21 avril 2011

Le dollar et l'euro vont mourir, vive l'or!

Myret Zaki, rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan, estime que le dollar est une monnaie finie; d'où le titre de son dernier livre, La fin du dollar.

Le quatrième de couverture donne un assez bon résumé de la situation:

la_fin_du_dollar_myret_zaki.jpgNous assistons à la fin de l'ère dollar qui dure depuis la Seconde Guerre Mondiale. Le dollar n'est plus la monnaie la plus sûre du monde. Il n'est plus la monnaie d'une superpuissance responsable, performante et hautement productive. Il est la monnaie d'une économie déclinante, arrivée au point de non-retour, techniquement en faillite.

Le billet vert est en train de dévoiler son vrai visage: celui d'une arme du désespoir, utilisée par une grande puissance malade, qui a trop longtemps caché l'état désastreux de son économie derrière sa planche à billets. Suite aux dérives majeures de la politique monétaire américaine, le dollar est devenu, aujourd'hui, la plus grande bulle spéculative de l'histoire. Le statut du dollar comme référence du système monétaire international devient intenable. Il est contesté par des puissances désormais plus riches, comme la Chine. Ce changement de régime majeur se perçoit dans l'envolée de l'or et dans les tensions croissantes entre les Etats-Unis et le reste du monde.

Cet ouvrage veut avant tout briser le tabou qui entoure le dollar en procédant à un examen sans complaisance de la situation réelle des Etats-Unis, et en la comparant à celle des blocs européen et asiatique. La conclusion est que le dollar, dont la valeur repose sur une perception subjective, ne résiste pas à la rationalité. Même aujourd'hui, après cette sorte de défaut déguisé qu'est la dévaluation compétitive, le dollar est encore largement surévalué. En attendant, il s'agit de se préparer à l'inévitable changement, en réfléchissant d'une part à une sortie ordonnée du dollar par les banques centrales, et d'autre part au futur système monétaire international qui émergera pour tenir compte des nouvelles réalités.

 

Jusque là, rien à dire, Mme Zaki pêche peut-être par excès d'enthousiasme, mais ne tombe pas à côté de la plaque. L'écrivain a d'ailleurs béméficié d'un timing parfait, son livre sortant quasiment le jour où Standard and Poor's décide de mettre le triple A américain sous surveillance négative - déclenchant une nouvelle tempête boursière et permettant à l'auteure d'intervenir en direct sur le plateau du journal de la TSR.

Malheureusement, Mme Zaki semble trouver les limites de son analyse dans une interview avec Samuel Jaberg intitulée "Le dollar va mourir, vive l'euro" au sujet de son livre, disponible lundi sur Swissinfo.

Quel est le problème? "Myret Zaki soutient la thèse d’une attaque contre l’euro pour faire diversion sur la gravité du cas américain." Ouille.

Nous aimons tous l’Amérique et nous préférons voir le monde en rose. Pourtant, après la fin de la Guerre froide et la création de l’euro en 1999, une guerre économique s’est enclenchée. L’offre concurrente d’une dette souveraine solide (sic) dans une monnaie forte risquait de faire baisser la demande pour la dette américaine. Mais les Etats-Unis ne peuvent cesser de s’endetter. Cette dette leur a permis de financer les guerres en Irak et en Afghanistan et d’assurer leur hégémonie. Ils en ont un besoin vital.

 

Guerre économique? Un slogan vendeur mais sans fondement. Les investisseurs opèrent sur un marché ouvert. Ils choisissent librement de souscrire à la dette des USA, de l'Italie ou du Chili - et parfois aux trois. Après, chacun fait son analyse en fonction des risques, de la durée de la souscription, de son taux d'intérêt, etc. Pourquoi qualifier de guerre des emprunts librement consentis, qui ne correspondent à rien d'autre qu'au mécanisme de l'offre et de la demande?

Le terme "d'hégémonie" est fortement connoté. Il ne veut strictement rien dire mais s'inscrit une perception militariste des échanges financiers. L'économie est une guerre, pas vrai? Il s'en fallait de peu qu'on n'emploie le bon vieil "impérialisme". Le choix de ces mots n'est pas anodin et permet ensuite à Myret Zaki de s'enfoncer dans la théorie du complot:

En 2008, l’euro était une monnaie prise extrêmement au sérieux par l’OPEP, les fonds souverains et les banques centrales. Elle était en passe de détrôner le dollar. Et cela, les Etats-Unis ont voulu l’empêcher à tout prix. Le monde cherche un endroit sûr où déposer ses excédents, et l’Europe est activement empêchée d’apparaître comme cet endroit sûr. C’est précisément à ce moment que les fonds spéculatifs se sont attaqués à la dette souveraine de certains Etats européens.

 

Les "Etats-Unis" auraient voulu l'empêcher à tout prix? Pardon? Qui? Quand cela aurait-il été décidé? Et comment le sait-elle? Où est le whistleblower? Où sont les révélations de wikileaks sur l'affaire? Les dossiers égarés par mégarde? La tête pensante du complot? Les emails compromettants?

En balançant au hasard des accusations aussi floues (les vilains "Etats-Unis" dans leur globalité, calculateurs, gros, puissants et méchants) notre journaliste flatte sans doute l'anti-américanisme de ses lecteurs, aux dépens de la rigueur de son enquête. On dirait presque du Jean Ziegler...

Si les accusations de complot sentaient le gros dérapage, la phrase suivante tient carrément de la sortie de route:

L’Europe est aujourd’hui la plus grande puissance économique et elle dispose d’une monnaie de référence solide.

