04 juin 2018

Monnaie pleine, initiative à la peine

Parmi les objets soumis au vote le 10 juin, l'un ne laisse que peu de place au doute: l'initiative Monnaie Pleine sera probablement balayée. Les sondages ne lui prédisent pas un grand succès, et cela n'a rien de surprenant si on considère que les médias, le gouvernement, le parlement, et tous les partis politiques lui sont défavorables. Même les banquiers - centraux ou non - lui sont également opposés.

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En fait, il ne semble y avoir personne en faveur du texte, hormis son comité ("porté par un mouvement international, soutenu activement en termes de personnes et de finances depuis l’Allemagne", nous explique le site des adversaires de l'initiative avec les sous-entendus de rigueur) ainsi, bien sûr, que les 100'000 citoyens helvétiques et plus qui ont permis à celle-ci de se concrétiser.

Pourquoi la Monnaie Pleine semble à ce point faire l'unanimité contre elle? Elle serait "chère, risquée, dangereuse et inutile", nous dit-on. Bizarre pour un texte qui ne demande rien d'autre que le retour de la production de monnaie par la seule Banque Nationale Suisse.

En effet, il n'y a absolument rien de révolutionnaire dans la Monnaie Pleine. Pour s'en convaincre, livrons-nous simplement à un petit voyage dans le temps, à une époque où n'existaient ni les smartphones ni les ordinateurs, et où les seules espèces dont chacun pouvait disposer se limitait aux billets et aux pièces sonnantes et trébuchantes.

Pas besoin de reculer loin dans le temps pour atteindre ce passé, qui n'est pas exactement l'aube de la civilisation. Il y a quelques décennies seulement, si un banquier voulait prêter de l'argent à un client pour avoir du rendement, il pouvait lui mettre à disposition une partie de ce que ses autres clients avaient déposé comme épargne dans son établissement, pas plus (faute de quoi notre banquier aurait eu certains problèmes si le lendemain quelqu'un venait retirer son argent pour quelque raison que ce soit). Et si on manquait de billets ou de pièces? Eh bien, c'est à la Banque Nationale Suisse qu'il revenait d'en créer de nouveaux, en accord avec de savants calculs sur l'expansion de l'économie.

Êtes-vous parvenu à vous imaginer ce passé? Oui? Alors, toutes mes félicitations - vous venez de comprendre la situation à laquelle souhaite revenir Monnaie Pleine. Revenir, et non pas venir, car comme nous l'avons vu, nos ancêtres ont vécu durant plus d'un siècle sous le régime de la monnaie pleine:

En 1848, la Constitution fédérale a interdit la production privée des pièces.
Depuis, seule la Confédération peut battre monnaie. Les banques ont alors commencé à imprimer des ”bons pour remboursement des pièces”. Ces billets de banques privés ont rapidement proliféré démesurément. Le peuple a réagi de façon cohérente. Malgré l’opposition des banques, la votation populaire de 1891 a interdit la production privée des billets. Depuis, seule la Banque nationale peut imprimer nos billets.

Mais entretemps, une nouvelle forme de ”bons pour remboursement d’argent liquide” est apparue, à savoir la monnaie scripturale électronique. Ce sont les chiffres qui se trouvent sur nos comptes privés. Ils sont produits virtuellement par les banques, à partir de rien, et constituent aujourd’hui 90% de notre argent (il n’y a plus que 10% d’argent liquide). (...)


monnaie_pleine_oui.jpgEt encore, on part de 1848 parce qu'il faut bien tracer une limite quelque part ; avant cette date, et quitte à remonter jusqu'à l'Empire romain, le droit de battre monnaie a toujours été réservé à une entité étatique, jamais à un organisme privé. La nouveauté n'est pas dans l'initiative mais dans notre époque, où la dématérialisation de la monnaie a rendu possible un système inédit. Lorsque le comité référendaire dit que son initiative ne présente "rien de nouveau", il a parfaitement raison.

Du Pour et du Contre

Écartons donc d'emblée les arguments sur "la nouveauté" et "l'originalité" de l'initiative, qui n'aspire à rien d'autre qu'à un retour à un ordre financier que notre civilisation a connu pendant la plus grande partie de son existence. Si anomalie il y a, elle est bien davantage dans le système actuel où les réserves fractionnaires permettent aux banquiers de jouer avec l'argent des comptes courants sur les marchés financiers comme au casino, pendant que les États sont là pour éponger les dettes avec l'argent des contribuables lorsque les choses vont mal.

Toute ressemblance avec la crise des subprimes est bien sûr totalement fortuite.

Nous sommes bien au-delà de la banque de grand-papa, qui calculait péniblement le risque de défaut de crédit devant un individu venu humblement demander un financement pour une activité, faire face à un coup dur ou acheter une maison avant d'attendre une vie entière d'épargne ; aujourd'hui, les taux d'intérêt sont décrétés par les Banques Centrales, les hypothèques sont regroupées en produits financiers basés sur les notes de risque, les produits dérivés font fureur et on joue short ou long jusqu'aux dettes des États.

Mettre un terme à tout cela provoquerait un certain désordre, pour le dire poliment.

Là encore, le monde se sépare en deux camps: ceux qui pensent que tout cela perdure depuis bien longtemps et que les professionnels du secteur, alliés de circonstance avec les politiciens, feront d'une façon ou d'une autre en sorte que la partie continue ad vitam aeternam ; et ceux qui pensent que les aventures financières n'ont que trop duré et qu'il faut essayer d'arrêter le train fou pendant qu'il en est encore temps, à supposer que ce soit possible.

Mais si le postulat de départ était faux?

Une initiative qui ne va pas assez loin

L'initiative Monnaie Pleine réclame que le droit de création de monnaie - scripturale ou électronique - revienne en intégralité entre les mains de la BNS. Or, si l'initiative passe la BNS peut autoriser les banques à faire "comme avant" (c'est-à-dire comme maintenant) en termes de création de monnaie. Donc un coup d'épée dans l'eau. La BNS n'a aucune obligation de serrer la vis.

