16 avril 2015

BCE: Un tout petit moment de panique

Confusion lors de la conférence de la BCE présidée par Mario Draghi: une activiste entra en scène, escaladant l'estrade derrière laquelle officiait le président de la BCE, suscitant un bref moment de panique pure que les nombreux journalistes présents dans la salle n'eurent aucun mal à capter:

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Attaque terroriste? Pas vraiment. Arborant un t-shirt "Fuck the BCE Dick-tatorship" (que l'on ne traduira pas ici ; bornons-nous à remarquer une certaine morgue à l'égard de l'institution) la jeune femme se contentera d'arroser le monsieur d'une pluie de confettis, scandant la fin de la dictature de la BCE alors qu'elle fut expulsée manu militari par le service de sécurité:

"Vous entendrez nos cris plus forts, plus hauts, dans et hors de vos murs, partout, et vous n'aurez pas de repos."

Mario Draghi reprendra ensuite le fil de son propos comme si l'incident n'avait jamais eu lieu.

D'une certaine manière, cet épisode n'a rien de particulier. Pendant politique des flashmobs, l'omniprésence de manifestants divers et variés agissant soudainement est devenu un lieu commun, de l'entartage à d'autres formes de protestation. Pas plus tard que le même jour aux USA, un manifestant protestant contre la corruption de Washington se posa au Capitole avec un mini-hélicoptère.

Les Femens ont elles-mêmes largement contribué à la banalisation de ces manifestations ; la femme du jour, Joséphine Witt, est d'ailleurs une ancienne membre de ce mouvement féministe. Si elle reçut la formation lui permettant d'organiser ce genre de happening, elle inscrit son action en totale indépendance avec les Ukrainiennes seins nus en couronnes de fleur, revendiquant seulement une posture résolument anti-BCE.

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Le tract préparé par l'activiste (récupéré depuis Zerohedge) montre une étonnante clairvoyance de la part de la jeune femme de 21 ans:

Nous sommes propriétaires de nos vies -
et face à l'environnement de puissance écrasante émanant de la police monétaire de la BCE, il est parfois difficile de le garder à l'esprit.

Nous sommes propriétaires de nos vies -
et elles n'ont pas à être les jetons que la BCE emploie dans ses paris,
n'ont pas à être jouées, vendues, détruites.

Nous sommes propriétaires de nos vies!
sera le cri de ralliement de ceux qui font face à la répression,
quand nous commencerons à voir notre pauvreté comme autre chose qu'une défaite personnelle ou une destinée inéluctable.

BCE,
maîtresse de l'univers,
je viens te rappeler qu'il n'y a pas de dieu,
mais des gens, derrière ces vies,
et que si tu règnes au lieu de servir,
(...) tu ne connaîtras pas de repos.

Et pendant que la BCE ne fait que persister dans son hégémonie autocratique, se reposant sur la surveillance des Etats et la police,
la violence quotidienne est finalement enracinée ici (...)


Et encore:

[Nous] n'accepterons pas l'histoire folle que la BCE veut nous imposer où même la liberté d'expression et la dignité doivent être vendues aux banques pour que nous puissions survivre.


Toutes les articulations du discours ne sont pas claires mais relèvent du même sentiment: d'une part, la BCE joue avec la vie des gens et d'autre part, la BCE est désignée comme le centre de décision, et non l'exécutant, des politiques affectant la zone euro toute entière. La nuance est bienvenue alors que la BCE entretient des liens incestueux avec Goldman Sachs et agit sans rendre le moindre compte aux élus.

Si Mario Draghi a gardé son flegme, nul doute que les futures conférences de presse de la BCE seront surveillées d'un peu plus près - des gorilles un peu plus baraqués, un peu plus nombreux et un peu plus vigilants... Cela empêchera peut-être de nouveau débordements du style d'hier, mais rendra aussi encore moins crédible l'illusion d'une BCE œuvrant dans le sens de l'intérêt commun.

