22 avril 2016

Les limites de l'angélisme judiciaire

Il y a cinq ans, je pointais du doigt le défi impossible que représentait l'affaire Breivik pour la justice norvégienne, "devoir juger d'un crime extraordinaire à l'aide d'un code pénal pusillanime." Depuis, le tueur a été incarcéré pour une modeste peine de vingt-et-un ans et il dénonce désormais ses conditions de détention dans la prison de Skien. Il affirme qu'elles violent les Droits de l'Homme et que l'État norvégien souhaite le "tuer".

Les articles qui évoquent l'affaire sont prompts à mentionner le confort matériel dont dispose le prisonnier: trois cellules, télévision et lecteur DVD, console de jeux, appareils de musculation. Ces conditions paraissent incompréhensibles pour ceux qui imaginent encore la prison comme un bagne du XIXe siècle, mais n'ont rien d'exceptionnel pour des détenus de longue durée dans le système carcéral norvégien.

Les mauvais traitements dont il se plaint sont probablement authentiques. Les fouilles systématiques, le manque d'interactions sociales et les innombrables réveils nocturnes pour s'assurer qu'il aille "bien" font partie d'une stratégie concertée de l'administration pénitentiaire pour lui nuire. Il y a de nombreuses façons de briser un individu, comme le rappelle Arthur Koestler, et toutes n'impliquent pas de brutalité physique, la faim ou le froid. La musique trop forte, le manque de sommeil, un environnement aliénant sont autant de manières de pousser à la folie.

Les élites de l'Europe sont face à un dilemme: parce qu'elles se décrètent plus "évoluées" et "compréhensives", elles n'accordent plus la mort à ceux qui la méritent. Elles se retrouvent désarçonnées en face d'individus comme Anders Behring Breivik, des cas extrêmes qui mettent le dogme à mal. Alors, dans la mesure du possible, les Norvégiens essayent de rendre inconfortable sa modeste peine de vingt-et-un ans. Vise-t-on sa réinsertion?

Anders Breivik se retrouve dans la situation absurde d'être aussi maltraité que possible par un système humaniste.

norvège,anders breivik,justice,peine de mort,prisonAyant eu le temps d'y penser en cellule, il vient d'attaquer l’État norvégien avec succès pour la violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Malgré l'horreur que la démarche suscite chez les familles des victimes, sa victoire était courue d'avance. Les contribuables locaux devront lui verser près de 36'000 euros au titre des dommages et intérêts et pour couvrir ses frais d’avocat.

Dans une société saine d'esprit, Anders Breivik aurait été exécuté depuis longtemps et le monde serait passé à autre chose. La Norvège ne l'est plus - en bonne partie à cause de "progressistes" dont la jeunesse travailliste d'Utøya au sein de laquelle le néo-nazi fit un carnage.

Les bons sentiments sont toujours faciles lorsqu'on se donne le rôle d'observateur extérieur. L'exercice est plus difficile lorsqu'on endosse le rôle de victime. Les premiers concernés sont déboussolés:

« Que le tribunal tranche en faveur de Breivik est le signe que nous avons un système judiciaire qui fonctionne et respecte les droits de l’homme même dans des conditions extrêmes », a tweeté l'un [des survivants d'Utøya], Bjorn Ihler, appelant à prendre le jugement « sérieusement ». « Hourra pour l’Etat de droit et tout ça, mais ça, c'est absurde », a pour sa part réagi Viljar Hanssen, qui avait reçu cinq balles, dont une à la tête, pendant la fusillade.

 
Anders Breivik doit sa survie et sa victoire légale de cette semaine précisément à la culture de l'excuse entretenue par ses victimes. Ce n'est pas le moindre des paradoxes ; on pourrait pousser l'absurde encore plus loin et affirmer que maltraiter Breivik en prison reviendrait à trahir leur mémoire. Peut-on aller jusqu'à dire qu'il faudrait viser sa réinsertion et que c'est, selon la formule consacrée, "ce qu'ils auraient voulu"?

Le cas Breivik n'est pas qu'un exercice de style. Les massacres refont leur apparition sur le continent européen et posent de façon urgente la question de sanctions appropriées, car il va de soi que des exemples de ce type ne dissuaderont aucun candidat de passer à l'acte.