De plus, l'initiative part du principe que l'État et à travers lui la direction de la BNS incarnent la meilleure vision de l'intérêt général, de la probité et d'une gestion monétaire saine. Excusez-moi, mais quelle certitude avons-nous que la gestion de la monnaie par la BNS soit meilleure que celles des avoirs des banques privées? Jusqu'ici, tout tend à prouver le contraire.

Durant ces dernières années, non seulement la BNS a créé plus de francs suisses qu'aucune autre entité dans l'histoire, mais elle en a profité pour spéculer en bourse sans le moindre objectif de rendement (pratique!), agit en sous-main pour le compte de la BCE (merci pour l'indépendance du pays!) et eut entre autres un Président mouillé dans une affaire de délit d'initié liée à la politique monétaire de la banque...

Autrement dit, je pense qu'il n'existe pas d'organisme financier plus faillible, incompétent, irresponsable, soumis aux influences idéologiques et éloigné de l'intérêt général que la BNS pour gérer le destin du Franc suisse. Alors, voter pour lui donner les pleins pouvoirs? Beurk, non merci!

L'initiative Monnaie Pleine part du principe que la direction de la BNS serait compétente et bien intentionnée ; l'expérience empirique oblige à en douter. Mais l'idée même qu'il faille un pilote dans l'avion de la monnaie est aujourd'hui remise en question. Dans une époque ancienne, la masse monétaire se limitait à la production des mines d'or - parfois par des acteurs privés - et cette façon de faire garantit une stabilité des prix qui dura pendant des siècles. Aujourd'hui, entre deux crises financières, de nouveaux paradigmes émergent, comme la crypto-monnaie, un monde ouvert, libre et décentralisé, sans le moindre Banquier Central.

L'humanité n'a pas fini d'expérimenter de nouvelles formes de monnaie, Monnaie Pleine ou non.

03 avril 2018

Le train fou de la BNS

Combien de temps peut-on imprimer des billets et acheter des actions avec sans que personne ne se rende compte de rien?

Et lorsque ce moment survient, que se passe-t-il?

C'est avec ces questions en tête que je reçus, comme beaucoup d'autres je pense, la nouvelle selon laquelle la BNS était désormais dépositaire de plus d'actions Facebook que Mark Zuckerberg.

Dans ces moments de doute où Facebook est dans la tourmente - non pour avoir vendu des données, ce qui est son fonds de commerce depuis le premier jour, mais pour avoir vendu des données au bénéfice de la campagne de Trump, ce qui mérite l'enfer(1) - la nouvelle est prise par le petit bout de la lorgnette:

Mark Zuckerberg a eu le nez creux en vendant de gros paquets d'actions de Facebook dans les trois mois précédant l'éclatement du scandale Cambridge Analytica qui a fait plonger le cours. Avec comme conséquence que la Banque Nationale Suisse (BNS) détient désormais plus d'actions que le fondateur du réseau social, relève la HandelsZeitung.

La banque centrale helvétique détient à la fin mars un peu plus de 8,93 millions de valeurs contre 8,91 millions pour Mark Zuckerberg. La BNS est encore loin des principaux actionnaires du réseau social et elle n'a aucune chance de prendre le contrôle du groupe.

En effet, la BNS détient des titres de classe A, qui donnent droit à un vote et au versement d'un dividende. Mark Zuckerberg garde le contrôle de Facebook grâce à ses actions de classe B, qui lui accordent dix voix pour chaque valeur en sa possession. Ces titres ne sont pas cotés et sont détenus en majorité par le fondateur de Facebook ainsi que sa direction et ses employés.


Il faut probablement avoir suivi de longues études de journalisme pour parvenir à ne pas comprendre les faits qui s'étalent ainsi devant nos yeux. Encore pire, lesdits faits sont rassemblés en fin d'article par le pigiste de service pour donner un peu de "contexte":

Quant à la valeur de la participation détenue par la BNS, elle s'est ressentie des soubresauts du cours sur les marchés puisque sa valeur s'est contractée de 147 millions de dollars. Pas de quoi inquiéter les responsables des investissements de la banque centrale, puisqu'elle détient près de 62 milliards en actions américaines dans environ 2600 entreprises.


On a heurté un petit iceberg, les gars, mais pas de quoi paniquer, ce navire est insubmersible!

N'ayant pas fait de longues études de journalisme, je vais prendre le problème autrement. Comment se fait-il que la BNS possède 8,93 millions d'actions Facebook, pour commencer? Et 62 milliards en actions américaines dans environ 2600 entreprises américaines, pour continuer? Et, au fait, d'où sort cet argent?

La fièvre acheteuse de la BNS

Comprendre ce qui se trame derrière ce petit article anodin mérite de l'être, car il dessine un avant-goût de tout ce qui va se passer en Suisse dans les prochaines années, et qui affectera pour toujours le destin financier de notre pays.

Abordant enfin le sujet suivant l'angle de la BNS plutôt que de Facebook, la RTS présente d'intéressantes infographies pour décrire comment elle détient plus de 54 milliards de dollars d'actions américaines. Malheureusement, le journaliste s'embourbe ensuite dans des polémiques stériles sur le fait que la BNS possède des actions Monsanto ou de sociétés d'armement. Cela peut sans doute donner du grain à moudre à certains, et grand bien leur fasse, mais le problème principal n'est pas là, et vous allez vite comprendre que les actions Monsanto ou autres seront bientôt le cadet de nos soucis.

Revenons à la courbe:

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Évolution de la valeur et du nombre des actions BNS au cours du temps

Quelques remarques s'imposent.

  • La sympathique hausse de la courbe représente la valeur de toutes les actions détenues, mais le nombre d'actions détenues par la BNS augmente lui aussi au fil du temps. Autrement dit, si la courbe monte, c'est en partie parce que les actions valent plus, mais aussi parce que la BNS achète de plus en plus d'actions.
  • La courbe ne présente que la période 2013-2016. Donc depuis deux ans, on ne sait pas ce qui se passe (je vous gâche la surprise: la BNS achète toujours plus).
  • Les valeurs indiquées ne montrent que les actions américaines.

