08 mai 2012

Pour voir l'avenir, regardons la Grèce

Si ce dimanche l'élection sans surprise de François Hollande a monopolisé l'actualité, les caméras ne se sont pas assez penchées sur d'autres scrutins, bien plus cruciaux, à la périphérie de l'Europe.

Je parle bien sûr de la Grèce, où vient sans doute de se jouer le destin de l'intégration politique du Vieux Continent.

Deux sièges. Deux tous petits sièges séparent la coalition sortante de la majorité absolue de 151 sièges sur les 300 que compte le Parlement grec:

 

Parlement_Grec.jpg
Le nouveau parlement grec, le temps qu'il durera.

Qui aurait cru que "l'énorme coalition invincible" représentée par les deux plus grands partis historiques de la Grèce, gauche et droite unies par les circonstances dramatiques que traverse le pays, se ferait balayer au point de réunir moins de la moitié des sièges? Si la Nouvelle Démocratie résiste quelque peu, le Pasok s'est effondré, malgré sa réforme. La crise de la dette publique a complètement éreinté les partis politiques traditionnels.

Les nouveaux venus représentent un assemblage hétéroclite de valeurs parfaitement antagonistes, réunies par un unique point commun: le refus du plan d'austérité signé par le gouvernement grec avec ses bailleurs de fonds (Banque Centrale Européenne, Fonds Monétaire International, Fonds Européen de Stabilité Financière).

L'impasse semble donc inévitable.

Selon la constitution grecque, le parti vainqueur des élections a trois jours pour former un gouvernement. S'il échoue, le deuxième parti a trois jours pour former un gouvernement. S'il échoue encore, le troisième parti hérite alors de la charge. S'il échoue lui aussi, enfin, le chef de l'Etat peut convoquer les leaders de tous les partis parlementaires pour une réunion de la dernière chance, sans limite de temps cette fois-ci.

Nous n'aurons sans doute pas à attendre l'expiration de tous ces délais. Mardi soir, le chef de Nouvelle Démocratie Antonis Samaras a déjà jeté l'éponge, laissant sa chance au leader du parti d'extrême gauche Alexis Tsipras. Farouchement opposé au plan de sauvetage et à la politique d'austérité, il est peu probable qu'il réussisse à s'allier avec le Pasok ; quant aux communistes du KKE, ils ont d'ores et déjà annoncé qu'ils refuseraient toute participation à un gouvernement. Et il y aurait même des néo-nazis dans la nouvelle assemblée... Les premières sessions parlementaires à Athènes promettent d'être hautes en couleurs.

La seule petite chance qu'a la Grèce d'échapper au chaos institutionnel tout en maintenant les plans européens serait une nouvelle alliance du Pasok et de Nouvelle Démocratie, rendue possible par l'adjonction de quelques électrons libres venus des autres partis. Mais cette improbable coalition, si elle venait à voir le jour, serait fragile comme du cristal face aux difficultés immenses que traverse le pays. Elle paraît non seulement hypothétique, mais aussi incapable de tenir plus de quelques mois.

De quelque façon que l'on tourne le problème, la Grèce semble devenue ingouvernable. Elle rompra ses engagements avec les institutions européennes et internationales. Au pire, de nouvelles élections auront lieu en juin ; mais au vu de la tendance, on se demande quelles nouvelles monstruosités sortiront alors des urnes.

Nous ne sommes pas en Belgique. La vie en Grèce n'est pas un long fleuve tranquille. La paralysie institutionnelle grecque ne va pas sans poser quelques difficultés à nos doctes économistes de l'Europe d'en haut, administrant avec un bel aveuglement potions et saignements sans jamais voir la révolte qui gronde...

La Grèce sortira-t-elle de l'euro? La question n'a même plus de sens ; il faut la poser autrement, désormais. Comment, compte tenu des circonstances actuelles, la Grèce pourrait-elle rester dans l'euro?

La zone euro telle que nous la connaissons, et dont certains politiciens clamaient encore il y a quelques jours qu'elle était "sauvée" grâce à leurs efforts, est promise à une désintégration rapide. La Grèce va sortir de l'euro, c'est peut-être une question de mois.

Cette sortie passera vraisemblablement par la fermeture des robinets maintenant sous perfusion l'administration grecque par ses créanciers. Face à l'évidence, même les plus épais technocrates de Bruxelles parviendront à réaliser que l'argent versé à la Grèce est à fonds perdu.

Les fonctionnaires grecs ne seront plus payés, les allocations plus versées. Ensuite, tout est possible - le chaos étant une éventualité très vraisemblable. Euro ou Drachme, quelle importance? A Athènes, il faudra bien trouver de quoi manger. Perdu pour perdu, la Grèce se sentira parfaitement libre de faire un bras d'honneur à ses créanciers, se précipitant vers un scénario façon Argentine.