24 septembre 2015

De la grandeur du Conseil des Droits de l'Homme

Il y a deux jours de cela, vous n'aviez probablement jamais entendu parler d'Ali Mohammed al-Nimr. Le portrait du jeune Saoudien s'affiche désormais partout. Les médias font leur travail, mais un peu tard: cela fait un an déjà qu'il a été condamné à mort. Son dernier appel vient d'être rejeté. Il peut donc être exécuté à tout moment. Et pas de n'importe quelle façon:

Le condamné sera décapité. Son corps sera ensuite monté sur une croix et exposé publiquement jusqu'au pourrissement de ses chairs.


ali mohammed al-nimr,arabie saoudite,justice,onuEn réparation de quoi la justice d'un pays peut exiger cette débauche de barbarie? De quel crime inqualifiable Ali Mohammed al-Nimr s'est-il rendu coupable?

Il a manifesté.

Il aurait - le conditionnel est de rigueur - participé à une manifestation en 2012 dans la région de Qatif et, employant toujours le conditionnel, aurait lancé des projectiles en direction des policiers. Il est difficile de savoir avec exactitude de quoi il retourne malgré ses aveux complets, ceux-ci lui ayant été extorqués sous la torture.

Ali Mohammed al-Nimr était mineur au moment des faits. Il était encore mineur lorsqu'il fut torturé par les autorités du royaume pour lui faire avouer tout ce que ses geôliers voulaient entendre.

Dire qu'il suffit de contempler l'Arabie Saoudite pour se retrouver au Moyen-Âge serait une insulte vis-à-vis du Moyen-Âge. Il y a une explication derrière la sévérité de la sentence à l'encontre du jeune homme: il est le neveu d'un des plus fervents opposants au régime, le dignitaire religieux Nimr Baqer Al-Nimr. Comme ce dernier, Ali Mohammed est chiite, une minorité bien peu tolérée au pays du sunnisme absolu. Il s'agit donc de tuer le neveu pour frapper l'oncle. En Arabie Saoudite, on ne fait pas dans la dentelle.

Peut-être verrons-nous des manifestations spontanées de part le monde pour tenter de sauver la vie d'Ali Mohammed al-Nimr, mais je n'y crois pas trop ; d'expérience - et sans même effleurer l'à-propos du verdict dans cette affaire - les manifestants contre la peine de mort se font plutôt rares lorsque le pays désigné n'est pas les Etats-Unis. Les Saoudiens ont pourtant le sabre leste: depuis le début de l'année, le royaume a déjà exécuté 134 condamnés.

Tout au plus voyons-nous quelques manifestations de mauvaise humeur surgies de certains officiels des Nations unies, à Genève. Le timing choisi par la justice saoudienne est mauvais: le lundi, on nomine l'Arabie Saoudite à la tête d'un groupe stratégique du Conseil des droits de l’homme, et le jeudi de la même semaine, on décapite et on crucifie jusqu'au pourrissement des chairs. Quel agenda chargé!

Notez bien que depuis la première condamnation du jeune Ali Mohammed, les vaillants diplomates de nos instances internationales auraient pu se pencher davantage sur le royaume des Al Saoud. Ils savaient très bien ce qui s'y passait. Quelques-unes des 2'208 victimes de la peine de mort depuis 1985 - parmi lesquelles plus d'un millier d’étrangers, de mineurs et de handicapés mentaux - auraient pu amener une petite enquête. Même récemment nos bureaucrates ont des piqûres de rappel sur les droits de l'homme, comme les 10 ans de prison et les mille coups de fouet infligés à Raif Badawi, un abominable blogueur.

Ils n'ont rien fait.

Et ils ne feront rien.

C'est pour cela et nulle autre chose que le hasard de la date de la décision de justice saoudienne déplaît en haut lieu: une coïncidence de l'actualité met sous le feu des projecteurs l'inaction et la corruption si caractéristiques des organisations internationales. Voilà ce qui les dérange et rien d'autre - et certainement pas ce qu'il adviendra d'Ali Mohammed al-Nimr.

Alors, faites-vous bien à cette idée: l'Arabie Saoudite est membre de plein droit du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, comme 46 autres pays, comme le Pakistan qui prodiguait récemment encore ses bons conseils à la Suisse. Et non seulement un membre de plein droit mais un membre respecté, puisque désormais à la présidence du comité qui nomme ses experts. Trois fois rien en somme!