23 janvier 2015

La BCE ouvre les vannes

Le secret de Polichinelle était tombé depuis longtemps ; tout le monde savait que la BCE allait procéder à un "assouplissement quantitatif", de son nom anglais Quantitative Easing (QE) - autrement dit, l'utilisation massive de la planche à billets pour éponger des dettes des Etats. Restait à savoir quel serait son montant et ses modalités. Quelques jours plus tôt, on annonçait une fourchette entre 500 et 1'000 milliards d'euros ; le matin même, les spéculations faisaient était d'un programme courant jusqu'en 2016 sur 50 milliards d'euros par mois. Les bourdes de communication n'aidèrent pas à garder le secret.

bce,mario draghi,inflation,euro,monnaieAussi, lorsque Mario Draghi monta à la tribune jeudi après-midi pour annoncer la nouvelle politique de la BCE, il entama une conférence de presse aussi attendue que peu surprenante - bien qu'il soit toujours amusant d'assister au spectacle d'un banquier central contraint d'afficher ses intentions avec un minimum de sincérité.

Les rumeurs n'étaient visiblement pas tombé loin. La BCE lance un programme de rachat de dette publique et privée de mars 2015 jusqu'à fin septembre 2016 pour un montant de 60 milliards d’euros par mois, soit une enveloppe totale de 1'140 milliards d'euros.

C'est une somme gigantesque, démesurée, incompréhensible. Essayons de lui donner un peu de substance:

  • C'est environ l'intégralité de la valeur immobilière de la ville de Paris au prix du marché 2015 (8'224 euros moyens du mètre carré).
  • C'est plus de 22'700 euros à la seconde.
  • C'est 3'400 euros par être humain habitant en zone euro.
  • Sous la forme de billets de 500 euros alignés les uns à côté des autres, cette somme représente un peu plus de neuf fois le tour de la terre.
  • Ces mêmes billets pèseraient 3'648 tonnes.

Heureusement, nous avons transcendé l'ère de la monnaie-papier pour l'électronique pure, ce qui nous épargne ces petits problèmes d'intendance, et permet accessoirement à Nicolas Rossé de larguer un énorme mensonge sur les ondes de la RTS:

[Jusqu'ici] la banque centrale a abaissé son taux d'intérêt. Conséquence, tous les autres taux deviennent moins chers, les emprunts, les hypothèques, les emprunts d'Etat, les emprunts à la consommation deviennent moins cher, tout vous pousse à consommer. Mais quand le taux directeur de la banque centrale est au plus bas comme aujourd'hui et que ça ne marche pas il ne reste que ce Quantitative Easing. Alors le principe est très simple: la Banque Centrale Européenne va créer des centaines de milliards d'euros par simple écriture, aucun billet n'est imprimé, on ne fait donc pas marcher la "planche à billets"... Des centaines de milliards d'euros pour acheter des obligations d'Etat, voire des titres d'entreprise... Des centaines de milliards d'euros pour stimuler la consommation, pour créer un petit peu d'inflation et relancer la croissance, c'est du moins l'espoir de la Banque Centrale Européenne.


Avec des journalistes économiques de ce calibre, nul doute que le grand public est informé au mieux de ses intérêts! Faut-il être un génie pour comprendre que la problématique de la "planche à billet" n'est pas liée au fonctionnement de rotatives d'imprimerie mais à la création de monnaie ex nihilo?

Le QE est une création gigantesque de monnaie, destinée à provoquer un "choc de confiance" (je n'invente rien). Dans la pensée magique keynésienne, la consommation est tout. L'économie s'apparente à une machine dont on règle le régime en triturant une petite buse par ici, une admission d'essence par là, et tout ça ronronne comme une horloge, voire tellement bien - ne boudons pas notre talent - qu'il faut parfois calmer le jeu pour éviter la surchauffe.

Ces gens conçoivent la monnaie comme un outil comme un autre, au service de leur interventionnisme. Le  QE est donc comme une arrivée d'essence supplémentaire: plus de consommation, donc plus de demande, donc une croissance qui repart et tout va bien!

Dans la réalité - où l'économie est le fait d'acteurs humains donc doués de raison, si si ! - l'économie est de nature organique. Aux antipodes des joyeux mécaniciens keynésiens et leurs clef à molette, elle croît uniquement dans un terreau de stabilité et de liberté sous les cieux cléments d'une fiscalité raisonnable. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, elle peut s'affaiblir voire s'effondrer complètement, comme l'expérimentent avec une joie toute mesurée plusieurs pays de la zone euro.