 

Tenir ce genre de propos en 2011 mérite un passage au bêtisier.

Franchement, je ne connais pas Mme Zaki et j'éprouve un certain respect pour son analyse du dollar qui, bien qu'un poil apocalyptique, me semble à peu près pertinente. Mais comment quelqu'un portant un regard si acéré sur la situation de la dette américaine peut-il se tromper à ce point sur la situation prévalant sur le Vieux Continent?

pig.jpgLa crise de la dette détruit l'UE depuis un an et demi. Elle a miné la réputation de l'euro, envoyé dans les cordes la Grèce, l'Irlande et le Portugal, démoli la prétendue indépendance de la BCE et enchaîné les pays de l'union monétaire dans un mécanisme d'entraîde qui promet d'envoyer toute la cordée au fond du précipice. L'hydre de l'inflation se réveille, affamée par la rotation des planches à billets en surchauffe. Et la crise ne fait que commencer: pas un seul pays de la zone euro n'a diminué sa dette nette d'un centime.

En opposant la dette américaine à une hypothétique santé financière européenne, Myret Zaki commet une erreur conceptuelle. Il est tout à fait envisageable que les USA et l'UE soient tous les deux en mauvaise posture. L'un l'exclut pas l'autre!

Prétendre que l’Europe dispose d’une monnaie solide alors même que l'Euroland prend eau de toutes part est au-delà du ridicule.

Dans ce blog, c'est vrai, j'ai rarement évoqué la crise des Etats-Unis. J'ai préféré me consacrer à la faillite de l'euro et de la social-démocratie européenne, non seulement parce qu'elles concernent davantage la Suisse, mais aussi parce qu'elles me paraissent bien plus inéluctable qu'un défaut de paiement de l'Oncle Sam.

Les Etats-Unis sont dans une mauvaise passe, mais ils ne sont pas enchevêtrés dans le carcan d'une monnaie unique intouchable pour des raisons politiques. Ils peuvent cesser de pacifier à bout de bras l'Afghanistan ou les zones tribales du Pakistan. Ils peuvent fermer des bases militaires un peu partout. Ils peuvent augmenter les impôts ou remettre en cause certains programmes gouvernementaux. Ils peuvent supprimer des emplois publics par centaines de milliers. Ils peuvent, enfin, choisir de dévaluer le dollar. Ce serait très mal vu de la part de tous les pays qui ont souscrit à la dette américaine, mais c'est définitivement une possibilité - à laquelle les Américains sont d'ailleurs en train de recourir, en douce, en lâchant les rênes de l'inflation.

Beaucoup de ces chemins sont impraticables en Europe, la plupart des autres sont impensables. Ils donneraient lieu à des faillites innombrables de PME, des grèves générales, une explosion de violence dans les populations dont la tranquilité est achetée à coup d'aide sociale, ou une désintégration de l'Union politique. A trop tirer sur la corde de la solidarité, elle finit par rompre...

Les Américains ont une grande marge de manoeuvre, une population capable de relever des défis et une monnaie sous contrôle. Ils ne sont pas à court de possibilités. Le dollar va passer un mauvais quart d'heure, mais l'euro, tout en maintenant une certaine apparence, est déjà lézardé sur la façade; il volera en éclats à cout ou moyen terme (et peut-être avec lui le bilan d'une bonne partie des banques d'Europe) bien avant de remplacer un billet vert qu'on enterre un peu vite.

Que restera-t-il alors? Le Yuan, comme le suggère Myret Zaki? Peu crédible. Le Yuan n'a guère d'existence dans les échanges hors de Chine. Sa parité est artificielle. Après l'effondrement du dollar et l'éclatement de l'euro, seul un imbécile irrécupérable récidiverait en accordant une nouvelle fois sa confiance à une monnaie géré par des politiciens.

gold.jpgLa seule alternative, tout le monde la connaît: l'or, bien entendu. Pas la peine de chercher plus loin la flambée actuelle des cours - 1'500 dollars l'once selon le dernier record en date. Je vous parie qu'il sera battu plusieurs fois.

L'or ne monte pas: l'or est le rocher de la côte contre lequel on mesure le niveau des eaux. Les records de l'once d'or représentent moins une envolée du métal qu'une déchéance de certaines monnaies contre lesquelles il se mesure. Lorsque les monnaies se maintiennent, l'or ne bouge pas, comme contre le franc suisse.

Les politiciens détestent l'or, parce qu'il n'est pas manipulable. On ne peut pas fixer son taux d'intérêt, lancer les rotatives ou se réunir en urgence pour décider d'en faire surrgir quelques tonnes ex nihilo pour les injecter dans le système bancaire mondial. Quel horrible métal!

Cela prendra encore quelques années de yo-yo monétaire, mais je pense que le métal précieux s'imposera à terme comme monnaie internationale, en grande partie parce qu'il est au-delà de toute "politique monétaire" décidée par un gouvernement.

Il n'y a pas de crise des monnaies; il n'y a qu'une crise de la dette, tant aux Etats-Unis qu'en Europe. La monnaie en est simplement une victime collatérale. Tant que les Etats ne seront pas parvenus au désendettement et à l'équilibre budgétaire, l'espoir d'une sortie de crise est totalement illusoire.

Il est peut-être prématuré d'annoncer la mort du dollar ou de l'euro. Mais une choses est certaine: le second n'est certainement pas en meilleur état que le premier, n'en déplaise à Myret Zaki. Et s'ils sont voués à disparaître, ils seront probablement remplacés par le précieux métal jaune.