyez ma tristesse sincère en l'écrivant, fait aussi partie de la classe politique anglaise. Alors qu'il déclarait crânement deux mois plus tôt qu'il préfèrerait être "mort au fond d'un fossé" plutôt que de repousser le Brexit, il se dégonfla comme une baudruche en demandant un report à l'UE.

En cela, il se plia à une décision illégale du Parlement, puisque celui-ci outrepassa ses prérogatives en la formulant. Il aurait pu choisir de désobéir. Rien de plus simple: il n'aurait eu qu'à faire la sourde oreille pendant quelques jours. Il aurait même pu porter l'affaire devant les tribunaux, le deuxième meilleur moyen de dépasser des délais après l'envoi en commission parlementaire. Il aurait ainsi risqué au pire quelques jours de prison - selon des modalités encore à éclaircir, le cas étant inédit - mais peu de choses en sommes. Emporté par la bonhomie de son Premier Ministre, le Royaume-Uni serait alors sorti de l'UE sans accord le 31 octobre. Boris Johnson aurait ainsi laissé son nom dans l'Histoire tout en devenant, en ayant respecté ses promesses, le plus populaire de tous les hommes politiques britanniques.

Pourquoi Boris Johnson s'est-il ainsi couché? Sa force de caractère est sans doute bien plus faible que ce que beaucoup espéraient de lui. Il y a eu des signes avant-coureurs, comme le fait qu'au pied du mur et par solidarité gouvernementale il ait lui-même voté en son temps en faveur de l'accord de Brexit concocté par Theresa May (avec le Backstop irlandais et tout le tremblement). Chacun a toujours tendance à ignorer les faits contraires aux espoirs qu'il nourrit.

D'accord. Boris Johnson a obtenu des victoires tactiques, mais s'est montré étonnamment faible au moment crucial en transmettant une demande de report du Brexit à Bruxelles. Dont acte. Mais il reste un mystère, et un mystère plutôt important. Pourquoi l'Union Européenne a-t-elle accepté de repousser le Brexit de plusieurs mois? À partir du moment où elle était satisfaite du nouveau Brexit (et tout semble montrer qu'elle l'est) il n'y avait aucune raison de repousser le Brexit, et encore moins d'autant.

Ce "petit mystère" est une entourloupe de première pour faire échouer le Brexit et maintenir le Royaume-Uni dans l'Union Européenne. Et les risques de retourner le vote de juin 2016 n'ont jamais été aussi grands.

Explications.

Garçon, l'addition

La grande force des médias présentant le Brexit a été de le montrer comme un débat interne à l'Angleterre. Face à des autorités européennes forcément intelligentes et responsables, les Anglais s'étripaient comme de beaux diables sans parvenir à s'entendre. Ni à jamais présenter des solutions dignes des autorités européennes, pour ainsi dire.

C'est beau, et très faux.

Si je devais résumer en quelques phrases toute la fausseté de ce point de vue sur le Brexit, les voici:

  • Le Royaume-Uni est la cinquième économie mondiale.
  • Le Royaume-Uni est la deuxième économie de l'Union Européenne, derrière l'Allemagne et devant la France.
  • Le Royaume-Uni est aussi riche et puissant que les dix-neuf économies les plus faibles de l'Union Européenne, réunies.

Sur le plan économique européen, le départ du Royaume-Uni de l'Union Européenne est aussi énorme que si celle-ci passait de 27 membres à 8 membres. Et ce n'est même pas exact parce que c'est le deuxième membre le plus riche qui s'en va, et non la famille des cousins pauvres qui se remettent péniblement de leur demi-siècle de joug soviétique, alliée aux forçats obligés de se soumettre à l'euromark allemand.

L'Union Européenne ne veut pas que les Anglais s'en aillent. Point.

Ils contribuent bien trop au budget de l'Union.

