26 novembre 2014

Or: même Marine Le Pen s'y met!

Dire que l'initiative sur l'or aura provoqué des remous est un euphémisme. Qu'elle soit acceptée ou refusée le 30 novembre, elle crée derrière elle un véritable tsunami.

Dernier chapitre en date: une lettre ouverte de Marine Le Pen demandant des comptes à M. Christian Noyer, président de la Banque de France. A l'attention de quelques lecteurs trop effrayés par l'idée de naviguer même ponctuellement sur le site du Front National, voilà donc ladite lettre reproduite in extenso.

Monsieur le Gouverneur,

Au nom des Français et en ma qualité de principal chef de l’opposition, j’ai l’honneur de vous écrire, car il est de mon devoir de vous présenter une requête sur les réserves d’or de la France, relevant de l’intérêt supérieur de notre nation.

marine-le-pen.jpgAvant même le déclenchement de la crise de 2008, le Front National avait anticipé et informé les institutions politiques de l’aggravation à venir du contexte macro-économique et géopolitique. Dans le cadre du modèle économique de plus en plus ultralibéral adopté par la France sous la pression de Bruxelles, aucun des fondamentaux économiques ne peut s’améliorer durablement. Tous les Français peuvent constater que les politiques d’austérité exigées par l’Union Européenne et la BCE et menées par le gouvernement sont un échec avéré et grave pour notre pays.

L’institution monétaire que vous dirigez a pour mission historique d’être la banque centrale dépositaire des réserves monétaires nationales et notamment des réserves d’or. Selon notre vision stratégique et souveraine, celles-ci n’appartiennent ni à l’Etat, ni à la Banque de France mais bien au peuple français et de surcroît servent de garantie ultime à la dette publique et à notre monnaie.

Dans la guerre froide monétaire qui se joue entre les pays occidentaux et les pays des BRICS, l’or reprend progressivement un rôle important. Selon le Conseil Mondial de l’Or, les réserves officielles d’or de la Chine, de l’Inde et de la Russie ont fortement augmenté entre 2007 et 2013.
Pour ces raisons et compte tenu de l’accroissement rapide des risques systémiques mondiaux, il est de la plus haute importance pour la solvabilité future de notre nation d’engager, d’ici mi-2015, une procédure d’audit détaillé dont les résultats feront l’objet d’un rapport. Ce rapport devra obtenir la validation des autorités macro-prudentielles françaises, l’ACPR, puis sera rendu public dans l’année.

Cet audit exhaustif devra contenir :
– un inventaire complet des quantités d’or physique affichées actuellement à 2435 tonnes ainsi que leur qualité (numéro de série, pureté, barres ‘Good Delivery’…), réalisé par un organisme français indépendant (à définir). Cet inventaire, sous contrôle d’huissier, devra indiquer le pays dans lequel les réserves d’or sont stockées, en France ou à l’étranger.
– Un recensement de tout contrat d’engagement financier officiel ou secret vis-à-vis de banques et sociétés privées, ou de prêt bilatéral entre la France et des institutions nationales ou internationales, ayant gagé l’or de la France afin de garantir le sauvetage de l’euro. Dans ce cas, l’audit exhaustif devra contenir les conditions des contrats d’engagement ou de prêts.

Par ailleurs :
Attendu que le 30 novembre prochain, aura lieu en Suisse une votation suite à une demande de référendum d’initiative populaire « Sauvez l’or de la Suisse » du parti UDC (Union Démocratique du Centre) qui propose le rapatriement de leurs réserves d’or sur leur sol.
Attendu qu’à la demande de certaines banques centrales nationales avisées, ce phénomène de campagne pour le « retour des réserves d’or nationales » et le contrôle démocratique existe depuis 2013 en Allemagne (Bundesbank), en Pologne etc.
Attendu que la Banque centrale néerlandaise a indiqué récemment qu’elle avait rapatrié 122,5 tonnes d’or.
Attendu que le 19 mai 2014, la Banque de France au côté d’autres banques de l’Eurosystème, a annoncé avoir signé l’accord de Washington des ventes d’or CBGA 4 (Gold sales Under the Central Bank Gold Agreements) qui ne prévoit pas de quotas de cession sur cette période quinquennale (2014 à 2019), contrairement aux trois accords précédents.
Attendu qu’en effet, la Banque de France déjà indépendante, a procédé dans le cadre de l’accord CBGA 2, à des ventes d’or décidées en 2004 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Economie et des Finances du gouvernement Raffarin.
L’objectif officiel affiché était de gérer plus activement les réserves de change de l’Etat afin de générer 100 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires dès 2005. N. Sarkozy déclarait aussi que cette vente d’or serait utilisée « soit pour financer des investissements qui préparent l’avenir, soit pour réduire la dette, mais en aucun cas pour financer les dépenses de fonctionnement ».
Sur la période 2004-2012, environ 614,6 tonnes d’or auraient été vendues par la France alors que dans le même temps les autres banques centrales de l’Eurosystème dont la BCE se sont engagées à limiter leurs ventes d’or. Selon un rapport de la Cour des Comptes de 2012, cette opération s’avère extrêmement coûteuse pour la puissance publique et constitue une atteinte grave au patrimoine national, effectuée sans aucune consultation démocratique.
Monsieur le Gouverneur, d’après vos déclarations, « l’or demeure un élément important des réserves monétaires mondiales». Pour les Français, vous êtes considéré comme le garant en dernier ressort de la sûreté de cette réserve d’or et donc de la stabilité de notre monnaie et de la stabilité financière nationale. En conséquence, votre responsabilité est immense.