En devenant un des plus gros acteurs financier du marché boursier américain, la BNS a dû se soumettre à des obligations de la SEC, le gendarme des marchés boursier, notamment des obligations de transparence, d'où la publication de données qui font la joie de ceux qui les mettent en page.

Mais une question vous brûle sans doute la langue à ce stade: avec quel argent la BNS peut-elle acheter ces incroyables fortunes d'actions américaines hors de prix, dans des milliers de sociétés d'outre-Atlantique?

La réponse est évidente: de l'argent sorti de nulle part. Des francs suisses créés ex-nihilo. La planche à billets, en somme.

Comment, et pourquoi

Il faut déconstruire le problème pour comprendre comment il est apparu, et vers quoi il nous mène.

La BNS est devenu un des plus grands boursicoteurs du monde. Elle crée des milliards de francs suisses à foison et les emploie pour acheter des actions sur plusieurs bourses. Et encore, le terme de boursicoteur est trop flatteur: un boursicoteur essaye d'acheter et de vendre dans l'idée de générer un profit. La BNS, elle, achète et ne vend rien, et ne vise pas le profit.

Elle s'affranchit d'autant plus librement de cet objectif qu'à l'inverse d'une banque privée, elle n'a aucun impératif de gestion ni de rendement. Grâce en soient rendus à tous ceux qui ont souhaité une banque centrale "indépendante" (ce que la BNS n'est pas, nous y reviendrons) les directeurs de la BNS agissent en toute impunité. La BNS fait ce qu'elle veut.

bns,monnaie,bourseBien entendu, personne ne dira cela officiellement. Officiellement, on vous dira que la BNS agit dans le cadre de son mandat - "se laisser guider par l’intérêt général du pays et donner la priorité à la stabilité des prix en tenant compte de l’évolution de la conjoncture." Ce salmigondis mandat est tellement flou qu'il lui permet dans les faits de faire absolument n'importe quoi! Qui pourrait prouver que l'achat de milliards de dollars d'actions américaines n'est pas dans l'intérêt général du pays? Après tout, la Suisse commerce avec les États-Unis, donc si l'économie américaine va bien, celle de la Suisse ira bien aussi. CQFD.

Le raisonnement est parfait parce qu'il ne souffre d'aucune limite. On peut étendre le raisonnement à toute économie de la planète, de la Nouvelle-Zélande au Yémen. On peut étendre le raisonnement à n'importe quel montant en milliards. Et il n'y a pas de remise en question possible ni de délai dans le temps à respecter, parce que "l'intérêt général" est absolument impossible à mesurer.

Les socialistes adeptes de "la finance qui profite à tous" seront aux anges.

Pourquoi agir ainsi? À mon avis, c'est pour des raisons politiques.

Entre 2011 et 2015, la BNS arrima le franc suisse à l'euro - et nulle autre monnaie - avant d'y renoncer tout aussi abruptement. Mais elle ne revint pas à la raison pour autant. L'abandon du peg lui donna les coudées franches pour accomplir sa "mission" aussi librement que possible, sans rendre de compte à quiconque. Pendant un certain temps elle acheta en masse des devises étrangères. Depuis, elle emploie cette liberté à créer de la monnaie et acheter des actions avec, partout et à n'importe quel prix, pour soutenir les cours des grandes bourses mondiales.

Il faut être d'une indécrottable naïveté pour croire que la BNS agisse ainsi dans l'intérêt de la Suisse, évidemment. En réalité, la Banque Centrale Européenne, la FED et la BNS sont dirigées par la même coterie de banquiers internationaux eux-mêmes de mèche avec l'élite politico-financière occidentale ; leur objectif à tous est que le système tienne le plus longtemps possible, et d'en profiter. La BNS est un atout de choix dans leur stratégie: c'est sans doute la Banque Centrale qui agit le plus librement vis-à-vis de ses autorités politiques de tutelle.

Mais les manipulations touchent à leur fin.

Le trou d'air

Les choses vont devenir nettement moins amusantes lorsque la bourse américaine baissera. Il est possible que pendant un certain temps la BNS elle-même parvienne à maintenir les apparences, mais les difficultés sont clairement devant nous.

Que se passerait-il si la BNS vendait? Elle provoquerait l'effondrement des cours. Elle ne peut pas vendre (et n'en a aucune envie).

Que se passera-t-il lorsque les cours baisseront malgré toutes les tentatives de la BNS pour colmater les brèches? Le bilan de la banque s'écroulera, creusant un trou en milliards, un trou que rien ni personne ne parviendra à combler.

Il est possible - il est certain - que tous les fonds propres de la BNS y passeront. La BNS aura le triste privilège d'être une banque centrale avec des fonds propres négatifs. La BNS est une société de droit privé ; une société de droit privé doit alors reconstituer son capital par un apport des actionnaires (les Cantons, qui devraient chacun débourser quelques milliards au débotté), faire suffisamment de profit pour ressortir la tête de l'eau (impossible dans un marché baissier), ou être liquidée (un scénario à écrire mais qui coûtera probablement, au minimum, toutes les réserves d'or encore possédées par la Suisse).

Face à cette singularité, toutes les conséquences sont possibles, y compris les pires, mais dans tous les cas, la crédibilité financière du pays sera en miettes, et il est probable qu'il en sorte ruiné.

Aujourd'hui, la BNS a placé en action sur les marchés financiers américains près de 12'000 dollars par habitant de notre pays, sans débat ni vote populaire, et les marchés entrent dans une zone de turbulences.

Tout va très bien se passer.

(1) Pour l'anecdote, Facebook avait été un outil essentiel de mobilisation de la campagne Obama en 2012, mais comme c'était pour le camp du Bien, aucun problème.