Dans cette vision économique-là, le QE s'apparente à des injections massive d'adrénaline à un cheval mort.

Certains naïfs imaginent peut-être que le QE leur amènera de l'argent à eux ; ils ne pourraient être plus loin de la vérité. Ces sommes sont destinées à racheter des emprunts d'Etat ou des actions de grands groupes européens cotés en bourse, histoire que l'argent ne sorte pas de la famille. Le grand public n'en verra évidemment jamais la couleur.

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Encore plus amusant, comme il n'est pas question que la BCE salisse sa réputation d'excellence (ne riez pas) en cautionnant de "mauvaises politiques", les dettes publiques rachetées seront en priorité celles de pays encore bien cotés auprès des agences de notation comme la France, l'Italie ou l'Allemagne. On peut douter de la qualité de ce panel, mais une chose est sûre, il n'y aura pas un centime pour solder les dettes de la Grèce qui se débat dans sa faillite depuis des années! Le QE est donc un fantastique outil pour accroître encore l'inégalité des situations économiques des pays membres de la zone Euro.

Cela marchera-t-il? Bien sûr que non. Nous le savons parce que, outre l'idée complètement absurde d'une prospérité née d'une dilution de la valeur de la monnaie, de nombreux pays se sont lancés dans des aventures similaires, parfois déguisés sous d'autres noms savants, mais toujours sans provoquer l'effet escompté.

La FED américaine a ainsi lancé pas moins de trois QE - sans impact positif notable sur l'économie. Bien sûr, Obamamania oblige, on chante ici-bas les louanges de la reprise économique américaine. Mais celle-ci ne se voit guère que dans quelques chiffres arrangés, chiffres d'ailleurs tellement éloignés de la réalité qu'ils ont coûté les élections de mi-mandat au camp démocrate. Alors à moins de considérer les records d'une bourse manipulée à grand coup d'argent neuf comme un indicatif pertinent de la santé d'un pays, l'économie américaine ne redécolle pas et, au quotidien, les Américains s'en rendent parfaitement compte.

Plus loin encore, nous avons le Japon qui se débat depuis plus de vingt ans dans la création monétaire sous un prétexte ou un autre - dévaluation compétitive, relance de la consommation, Abenomics - sans parvenir à créer autre chose que des bulles au milieu d'une croissance anémique.

Alors non, le QE de Mario Draghi ne fonctionnera pas, pas plus que n'importe quel autre QE avant lui. Mais comme les castes dirigeantes de l'Europe sont sourdes à toute remise en question et ne savent que persévérer dans leurs erreurs, on peut s'attendre à ce que le BCE ne s'arrête pas là. Préparons-nous donc à revoir Mario Draghi en conférence de presse pour en remettre une couche bien avant septembre 2016.

En attendant, l'euro s'enfoncera dans les profondeurs - c'est le but après tout - et les Européens redécouvriront avec stupeur que la haute-technologie, leur pétrole et leurs matières premières proviennent en général de l'étranger et sont désormais hors de prix.

08 septembre 2012

Bienvenue en Stagflation

Mario Draghi a parlé. La BCE imprimerdraghi.jpga ce qu'il faudra pour sauver l'illusoire monnaie unique européenne.

Pour une première analyse assez vraisemblable des conséquences, il faut évidemment lire Contrepoints.

Les marchés financiers ont reçu la nouvelle avec champagne et cotillons; outre-Rhin, la nouvelle est passée, disons, un peu plus difficilement. Cela a même conduit le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, véritable père-la-rigueur de l'orthodoxie financière, à se fendre d'une protestation, clamant que les médias exagéraient et que le plan de la BCE ne financerait pas la dette des Etats:

"Ce n'est pas le début d'un financement monétaire de la dette publique. Ce ne serait pas acceptable, mais ce n'est pas cela."

 

Le fameux humour allemand, sans doute.

Examinons le nouveau mécanisme de la BCE, Outright monetary transactions (OMT):

Ce programme sera soumis à la stricte condition que les Etats qui souhaitent en bénéficier aient auparavant fait appel à l'aide des fonds de secours européens, le FESF, provisoire, et le MES, son futur successeur. Ce qui implique des efforts accrus d'assainissement des finances publiques de la part des pays demandeurs.

