22 avril 2016

Les limites de l'angélisme judiciaire

Il y a cinq ans, je pointais du doigt le défi impossible que représentait l'affaire Breivik pour la justice norvégienne, "devoir juger d'un crime extraordinaire à l'aide d'un code pénal pusillanime." Depuis, le tueur a été incarcéré pour une modeste peine de vingt-et-un ans et il dénonce désormais ses conditions de détention dans la prison de Skien. Il affirme qu'elles violent les Droits de l'Homme et que l'État norvégien souhaite le "tuer".

Les articles qui évoquent l'affaire sont prompts à mentionner le confort matériel dont dispose le prisonnier: trois cellules, télévision et lecteur DVD, console de jeux, appareils de musculation. Ces conditions paraissent incompréhensibles pour ceux qui imaginent encore la prison comme un bagne du XIXe siècle, mais n'ont rien d'exceptionnel pour des détenus de longue durée dans le système carcéral norvégien.

Les mauvais traitements dont il se plaint sont probablement authentiques. Les fouilles systématiques, le manque d'interactions sociales et les innombrables réveils nocturnes pour s'assurer qu'il aille "bien" font partie d'une stratégie concertée de l'administration pénitentiaire pour lui nuire. Il y a de nombreuses façons de briser un individu, comme le rappelle Arthur Koestler, et toutes n'impliquent pas de brutalité physique, la faim ou le froid. La musique trop forte, le manque de sommeil, un environnement aliénant sont autant de manières de pousser à la folie.

Les élites de l'Europe sont face à un dilemme: parce qu'elles se décrètent plus "évoluées" et "compréhensives", elles n'accordent plus la mort à ceux qui la méritent. Elles se retrouvent désarçonnées en face d'individus comme Anders Behring Breivik, des cas extrêmes qui mettent le dogme à mal. Alors, dans la mesure du possible, les Norvégiens essayent de rendre inconfortable sa modeste peine de vingt-et-un ans. Vise-t-on sa réinsertion?

Anders Breivik se retrouve dans la situation absurde d'être aussi maltraité que possible par un système humaniste.

norvège,anders breivik,justice,peine de mort,prisonAyant eu le temps d'y penser en cellule, il vient d'attaquer l’État norvégien avec succès pour la violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Malgré l'horreur que la démarche suscite chez les familles des victimes, sa victoire était courue d'avance. Les contribuables locaux devront lui verser près de 36'000 euros au titre des dommages et intérêts et pour couvrir ses frais d’avocat.

Dans une société saine d'esprit, Anders Breivik aurait été exécuté depuis longtemps et le monde serait passé à autre chose. La Norvège ne l'est plus - en bonne partie à cause de "progressistes" dont la jeunesse travailliste d'Utøya au sein de laquelle le néo-nazi fit un carnage.

Les bons sentiments sont toujours faciles lorsqu'on se donne le rôle d'observateur extérieur. L'exercice est plus difficile lorsqu'on endosse le rôle de victime. Les premiers concernés sont déboussolés:

« Que le tribunal tranche en faveur de Breivik est le signe que nous avons un système judiciaire qui fonctionne et respecte les droits de l’homme même dans des conditions extrêmes », a tweeté l'un [des survivants d'Utøya], Bjorn Ihler, appelant à prendre le jugement « sérieusement ». « Hourra pour l’Etat de droit et tout ça, mais ça, c'est absurde », a pour sa part réagi Viljar Hanssen, qui avait reçu cinq balles, dont une à la tête, pendant la fusillade.

 
Anders Breivik doit sa survie et sa victoire légale de cette semaine précisément à la culture de l'excuse entretenue par ses victimes. Ce n'est pas le moindre des paradoxes ; on pourrait pousser l'absurde encore plus loin et affirmer que maltraiter Breivik en prison reviendrait à trahir leur mémoire. Peut-on aller jusqu'à dire qu'il faudrait viser sa réinsertion et que c'est, selon la formule consacrée, "ce qu'ils auraient voulu"?

Le cas Breivik n'est pas qu'un exercice de style. Les massacres refont leur apparition sur le continent européen et posent de façon urgente la question de sanctions appropriées, car il va de soi que des exemples de ce type ne dissuaderont aucun candidat de passer à l'acte.