21 mars 2018

Nouvelles du Bitcoin

bitcoin,monnaie,révolutionQuelques mois seulement se sont écoulés depuis la dernière fois où j'ai évoqué le Bitcoin, le 6 décembre 2017, mais tant de choses ont eu lieu que je pense qu'il est déjà temps de revenir sur le sujet.

Les lecteurs qui m'auraient aveuglément écouté à l'époque et misé sur le Bitcoin auraient pu faire de bonnes affaires ; lorsque j'en parlais, il était à quelques 12'000 dollars pièce et monta au-dessus des 18'000 moins de deux semaines plus tard. Mais ils auraient tout aussi bien pu se ruiner, car la hausse vertigineuse ne dura pas et le Bitcoin redescendit dans une trajectoire chaotique à moins de 10'000 dollars où il navigue encore aujourd'hui.

Pour miser sur le Bitcoin ou une autre crypto-monnaie, il faut avoir le cœur bien accroché. La volatilité est telle que des variations quotidiennes de 10% ne sont pas rares.

"Est-ce une bulle, ou l'amorce de quelque chose d'autre?" demandais-je l'an dernier. Aujourd'hui je pense que nous avons un élément de réponse.

 

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Le cours du Bitcoin de l'été 2017 à aujourd'hui (cliquez pour agrandir)

Comment la bulle gonfla...

Le cours actuel du Bitcoin est sans rapport avec les records de la fin 2017. "L'éveil", si on peut appeler ainsi la soudaine poussée de fièvre de la première crypto-monnaie, eut lieu lors du mois de novembre. Le Bitcoin était jusqu'alors en hausse constante, malgré sa volatilité, mais novembre 2017 donna lieu à une accélération dépassant les variations habituelles, notamment de la part d'acheteurs souhaitant se positionner avant un hard fork (un terme dont l'explication dépasse le cadre de cet article).

Certains médias se firent l'écho de la poussée du Bitcoin, ce qui attira sur le marché de nouveaux acheteurs avides de gains faciles, qui firent monter les cours, attirant dans leur giron de plus en plus de médias mainstream rapportant l'emballement des cours... Tout cela ressemble à la définition même d'une bulle, mais il y a quelques subtilités.

Dans un marché, l'offre et la demande s'équilibrent autour d'un prix. Si le prix monte, c'est que la demande dépasse l'offre, nous explique la théorie. On imagine sans peine les hordes d'acheteurs jetant des liasses de billet devant leur ordinateur pour acquérir du Bitcoin à n'importe quel prix. Mais la demande peut aussi dépasser l'offre simplement parce que l'offre est anémique.

Le Bitcoin fut en réalité bien moins populaire que ce qu'en racontèrent les journalistes. Bien entendu, tout le monde pouvait parler de cette étrange OVNI financier dont le cours crevait tous les plafonds, mais les gens disposés à mettre sur la table 15'000 dollars pour en acquérir un au plus fort de l'hystérie étaient nettement moins nombreux. En face, ceux prêts à abandonner leurs Bitcoins, même à ce prix, furent encore plus rares.

Le Bitcoin ayant un registre public (une autre grande méprise au sujet des crypto-monnaies, qui n'ont rien d'anonyme) chacun peut voir comment se répartissent les Bitcoins parmi les millions de personnes qui en possèdent ne serait-ce qu'un fragment.

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Répartition des Bitcoins selon les portefeuilles au 21 mars 2018

La répartition des Bitcoins est très inégalitaire. 130'000 portefeuilles réunissent à eux seuls 87,5% de tous les Bitcoins. On imagine sans mal que ces stocks ont été amassées à une époque où le Bitcoin ne valait rien. Il suffirait d'examiner dans la Blockchain les transferts de Bitcoins entre comptes pour le démontrer. Toute l'hystérie de la fin 2017 s'est concentrée sur une quantité dérisoire de Bitcoins à vendre - 12,5% du total, soit au maximum 2 millions d'unité selon la quantité de Bitcoins disponibles alors, et probablement beaucoup moins.

...Et se dégonfla

Comprendre comment la bulle s'est gonflée est à la portée de tous, comprendre comment elle s'est percée l'est nettement moins.

Le percement d'une bulle "classique" correspond à une sorte de prise de conscience collective où la plupart des acteurs réalisent qu'un actif est surévalué et tiennent à s'en débarrasser le plus vite possible. Ce n'est pas le cas ici.

Le plus haut cours historique du Bitcoin eut lieu le 17 décembre 2017, à presque 20'000 dollars, pour baisser chaotiquement de deux tiers jusqu'à un creux de 6'300 dollars environ le 6 février. La baisse s'étala donc sur un mois et demi, une éternité pour un marché comme le Bitcoin. Une situation de panique aurait amené à une liquidation du Bitcoin beaucoup plus rapide, et surtout, il ne serait pas reparti immédiatement à la hausse derrière. Le Bitcoin rebondit deux fois à plus de 11'000 dollars dans le mois qui suivit. 74% de gain par rapport au cours le plus bas moins d'un mois après un "crash", on a déjà vu des bulles éclater de façon plus définitive!

En réalité, la baisse du Bitcoin, pour violente soit-elle, n'est pas vraiment l'éclatement d'une bulle, mais simplement une grosse fuite d'air. Plusieurs facteurs ont émergé entre décembre 2017 et février 2018 et contribué à cette baisse de pression.

La vente massive de Bitcoins. Vous vous rappelez de l'offre endémique? Il a suffi que le détenteur d'un énorme portefeuille de Bitcoin les libère en masse sur le marché pour dégonfler brutalement celui-ci. C'est ce qui se passa lorsque M. Nobuaki Kobayashi, liquidateur de Mt. Gox, la plus grande plateforme d'échange mondiale de Bitcoin avant que des pirates ne s'emparent de dizaines de milliers de Bitcoins appartenant à ses clients, ne vende les avoirs dont il avait la gestion au "meilleur prix". 400 millions de dollars de crypto-monnaie furent ainsi vendus sur le marché par lots de plusieurs milliers de Bitcoins, ce qui eut un impact direct sur les cours. La courbe montre la synchronisation entre les ordres de vente et la chute des prix:

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La vente massive de Bitcoins fait baisser les cours. Étonnant, non?