Aussi, en fonction de la situation que nous découvrirons, je vous exhorte à procéder :
– Au rapatriement urgent sur le sol français de la totalité de nos réserves d’or se trouvant à l’étranger.
– A l’interruption immédiate de tout programme de cession d’or.
– A l’inverse, à une réallocation progressive d’une partie significative des réserves de devises au bilan de la Banque de France par l’achat d’or, lors de chaque baisse significative du cours de l’once (recommandation 20%).
– A la suspension de tout contrat d’engagement financier ou de prêt qui gagerait nos réserves d’or.
– Au bilan patrimonial et financier des opérations de cession d’or de 2004 ordonnées par N. Sarkozy.

La mise en œuvre de ces mesures est décisive pour l’avenir de la France face aux troubles socio-économiques qui risquent de se produire.

Tout comme vos héroïques prédécesseurs de la Banque de France en 1939 et 1940 avaient organisé l’évacuation de l’or français, vous vous devez d’entreprendre cette vaste opération de sécurisation du trésor national, acte patriotique qui sera reconnu le moment venu par l’opinion publique.

Je forme le vœu que, respectueux de vos devoirs de haut fonctionnaire au service de l’Etat, vous sachiez faire preuve de la lucidité et du courage nécessaires à la défense de l’intérêt général de notre pays. L’enjeu est considérable, c’est de l’avenir de la France dont il s’agit !

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Gouverneur, l’expression de ma considération distinguée.

Marine Le Pen


Marine Le Pen n'ayant aucun statut légal particulier - sa qualité de "principal chef de l’opposition" autoproclamée étant sujette à débat et certainement pas reconnue au sein des institutions de la République Française - on peut imaginer que cette lettre ne suscitera aucune réponse de l'intéressé. Mais le but de la manœuvre n'est pas là.

D'abord, la missive traduit l'état d'esprit de la Présidente du Front National, un parti français qu'on peut aimer ou détester mais qui s'annonce comme incontournable dans la vie politique hexagonale. Et celle-ci ne considère définitivement pas l'or comme une "relique barbare" qu'on peut négligemment solder lorsqu'on a besoin d'argent... Au contraire, elle pointe les récentes opérations de rapatriement d'or en Europe et les soupçons qui pèsent sur les stocks d'or français - tant leur volume que leur qualité et les éventuels engagements qui pourraient peser sur eux. Des inquiétudes que le silence compassé des dirigeants politiques et de la Banque de France elle-même ne vont certainement pas calmer.

Ensuite, elle n'hésite pas à reprendre les 20% de couverture de l'initiative sur l'or de l'UDC pour demander le même genre de ratio au niveau des réserves de la Banque de France - le tout au nom d'une méfiance accrue envers les monnaies-papier et les risques de déstabilisation de la finance mondiale qui laissera l'or comme seul garantie monétaire acceptée. Nous nous dirigeons à grands pas dans cette direction, d'autres pays s'y préparent, mais c'est la première fois que j'assiste à l'aveu aussi limpide de la situation par un responsable politique de premier plan - une attitude qui ne manque pas de faire du bruit.

Enfin, elle met les responsables du passé en face de leurs responsabilités: Nicolas Sarkozy qui solda des tonnes d'or français à vil prix sans justification aucune sauf probablement pour payer les dépenses courantes ; et bien sûr, le président de la Banque de France Christian Noyer lui-même dont la responsabilité serait effectivement "immense" s'il s'avérait que les réserves d'or françaises ne sont finalement pas ce qu'elles sont sensées être... De quoi donner des sueurs froides à nombre de coquins s'abritant fort opportunément derrière le secret de leur fonction pour éviter d'avoir à rendre des comptes sur des coffres peut-être vides.

Une chose est sûre, Mme Le Pen suit l'actualité économique de près, et avec plus de prévenance qu'on pourrait croire sur les questions monétaires.

26 mai 2014

Le séisme européen annonce un tsunami

Dès dimanche soir le choc était perceptible dans les états-majors des partis et sur les plateaux de télévision: les affreux eurosceptiques avaient fait une poussée terrible à travers le continent. On aurait tort, pourtant, d'y voir la moindre remise en question de la politique européenne.

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La carte des résultats provisoires

Personne ne nie le changement dans nombre de pays d'Europe. Au Danemark, en France, en Grande-Bretagne, en Irlande, en Belgique, les adversaires de l'Union Européenne sont en tête ; en Pologne, Lettonie, Finlande, Hongrie ou en Italie, ils arrivent en deuxième position, et dans d'autres pays encore ils sont bien placés. Malgré quelques contre-performances relatives (comme Geert Wilders au Pays-Bas) les mouvements "eurosceptiques" font désormais partie du paysage.

Cela ne suffira bien sûr pas à changer quoi que ce soit à Bruxelles. Malgré leur victoire parfois éclatante, les partis eurosceptiques restent très minoritaires au sein du Parlement Européen. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'ils réussissent à s'entendre ; un groupe parlementaire européen doit représenter 7 nationalités différentes. Les différences entre le UKIP anglais, le Front National français ou le N-VA belge n'ont rien de cosmétique.

