09 avril 2013

Thatcher: Quand la mort déchaîne la haine

La disparition Margaret Thatcher hier, à l'âge de 87 ans, est propice au déferlement de haines refoulées.

margaret thatcher,médias

Si les internautes sont profondément divisés face au personnage historique, les médias devraient eux prendre le recul qu'il sied à des professionnels de l'information. Mais c'est mal les connaître! Ainsi, si Margaret Thatcher alimente toujours les divisions selon les termes pudiques de la revue de presse de 24 Heures, d'autres journalistes - dont on devine sans peine les opinions politiques - profitent du décès de la Dame de Fer pour se livrer sans décence ni retenue à une charge contre ce qu'elle a été, ce qu'elle a fait, et ce qu'elle a représenté.

Alors qu'elle a quitté le pouvoir depuis plus de vingt ans et que ses successeurs n'ont eu de cesse de saboter son héritage, le Matin ose par exemple affirmer que le libéralisme thatchérien est à l'origine de la crise actuelle (on s'en convaincra en comptant le nombre de têtes se réclamant de "l'ultralibéralisme" dans les hautes sphères...) Le quotidien orange ne s'arrête pas là; il livre également à ses lecteurs une célébration en musique de l'événement sous couvert d'une rétrospective culturelle, et rapporte également la fête populaire dans un quartier londonien suite à son décès.

Tout ceci relève de la pure information, bien entendu.

Et encore ne s'agit-il là que de quelques quotidiens suisses!

A-t-on entendu pareille cacophonie de critiques et de louanges (et surtout de critiques) lors de la disparition d'un homme politique au bilan nettement plus controversé, Hugo Chavez par exemple? Rien de tel. Et attendons que Fidel Castro y passe, juste pour voir le volume des hommages à une autre Figure du siècle passé, mains propres et tête haute.

Margaret Thatcher était honnie de tous les membres de la gauche, au point de devenir une sorte de Croquemitaine. Elle l'est encore une génération après son passage au pouvoir. Sa faute? Avoir commis deux crimes horribles. D'une part, elle a activement contribué à l'effondrement de l'URSS et donc de l'utopie communiste, acte impardonnable s'il en est ; ensuite, elle a pourfendu sans relâche les mensonges au coeur même du projet socialiste avec des termes simples et compréhensibles pour tous. En est témoin une belle citation parmi bien d'autres:

"N’oublions jamais cette vérité fondamentale: l’État n’a aucune autre source d’argent que l’argent que les gens gagnent eux-mêmes. Si l’État souhaite dépenser plus, il ne peut le faire qu’en empruntant votre épargne ou en vous taxant davantage. Il n’y a rien de bon à ce que quelqu’un d’autre paie; cette autre personne, ce sera vous. margaret thatcher,médiasL’argent public n’existe pas, il n’y a que l’argent des contribuables. La prospérité ne viendra pas de l’invention de programmes de dépenses publiques de plus en plus somptueux. Vous ne devenez pas riches en commandant un carnet de chèques à votre banque et aucune nation n’est jamais devenue plus prospère en taxant ses citoyens au-delà de leur capacité."


Pendant trois mandats, elle a été la femme à abattre et, loin des complots dont se disent régulièrement victimes les tyrans paranoïaques, on a effectivement cherché à l'abattre.

Dans les années 70, la Grande-Bretagne était en perdition, ruinée et soumise au FMI, sclérosée par un syndicalisme archaïque, engluée dans le pessimisme. Margaret Thatcher rendit espoir et fierté à sa nation. Elle remit le pays en marche. Elle le sauva, littéralement. Ne croyez même pas que j'exagère: il n'est pas donné à nombre d'anciens Premiers Ministres de voir érigée une statue à leur effigie au Parlement britannique.

Mais aujourd'hui, même si elle n'avait plus la moindre influence depuis longtemps, la Dame de Fer est morte et bien morte. C'est l'heure de la fête!

Hollywood avait évité de s'appesantir sur l'aspect politique de la vie de Margaret Thatcher, préférant prévenir tout risque de choquer un certain public plutôt que d'oser raconter l'histoire. Il faut dire que l'icône était toujours en vie ; il fallait pieusement s'en méfier.