Mais les adeptes des crypto-monnaies eurent à faire face à bien plus forte partie dans le même temps: une posture anti-Bitcoin de la plupart des gouvernements. Ceux-ci commencèrent à souffler le chaud et le froid alors que le marché du Bitcoin s'envolait, toujours au nom de la défense des droits des épargnants (qui ne leur avaient rien demandé) et de la lutte contre les coupables habituels, les trafiquants et les terroristes (alors que ces marchés fonctionnent essentiellement à l'aide de l'argent liquide, infiniment moins traçable que le Bitcoin).

C'est bel et bien l'incertitude légale autour de la liberté accordée aux crypto-monnaies qui précipita la chute des cours, et maintient la pression aujourd'hui. Incertitude légale entretenue notamment au nom de la volatilité des crypto-monnaies, qu'il fallait encadrer... Ou comment les pouvoirs publics provoquèrent eux-mêmes les maux qu'ils prétendaient combattre, comme d'habitude!

Ces quelques mois foisonnèrent d'événements et permettent de tracer les grandes lignes de ce nouveau paradigme. "Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu'elles concernent l'avenir", disait Pierre Dac, mais essayons tout de même. Ce sera l'objet d'un prochain billet.

16 décembre 2016

Inde: traque fiscale sans limite

Il y a un mois, l'Inde se lançait par le biais de son Premier Ministre Narendra Modi dans une expérimentation grandeur nature sur une population d'environ 1,3 milliards d'habitants en supprimant l'essentiel de l'argent liquide du jour au lendemain.

Narendramodipic.jpgLa nouvelle fut assez peu traitée par les médias. Peut-être que la modification radicale du mode de vie d'un septième de la population de la planète n'était pas suffisante pour intéresser le grand public - à moins qu'il n'ait s'agit d'une forme de prudence tardive au moment de vérifier en pratique les théories que nos économistes défendent avec enthousiasme.

Le Chaos au quotidien

Quoiqu'il en soit, "l'expérience" - appelons-là ainsi - se poursuit. Dans un des rares articles sur le sujet remontant au 6 décembre, la Tribune de Genève fait preuve de compréhension: "le plan était presque parfait", explique-t-elle.

[Début novembre], les billets de 500 et 1000 roupies (7 et 14 francs), soit 86% du papier-monnaie et les devises préférées de ceux qui fraudent le fisc, sont devenus sans valeur. (...) Un mois plus tard cependant, le stratagème montre déjà des signes de faiblesse. Il serait même en train d’échouer, à en croire les témoignages de patrons.

 
Échouer à quoi? À combattre la corruption, le prétexte officiel délivré par M. Modi. Mais cette explication était cousue de fil blanc dès le début, dès que des réserves de nouveau cash furent mises à disposition spécifiquement pour les agents du gouvernement afin qu'ils puissent recycler leurs anciens billets en nouveaux sans limite et sans contrôle. Moralité, la corruption des fonctionnaires est repartie de plus belle:

Quelques jours après l’annonce, [un chef d'entreprise] reçoit la visite de fonctionnaires qui demandent leurs pots-de-vin habituels, le prix à payer pour gérer son usine à l’abri des tracas administratifs. Ses interlocuteurs acceptent sans hésiter les vieilles coupures.


De nouvelles astuces font leur apparition, comme l'utilisation d'agriculteurs comme intermédiaires pour changer les billets. Pléthoriques et disposant d'employés encore plus pauvres, trop médiocres pour attirer l'attention des autorités, ils représentent la masse humaine idéale pour de longues heures de queue devant les banques. La classe moyenne utilise aussi les inférieurs qu'elle a à disposition - chauffeurs, cuisinières et autre sans-noms dont le mépris est habituellement une marque de statut - pour recycler ses anciennes liasses de billets.

Si elle aura probablement un effet négatif sur la corruption qu'elle prétendait combattre, la manœuvre déroutante du Premier Ministre Narendra Modi a d'autres conséquences délétères. On ne peut pas retirer des centaines de millions de personnes de leurs emplois réguliers pour leur faire faire la queue devant les banques sans effet sur l'économie ; de fait, la croissance indienne est en train de chuter, et avec elle les revenus fiscaux de l'État. "Dans le bâtiment, le textile, l’agriculture, les ouvriers qui touchent leur salaire en liquide ne sont plus payés", explique le quotidien.

Confiscation en masse d'or et d'argent

Quelques phrases lâchées avec légèreté ne traduisent évidemment pas le sentiment d'abandon et de frustration des centaines de millions d'Indiens jetés dans la précarité par la décision de leur gouvernement, d'autant plus que la situation n'a rien de transitoire. Dans le meilleur des cas, il faudra des mois avant que les nouvelles coupures ne soient disponibles en quantité suffisante.

Avide de traquer toute richesse non déclarée, le gouvernement indien se tourne désormais contre la possession de métal précieux ou équivalent. Une "clarification" du gouvernement fait état des nouvelles règles en vigueur: 500 grammes d'or par femme mariée dans un foyer, 250 grammes par femme non mariée et 100 grammes par homme. Les bijoux acquis à travers un héritage ne sont pas concernés... à condition de pouvoir prouver leur origine.

Sur Bloomberg un Indien, Mihir Sharma, confirme ce dont chacun se doute: le gouvernement indien lance des raids directement dans les domiciles pour s'approprier l'or qu'il trouve. Mais l'officier en charge des recherches n'a pas l'obligation de s'emparer de tout or dépassant le volume de possession légale ; il peut tout aussi bien décider de fermer les yeux - contre une grosse somme, cela va sans dire. Comme le résume M. Sharma, les officiers des services fiscaux indiens "viennent de gagner à la loterie."