Ces explications de circonstances ne doivent pas cacher l'axiome fondamental de la construction européenne qui explique à lui seul pourquoi rien ne changera de ce côté-là: l'Union Européenne se bâtit sans les peuples.

Le Parlement Européen n'a pratiquement aucun pouvoir. Outre son organisation incroyablement inefficace - qu'on imagine la qualité des débats entre 751 députés européens dans plus d'une dizaine de langues! - ses capacités législatives sont extrêmement limitées. Il ne peut pas proposer de loi et doit composer à égalité avec un Conseil de l'Europe non-élu. Le pouvoir de ces deux institutions s'efface lui-même devant les prérogatives de la Commission Européenne.

La situation institutionnelle de l'UE ne doit rien au hasard. L'UE s'est construite sur l'idée que les peuples étaient intimement liés aux notions de patriotisme et de nation, deux concepts combattus avec énergie par les élites aux sources de l'institution. Impossible pourtant de nier les dernières apparences de la démocratie; la solution vint sous la forme d'un simulacre de pouvoir législatif, un parlement inutile où des politiciens sur le retour - mais élus par les citoyens de toute l'Union - pourraient éventuellement couler une retraite paisible. Le Parlement Européen était né.

L'élection d'un Parlement Européen est donc un exercice amusant, mais sans conséquence. La construction européenne se poursuivra quelle que soit la composition sortie des urnes, comme nous le verrons assez vite.

La poussée des euro-sceptiques a tout de même eu quelques effets, mais il s'agit surtout de conséquences nationales.

Passons rapidement sur la Belgique, encore une fois en quête d'un gouvernement, pour nous attarder sur les deux pays où quelque chose s'est réellement passé ce week-end: la France et le Royaume-Uni.

élections,parlement européen,marine le pen,nigel farrageSi l'UE a été secouée par un séisme, la France en a clairement été l'épicentre. Les sondages montraient une poussée du Front National de Marine Le Pen, mais le scrutin lui a offert une première place avec les honneurs.

En vieux renards de la politique, divers porte-paroles et analystes ont tenté de nier l'évidence, citant par exemple le faible taux de participation. Outre une approche inquiétante pour leurs propres formations politiques - si 56% des Français sont restés chez eux et que le FN n'a eu "que" 24,5% des voix de ceux qui se sont déplacés, que penser alors des 14,5% du PS ? - cela supposerait que les abstentionnistes appartiennent aux autres partis ; les sondages montrent qu'il n'en est rien. L'abstentionnisme a touché toutes les formations politiques sans en épargner aucune.

Le Front National est désormais le premier parti de France. C'est un fait indiscutable. L'UMP est au second plan et le PS loin derrière. Voilà qui doit semer le trouble à l'Elysée: la perspective d'un second tour entre François Hollande et Marine Le Pen en 2017 s'éloigne. Cette configuration, la seule à donner une chance de réélection à un président conspué de toute part, impliquait que le PS parvienne au second tour; le maigre espoir semble très compromis. Incapable une fois parvenue au pouvoir, la gauche française aura été laminée en un temps record.

élections,parlement européen,marine le pen,nigel farrageLe bipartisme n'a pas éclaté qu'en France. Au Royaume-Uni, le UKIP ("You Keep"), le parti pour l'indépendance, est arrivé en tête du scrutin, battant à la fois travaillistes et conservateurs - un résultat inédit depuis 1906, ce qui donne une idée de l'exploit. Nigel Farage est réputé pour ses interventions au Parlement Européen, où il ne cesse de dénoncer l'incurie de l'assemblée et l'absurdité constructiviste du projet européen ; parfaitement respectable, M. Farage ne saurait être le sujet d'une tentative de diabolisation en règle. Les Anglais ne seront pas dupes et pareille manœuvre arrive trop tard. Il y a donc fort à croire qu'un boulevard politique s'ouvre devant lui, même s'il aura peut-être plus de mal à faire un score aussi important aux élections générales de 2015.

Le véritable danger pour l'Union Européenne vient de là. Les conservateurs de M. Cameron pensaient avoir fait l'essentiel en promettant vaguement un référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE en 2017 ; le UKIP vient de leur couper l'herbe sous le pied. Non seulement ce référendum aura bien lieu, mais il surviendra peut-être même plus tôt et la décision de quitter l'UE pourrait l'emporter. Le départ des Britanniques fera s'effondrer l'Union Européenne comme un château de cartes. Comme le dit M. Farage:

"Je ne veux pas seulement que la Grande-Bretagne quitte l'Union européenne, je veux que l'Europe abandonne l'Union européenne (...) Je ne crois pas que ce drapeau, cet hymne, et ce président dont personne ne connaît vraiment le nom représentent ce que l'Europe devrait être".

"Je pense que jusqu'à maintenant l'intégration européenne, que vous le vouliez ou non, semblait inévitable et je pense que ce sentiment va disparaître avec les résultats de ce soir."


Ceux qui espèrent quoi que ce soit d'un Parlement Européen en seront pour leurs frais. Heureusement, ce n'est pas la seule façon d'en finir avec cette bureaucratie absurde.

24 mars 2014

La France démunie, si pâle...

(Merci à un commentateur éclairé pour le jeu de mots!)

Or donc, il advint qu'en l'an de grâce 2014, le Peuple de France prit le chemin des urnes pour exprimer son mécontentement à l'égard du pouvoir en place et, accessoirement, décider de la prochaine équipe municipale à endetter sa commune.