Toutes les tractations depuis le lendemain du vote sur le Brexit, jusqu'à la durée interminable de ces tractations elles-mêmes, ne servent qu'à perpétuer les contributions anglaises au budget de l'UE. C'est aussi simple que ça!

Par conséquent, tout Brexit sans accord doit être rendu absolument, rigoureusement impossible. Tout Brexit "ordonné" doit faire en sorte de perpétuer les contributions anglaises au budget de l'UE pour les siècles des siècles, fut-ce au prix de discussions perpétuelles. Les détails finaux ne seront jamais réglés, comme un divorce traîné devant les tribunaux et qui en fin de compte ne se conclurait pas, malgré des années de procédure.

Voilà la vérité.

Risque maximum

Le Brexit est plus en danger aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été depuis trois ans. Et paradoxalement, l'apparente raideur de Boris Johnson sur le sujet en est la cause.

Les Libéraux-Démocrates anglais, le DUP, les Travaillistes, sont complices de Bruxelles, et je ne serais pas surpris que de l'argent change discrètement de main pour expliquer cet amour inconditionnel. Ils veulent tous que le Royaume-Uni reste dans l'UE. Les Travaillistes par exemple préconisent un deuxième référendum entre "rester" et "rester" - rester formellement dans l'UE et donc renier le vote de 2016, ou approuver une "relation future" avec l'UE tellement proche des obligations d'un membre de plein droit que cela ne fera aucune différence, en particulier au niveau des contributions budgétaires. Pour les Libéraux-Démocrates, c'est encore plus simple: ils demandent à ce qu'on annule le Brexit, ni plus ni moins. Que le référendum aille au diable!

Les Conservateurs menés par Boris Johnson donnent l'impression de vouloir partir de l'UE, mais comme le montre l'exemple récent donné par le Premier Ministre, leur résolution s'écroule devant l'obstacle. Boris Johnson a fait de gros efforts pour nettoyer les écuries d'Augias de leurs éléments les plus europhiles, mais la tâche est trop herculéenne. Les électeurs ne seront pas plus omniscients pour faire le tri. Après les nouvelles élections de Décembre, il y a de fortes chances pour qu'un bonne minorité des nouveaux élus des Conservateurs soit encore composée de vendus à Bruxelles, simplement parce qu'ils sont enkystés dans la structure du parti.

Le Parti du Brexit de Nigel Farage est le seul qui soit crédible sur la question du Brexit et sur la concrétisation du vote anglais de 2016. Et récemment, il a commencé à sérieusement tailler des croupières aux autres partis, en particulier les Conservateurs.

Visant avant tout à sauver sa paroisse, Boris Johnson explique donc que pour que le Brexit se concrétise enfin il faut "voter Conservateur". En les plaçant en tête des intentions de vote des électeurs, les sondages montrent que ceux-ci sont prêts à le croire. Nigel Farage le croit-il?

La dispute ou l'accord entre le Parti du Brexit et les Conservateurs est une des clés du scrutin. Si les deux partis parviennent à se partager les circonscriptions (ce qui revient au Parti du Brexit à avaler son chapeau) et à éviter les duels fratricides au sein du camp du Brexit dans les circonscriptions stratégiques, alors le futur parlement pourrait être à majorité pro-Brexit et les deux mouvements, travaillant main dans la main, pourraient parvenir enfin à le délivrer.

Ça fait beaucoup de si.

Le plus plausible est que le Nigel Farage et Boris Johnson ne parviennent pas à un accord, ou que celui-ci s'effondre avant le dépôt des listes. Conservateurs et Parti du Brexit s'affronteront dans une série de duels fratricides qui pourraient voir triompher le camp adverse, laissant le Parlement entre les mains de partis totalement opposés au Brexit.

Ils auront alors tout loisir de dénaturer encore plus l'accord de Brexit en faveur de Bruxelles à coup d'amendements, et resteront en poste pour assurer une "transition post-Brexit" qui ne se terminera jamais. Jeremy Corbyn pourrait même finir Premier Ministre à la faveur de la confusion et mettre en branle son agenda politique marxiste, incluant nationalisations massives et plans quinquennaux... Que du bonheur pour nos amis anglais.