M. Draghi a indiqué que ce nouveau programme (...) allait se concentrer sur les obligations de maturité courte et moyenne. Entre un et trois ans, a-t-il déclaré, précisant que trois ans était la maturité la plus efficace pour atteindre les objectifs.

Contrairement au scénario qui avait circulé dans la presse, la BCE ne va pas viser de niveaux spécifiques sur les écarts de taux d'emprunt (spreads) entre les Etats de la zone euro au-delà desquels elle interviendrait en achetant des titres de dette.

Nous n'avons pas d'objectif d'écart de taux spécifique, a déclaré M. Draghi. L'écart observé est celui entre les taux d'emprunts des pays de la zone euro et les taux d'emprunt de l'Allemagne, pays qui fait référence dans la zone.


Le programme sera donc ouvert à tout pays qui en fait la demande, ne réclamant en gage que la mise en oeuvre de mesures d'assainissement - sans aucun examen de leur efficacité - et portera sur n'importe quel montant d'emprunts sur des échéances jusqu'à trois ans. Rajoutons que rien dans sa définion n'empêche l'OMT d'être reconduit éternellement. Cerise sur le gâteau, le déclenchement pourra se faire lorsque la BCE estimera qu'il y a un écart "trop important" entre les taux allemands et les taux de tel ou tel pays selon des critères parfaitement arbitraires, et assumés comme tels.

Les hurlements de la presse allemande n'ont rien d'incompréhensible.

Toutefois, la crainte (émise par de nombreux intervenants) d'un scénario inflationniste "à la Weimar" semble selon moi prendre du plomb dans l'aile.

Non pas que l'OMT ne se mette jamais en marche. Il le sera forcément à un moment, simplement à cause de la dégradation continue de la balance des finances publiques de nombreux pays de la zone euro. Et celle-ci n'est pas près de s'arranger.

La situation d'un pays se dégradant, il appellera la BCE à l'aide, qui acceptera: il faut bien sauver l'Euro. On demandera au gouvernement du pays aidé des mesures de "rigueur" en contrepartie, qu'il s'empressera de mettre en oeuvre. Parallèlement à cela, il se dépêchera de raccourcir la maturité moyenne de sa dette pour permettre à un maximum d'obligations de passer sous la barre des trois ans permettant à la BCE de les monétiser.

Nous aurons donc un mélange de "rigueur" et de "planche à billets".

Lorsque des gouvernements font face à des difficultés financières, ils ont deux manettes à disposition: tenter de diminuer les dépenses, ou tenter d'augmenter les recettes (la procrastination n'est plus une option, crise de la dette oblige). En réalité, ils tentent au mieux 20% de l'un et au moins 80% de l'autre, pour d'évidentes raisons de clientélisme politique. Et comme nous le montre l'exemple d'Hydra en Grèce, nous avons atteint les limites du système: l'Etat n'est de plus en plus qu'un outil de matraquage fiscal pur, une main de fer sans gant de velours.

Un peu partout sur le continent, les impôts ont dépassé les limites du supportable et deviennent carrément contre-productifs, mais les experts aux manettes n'en ont cure. Un retour sur impôt décevant provoquera au pire une petite gêne auprès d'un ministre - rassurez-vous, pas de quoi lui couper l'appétit - et certainement pas une remise en cause de sa stratégie.

Le résultat est tout de même au rendez-vous: les faillites s'enchaînent, les chômeurs s'accumulent, les rentrées fiscales s'étiolent.

En deux mots: Adieu, croissance.

Or, pour qu'il y ait hyper-inflation, il faut un minimum de croissance. Les beaux billets neufs crachés par des imprimantes en surchauffe doivent bien terminer quelque part, mais où aller lorsque rien ne bouge? Ceux-là n'entrent qu'au compte-goutte dans un circuit économique anémié. Ils finissent dans quelques bulles immobilières absurdes, en art contemporain ou autres impostures, mais rien qui ne fasse "tourner" l'économie, même selon les dogmes keynésiens.