Comme il sied à n'importe quel cérémonial folklorique, l'examen des entrailles des urnes donna lieu à diverses interprétations pas forcément incompatibles entre elles.

Commençons par les libéraux. Ah, les libéraux! Toujours aussi cohérents avec eux-mêmes, ils enjoignirent les citoyens à ne pas aller voter tout en relevant le dimanche même du vote, suivez un peu, des listes électorales plus ou moins libérales pour lesquelles il aurait fallu se décider. Après, ils analysèrent les résultats de la même façon biaisée que d'autres analystes politiques, comparant les suffrages à la population totale pour clamer que finalement, personne n'est représentatif et que le cirque continuera.

C'est sans doute vrai mathématiquement, c'est sans doute satisfaisant intellectuellement, mais c'est aussi parfaitement inutile. Dès le lendemain du second tour, les chiffres de participation seront immédiatement remisés dans le tiroir poussiéreux d'où ils ne seront ressortis qu'à la prochaine échéance électorale. Je connais peu de politiciens capables de se rappeler le taux d'abstention de leur élection; quant à en trouver pour faire preuve d'humilité face à une participation médiocre, c'est carrément une espèce inconnue.

La posture du cynique satisfait est d'autant plus regrettable que les élections municipales se jouent d'abord avec des enjeux locaux et des personnalités locales, permettant l'émergence de "noyaux" libéraux ici ou là, avec peu de moyens et de bonnes idées. Mais visiblement, ne comptons pas trop sur les libéraux de l'Hexagone - s'il en reste - pour sortir la France de l'ornière.

A la place, faute d'alternative, nous verrons comme d'habitude de terribles duels sur le prochain projet immonde de médiathèque (sera-t-elle à 20 ou à 35 millions d'euros? Suspense!), un appel à financer encore plus les associations lucratives sans but, ou le meilleur tracé de la prochaine ligne de tram vide destinée à enquiquiner les automobilistes...

Les médias nationaux se cristallisent sur une poignée de villes érigées en symboles parce qu'ils ne s'adressent pas au public local. Il leur faut des scoops, des tendances nationales. Et quel meilleur exemple que Hénin-Beaumont et la victoire retentissante du candidat Front National, Steeve Briois, au premier tour s'il vous plaît? Peu importe que la plupart de ceux qui en parlent soient incapables de situer la commune sur une carte!

La réussite du Front National reste très relative avec 7% des votes à l'échelle nationale, faute de listes en nombre suffisant. Mais les chiffres n'ont pas besoin d'être élevés pour susciter l'intérêt médiatique. Marine Le Pen a ainsi annoncé que son parti disposerait de 1'000 conseillers municipaux à l'issue des élections, un objectif atteignable avec la présence de 315 listes au second tour.

france,élections,marine le penA l'UMPS, c'est la panique: il faut faire barrage au Front National... Ou en tous cas le prétendre. Grâce à l'astucieuse politique du ni-ni, aucune liste UMP ne se retirera en faveur des socialistes. Qui parmi les ambitieux candidats locaux accepterait de renoncer à toute représentation municipale pendant une législature? A gauche, la potion sera tout aussi imbuvable: le parti socialiste flirte avec une impopularité historique et ne jettera l'éponge que là où il n'a pas l'ombre d'une chance.

Qu'on les appelle "cordon sanitaire" ou "front républicain", les vieilles rengaines employées pour tenter de faire barrage au FN ne sont plus que des coquilles vides. Quoi qu'il en soit, on ne peut que s'étonner de la propension hallucinante des politiciens français à combattre par tous les moyens la représentation fidèle des citoyens dans les instances élues.

Le Front National n'est ni infréquentable, ni un danger pour la démocratie. Il séduit des électeurs dans toutes les couches de la société. Election après élection, il rejoint péniblement la représentation électorale qu'il devrait avoir depuis vingt ans. La "gifle" infligée tant aux socialistes qu'à l'UMP n'est rien d'autre qu'un retour à la normale, avec beaucoup de retard.

Ce retour n'est pas sans danger pour un système électoral aussi tortueux que possible dans le but de favoriser le bipartisme. Le bipartisme à trois, ça ne marche pas très bien. Alors que le FN progresse, les mécanismes de filtrage destinés à écarter le troisième larron pourraient se retourner contre leurs instigateurs, mettant sur la touche soit le PS soit l'UMP. Face à ce risque, il n'est pas exclu que les partis au pouvoir ne décident au dernier moment de réintroduire de la proportionnelle dans le seul but de se sauver eux-mêmes... Nous verrons dans quelques années.

Des libéraux voteraient-ils pour le FN? La tentation est grande, simplement pour envoyer paître la pseudo-alternance prévalant depuis des décennies. D'autres, sur le thème du disque rayé, le considèrent comme le diable en invoquant Ludwig von Mises. Comme d'habitude chez les libéraux on trouve de tout.

Pour ma part, les imprécations stériles me laissent froid. Si je regrette le manque de variété de l'offre politique française, un mouvement réclamant avec force une baisse des impôts ne peut pas être entièrement mauvais:

Marine Le Pen a assuré lundi 24 mars que dans toutes les municipalités FN, il y aurait des baisses d'impôts. "Dans toutes les villes que nous dirigerons, nous ferons baisser les impôts", a déclaré sur RMC la présidente du Front national. "Systématiquement", a-t-elle insisté, "c'est une urgence, parce que les Français n'en peuvent plus".