Une société où la mafia fiscale du gouvernement peut débarquer chez vous à tout moment pour taxer ce qu'elle trouve selon des règles changeant d'un jour à l'autre? Quelle stimulante perspective! Jayant Bhandari de Acting-Man.com explique les conséquences immédiates:

De lourdes taxes et des pénalités seront infligées à ceux qui ne peuvent prouver la provenance de leur or. (...) D'énormes pots-de-vin devront être payés.

Les gens sains d'esprit s'empressent de vider leurs coffres bancaires La conséquence secondaire sera une forte augmentation des crimes non signalés, les victimes d'un vol ayant peur d'aller à la police de crainte de faire face aux questions des autorités fiscales. Dans le même temps, le marché de l'or est devenu souterrain et les volumes en jeu ont apparemment augmenté.

La route de la servitude

En attendant, l'économie indienne décroche fortement comme en témoignent divers indicateurs tant au niveau macro-économique qu'au niveau anecdotique. Les ventes de voitures neuves s'effondrent. Le manque de cash pousse les Indiens à des formes alternatives de paiement comme le crédit informel, voire le retour au troc.

Et que fait la Roupie, en attendant? Elle monte - l'effet étonnant du passage sous l'écran radar de la plus grande partie de la masse monétaire. Moins de monnaie en circulation signifie plus de pouvoir d'achat pour les heureux veinards qui en disposent. Mais cela signifie aussi que les produits indiens deviennent plus chers à l'étranger, brisant le principal avantage compétitif de cette région du monde. Le tissu socio-économique indien n'a pas fini de se déchirer sous les assauts des stratégies "originales" de M. Modi.

De proche en proche les problèmes commencent évidemment à rejaillir sur la sacro-sainte classe moyenne, les quelques 300 millions d'Indiens avec le mode de vie d'un pays émergent. L'effondrement de l'activité économique des couches les plus pauvres ne pouvait pas rester sans conséquences sur le reste de la société indienne.

Plusieurs connaisseurs de l'Inde d'aujourd'hui estiment que face au désastre provoqué par ses propres décisions, Narendra Modi poussera le pays encore plus loin dans un nationalisme aveugle afin de préserver son pouvoir, peut-être à l'aide d'une guerre.

La décision soudaine et brutale de retirer la plus grande partie de la monnaie en circulation n'a pas fini d'avoir des conséquences pour l'énorme proportion de l'humanité vivant en Inde. La décision semble mauvaise, absurde, poursuivie en dépit du bon sens et n'augure rien de bon. On ne sera donc pas surpris d'apprendre que le Venezuela de Maduro emboîte le pas à l'Inde, en attendant les prochains pays.

20 novembre 2016

Comment ruiner un pays en quelques jours

Comment détruire les maigres économies de centaines de millions de personnes parmi les plus vulnérables et saboter à long terme la prospérité de son pays d'un trait de plume? Ce "double exploit" vient d'être accompli en Inde grâce à son Premier Ministre Narendra Modi il y a deux semaines, prenant une décision dont la portée historique pourra se mesurer au travers de la crise que traverse désormais le pays.

Fait du prince et guerre contre le cash

inde,narendra modi,monnaie,criseLe 8 novembre, le Premier Ministre Modi annonce à la surprise générale que quatre heures plus tard, l'essentiel du cash de la septième économie mondiale deviendra sans valeur. Qualifiant la manœuvre de "démonétisation", il déclare que les devises les plus utilisées dans le pays, les coupures de 500 et 1'000 roupies (7 et 14 euros environ) sont retirées. Ces billets avec la dénomination la plus élevée représentent 86% de la monnaie en circulation.

Les Indiens sont dès lors "invités" à échanger leurs devises dans les banques jusqu'à la fin décembre contre de nouvelles devises de 500 et de 2'000 roupies - mais seulement à concurrence de 4'500 roupies, soit environ 62 euros. Il n'y a pas de limite au montant qu'il est possible de déposer sur des comptes bancaires mais le gouvernement a averti les autorités fiscales qu'il lancerait une enquête contre tous les dépôts de plus 250'000 roupies (soit 3'460 euros). Dépasser ce montant oblige le dépositaire à apporter la preuve que les taxes ont été convenablement payées, au risque de se les voir infliger à nouveau assorties d'une amende de 200% de leur montant. Dans la plupart des cas, cela revient à l'intégralité de la somme déposée.

M. Modi indiqua qu'il ne faisait que concrétiser sa promesse de campagne de "s'attaquer à la corruption et à l'évasion fiscale". Certains journalistes occidentaux applaudirent une démarche "volontariste" et "courageuse", mais les couches les plus pauvres de la population indienne frappées de plein fouet par cette décision, qui avaient voté pour Modi en croyant que leur situation s'améliorerait, ne sont peut-être pas du même avis.

Le désastre en pratique

Il ne fallut pas longtemps pour que la décision surprise du Premier Ministre ne jette le pays dans la confusion. De longues files se formèrent devant les banques et perdurent encore aujourd'hui. Pour les centaines de millions d'Indiens touchés, entre se rendre à son travail de boulanger ou de livreur ou renoncer pour faire la queue et essayer de sauver son épargne, le choix fut vite fait - paralysant l'entier de l'économie.

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Les veinards réussissant à atteindre le guichet d'une banque purent donc découvrir qu'il n'y avait pas une queue, mais trois. La première permet d'obtenir un formulaire où l'individu doit indiquer son nom et son adresse, les détails de sa carte d'identité, son numéro de téléphone portable éventuel et les numéros de série de tous les billets qu'il souhaite échanger.

Muni de son formulaire rempli et d'une photocopie de sa carte d'identité, il peut alors se présenter au deuxième guichet où un tampon officiel est apposé sur le document après vérification. Le document tamponné permet de se rendre à un troisième guichet où les billets indiqués sont enfin échangés. La bureaucratie dans toute sa splendeur. Hors de toute file d'attente le processus prend difficilement moins de deux heures.