Aussi, nous allons plutôt entrer dans le marais saumâtre de la stagflation:

La stagflation est la situation d'une économie qui souffre simultanément d’une croissance économique faible ou nulle et d'une forte inflation (c’est-à-dire une croissance rapide des prix). Cette situation est souvent accompagnée d'un taux de chômage élevé.

 

On dirait presque la carte de visite de la zone euro.

L'inflation n'est pas encore "forte" mais elle monte gentiment - alors même que la monétisation officielle de la dette n'a pas encore commencé. Quant à la croissance faible et au taux de chômage élevé, c'est carton plein.

Le Japon connaît bien la stagflation, il s'y débat depuis vingt ans. Ceci dit, les différences culturelles entre les deux entités (ne serait-ce qu'entre la "diversité" européenne face à "l'uniformité" japonaise) ne permettent pas de tracer tous les parallèles souhaitables. La longue stagflation japonaise a ainsi été accompagnée d'un chômage plutôt faible eu égard aux standards européens, et de peu de troubles de l'ordre public.

Entre l'explosion régulière des banlieues, les mouvements sociaux violents et les divergences fondamentales entre Etats européens sur la conduite à tenir, la stagflation made in Europe risque d'être un poil plus sportive. Qu'on imagine seulement ce que deviendrait la France si on devait fermer le robinet des subventions...

Toutes choses étant égales, la stagflation semble évidemment un meilleur scénario qu'une inflation à trois ou quatre chiffre dans la ligne de celle de la République de Weimar et de ce à quoi elle a mené. Mais c'est aussi le choix d'une mort lente.

En lançant le mécanisme de rachat de la dette publique par la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi vient d'esquisser le futur de la zone euro: elle ne s'effondrera pas d'un coup, non. Elle s'enfoncera dans une apathie désagréable et sans espoir, vraisemblablement pour de nombreuses années. En fait, aussi longtemps que les Allemands le supporteront.

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05 juillet 2012

La BCE tire ses dernières cartouches

On dirait un nouvel épisode de la parabole de l'aspirine: aujourd'hui, la Banque Centrale Européenne a baissé son principal taux directeur d'un quart de point, de 1 à 0.75%.

euro-bills.jpgLes bourses ont été déçues. D'une part, les rumeurs selon lesquelles la BCE allait procéder ainsi se propageaient depuis quelques jours et étaient déjà "dans les cours" ; et d'autre part, les marchés espéraient bien un petit cadeau sous la forme d'un bon parachutage de beaux billets neufs.

L'arrosage par hélicoptère n'a pas eu lieu, la fête est gâchée.

Pourtant, de l'aveu même de Mario Draghi, la BCE n'en peut mais: quand l'activité économique est atone et que la méfiance brûle entre débiteurs et créditeurs, une palette ou deux de liasses de billets neufs dans le coffre ne vont pas changer grand-chose. Ce qui ne l'a pas empêché de baisser encore le taux directeur (prenant ainsi l'exact contre-pied de ses propos) alors même que l'inflation en zone Euro est au-delà du mandat de la BCE, qui a pour mission de la contenir en-dessous de 2%.

De plus, M. Draghi a avoué avoir encore dégradé la qualité de la signature de la BCE dans l'intervalle:

[Mario Draghi] a estimé que son institution avait fait tout ce qui était en son pouvoir, notamment en assouplissant ses exigences de collatéraux, ces garanties que les banques doivent fournir à la BCE quand elles lui empruntent de l'argent. Les prêts consentis aux entreprises et ménages sont maintenant acceptés comme collatéraux, ce qui signifie que les banques ont tout intérêt à en accorder, a souligné M. Draghi.

 

Des prêts à de simples particuliers et des entreprises comme collatéraux? Sont-ils notés AAA au moins? On en doute fort! Le bilan de la BCE ressemble de plus en plus à ce gros tas de dettes pourries typique des banques espagnoles que la zone euro cherche en ce moment à sauver...

Les grandes largesses de la BCE ne donneront évidemment aucun résultat notable pour relancer quoi que ce soit alors que la France - déjà péjorée par une croissance inférieure aux prévisions - vient d'infliger un bon coup de frein à tout espoir de reprise en se préparant à écraser les entreprises et la classe moyenne sous de nouveaux impôts.