Quant à la meilleure façon d'y parvenir, c'est extrêmement simple:

Il faudra "mettre fin au communautarisme, mettre fin au clientélisme et nous pourrons le faire parce que justement, nous n'avons pas de clientèle, nous, à la différence de l'UMP et du PS".


On comprend les tremblements de terreur de toute la galaxie des assistés face à la perspective de devoir démontrer leur utilité à la faveur d'un renouvellement de subvention. Voir aussi le reportage de la RTS à Annecy: non, tous les candidats FN ne sont pas des imbéciles bas du front (national).

Bien sûr, les politiciens ne sont pas avares de promesses et il n'est pas certains que celles-ci soient plus appliquées que les autres. Les socialistes et l'UMP ont depuis longtemps épuisé toute crédibilité en la matière. On peut être sûr cependant que les médias attendent le mouvement politique au tournant ; les électeurs, eux, jugeront sur pièce là où ils lui ont confié leur ville.

Comme le dit un fin analyste de la vie politique française, il est agréable de voir le FN faire un carton, même si on n'est pas pour eux, parce qu'il rend possible ce qui semble à première vue impossible: faire perdre à la fois la majorité et l'opposition!

16 octobre 2013

Vent mauvais sur l'UMPS

Pauvres stratèges du PS et de l'UMP! La vague Marine Le Pen déferle sur l'Hexagone et les digues tombent les unes après les autres. Dernière en date: la popularité. Marine Le Pen obtient 42% d'opinions favorables dans un sondage, soit sept points de plus que le président en exercice.

Cette popularité n'est pas seulement personnelle, c'est aussi celle de son parti. Selon un autre sondage pour les élections européennes cette fois-ci, le Front National serait le premier parti de France avec 24% d'intentions de vote. L'UMP arriverait deuxième avec 22% et le PS ensuite avec 19%.

france,marine le pen,électionsCertes, on sait ce que valent les sondages. En France l'habitude a longtemps été de les manipuler pour masquer l'influence du FN. Mais alors, comment expliquer ces nouveaux scores? Soit les sondeurs ont changé leur fusil d'épaule, soit même les maquillages éhontés ne suffisent plus. Je penche plutôt pour la deuxième hypothèse, sachant que le FN a gagné un test électoral grandeur nature à Brignoles.

Brignoles ne représentait qu'une élection cantonale partielle - le genre d'élection dont les Français se contrefichent éperdument d'habitude. Mais il n'y avait aucun "ténor" à la barre pour aucun parti et l'enjeu n'était d'aucune importance stratégique: c'est ce qui donne à ce scrutin une valeur de test. Le FN l'a emporté haut la main. Contrairement aux idées reçues, la participation n'était même pas mauvaise, 45,26% au second tour, en en hausse de près de 12 points par rapport au premier. D'où l'horrible vérité se faisant jour peu à peu dans les états-majors parisiens: les électeurs se sont mobilisés pour faire gagner le Front National.

Quand j'écrivais il y a quelques mois le Front National avait le vent en poupe, je ne pensais pas que nous en aurions une démonstration aussi rapide.

Évidemment, dans le camp d'en face, c'est la consternation: les vieilles recettes façon "Le Front National Çay Le Mal" ne fonctionnent plus depuis belle lurette. Malheureusement, ils n'ont aucune autre idée. Les manipulations électorales habituelles sur la base de triangulaires, de découpage de circonscription ou de pourcentage à atteindre pour le second tour ne marcheront plus: le FN est tout simplement trop haut. Pire, ces mécanismes sont en train de se retourner gentiment contre leurs instigateurs et promettent un brutal retour de balancier.

Certains s'inquiètent du Retour de la Bête Immonde au Ventre Fécond Des Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire (selon la formule parodique de H16), dans une panique où le Grand-Guignol le dispute au ridicule. La palme revient sans doute à Mathieu Géniole sur le Nouvel Observateur:

Eh bien je vais le dire haut et fort : le Front national, sa "montée", son appartenance évidente à l'extrême droite, je m'en fous complètement. J'en suis même arrivé à couper le son de ma télé quand on en parle, à ne plus lire les articles sur le sujet. Bref, je fais une cure 0% FN et je m'en porte très bien. (...)

[Malgré un carton aux prochaines élections], le succès attendu du FN n'aura strictement aucune portée. Expédions les européennes: c'est une élection vraiment à part, le Front y réalisera un score élevé qui repose sur le rejet de l'institution européenne plus que sur l'adhésion aux idées du parti. (...)

Allez-y, élisez vos candidats FN dans vos campagnes, qu'est ce que ça va bien pouvoir faire? Vous croyez qu'ils vont appliquer la préférence nationale dans des bleds paumés qui ne comptent pas le moindre immigré? Qu'ils vont sortir de l'euro à l'échelle communale et frapper une monnaie locale bleu-blanc-rouge? Qu'ils rétabliront la peine de mort dans les fermes? (...)

Marine Le Pen ne gagnera jamais – JAMAIS ! – l'élection présidentielle. Quand bien même elle arriverait au second tour, aucun électeur de gauche et même de droite (si, si) n'est prêt à abandonner son pays à cette femme. (...)