Il faut quelques chiffres pour comprendre l'ampleur de la réforme lancée par Modi sans préparation ni calcul. La moitié des citoyens indiens ne dispose pas d'un compte bancaire, et un quart d'entre eux n'a même pas de carte d'identité. 38% des adultes ne savent pas lire. Ces gens-là, les plus pauvres que compte le pays, sont frappés de plein fouet par cette réforme. Ils ne disposent d'aucun moyen de convertir leur argent, pas plus que tous ceux qui sont âgés, handicapés, malades ou incapables de se déplacer - la démarche de conversion des billets impliquant de venir en personne.

Les nouvelles devises sont évidemment en nombre insuffisant. Comme peu de gens les ont vus, de faux billets de 2'000 roupies ont rapidement fait leur apparition. Les nouvelles coupures ne sont pas plus sécurisées que celles qui sont retirées et restent donc très faciles à contrefaire. Des enfants des rues et des gangs proposent déjà de "convertir" l'argent déprécié avec une grosse décote - ressuscitant d'un geste le crime organisé et la fraude que la réforme entendait combattre, au travers de billets d'une qualité douteuse.

Le secret de la réforme a été bien gardé ; il a été d'autant mieux accepté de l'administration indienne qu'elle disposait de réserves spéciales de nouvelles coupures pour convertir ses propres économies sans le moindre contrôle. En guise de lutte contre la fraude fiscale et l'argent sale, le Premier Ministre a donc fermé les yeux et permis de perpétuer les agissements d'un des principaux groupes responsables de la corruption en Inde, les bureaucrates du secteur public.

Ruine à long terme

Selon les chiffres du gouvernement Modi, seul 1% de la population s'acquitta d'un quelconque impôt sur le revenu en 2013. Mais est-ce parce que les gens fraudent, ou parce qu'ils sont pauvres?

97% de l'économie indienne est basée sur le cash. Certaines familles ont, c'est vrai, l'habitude de se servir d'argent liquide pour les dots dans les mariages, pour payer une partie des transactions immobilières et échapper ainsi à certaines taxes. Est-il préférable de laisser subsister une économie souterraine et les millions de gens qui en dépendent, ou vaut-il mieux stériliser le tout au nom de la lutte contre la fraude? M. Modi a clairement fait son choix.

Utilisant des comptes bancaires et s'acquittant de ses taxes, la classe moyenne semble pour l'instant suivre le Premier Ministre - moins par suivisme que par mépris des classes inférieures, considérées comme quantité négligeable, voire avec autant de mépris que des insectes. Mais sa posture de supériorité morale ne durera que tant qu'elle reste à l'abri de l'agitation. Sans nouveaux billets, impossible d'acheter, de vendre, de payer ses employés. L'économie est paralysée et les effets de la crise pourraient rapidement se propager aux couches supérieures de la société.

À plus long terme, la réforme surprise du Premier Ministre Narendra Modi vient d'avoir un effet simple - briser toute confiance dans la roupie - alors que la confiance est la caractéristique la plus essentielle de toute monnaie-papier. Ceux qui le peuvent ont déjà commencé à convertir leurs économies en métal, le goût de l'or étant profondément ancré dans la culture indienne, mais aussi en devises étrangères comme le dollar ou le franc suisse qui ont l'avantage d'avoir meilleure réputation et d'être plus facilement convertibles.

Après le désastre de la "démonétisation" et la paralysie de l'économie, on peut donc s'attendre à un effondrement de la valeur de la roupie et une nouvelle vague de politiques volontaristes du gouvernement indien, comme le contrôle des devises étrangères et des achats de métaux précieux, qui finiront de jeter le pays dans le chaos.

15 août 2015

La guerre des monnaies

En choisissant de dévaluer le Yuan trois fois en une semaine - chaque opération étant expliquée comme une action unique qui ne serait suivie d'aucune autre intervention - la Banque de Chine a jeté un nouveau combattant dans l'arène de la guerre monétaire. Une guerre absurde et sans vainqueur possible, qui ne fait que précipiter la mort des monnaies papier...

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Officiellement, la dévaluation chinoise est justifiée par un "réajustement" de la force du Yuan par rapport au dollar. La Chine a raté plusieurs objectifs économiques trimestriels, activité industrielle et croissance, et le gouvernement de Pékin voit sans doute une façon supplémentaire de réagir à la chute boursière qui frappe Shanghai depuis plusieurs semaines - l'indice perdant 30% en juillet. A l'annonce de ces modifications le marché a réagi positivement.

Pourquoi dévaluer?

Dans le monde des monnaies-papier dans lequel nous vivons, la monnaie n'est rien d'autre qu'une convention contrôlée par la Banque Centrale dont elle dépend, laquelle fixe les montants en circulation et les taux d'intérêt. Ces deux valeurs déterminent la puissance d'une monnaie-papier par rapport aux autres.

Dévaluer une monnaie revient à en diminuer la valeur et donc son pouvoir d'achat. Les importations deviennent donc plus chères, puisque exprimées dans d'autres devises soudainement plus fortes, alors que les exportations sont rendues plus compétitives puisqu'elles s'expriment dans la monnaie affaiblie. La dévaluation s'apparente donc à une mesure protectionniste.

Malgré les apparences, la dévaluation n'a rien d'une Panacée. Elle correspond en réalité à un affaiblissement généralisé de l'épargne et des dettes, et surtout des salaires locaux. La "compétitivité" acquise par le biais d'une dévaluation s'accomplit donc en particulier sur le dos des salariés.

De plus, la réalité colle rarement à la théorie. Même les pays exportateurs importent massivement et font souffrir des pans entiers de leur économie. Les exportateurs ne sont pas forcément beaucoup plus compétitifs, ne reflétant que rarement l'entier de la baisse de la devise dans leurs tarifs. Les seuls secteurs bénéficiant réellement d'une dévaluation sont ceux de la production agricole et de l'extraction directe de matières premières (par exemple les terres rares ou le charbon pour la Chine) car les coûts de production, principalement les salaires, sont dévalués en même temps que la monnaie. L'impact du coût des importations - carburant, matériel - ne se fait sentir qu'à plus long terme.