La réduction des dépenses? Plus tard vous dis-je, plus tard!

Il y a pourtant urgence, la dette publique du prochain maillon faible de la zone euro atteindra plus de 90% du PIB en 2013 selon les prévisions, et croyez bien qu'elles ont été embellies.

La stratégie de Paris est peut-être de passer inaperçu au milieu d'un peloton de mauvaises nouvelles? Ce serait habile. Outre les banques espagnoles à recapitaliser, le ministre des finances suédois, Anders Borg, vient ainsi d'annoncer que la Grèce fera probablement faillite malgré toutes les tentatives engagées pour la sauver:

"Le plus probable est que nous ayons une sorte de défaut de paiement en Grèce", a estimé M. Borg, interrogé par la radio publique suédoise, SR. "Compte tenu de la manière dont la situation a été gérée jusqu'à présent, on ne peut pas exclure que cela résulte à la fin en une faillite de l'Etat", a-t-il ajouté. Selon lui, même si le nouveau gouvernement grec renégocie les conditions posées par le Fonds monétaire international en échange de son soutien, la dette publique s'élèvera toujours à 120% du PNB dans dix ans, une situation "rarement tenable (...) lorsqu'on a d'aussi faibles prévisions de croissance que la Grèce". La faillite de la Grèce pourrait signifier sa sortie de la zone euro, ce dont le ministre se dit "plus incertain".

 

Voilà la chose annoncée paisiblement, assumée au détour d'une petite interview sur une radio publique, quelque part entre la poire et le fromage... Et qui risque fort de remettre Athène à l'ordre du jour des sommets européens à brève échéance.

L'action de la BCE ressemble à un nouveau coup de pied donné à l'âne mort d'une économie européenne en berne. Avec un taux directeur réduit à 0,75%, elle n'a guère plus de force pour en donner d'autres - ce qui n'est pas plus mal, puisqu'ils n'ont aucun effet.

Les politiciens de la zone euro trouveront peut-être d'autres moyens inefficace de "relancer la croissance", si la crise leur en laisse le temps. Mais lorsque tous les expédients auront été épuisés, et on y arrive, il faudra bien s'attaquer à la dépense publique, et mettre en faillite ce qui doit l'être.

29 janvier 2012

Grèce: la tutelle ou la porte

Le forum de Davos se termine ce dimanche, date symbolique permettant de donner un petit florilège de la cacophonie sur la situation réelle en Grèce.

grece-europe.jpgLe commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn y a ainsi déclaré "qu'un accord visant à réduire la dette de la Grèce interviendra probablement ce week-end, si ce n'est pas ce vendredi" - hum, je crois que pour vendredi, c'est râpé. Et le week-end risque d'être long. De son côté, le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a estimé que la "zone euro a fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette qui la mine depuis décembre 2009".

Sortir durablement, quelle jolie formule!

Bizarrement, ces progrès "spectaculaires" n'empêchent pas certaines voix discordantes au sein des mêmes institutions européennes, dans lesquelles on perçoit distinctement le timbre de la panique:

Le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso a appelé à tout faire pour éviter un défaut de paiement de la Grèce, dans un appel implicite à accroître l'aide au pays si nécessaire.

 

De son côté, le président de l'Eurogroupe et chef du gouvernement luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, dans un entretien dans le quotidien autrichien Standard, a déclaré que les Etats créditeurs de la Grèce devraient "renoncer à une partie de la dette grecque", comme les banques privées.

La question est centrale, car jusqu'à présent l'Allemagne exigeait que seul le secteur privé participe au désendettement de la Grèce. Selon le discours officiel, celui-ci serait "sur le point" d'accepter une décote qui laisse rêveur: il troquerait ses obligations contre des titres à 30 ans, portant sur environ 30% de la valeur initiale (soit une décote de 70%!) et avec des taux d'intérêt annuels quelque part entre 3 et 4%. Le tout de façon purement volontaire, bien entendu...

Et malgré tout, cela ne suffira pas!