Même si, par miracle, Marine Le Pen devait accéder à la fonction suprême, elle ne pourrait rien faire : la Constitution ne lui donne pas quasiment aucun pouvoir sans le parlement. (...)


Sans même s'en rendre compte, le pauvret nous fait un magistral remake du célèbre sketch de la chauve-souris enragée de Jean-Marie Bigard. Mais au milieu de la prose sereine et décontractée glissent tout de même quelques sourdes menaces : "vos villes dirigées par un maire FN seront totalement abandonnées par l'État, et vous n'aurez plus que vos larmes pour pleurer lorsqu'une catastrophe s'y abattra." L'idée sous-jacente est limpide, les électeurs du Front National ne sont pas vraiment humains et mériteraient le pire - quitte à écraser au passage les minorités locales qui n'ont pas voté pour le Front National. Tuez-les tous, le Socialisme reconnaîtra les siens! On applaudit l'humaniste!

Le Front National monte dans des proportions encore jamais vues en France. Qu'en ressortira-t-il?

Sur le plan pratique, pas grand-chose. Certains aspects de la Charte du Front National pour les candidats aux municipales - refuser toute augmentation de fiscalité pendant la durée du mandat, par exemple - sonneront avec douceur aux oreilles de tous les matraqués fiscaux français, mais il est trop tôt pour juger. Du reste, les recettes du Front sont, comme pour le reste de l'échiquier politique français, percluses d'étatisme. C'est une condition sine qua non pour se faire élire en France, prétendre que la solution, que toute solution, passe par l'Etat. On ne reconnaîtra pas le profil de l'UDC Suisse dans le Front National français ; les parallèles avec le Mouvement Citoyen Genevois, en revanche, sont frappants.

Je pense qu'une bonne partie de l'électorat FN n'espère même pas des miracles. En revanche, ils sont en colère et veulent éliminer les partis obsolètes PS et UMP de l'équation. Rebelles par la force des circonstances, ils refusent de tomber dans le piège de l'opposition de façade entre les socialistes et le Front de Gauche.

Le vrai changement est d'ordre plus profond, ontologique. Les Français s'émancipent des médias officiels méprisants et partiaux. Ils rejettent la prétendue alternance sans saveur en place depuis des décennies. Ils n'ont plus peur de démontrer une volonté de changement. Ils acceptent de donner leur chance à des gens porteurs d'approches différentes, fussent-ils dépeints comme des parias et leurs solutions non démontrées. Les tabous sont tombés. Certains, incapables de changer, continueront à tenter la tactique de l'anathème et du mépris ; incapables de s'adapter, ils disparaîtront tels les dinosaures politiques qu'ils sont devenus.

Le Front National a une belle lancée devant lui principalement parce que ses adversaires s'effondrent - coupables pêle-mêle de leurs carences, de leur incapacité à débattre des idées, de leur usure au pouvoir, de leur manque de crédibilité, de leur refus d'aborder les vrais problèmes des Français et de leur pratique sans retenue d'une langue de bois en chêne massif. C'est une victoire annoncée, mais une victoire par défaut.

Les doctes analystes clament sans démonstration que le "vote protestataire" est par nature limité à une frange de la population mais on ne voit pas pourquoi cette frange toujours plus nombreuse ne pourrait pas, à terme, constituer une majorité.

06 juillet 2013

Un boulevard pour Marine Le Pen

Alors que ses comptes de campagne 2007 ont été invalidés par le Conseil Constitutionnel, privant son parti de 11 millions d'euros de subventions, Nicolas Sarkozy s'est fendu d'un appel sur Facebook à destination de ses "amis". Comme le rapporte Le Figaro:

nicolas_sarkozy.jpgNicolas Sarkozy qualifie cette situation d'"inédite sous la Ve République". "Elle met en péril la formation qui doit préparer l'alternance tellement nécessaire au socialisme".

 

Alternance nécessaire? De la part du politicien qui a été le chantre de l'ouverture à gauche, qui a écrasé les Français sous le RSA et d'innombrables autres prélèvements, introduit la Taxe Tobin chère aux altermondialistes, augmenté l'inquisition fiscale, alourdi la dette et guidé le pays à vue entre sondages d'opinion et agitation stérile, l'évocation d'un danger socialiste a de quoi faire sourire. L'alternance pour quoi, au juste?

L'étatisme, la fiscalité, les déficits et le chômage ont massivement augmenté sous l'ère Sarkozy. La liberté des Français s'est réduite d'autant ; il n'y a guère que son successeur pour faire pire. Mais cela n'empêche pas le retraité politique éternellement sur le retour de se poser désormais en sage: "Au-delà de la seule UMP, cet état de fait doit concerner tous ceux qui sont attachés au pluralisme", ajoute-t-il.

Le pluralisme dont se réclame tardivement M. Sarkozy est au niveau de sa politique, à géométrie variable. Il ne concerne évidemment pas l'infréquentable Front National, par exemple. La volonté d'alternance est pourtant bien là, comme l'expriment récemment les Français en votant de plus en plus pour la formation de Marine Le Pen.

marine-le-pen.jpgLors des élections précédentes, notamment législatives, l'électoral FN arrivait rarement à atteindre le second tour pour provoquer des triangulaires ; cette étape est dépassée. Désormais le FN arrive en premier ou en second, mettant l'UMP et le PS dans une situation inconfortable. Théoriquement, les deux formations sont sensées mettre leurs divergences de côté pour faire barrage au FN, mais les électeurs n'obéissent plus aux états-majors...