Peu importe: à Bruxelles, on a retrouvé le sourire.

20 octobre 2019

Élections fédérales 2019, la vie en vert

Il y a quatre ans, en 2015, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) n'était pas encore entrée au Bundestag. Les Anglais n'avaient pas voté le Brexit. Donald Trump n'avait pas été élu Président. Un ministre français à peine connu, Emmanuel Macron, lançait un mouvement qui l'amènerait à la présidence deux ans plus tard. Beaucoup de chose survinrent qui firent bouger les lignes, bousculèrent l'ordre établi. Pour le meilleur ou pour le pire, tout dépend de votre point de vue.

La vague du changement pourrait-elle atteindre la paisible Suisse? Et quelle forme prendrait-elle?

Nous avons désormais la réponse.

Le visage du nouveau parlement: la gauche en force

Selon un décompte encore provisoire, le Conseil national de la législature 2019-2023 devrait avoir cette allure:

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Infographie 24Heures

La poussée verte tant attendue - espérée, même, par tous les médias officiels - a bien eu lieu. Les grands frères socialistes perdent des plumes mais celles-ci sont plus que récupérées par le reste de la gauche plurielle, les Verts augmentant leur députation de 150% (passant de 11 à 28 sièges) alors que les Verts Libéraux n'augmentent la leur "que" de 130% (de 7 à 16 sièges).

Au centre-gauche, contre toute attente, le PDC résiste plutôt bien en ne perdant que deux sièges. Le PLR se voit lui aussi diminué en perdant le double, alors que les sondages d'opinion et l'atmosphère politique générale lui présageaient un retour en grâce l'an dernier encore. La seule chose qui rassurera ces messieurs est la déconfiture de l'UDC avec une perte de 11 sièges (-16% de sa représentation).

La vague verte est stupéfiante en Romandie. À Genève les Verts deviennent la première force politique du Canton avec 24% des suffrages. Dans le Canton de Vaud, ils deviennent la troisième force politique, passant devant l'UDC avec 18,8% (+7.6) contre 17,4% (-5.2). À Neuchâtel, ils doublent carrément leur score avec 20% (+10.7) et deviennent la deuxième force politique derrière le PLR. L'UDC locale boit la tasse, reléguée en cinquième position. Les Verts doublent aussi leur score dans le Jura et dans le Valais.

Les caractéristiques de la politique suisse

La vague verte déferle aussi en Suisse alémanique mais elle y est plus modeste. Les Verts augmentent leurs scores dans de nombreux Cantons, mais ne prennent pas la première place. À Zurich par exemple Verts et Verts Libéraux sont tous deux au coude-à-coude à 14%, derrière le PS (17.3%) et l'UDC (26.7%). À Soleure, ils ne sont que le cinquième parti, comme à Fribourg.

Selon moi, cette différence s'explique simplement par le traitement médiatique du sujet. Dire que les Verts ont bénéficié d'une propagande gratuite et permanente de la RTS et des journaux serait bien en-deçà de la vérité. Mais ce matraquage n'a visiblement pas eu lieu de la même façon en Suisse alémanique, et les résultats des Verts s'en ressentent.

Comme je le dis toujours en ne plaisantant qu'à moitié, les deux caractéristiques principales de la politique suisse sont l'apathie et l'habitude. L'apathie parce que plus de la moitié des citoyens ne prennent même pas la peine de voter, ce qui fait de chaque élu du pays un des moins représentatifs qui soit. L'habitude, parce que la conscience politique d'un Suisse typique se cristallise quelque part autour de vingt ans et se calcifie ensuite.

