23 novembre 2017

La nouvelle mobilité face à la loi

Lundi, la Tribune de Genève s'est fait l'écho d'une récente offensive de la police genevoise contre les utilisateurs de e-trottinettes, gyropodes et autres hoverboards.

Depuis la rentrée de septembre, la police a adressé une série de contraventions à ces nouveaux piétons sur roue. (..) la règle est claire: les gyropodes, hoverboard et e-skateboard, tous en vente dans le commerce, sont interdits sur les trottoirs comme sur la route. Seuls les gyropodes Segway (munis de deux roues) et les trottinettes électriques ne dépassant pas les 20 km/h sont autorisés à circuler.


Les grandes enseignes de Suisse vendent donc des objets roulants variés et parfois fort chers, et totalement inutilisables hors du jardin. Les vendeurs expliquent volontiers ce petit détail aux acheteurs, avec le clin d’œil qui va bien. Mais derrière, à Genève en tout cas, les pandores attendent, en embuscade. On comprend qu'ils soient motivés à protéger le grand public de ces terribles dangers: chaque infraction est punie à hauteur de 400.- (300.- francs d'amende plus 100.- "d'émoluments", représentant le vigoureux travail administratif fourni). C'est plus que n'importe quelle amende d'ordre liée à l'automobile.

La Loi est la Loi, dit-on - une maxime qui se doit d'être rappelée d'autant plus fort que la loi en question est absurde.

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A Genève, que choisir? Rien.

Les Segways, ces énormes engins bien en peine de négocier un trottoir, sont donc légaux. Mais les trottinettes électriques bridées à 20 km/h? On rentre dans le domaine du sublime. Les trottinettes électriques sont conçues par design pour aller aussi sur la route. Elles sont munies de phares et d'un avertisseur à cet effet. Cependant, sur le trottoir, il y a déjà largement de quoi esquinter un passant en roulant à 20 km/h - quoique dans le scrupuleux respect de la loi. Et sur la route, en revanche, rouler à proximité du flot des véhicules en se traînant à 20 km/h revient à se mettre en danger, ainsi que les vélos contraints de dépasser l'escargot.

Par ailleurs, dans n'importe quelle pente, la moindre trottinette - électrique ou non - dépasse facilement cette vitesse. Il n'y a pas beaucoup de pentes à Genève. C'est une chance. Cela a permis aux brillants esprits à l'origine de la loi d'oublier ce petit détail. D'ailleurs, une question me taraude: un individu qui se promène en ville avec une trottinette électrique éteinte, l'utilisant alors comme n'importe quelle trottinette de base, est-il amendable? Prenez une feuille, vous avez une heure.

"Seule certitude, les utilisateurs de monoroues et trottinettes électriques avancent plus vite que la loi", conclut l'article. Les lecteurs de la Tribune de Genève ne se contentent guère de ces belles paroles et ne se gênent pas pour le faire savoir dans les commentaires. On retrouve les angles d'attaque habituels: "la drogue à Genève elle est quasi en vente libre 24/24, et là, RIEN", "il semblerait qu'à Genève il [soit] préférable de polluer et d'encombrer les routes avec des gros 4x4", ou encore, "Pendant ce temps scooters et gros cubes se baladent en toute impunité dans les voies cyclables..." D'autres internautes, visiblement pro-interdiction, mentionnent le coût de recyclage des batteries (quel rapport?) ou, argument-massue, la sécurité des piétons, bien qu'aucune statistique ne puisse étayer leurs propos. Bref, on navigue en pleine théologie. Un internaute au moins a le mérite de soulever l'angle de la cohérence:

L'État, qui pourtant nous pousse à abandonner la voiture pour la mobilité douce, se retrouve comme l'industrie du disque face à la musique vendue en ligne sous format numérique: c'est-à-dire complètement largué! Il préfère tout bonnement interdire et amender plutôt que d'envisager que ces nouveaux types de mobilité puissent faire partie de la solution!


Eh oui: hormis des préoccupations non démontrées de sécurité, les monoroues, gyropodes et autres hoverboards représentent exactement la mobilité douce urbaine de demain préconisée - en théorie - par des élus de tous bords. Abordables, pratiques et flexibles, ils permettent de se déplacer efficacement et ne polluent pas plus que n'importe quel véhicule électrique. Comme on peut les amener au bureau, ils n'empiètent pas sur l'espace public lorsqu'on ne s'en sert pas. Et on peut sans autre les emporter sous le bras dans un ascenseur ou un bus.

Le seul gros problème, visiblement, est qu'il s'agit ici de mobilité individuelle. Un gros mot - et un péché mortel chez beaucoup de politiciens pour qui la mobilité ne se conçoit qu'en termes collectifs, la population devant absolument s'entasser dans un bus titubant péniblement d'arrêt en arrêt aux heures de pointe.

Des discussions seraient en cours pour réviser la loi... Dans un avenir indéterminé. On verra le cas échéant si les élus arrivent à raisonner en termes d'usage (vitesse sur le trottoir vs. vitesse sur la route par exemple) plutôt qu'en directives simplistes à base d'interdictions et d'amendes, si confortables pour la police.

Alors que la popularité de ces engins ne se dément pas - et créent autant d'électeurs sensibles à ce dossier - il sera intéressant de voir comment l'arbitrage se règlera au bout du lac. La topographie de Lausanne la protège pour l'instant de ces questions ; mais cela ne durera qu'un temps.

Les nouvelles formes de mobilité sont un défi pour la loi, mais surtout pour les politiciens. Elles mettent leur intelligence au pied du mur face à l'inventivité du marché, et révèlent, au-delà des hypocrisies débitées sur la mobilité douce, leur sentiment profond sur la mobilité individuelle.