Les autorités de la zone euro ont usé de tous les subterfuges possibles pour renégocier la dette grecque sans événement de crédit à cause des fameux CDS (une arnaque qui risque bien de se retourner contre eux, comme je l'explique ici). Mais c'est oublier un peu vite que l'Europe et le monde sont au chevet de la Grèce depuis un moment déjà, au travers de multiples organismes: FMI, Fonds Européen de Stabilité Financière, Banque Centrale Européenne. Organismes qui ont finalement ramassés pas mal de papier grec dans leur bilan. Doivent-ils eux aussi appliquer une "décote volontaire"? C'est toute la clé du débat qui se joue en coulisses.

L'enjeu est de taille, comme l'explique Irène Inchauspé dans les colonnes du Nouvel Observateur. La BCE a acheté pour environ 45 milliards de titres grecs pendant l'été 2011 avec une remise de 25 à 30% sur la valeur nominale des titres, qui commençaient déjà à se brader.

N'étant pas soumise à l'offre inique faite aux créanciers privés, la BCE peut récupérer le nominal de ces titres à expiration - à supposer que la Grèce se redresse et soit en mesure de payer, ce dont on peut douter. Elle touchera alors un joli pactole.

Mais si la Grèce boit la tasse et que la BCE est elle aussi amené à "faire un effort", elle devra ramener la valeur des titres à 30% de leur valeur faciale, comme les autres, soit une perte sèche de 16 milliards d'euros. On comprend que Mario Draghi tousse un peu.

Tant le FMI que le FESF sont dans la même situation: ils ont fait des prêts à la Grèce, pas des dons. Les taux étaient préférentiels mais ils s'attendent à retrouver leur mise. Le FMI est quelque peu protégé par son statut de créancier privilégié, il sera remboursé avant tout le monde si la Grèce rembourse qui que ce soit. Il n'en est pas de même pour le FESF. Une décote infligée aux obligations grecques obligerait les pays actionnaires à faire jouer leurs garanties et provisionner les pertes. Cela affectera joliment le bilan de l'Espagne et de l'Italie, deux contributeurs du fonds dont on connaît la forme olympique en ce moment; mais aussi l'Allemagne, qui estime avoir assez versé dans le tonneau des Danaïdes. Et l'Allemagne a misé toute sa crédibilité sur le fait que Nein, elle ne remettrait pas la main au porte-monnaie pour secourir l'Europe du Sud.

On le voit bien, même si un accord est finalement signé avec le secteur privé dans la joie et l'allégresse (promettant deux ou trois jours de hausse boursière) rien ne sera résolu.

Les tensions sont énormes. Elles viennent de se concrétiser samedi en deux communiqués. Le premier, intitulé "des pays de la zone euro veulent un contrôle UE de la Grèce" annonce franchement la volonté de mise sous tutelle d'Athènes:

Certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne, veulent un contrôle européen permanent du budget de la Grèce, a déclaré samedi à l'AFP une source européenne. Il y a des discussions et des propositions au sein de la zone euro, dont une de l'Allemagne pour renforcer le contrôle des programmes et des mesures sur place, a déclaré cette source sous couvert d'anonymat, confirmant une information du Financial Times. Une expertise externe sur place pourrait être pilotée par les institutions européennes et devrait aussi avoir certains pouvoirs de décision, a ajouté cette source. (...)

Selon le Financial Times, un commissaire désigné par les ministres des Finances de la zone euro aurait le pouvoir d'opposer son veto à des décisions budgétaires prises par le gouvernement grec. Ce projet circule alors que des discussions se poursuivent à Athènes sur un effacement partiel de la dette grecque par ses créanciers privés, et que les dirigeants européens doivent se réunir lundi à Bruxelles pour adopter un nouveau traité budgétaire européen.

 

Les négociations en vue de cette mise sous tutelle impliquent les plus hauts niveaux de l'Etat allemand.

A moins d'une demi-heure d'intervalle, la réponse grecque fuse, "la Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE sur la politique budgétaire" (tout en confirmant l'existence de négociations diplomatiques à ce sujet):

La Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE en matière de politique budgétaire, ont indiqué à l'AFP des sources gouvernementales grecques, réagissant à une proposition notamment allemande en ce sens présentée à la zone euro.