Le reste de l'Europe ne sera pas épargné par le contrecoup. Il va bien falloir éponger l'ardoise. Dieu sait ce que la "comptabilité créative" des divers plans d'aide va révéler, lorsque les garanties annoncées ici et là devront être présentées pour provisionner les pertes! Et comment vont réagir les Italiens, les Portugais, les Espagnols en voyant ce qui les attend? Comment vont évoluer les bourses? Comment vont changer les taux d'intérêt des emprunts d'Etat? Comment vont résister les banques? Comment l'économie va-t-elle absorber le choc? Comment vont se dégrader les notes des uns et des autres? Comment réagiront nos nouveaux dirigeants, qui se font tancer depuis le Japon pour leurs promesses parfaitement intenables?

Nous vivons peut-être les derniers jours de l'Europe d'avant.

02 mai 2012

Quand même les socialistes deviennent libéraux

Ce n'est pas en France, où toute l'attention est captée par le débat entre socialiste de gauche et socialiste de droite, où les deux compères rivalisent d'inventivité pour ne pas entrer en matière sur la réduction de la dépense publique.

Ce n'est pas en Suisse, où le président du Parti Socialiste local livre ses fantasmes de cauchemars thatchériens aux antipodes de la réalité.

Non, contre toute attente, c'est en Grèce que survient ce petit miracle:

A une semaine des élections législatives, le parti au pouvoir en Grèce, le Pasok, a dévoilé son programme économique. Il y promet des réformes sur la libéralisation de professions plutôt que des hausses d'impôt.

 

Le Pasok, c'est-à-dire le parti socialiste grec.

Humiliés par des sondages leur accordant moins de 20% des suffrages, les socialistes n'ont pas d'autre choix que de faire leur aggiornamento. Leur retour sur le devant de la scène politique ne passera plus par la défense des privilèges éhontés de leurs partisans enkystés dans le secteur public, mais par une restauration de la balance économique du pays. Et celle-ci ne viendra pas de nouveaux prélèvements - l'impôt tue l'impôt - mais bien par une libération de la croissance.

Celle-ci passe par la création de richesse ; et pour qu'il y ait création de richesse, il faut deux choses:

  1. La liberté d'entreprendre, c'est-à-dire la possibilité d'essayer de nouvelles méthodes de travail et de service, quelque chose qui n'est pas possible lorsque l'activité économique est sclérosée par des normes bureaucratiques et verrouillée par des professions réglementées.
  2. La sécurité juridique, c'est-à-dire la certitude que les fruits du travail de chacun ne seront pas dérobés du jour au lendemain à travers une nouvelle spoliation légale décrétée par un gouvernement avide. Personne n'essaiera de créer durablement de la richesse s'il pense que l'Etat - qui n'assume pas le moindre risque entrepreneurial - prévoie de s'accaparer ses bénéfices quelques mois plus tard.

Evangelos-Venizelos.jpgLes socialistes grecs viendraient-ils de comprendre cela? C'est fort possible. Le discours de leur nouveau chef de file, Evangelos Venizelos, ne laisse guère planer l'ambiguïté à ce sujet:

"(...) nous vous assurons qu'aucun nouvel impôt ne sera décrété. Tout au contraire, nous nous concentrerons sur des réformes structurelles de manière à avoir un Etat moins volumineux et moins coûteux, à ouvrir des professions et des marchés et à permettre à chacun d'accéder librement aux activités économiques et de production".

 

C'est incroyable d'entendre de tels propos de la part d'un chef de parti socialiste! Un Etat moins volumineux et moins coûteux? Nos étatistes locaux pourraient en prendre de la graine!

Évidemment, on peut se poser la question de la sincérité du discours. Le Pasok est au coude-à-coude avec la Nouvelle Démocratie d'Antonis Samaras, qui a promis de son côté de réduire les impôts et d'augmenter les dépenses sociales. La Grèce est en campagne électorale, et dans ce genre de période il n'est pas rare que les candidats fassent dans la surenchère. Malgré tout, dans les mots sinon dans les actes, le ton a changé: les socialistes grecs semblent bel et bien revenus de leurs promesses traditionnelles.

En Grèce, même le parti socialiste officiel ne milite plus pour davantage d'Etat, plus de fonctionnaires, plus de rentes de situation, plus de règlementation et plus de redistribution.

La Grèce étant quelque peu à court de richesses à redistribuer, le changement de cap est peut-être simplement marqué du sceau du réalisme. Ce revirement n'est pas sans évoquer la sentence légèrement cynique du philosophe David Hull: "la règle que les êtres humains semblent suivre est de ne s'adonner à la pensée rationnelle que quand tout le reste a échoué - et parfois, cela n'y suffit même pas."

La nouvelle orientation du Pasok est sympathique ; dommage qu'il ait fallu la faillite du régime socio-démocrate grec pour voir reparaître le bon sens. Mais la remise en question pourrait arriver trop tard. On ne saura en effet qu'après les élections ce que valent ces garanties, et surtout, quel discours aura réellement séduit le peuple grec.