Un baromètre TNS/Sofres révèle ainsi l'indiscible: le "verrou républicain" n'existe plus. Marine Le Pen atteint 31% de cote favorable auprès des citoyens, et même 39% au sein des sympathisants de l'UMP. On aurait tort pourtant de croire que le problème ne se pose qu'au sein de la droite traditionnelle. Une étude montre ainsi que lors de l'élection partielle de Villeneuve-sur-Lot, les électeurs du PS se sont reportés au second tour davantage pour le candidat du FN plutôt qu'en faveur de celui de l'UMP. Couplé à la montée en puissance du Front National, ce comportement électoral ne va pas sans poser des problèmes à l'avenir:

Désormais, les stratèges électoraux du PS et de l'UMP s'inquiètent pour les municipales. Les socialistes ont bien compris que, faute d'union dès le premier tour, ils risquaient de se voir reléguer à la troisième place dans un grand nombre de villes. Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, l'a rappelé lundi dernier à Matignon: "Il faut l'union de la gauche et des écologistes aux municipales dès le premier tour et dans toutes les villes. Chacun doit prendre ses responsabilités." À l'UMP, on en est pour le moment à exclure ceux qui annoncent leur intention de s'allier avec le FN, en espérant qu'en mars prochain ils ne seront pas trop nombreux à céder aux sirènes du FN entre les deux tours. Jean-François Copé espérait une vague bleue aux prochaines municipales. Si ça continue comme ça, la vague risque de virer au bleu marine…


Les municipales seront un test fort pour les tendances de la politique française.

A gauche, l'équilibre est fragile. Les relations sont tendues entre écologistes et socialistes depuis l'éviction de Delphine Batho du gouvernement Ayrault et les querelles conséquentes à l'échec de Villeneuve-sur-Lot. Les écologistes ne peuvent pourtant pas se permettre de se fâcher, eux qui n'existent qu'à travers les accords électoraux avec les socialistes: 17 députés, 12 sénateurs et une poignée de ministres avec 2.5% des voix à la présidentielle... Mais les socialistes ne peuvent pas jouer les grands seigneurs non plus. Ils ont perdu les huit élections complémentaires depuis la présidentielle. La cote de popularité de François Hollande est en berne et la base électorale semble plus démotivée que jamais. Le groupe PS à l'Assemblée ne compte plus que 292 députés, soit trois voix de plus que la majorité absolue ; encore quelques pertes et il faudra mettre sa fierté dans sa poche pour trouver des alliances.

La droite UMP ne vaut guère mieux. Les candidats se bousculent au portillon sans qu'aucun ne soit convaincant. François Fillon est coupable par complicité du quinquennat précédent et n'a pas le parti avec lui ; Jean-François Copé est fragilisé par les fraudes massives liées à son élection à la présidence ; quant à Nicolas Sarkozy, il est mis en cause dans une multitude d'affaires. Les dossiers s'accumulent: financement libyen de sa campagne, affaire Bettencourt, affaire Karachi, arbitrage entre Tapie et le Crédit Lyonnais... Tous ne sont pas solides, mais donnent une impression d'ensemble déplorable et ont déjà coûté leur réputation à nombre de proches de l'ancien chef d'Etat. Entre un parti ruiné, une organisation douteuse, des cheffaillons ambitieux et des scandales à répétition, l'élection présidentielle de 2017 paraît bien loin.

Rajoutons pour mémoire que les alliances entre partis, quelle qu'elles soient, résistent mal aux revers électoraux, et que la France n'est pas encore entrée pour de bon dans la crise financière.

François_Hollande.jpgFace à ce sombre tableau, est-il imprudent de poser l'équation en se demandant qui fera face à Marine Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2017? Oui et non. La dynamique est favorable au Front National, c'est une évidence. Mais il n'est pas exclu que le pouvoir français, qui apporte un soin tout particulier aux dossiers contre Nicolas Sarkozy, fasse en sorte d'écarter la dirigeante du Front National sur de fallacieux prétextes. On notera ainsi la récente levée d'immunité de la députée européenne sur des motifs parfaitement discutables (à comparer avec trente contre-exemples à une levée d'immunité...)

Il n'y a qu'un obstacle sur le boulevard ouvert à Marine Le Pen en direction du pouvoir, le risque d'un verdict politique. Une peine d'inégibilité est si commode et si vite prononcée! Si un juge aux ordres de l'Elysée inflige la peine fatidique à Marine Le Pen, bien malin qui peut imaginer ce qui se passera.

Nous sommes en 2013, les vacances d'été commencent à peine. Les grandes lignes de l'avenir sont pourtant déjà tracées jusqu'à 2017: un Front National conquérant, une gauche divisée et en perdition, un François Hollande s'accrochant au pouvoir et livrant une guérilla politico-judiciaire contre ses adversaires les plus menaçants, et pendant ce temps, une France se dirigeant résolument vers une crise financière d'ampleur encore jamais vue. Bien entendu, pas un seul des partis en lice - ni PS, ni UMP, ni Front National - n'est en mesure de mettre en place la nécessaire réduction du périmètre de l'Etat. Les gens au pouvoir en 2017 auront donc à organiser la faillite en bon ordre du pays, à supposer qu'elle ne soit pas intervenue avant.

Le président français n'a accompli qu'un an de son quinquennat. Les quatre années restantes vont être l'enfer.