Il y a effectivement un non-paper (note informelle) qui a été présenté à l'Eurogroupe pour la mise sous contrôle européen permanent du budget de la Grèce, mais la Grèce ne discute pas d'une telle éventualité, il est exclu que nous l'acceptions, ces compétences appartiennent à la souveraineté nationale, ont indiqué ces sources, après qu'une source européenne à Francfort eut confirmé l'existence d'une proposition de ce genre émanant de certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne.

 

La réaction du gouvernement grec est compréhensible: la Grèce n'a pas vocation à être une colonie de l'Union Européenne. Pour peu démocratique que fut la mise en place des dirigeants actuels d'Athènes, leur légitimité est à des années-lumière d'un gouverneur de province nommé par Bruxelles. La réaction du peuple grec serait encore plus énorme; il ne faudrait pas envoyer juste un commissaire, mais carrément une force de maintien de la paix.

Malgré les discours véhéments, ce n'est pas demain la veille qu'on verra des tanks aux couleurs de l'Union patrouiller dans les ruelles du Pirée pour faire respecter le couvre-feu. Du reste, au vu de l'état de santé "resplendissant" des autres pays de la zone euro, on se demande bien quelles nouvelles recettes mirobolantes les élites européenne pourraient appliquer à la Grèce pour faire mieux. Des hausses d'impôt? Une baisse du salaire des fonctionnaires? Une décote volontaire de la dette négociée auprès des débiteurs? De grands projets nationaux de construction?..

Au milieu de ce tourbillon "d'accords imminents" et de "progrès spectaculaires" où ne sait plus où donner de la tête, la vérité pourrait être à la fois plus simple et plus perverse. Les dirigeants de la zone euro pourraient enfin avoir ouvert les yeux et réalisé que la Grèce ne s'en sortira pas sans passer par la case faillite.

La seule stratégie possible se limiterait dès lors à préserver les apparences.

volker-kauder.jpgL'interview de Volker Kauder dans le Spiegel Online où il explique que "la Grèce doit partir d'elle-même" de la zone euro prend tout son sens dans ce contexte. Le chef du groupe parlementaire de la CDU/CSU au Bundestag définit clairement la stratégie.

J'oubliais, M. Kauder est un des interlocuteurs allemands haut placés participant au projet de contrôle européen permanent du budget de la Grèce énoncé ci-dessus - simple coïncidence!

Comme il n'est pas question officiellement de forcer la Grèce à abandonner l'euro, ni de lui imposer une faillite, ni de l'évincer de l'Europe, et comme il n'est pas question non plus de laisser la marque indélébile d'un défaut de paiement d'un pays membre sur le CV de la zone euro, la seule sortie possible doit donner l'impression de venir d'Athènes.

Il faut que les autorités grecques décident d'elles-mêmes d'abandonner la zone euro et peut-être l'Europe avant de faire faillite, proprement, dans leur coin.

Si les autorités héllènes ne suivent pas ce scénario, il suffira de les y pousser. On leur présentera donc des conditions de soumission de plus en plus inacceptables - une mise sous tutelle budgétaire du pays, par exemple - jusqu'à ce qu'elles finissent par claquer la porte.

Les discussions entre l'Europe et la Grèce évoquent un couple battant de l'aile où l'un des deux commence à se comporter de façon odieuse pour forcer l'autre à mettre un terme à la relation.

Selon toute vraisemblance, la situation grecque est tellement catastrophique et les perspectives de sortie de crise si improbables que les acteurs institutionnels (les autres pays membres de la zone euro, le FMI et la BCE) en seront pour leurs frais, quelle que soit l'issue des négociations avec les créanciers privés. Perdu pour perdu, autant couper la branche pourrie de l'arbre, pensent-ils; seule l'incertitude des conséquences de l'éviction de la Grèce sur le secteur bancaire les freine encore, ainsi que quelques traités qu'il faudrait "retoucher". Mais rien d'incontournable.

L'idée de la zone euro unie et indivisible a vécu.

Et bien entendu, une fois le dossier grec refermé dans plus ou moins de douleur, il faudra s'attaquer à la faillite suivante, celle du Portugal.

Oui, vraiment, la zone euro fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette. Et avec quel panache!