C'est tout le contraire désormais. Les derniers tabous sont tombés.

Tous les féministes se réjouissent avec des ricanements de mépris d'enterrer la première femme de l'histoire à avoir démocratiquement dirigé le gouvernement anglais.

Tous les croyants et les serviteurs de l'Etat font étalage de leur dédain face à une politicienne élue trois fois au poste de Premier Ministre britannique par scrutin populaire.

Tous les apôtres de la compassion s'empressent de célébrer la triste disparition d'une vieille dame de 87 ans, veuve et ravagée par la maladie d'Alzheimer.

Oui, ces temps-ci la gauche européenne fait bien peine à voir.

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28 février 2012

La Dinde de Fer

La cérémonie des Oscars s'est achevée. Bien qu'au second plan face à l'agitation autour de l'Artiste Jean Dujardin, Meryl Streep a réussi à décrocher une statuette pour son interprétation de Margaret Thatcher - ou plutôt, pour une adaptation de la vie de Margaret Thatcher jugée plaisante auprès du jury d'Hollywood. La formulation est un peu ampoulée mais nettement plus proche de la vérité.

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Pour incarner Margaret Thatcher, le brushing ne fait pas tout.

Comme le dit Norman Tebbit, qui fut un des plus fervents supporters de Margaret Thatcher et un membre du cabinet entre 1981 et 1987:

Elle était toujours ouverte à la persuasion, mais seulement par des arguments et des faits convenablement rassemblés et présentés, et elle pouvait être rude - parfois même exagérément - envers des collègues qui n'atteignaient pas son niveau d'exigence. Mais, de ma propre expérience, elle n'a jamais été la femme à moitié hystérique, trop émotive et surjouant son rôle qu'incarne Meryl Streep.

 

Sans surprise, ni le réalisateur du film Phyllida Lloyd ni son scénariste Abi Morgan ne firent appel à lui pour le moindre conseil:

Vous auriez pu penser que si vous étiez en train de mettre en place un de ces "biopic" au sujet d'une figure politique dominante de la fin du 20e siècle, vos biographes auraient cherché à contacter ceux qui étaient le plus proche d'elle en ces années-là et leur demander. Je ne sais pas à qui ceux qui ont fait le film ont fait appel. (...) Certainement pas à moi.

 

L'ancien porte-parole de Margaret Thatcher Tim Bell défaussa lui aussi le film, le qualifiant de "non-événement". Il est vrai que pour quelqu'un cherchant à comprendre pourquoi Margaret Thatcher est passée à la postérité au point qu'on lui érige une statue au Parlement britannique, le film ne répond guère à la demande.

Les deux tiers du long-métrage s'appesantissent péniblement sur la période post-2003 (après la mort de son mari Dennis), longtemps après que la Dame de Fer a quitté le pouvoir. Elle traîne dans son appartement, parle à sa fille, souffre d'hallucinations...  Le spectateur est affligé de l'histoire ennuyeuse et pathétique d'une vieille femme à la santé mentale sur le déclin, ponctuée de flashbacks sur quelques événements qui ont donné forme à sa carrière. Que la vieille femme en question soit Margaret Thatcher semble presque un détail.

Les moments clés de son ministère à la tête de l'Etat anglais sont soit passés sous silence, soit réduits à leur plus simple expression. L'épisode de la poll tax résume cinq minutes du film, l'attentat de l'hôtel Brighton tout autant ; la grève des mineurs, moins de cinq ; le siège de l'Ambassade d'Iran n'est pas mentionné du tout; la Guerre des Malouines a droit à un quart d'heure et autant de répliques grotesques, alors qu'elle est si symbolique; la politique de privatisation est réduite à sa plus simple expression, et rien n'est dit de l'impact de sa personnalité sur l'état d'esprit du pays et la fierté qu'elle rendit à l'Angleterre... Et ne parlons même pas de son accession au pouvoir ou de ses années à l'université.