Clarifions: cette fidélité forcenée n'empêche pas la critique, loin s'en faut. Le Suisse déteste souvent le mouvement politique qu'il s'est choisi. Il n'hésite pas à démolir les candidats que celui-ci présente, la façon dont la campagne politique est menée, la pauvreté des débats, les initiatives et le programme de son parti de prédilection. Il le voue grosso modo aux gémonies. Mais ces démonstrations d'humeur n'ont pas d'importance. Le jour J, il est au rendez-vous pour mettre le bulletin habituel dans l'urne, fidèlement.

Seule une toute petite frange des Suisses change réellement d'opinion politique au cours du temps ; et c'est pour cela qu'une variation de 1.5% des scrutins un jour d'élection fédérale suffit à susciter de hauts cris dans les rédactions. (Avec ce qui vient de se produire aujourd'hui, les journalistes travaillent d'arrache-pied à trouver de nouveaux superlatifs.)

Venons-nous d'assister à une révolution? Je ne pense pas. Je pense que les médias ont fait depuis des mois un travail de propagande, un travail de fond mené de façon remarquable. Disons-le franchement, depuis des mois si ce n'est des années il n'y a pas un soir où la RTS romande ne serve au public un sujet sur la fonte des glaciers / les réfugiés climatiques / les microplastiques / Greta Thunberg / Extinction Rébellion / la pollution / la température dans un siècle. Le thème est inépuisable, l'actualité tout autant. La propagande fut - fortement - dosée pour susciter l'adhésion des apathiques sans irriter les éveillés plus qu'il ne fallait.

Les élections d'aujourd'hui font déjà bruisser tous les instituts de sondages et les chercheurs d'opinion, et je pense qu'ils confirmeront mes analyses: selon moi, la plus grande partie des nouveaux électeurs écologistes de ce scrutin seront des gens qui ne votaient pas d'habitude, et non des convertis venus d'autres partis. Il y aura une proportion non nulle de Suisses qui n'ont pas voté comme d'habitude - un écart de conduite, en quelque sorte, vis-à-vis du parti dont ils se sont fait tatouer les initiales sur l'épaule - mais cette proportion restera petite.

Cependant, la vague verte est bien plus que cela. D'où vient le reste?

Selon moi, il vient de nulle part. Ce n'est pas une vague verte, c'est une absence.

Je pense simplement que les électeurs traditionnels ont été plus démobilisés que d'habitude. Mobilisation exceptionnelle des écologistes + écart de conduite (notamment des socialistes) + démobilisation particulière des partis traditionnels = vague verte.

Prenons l'exemple de Genève, ville engloutie sous la vague verte s'il en est. Peut-on croire que les Verts ont soudainement conquis un quart de l'électorat?

Genève_2019.png
Infographie 24Heures

Bien sûr que non. De nouveaux électeurs Verts sont arrivés sur le marché, ainsi que des transfuges socialistes, alors que l'UDC restait chez elle - trop diabolisée peut-être - et que les PLR et les PDC restaient eux aussi chez eux, dégoûtés de l'affaire Maudet / Dal Busco.

Voilà l'explication posée. Mais que va-t-il se passer ensuite?

La Suisse sous un régime de centre-gauche

Ce 20 octobre 2019 n'est pas que le passage de la vague verte ; c'est aussi la première fois depuis la fondation de la Suisse moderne que la gauche est en mesure d'imposer un gouvernement de centre-gauche.

Je pense qu'elle ne va pas s'en priver.

Pour la gauche le programme, les valeurs affichées, les objectifs annoncés ne sont que des moyens. Le pouvoir est le but. Pendant la campagne les affiches genevoises du PS invitaient les électeurs à se mobiliser pour "renverser la majorité": c'est désormais chose faite.

Suisse_Verte.png

La formule magique et ce genre de traditions sont des pis-aller désuets que la gauche consent à suivre seulement quand elle ne peut faire autrement. Arithmétiquement, le futur gouvernement devrait être de deux UDC, deux PLR, deux PS et un Vert en remplacement du PDC ; mais les bulletins étaient à peine dépouillés que la présidente des Verts Regula Rytz s'exprimait sur la SRF en revendiquant déjà le siège du PLR. "Le Conseil fédéral, dans sa composition actuelle, ne correspond plus aux majorités actuelles". CQFD.