21 juin 2012

La justice française forcée de définir le fascisme

L'affrontement entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon dans la circonscription de Hénin-Beaumont aura été un des points d'orgue des législatives françaises.

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Après une campagne donnant lieu à bien des excès de part et d'autre, la fumée du champ de bataille s'est dissipée, laissant les deux prétendants sur le carreau. Ceux-ci ne sont pas prêt à rendre les armes pour autant: les amertumes accumulées sont trop grandes. Ils semblent décidés à porter la lutte jusque devant les tribunaux, chacun accusant son adversaire de diverses ignominies. Mais ce qui ne mériterait peut-être qu'un entrefilet dans la rubrique judiciaire pourrait avoir des conséquences pour le moins inattendues...

Ainsi, dans un des derniers épisodes de l'histoire, le Front National prend l'offensive en traînant Jean-Luc Mélenchon devant les tribunaux, pour reprendre la formule subtile du Matin. Le motif? Le leader du Front de Gauche a publiquement affirmé que Marine Le Pen était "fasciste":

Interrogé sur des sondages plaçant Marine Le Pen en tête du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon avait lancé: "Pourquoi voulez-vous que le peuple français soit le seul peuple qui ait envie d’avoir un fasciste à sa tête, pourquoi ils seraient comme ça les Français?".

La candidate du FN avait dans la foulée saisi le doyen des juges d’instruction de Paris d’une plainte pour "injures publiques", reprochant à M. Mélenchon d’avoir utilisé le terme "fasciste" pour la caractériser.

 

Un communiste s'offusquera rarement qu'on le traite de communiste, puisque pour lui le terme n'aura rien d'une insulte. Ici, Marine Le Pen prend assez mal le qualificatif employé par M. Mélenchon ; il y a donc visiblement une divergence sur le sens qu'on lui donne.

La seule possibilité pour M. Mélenchon d'éviter une condamnation infâmante (fusse-t-elle d'un euro symbolique) sera d'affirmer qu'il n'a rien dit d'autre que la vérité. La ligne de défense prise par son avocate, Me Raquel Garrido, semble aller dans ce sens: "Pour nous, le terme fasciste n’est pas une insulte mais une caractérisation politique".

Par voie de conséquence, la justice française sera amenée à trancher les points suivants:

  • Le qualificatif de "fasciste" est-il une insulte?
  • Quelles sont les caractéristiques d'un mouvement politique ou d'une personnalité "fasciste"?
  • Marine Le Pen correspond-t-elle à cette définition?

A supposer que la plainte soit recevable, elle pourrait amener des développements intéressants. Si la Cour évacue le dossier en estimant que le qualificatif de "fasciste" n'est pas une insulte, nous resterons sur notre faim. Cela contribuera juste à rendre le terme encore plus galvaudé qu'il n'est aujourd'hui.

Mais si la justice s'attarde sur le sens du mot fascisme, nous verrons alors pour la première fois une définition juridique du terme. D'après wikipédia (pour ce que ça vaut) le fascisme "générique" s'étend à tout mouvement politique ou organisation s'appuyant sur un pouvoir fort au service d'une classe humaine dominante, la persécution d'une classe ennemie chargée de tous les maux, l'exaltation du sentiment nationaliste, le rejet des institutions démocratiques et libérales, la répression de l'opposition et un contrôle politique extensif de la société civile. L'analyse de la justice française sera-t-elle différente?

Une fois le fascisme défini, on saura si Marine Le Pen correspond à ses critères. S'ils sont assez ouverts pour inclure le Front National, on verra d'ailleurs à quels autres mouvements politiques - au hasard, le Front de Gauche - ils pourraient aussi s'appliquer. Remplacez "immigrés" par "riches bourgeois" ou "finance juive apatride" et vous obtenez facilement quelques variantes...

Et si Marine Le Pen est lavée de l'accusation de fascisme devant la justice, Jean-Luc Mélenchon aura bien des raisons de s'étrangler: grâce à ses déclarations permettant à une cour de justice de statuer noir sur blanc que Marine Le Pen n'est pas fasciste, il aura contribué plus que quiconque à la banalisation du Front National au sein de la vie politique française!

Quelle que soit la conclusion du volet judiciaire de l'affaire, Marine Le Pen et le Front National semblent avoir tout à gagner de ce procès.

Mise à jour: Jean-Luc Mélenchon est formellement inculpé pour injure. Fidèle à sa ligne de défense, il donne une définition plus précise du fascisme à ses yeux:

"Fasciste n'est pas une injure, c'est une caractérisation politique (...) qui est une description d'un processus, d'une identité politique caractérisée par des faits extrêmement précis" a répliqué jeudi Jean-Luc Mélenchon après sa mise en examen, citant notamment "la haine et le refus des mouvements ouvriers organisés"

"C'est très typique de l'attitude du Front national qui ne cesse de dénoncer les syndicats comme corrompus, comme vendus au patronat", a-t-il poursuivi.

"Deuxièmement, c'est une vision de l'organisation de la société par corporation. Voilà ce qu'est le fascisme historiquement". "J'estime donc que personne n'a à se sentir injurié dès lors qu'il est l'objet d'une caractérisation", a-t-il poursuivi, en accusant son adversaire lors de la présidentielle et des législatives dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais (Hénin-Beaumont) d'instrumentaliser la justice.