Les producteurs de cinéma ont apparemment décidé de faire un film sur la vieillesse plutôt que sur la vie de Margaret Thatcher. Bon choix pour ne pas rentrer dans les eaux mouvantes du film polémique - quoi que cela réussisse pour d'autres... - car certains positionnements passent mieux auprès des critiques professionnels, dira-t-on. Elle est ainsi passée à la moulinette du politiquement correct de gauche, réduite à une icône du féminisme (ce qu'elle n'a jamais voulu être), dépendante des autres, faible, vulnérable, et sur sa fin. A moins qu'il ne s'agisse d'une métaphore de son héritage politique?

Il y avait pourtant tellement à dire sur Margaret Thatcher! Les épisodes et les événements qui émaillèrent son passage au pouvoir furent si nombreux et si marquants qu'un seul film ne suffirait pas à tous les raconter. Mais sans tenter le récit exhaustif de son existence, il aurait été possible de se concentrer sur un ou deux instants cruciaux du personnage - un peu comme pour George VI - et insister sur le mode de pensée de celle qui reçut le surnom de Dame de Fer, une inflexibilité admirable qui, loin d'être inhumaine, se référait simplement à des principes moraux avec lesquels elle refusait de transiger. Comme le dit encore Norman Tebbit:

Je compris qu'il y avait deux fils dans ses pensées, le premier étant un patriotisme romantique profondément enraciné dans son passé loin des villes. Elle détestait le cynisme urbain envers son pays et son peuple, et cette attitude était renforcée par une croyance religieuse passée de mode et non-conformiste sur ce qui était bien et ce qui était mal. L'autre fil venait de son éducation scientifique et de sa vie professionnelle, non au sein d'une académie mais dans le laboratoire d'une société alimentaire. (...)

Je la trouvais sûre d'elle-même sur les principes de sa politique, mais ouverte quant aux tactiques (...) Jamais, cependant, elle ne sacrifia ses principes pour des motifs tactiques, pas plus qu'elle n'accepta d'aller le long de routes qu'elles qualifiait de façon méprisante de "trop malignes".

 

Même la version française (!) de Wikipedia arrive à résumer ses accomplissements en quelques phrases:

Attachée à ses convictions chrétiennes méthodistes, conservatrices et libérales, invoquant la souveraineté britannique, la protection de l'intérêt de ses administrés et les principes de droit, elle mena une politique étrangère marquée par l'opposition à l'URSS, la promotion de l'atlantisme, la guerre des Malouines en 1982 ou la promotion d'une Europe libre-échangiste au sein de la Communauté économique européenne. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, fut marquée par d'importantes privatisations, par la baisse de la pression fiscale, la maîtrise de l'inflation et du déficit et l'affaiblissement des syndicats.

 

Margaret Thatcher se retrouva à la tête d'un pays ruiné et sclérosé. En 1976, le gouvernement travailliste fut contraint de solliciter l'aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme colossale pour l'époque. En 1979, année de son accession au pouvoir, l'Angleterre perdit 30 millions de journées de travail en grèves. Toutes les embauches devaient recevoir l'aval des syndicats. La fiscalité était délirante: la tranche marginale d'imposition sur les revenus du capital atteignait alors 98%, celle sur les revenus de 83% (on est loin des modestes 75% proposés par le candidat Hollande!)

Elle brisa le pouvoir des oligopoles légaux, permis aux plus démunis d'acheter leur logement social, libéralisa l'emploi, réduisit le périmètre de l'Etat, donna à la City la liberté financière pour prendre son envol, restaura la crédibilité internationale du Royaume-Uni et sa place dans le concert des nations... Simplement en refusant de transiger sur ses valeurs et ce qu'elle trouvait juste - des valeurs si pertinentes qu'on baptisa de son nom sa doctrine politique. Et son héritage est encore salué aujourd'hui.

C'était peut-être un peu trop ambitieux pour Hollywood, finalement; mieux valait un film superficiel sur la déchéance mentale due à la vieillesse appliquée à une personnalité connue -  et un oscar à la clef pour Meryl Streep.