Quel que soit le nouveau Conseil fédéral, il aura au moins quatre sièges à gauche. Il n'est pas impossible non plus que les ambitieux fassent preuve d'appétit et proposent un vrai gouvernement d'union de gauche avec deux socialistes, deux Verts, deux PDC et un Vert-Libéral, reléguant PLR et UDC dans l'opposition. Il suffira aux journalistes de justifier "l'urgence climatique" en boucle et les benêts applaudiront à tout rompre.

Les jours qui s'annoncent vont être sombres pour la Suisse. Les Verts ne sont pas des écologistes sympas mais des extrémistes aussi à gauche que les communistes. Les taxes, les amendes, le flicage des poubelles et les interdictions vont pleuvoir. Les automobilistes vont souffrir, l'énergie va être rendue hors de prix, ce qui provoquera récession économique et appauvrissement généralisé.

La classe moyenne helvétique va rapidement découvrir ce qu'il en coûte de choisir d'aller se promener le dimanche en laissant d'autres choisir à sa place.

Ce soir, pour l'avenir de ce pays, je souhaite me tromper. Je souhaite que mon pessimisme soit excessif. Je crains qu'il ne le soit pas.

25 septembre 2019

Gretapocalypse

Elle est partout.

Et même en disant "elle", on sait déjà de qui il s'agit: Greta Thunberg, la méga-star planétaire, la nouvelle Kardashian, l'héroïne de politique-réalité, la vedette qui fait vibrer les foules sans avoir vendu un seul disque. "On ne sait pas trop si on a affaire à Fifi Brindacier ou à Mercredi de la Famille Addams", résume un Internaute. On lui accorde volontiers le sens des réalités de la première et la bonne humeur de la seconde.

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Peak Greta: Greta à l'ONU.

Selon l'hagiographie la page Wikipédia qui lui est dédiée, Greta Thunberg est une militante qui, à l'âge de 15 ans, proteste "devant le Parlement suédois contre l'inaction face au changement climatique malgré l'urgente nécessité d'agir (sic)".

Plus précisément, "le , jour de sa rentrée en neuvième année dans une école de Stockholm, Greta Thunberg fait le piquet de grève devant le Riksdag, et explique aux journalistes conviés (?) qu'elle n'ira pas à l'école jusqu'aux élections générales du . (...) Elle reste assise devant le Parlement suédois chaque jour durant les heures d'école."

Dans une société saine, l'adolescente mineure aurait été renvoyée à l'école (obligatoire en Suède de 7 à 16 ans), les parents réprimandés pour leur laxisme, et l'histoire aurait au mieux fait l'objet d'un entrefilet dans la rubrique insolite de la presse locale.

Mais ça, c'était avant.

Aujourd'hui, Greta est portée aux nues. Greta signe des articles dans les journaux. Greta va à Davos. Greta rencontre le Pape. Greta prend la parole devant le Parlement britannique, réclame devant le Parlement Européen, tance l'Assemblée nationale française, passe un savon aux chefs d'État devant l'ONU. On frise la Gretoverdose.

Il ne fait pas bon critiquer Greta. Celui qui s'y essaye ne peut être qu'un individu infect s'en prenant aux handicapés ; car Greta est autiste asperger, une forme d'autisme qui, entre autres, traduit un manque d'empathie et des obsessions passagères. Greta est parfaitement consciente de son état (autant que peut l'être une jeune fille de seize ans) mais décrit sa forme d'autisme comme un "super-pouvoir". Il est vrai que d'après sa mère Greta serait capable de voir le CO2. À l’œil nu.