On s'en doute, la dévaluation n'amène pas la prospérité sur un plateau. Si c'était aussi simple, les pays avec la monnaie la plus faible seraient les plus riches de la planète. Tout au plus ces modifications de la valeur de la monnaie forcent un réajustement économique faisant des gagnants (l'Etat et souvent les gros propriétaires et actionnaires) et des perdants (le reste de la population).

La guerre des monnaies

Les chancelleries occidentales ont eu beau jeu de critiquer la manœuvre chinoise sur le Yuan, elles font la même chose depuis des années. QE, taux d'intérêt négatifs, rachats par la banque centrale - c'est-à-dire monétisation - de dette souveraine sur le marché secondaire... Les pays occidentaux travaillent sans relâche à affaiblir leur monnaie sans l'avouer.

Dévaluation, inflation, taux négatifs et autres manipulations monétaires sont devenues, si j'ose dire, monnaie courante. Chacune de ces opérations ne peut amener au mieux qu'une bouffée d'air temporaire et des effets secondaires négatifs à long terme. Mais beaucoup de pays n'ont plus d'autre option. Un quart des revenus de l’État japonais sert à payer les intérêts de sa dette...

Étranglés par une croissance atone, une dépense publique en roue libre, un appétit fiscal toujours plus fort que des recettes décevantes ne parviennent pas à combler, les gouvernements sont prêts à tous les expédients pour prolonger le statu quo et éviter la faillite ou la mise en place de véritables réformes impliquant une réduction du périmètre de l’État - les deux revenant quasiment au même.

Dans cette course à qui s'effondrera en dernier, la monnaie joue un rôle central ; si l'affaiblissement d'une monnaie-papier peut donner quelques mois de répit, alors il n'y a plus à hésiter. Chacun y va donc de son "ajustement compétitif", l'objectif avoué étant de se donner une avance économique sur ses concurrents.

Mais s'ils le font tous?

Première victime, la Suisse

L'illustration de l'introduction de cet article ne montre pas le Franc suisse au rang des combattants, sans doute parce qu'il gise démembré sur le sol de l'arène. La guerre des monnaies a déjà fait une victime.

Par amour de l'Union Européenne, par pur suivisme envers la BCE et parce que les mêmes filières économiques enseignent les mêmes théories fumeuses depuis des décennies, la Banque Nationale Suisse s'est naturellement lancée dans la course à la dévaluation - décidant de rattacher le Franc suisse à un euro en perdition en instaurant la politique du taux plancher. Créant des francs ex nihilo pour acheter des euros et faire baisser les cours, ce qui devait arriver arriva. Le bilan de l'institution explosa:

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La masse de CHF en circulation (cliquez pour agrandir)

Après trois ans de ce régime même des banquiers centraux imprégnés d'un délire de toute-puissance furent pris d'un doute: la vague d'euros acquise à coup de francs suisses fraîchement imprimés menaçait de les engloutir... Par un matin de janvier, saisis par un réflexe de survie (beaucoup trop tardif pour nous sauver, rassurez-vous) ils décidèrent soudainement de renoncer. Restent sur leurs bras et les nôtres des milliards d'euros impossibles à écouler.

Depuis, la BNS se débat avec ces montagnes de réserves de change totalement ingérables et dont la variation détruit rapidement l'entier de ses fonds propres. A peine cinquante milliards de francs évaporés dans les six premiers mois de l'année 2015, une paille! En rythme annuel, à peine 15% du PIB national helvétique!!

Le Suisse moyen, totalement ignare en économie - une honte au vu de la réputation du pays en matière de gestion - regarde béatement les milliards s'envoler, gobant tout aussi béatement les bobards rassurants selon lesquels la monnaie suisse est bien gérée. Les autorités se livrent il est vrai à de gros efforts pour masquer la situation désespérée du Franc suisse, mais on sait déjà que les cantons actionnaires peuvent faire une croix sur les milliards de dividendes auxquels ils s'étaient habitués.

Lorsque les fonds propres de la BNS seront épuisés (ce qui devrait arriver à court ou moyen terme) et que les mêmes cantons, c'est-à-dire les contribuables, devront mettre la main à la poche pour recapitaliser l'institution à coup de milliards, beaucoup de gens comprendront alors à quel point ils se sont fait mener en bateau et ruiner par les gardiens du temple.

Mêmes les gauchistes haineux, heureux alors du bon tour fait aux "riches", réaliseront à ce moment qu'en Suisse comme ailleurs l'argent ira en priorité sauver le système monétaire plutôt que financer leurs lubies redistributives... Et leur rire leur restera en travers de la gorge. A n'en pas douter, l'époque sera distrayante. Elle arrive bientôt.

Le champ de bataille du marché des changes

Le FOREX est le théâtre d'opération de cette nouvelle guerre. Toutes les devises majeure - le Dollar, l'Euro, le Franc suisse, la Livre sterling, le Yen et maintenant le Yuan - sont engagés dans une course à l'affaiblissement. Cette trajectoire traduit la volonté de nos gouvernants: des devises valant de moins en moins, pour préserver - disent-ils - l'industrie d'exportation et la compétitivité économique... Oubliant de préciser que cette prétendue compétitivité est acquise sur le dos du pouvoir d'achat des salariés.

Il n'y pas plus hypocrite que ces politiciens prétendant faire œuvre de progrès social à coup de projets sur salaire minimum ou d'aides financières aux plus démunis, et travaillant simultanément à détruire le pouvoir d'achat de la monnaie.

Quoiqu'il en soit, c'est bien sur cette trajectoire que travaillent les principaux banquiers centraux de la planète, la Chine n'étant que le dernier combattant entré en lice. Tous les concurrents cherchant à parvenir au même résultat, seule l'intensité permettra de les séparer: tous feront plus de QE, plus de rachat de dettes, plus de taux négatifs, tout en dénonçant les manœuvres de leurs voisins pour affaiblir leurs devises.

Tout va très bien se passer.