Dans une curieuse asymétrie, si on ne peut pas critiquer Greta parce qu'elle est handicapée, on doit au contraire donner plus de poids à son message, et ce, exactement pour la même raison. Dans ce spectacle médiatique, le grand public assiste à une variante du mythe du Bon Sauvage de Rousseau. Ici, l'esprit différent du handicapé le rendrait plus proche de la nature, donc plus authentique, capable de saisir des subtilités échappant aux hommes communs avilis par la "normalité" de la civilisation.

La messagère autiste asperger a donc le double avantage d'être à l'abri de toute critique et d'avoir une parole supérieure à celle de n'importe qui ; nous contemplons le résultat.

La formule ne vaut que si elle va dans le sens de l'histoire, naturellement. Un trisomique annonçant que le Réchauffement climatique n'existe pas n'aurait aucun écho. Les médias y veillent.

Les médias veillent tant et plus sur Greta qu'elle est, littéralement, leur créature. Greta n'a pas la moindre formation scientifique. Elle n'a pas la moindre connaissance sur son sujet - et évite toute question à ce propos. Elle ne connaît le Réchauffement climatique qu'à travers les médias, qui rivalisent chaque jour d'hystérie sur le même thème sans jamais donner la parole à un avis contraire.

La propagande de masse lessive le cerveau de la jeunesse occidentale à une échelle qui n'est permise que par la prolifération d'écrans devant lesquels les adolescents s'abrutissent. Greta était particulièrement sujette à ce matraquage, elle qui finit par en pleurer devant sa télévision lorsqu'elle avait onze ans. Greta ressent, souffre, éprouve de la colère, mais serait bien incapable d'articuler le moindre raisonnement construit, la moindre démonstration. Elle pointe du doigt et condamne.

Pour tous ceux qui profitent d'elle, l'autisme dont souffre Greta a un avantage: il l'empêche de voir comment elle est instrumentalisée - par ses parents, par des militants extrémistes, par le capitalisme vert, par des antifas, par Georges Soros, et bien entendu par les médias. Greta est une icône publicitaire. Jamais ceux qui applaudissent Greta ne changeraient leur mode de vie, à commencer par les politiciens et leurs richissimes amis.

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Greta est innocente mais ses complices ne le sont pas. Quitte à admettre la réalité douteuse du Réchauffement climatique, aucun de ces gens ne souhaite que la planète aille mieux ; ils sont seulement motivés par leurs propres intérêts. Ils soufflent à Greta un texte qui ne mentionne jamais la Chine, qui est de loin le premier producteur mondial de CO2, ni l'Arabie Saoudite, qui émet le plus de CO2 par habitant.

Le jour où Greta commencera à parler de ces pays, cela montrera qu'elle en connaît un peu plus sur son sujet. Elle aura commencé à se renseigner par elle-même, ce que tout individu sensé devrait faire avant de brandir une pancarte. Et cela vaut aussi pour tous les adolescents de nos contrées, qui s'enflamment pour une icône fabriquée de toute pièce.

14 septembre 2019

Les Anti-Brexit tirent leurs dernières cartouches

Mauvaise semaine pour Boris Johnson. À en croire la presse continentale européenne de ces derniers jours, il a été giflé, il a pris une douche écossaise, un camouflet, il s'attire les foudres des Irlandais, il subit revers sur revers, des défaites, il est le dos au mur, il a bu le calice jusqu'à la lie. Pour tout dire, alors qu'il n'est pas en poste depuis un mois et demi, il a déjà un bilan calamiteux.

Fichtre!

On dirait que le Premier Ministre Boris Johnson vit ses dernières heures... Alors qu'en vérité, ce sont plutôt ses adversaires qui grillent leurs dernières cartouches ; aucune surenchère de termes négatifs ne permettra de cacher cette réalité bien longtemps. Mais cela mérite quelques explications.

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Boris face au Marais

De quoi Boris Johnson est-il coupable pour mériter pareille condamnation médiatique? De populisme, bien entendu. Le populisme, voilà l'ennemi. Le populisme, dans ce dossier, revient à vouloir appliquer la décision de quitter l'Union Européenne, exprimée en juin 2016 dans les urnes par près de 52% des citoyens de Sa Majesté.

On l'aura compris au traitement du dossier, la classe médiatique européenne est franchement europhile. Toute subtilité ayant disparu des rédactions depuis longtemps, il faut vraiment être épais pour ne pas s'en rendre compte.

Dans d'autres pays de l'Union, lorsque les gens ne votent pas correctement, on s'adapte. En France ou aux Pays-Bas, on passe les traités refusés par le Parlement. En Irlande, on revote. La Suisse mérite largement sa place dans ce petit monde à travers le refus de la classe politique d'appliquer l'initiative contre l'immigration de masse. Comme disait Coluche, si voter servait à quelque chose, cela aurait été interdit depuis longtemps.

Mais voilà, Boris Johnson a eu le toupet de démissionner du gouvernement précédent parce qu'il estimait qu'il trahissait le vote des citoyens, et souhaite désormais appliquer la décision. Son mandat? Faire en sorte que le Royaume-Uni quitte l'Union Européenne, ni plus ni moins. Plus de ce Brexit interminable et constamment repoussé. Tant pis si cela doit signifier un hard Brexit, une sortie sans accord.

En face de lui, et c'est ce qui causera leur perte, les anti-hard-Brexit (faute d'un meilleur nom) avancent en ordre dispersé. Il y a ceux qui veulent rester et que les citoyens qui ont voté pour le départ de l'UE en 2016 aillent au diable ; ceux qui sont d'accord pour partir, mais "pas de cette façon" ; et ceux qui souhaitent rejouer le match avec un nouveau référendum.

Une seule chose les unit, la volonté d'arrêter Boris. Cela ne suffira pas.

Qui s'accroche?

Depuis qu'il est au pouvoir, Boris affronte une succession de coups d'éclats. Ils se suivent avec une régularité toute médiatique. Qu'il s'agisse de la démission de la Ministre du Travail Amber Rudd, du passage dans l'opposition d'un député ou de la rupture de Jo, le propre frère de Boris (ce qui a permis au grand public de découvrir que Boris avait un frère), chacun tire son quart d'heure de gloire comme il peut.

Les politiciens et leurs relais dénoncent comme un "coup d'État" la volonté du Premier Ministre de fermer le Parlement pendant cinq semaines, sans mentionner que la session parlementaire qui vient de se dérouler est la plus longue depuis 400 ans, ni qu'il est parfaitement en droit de le faire.

Les décisions du Premier Ministre font quant à elles l'objet de contestations devant les tribunaux, alors même que le Parlement outrepasse ses prérogatives en exigeant "un Brexit avec accord, sinon rien" lorsque la politique étrangère n'est pas de son ressort.

Comme chacun peut le constater, les médias donnent le mauvais rôle à Boris. Ils tentent de le faire passer pour affaibli et isolé. Pourtant, hors du Parlement, il est loin d'être seul contre tous. En plus des deux tiers des membres du Parti Conservateur qui l'ont nommé à son poste en remplacement de la médiocre Theresa May, M. Johnson a avec lui la population anglaise. Selon l'institut de sondage ICMresearch, en cas d'élections anticipées, son parti est crédité de 37% des voix, contre 30% pour les travaillistes et 9% pour le parti du Brexit. Loin d'être "effrayés" par un Brexit sans accord, les Anglais sont tellement excédés par la tragi-comédie de leur classe politique qu'ils sont désormais une majorité à vouloir le Brexit par tous les moyens.

Tout le monde le sait en Angleterre - même et y compris les parlementaires qui s'opposent à Boris Johnson.

Nous en avons eu la preuve définitive lundi soir. Le Parlement refusa l'offre du Premier Ministre de convoquer des élections anticipées pour la mi-octobre. Au pied du mur, les élus anglais ont choisi de s'accrocher à leurs sièges. Les anti-Brexit, majoritaires parmi les élus du Parlement, savent très bien qu'ils sont minoritaires dans l'opinion et le seront dans les urnes au prochain vote.

Nous assistons donc ainsi une nouvelle fois à la démonstration d'une classe politique parfaitement consciente de sa non-représentativité mais accrochée au pouvoir comme une palourde à son rocher. Toute ressemblance avec d'autres pays européens est fortuite...

Remise à plat

Aujourd'hui, David Cameron ne regrette rien, mais peu importe. Il n'a plus aucune crédibilité. Son appel à une réforme de l'Union Européenne et à un référendum du Brexit n'étaient que des miroirs aux alouettes dont la seule finalité était de le maintenir au pouvoir. Mais la population anglaise refusa de suivre le script prévu. Elle s'empara de la première occasion de s'exprimer pour dire ce qu'elle pensait du Super-État européen et de la trajectoire à donner au Royaume-Uni dans cet ensemble.

Depuis, la classe politique britannique se déchire pour donner l'impression qu'elle prend au sérieux l'expression populaire tout en faisant exactement le contraire. Theresa May fut l'incarnation vivante de cette école de pensée ; vidant le référendum de toute substance, elle élabora en connivence avec Bruxelles un accord de soumission perpétuelle tellement honteux qu'elle fut désavouée par son propre camp. Personne ne s'étonnera que les politiciens européens répètent depuis que c'est "le meilleur accord possible" - tout dépend du point de vue où l'on se place.

Boris Johnson est quant à lui un héros aux motivations peut-être moins nobles qu'on souhaiterait. Au pied du mur, il s'aligna et soutint le traité de Brexit ramené de Bruxelles par Mme May. Aujourd'hui, s'il est en butte contre une bonne partie des caciques de son propre parti, c'est parce qu'ils jouent sur des objectifs différents. Eux veulent maintenir le Royaume-Uni dans l'Union Européenne, quoi qu'il leur en coûte ; lui cherche moins à respecter la volonté populaire qu'à sauver le Parti Conservateur du naufrage, quitte à l'épurer des éléments les plus compromis. Il est sans cesse grignoté par le Parti du Brexit de Nigel Farage, un mouvement à la dénomination aussi limpide que le verbe de son fondateur.

Personne ne veut rien renégocier. Le Parlement britannique rejeta à plusieurs reprise (ce qui est déjà illégal, on ne vote pas plusieurs fois sur le même texte!) le traité de Mme May. L'Union Européenne, calcifiée par la règle de l'unanimité et par une position qu'elle pense avantageuse, refuse de reculer d'un pouce. Côté anglais, le Parlement est incapable de formuler une demande intelligible sur ce qu'il veut précisément renégocier, et de quelle façon.

La "frontière extérieure de l'Union" en Irlande du Nord ne verra jamais le jour, les gouvernements irlandais et britanniques ayant annoncé que ni l'un ni l'autre ne verserait un centime d'euro pour mettre en place une frontière physique. On imagine mal la Commission Européenne envoyer des contingents de douanier européens là-bas pour embêter les Irlandais alors qu'il n'y a plus d'argent anglais dans les caisses. Mais personne ne veut rendre son indépendance politique au Royaume-Uni.

Boris Johnson pliera-t-il? Ira-t-il quémander une nouvelle extension de trois mois du Brexit à la fin octobre, comme ses parlementaires lui imposent? Deviendra-t-il le Winkelried du Brexit? Si personne ne trouve le courage de percer l'abcès, il se pourrait bien que le Brexit dure encore des années. Cela détournera encore plus la confiance des électeurs anglais des partis traditionnels. Voilà ce dont M. Johnson ne veut pas.

Les Anti-Brexit ont trépigné, légiféré, attaqué en justice, vilipendé et trahi. Tout l'arsenal y est passé. Ils n'ont plus rien dans leur besace. Sur ce champ de bataille dévasté, l'initiative appartient maintenant à Boris Johnson.