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On avait dit "Droits de l'Homme", alors pour le reste on verra plus tard.

Il paraît qu'il y a encore des gens pour avoir la foi dans les nids de vipères que sont les institutions internationales. On en trouve de grands fans jusque dans le gouvernement helvétique. Ils pensent que ces bureaucraties supranationales sont l'avenir de l'humanité. Suivant ce qui leur tient lieu de logique, leur suggestion la plus appropriée pour sauver Ali Mohammed al-Nimr aujourd'hui serait probablement... De convoquer le Conseil des droits de l'homme.

03 décembre 2011

Breivik ou l'échec de la justice

L'analyse psychiatrique d'Anders Breivik a laissé pantois plus d'un observateur. Elle interroge sur le sens de la justice dans le système "humaniste" norvégien.

Anders Breivik est en cours de jugement pour l'attaque qu'il a commis en juillet 2011 à Oslo et sur l'île d'Utoya. A Oslo, une explosion massive préparée par Breivik près d'un ministère provoque la mort de huit personnes. Puis il se rend à l'île d'Utoya et y massacre par balles pendant plus d'une heure des jeunes travaillistes réunis en camp d'été, provoquant encore 69 victimes. Cette journée noire est l'aboutissement d'un plan froidement mûri pendant des années.

Picture-of-Norway-gunman.jpgDans la préface d'un manifeste qu'il envoie à plus de mille personnes juste avant les attaques, Breivik affirme avoir consacré neuf ans de sa vie à écrire son livre, dont les trois dernières années à plein temps. Il a lancé une fausse affaire d'exploitation agricole dans le seul but d'avoir un alibi pour acquérir les grandes quantités d'engrais nécessaires à la préparation de ses explosifs.

Breivik est pourtant déclaré "pénalement irresponsable" selon les experts psychiatriques norvégiens.

D'une certaine façon, la folie de l'individu est évidente: il n'est pas "normal" de chercher à tuer par dizaines de parfaits inconnus sur la base de leur appartenance politique présumée. Pourtant, sur le plan du respect de la vie humaine, Breivik ne se distingue en rien d'innombrables mouvements terroristes (communistes, écologistes, religieux, racistes) niant le droit à la vie de leurs adversaires. Au contraire, Breivik se distingue par le sang-froid de ses gestes, son calcul, sa planification, sa rationalité. Lorsque la police a finalement accosté sur l'île, il s'est immédiatement rendu de façon à préserver sa vie. Il est aux antipodes du kamikaze islamiste - nécessairement "fou" lui aussi, puisque suicidaire - cherchant frénétiquement à se faire exploser au milieu du plus grand rassemblement de civils possible.

Certains trouvent rassurant qu'Anders Breivik soit mentalement dérangé, d'autres pensent l'idée absurde. Le parti FrP, formation anti-immigration à laquelle le tueur d'Utyota a appartenu un temps, ne croit pas à l'hypothèse de la schizophrénie paranoïde et a réclamé une nouvelle expertise. Selon Per Sandberg, le numéro deux du parti, "c'est complètement incompréhensible et surprenant qu'un individu qui a planifié ces actions dans le détail et s'est montré capable de les exécuter soit déclaré irresponsable". Breivik lui-même, pour ce que ça vaut, conteste le diagnostic. Quant aux Norvégiens, ils sont partagés:

Un sondage réalisé "sur le chaud" pour la radio-télévision NRK montre que 36% des Norvégiens estiment qu'un internement psychiatrique serait une réponse judiciaire appropriée contre 48% qui pensent le contraire.

 

Fou, pas fou? En fait le débat pourrait être moins médical que juridique.

L'affaire Breivik a révélé les terribles manquements de la Norvège en matière de justice: devoir juger d'un crime extraordinaire à l'aide d'un code pénal pusillanime.

Depuis son arrestations, les autorités norvégiennes cherchent toutes les astuces que permet leur système légal afin d'infliger le traitement le plus sévère possible au prisonnier. Ainsi, l'isolement forcé auquel il a été astreint sans que rien ne le justifie (depuis son arrestation il collabore pleinement avec la police) et qu'il a dénoncé comme une "torture sadique". Si ces péripéties semblent des punitions bien faibles eu égard au nombre de ses victimes, elles fleurent bon l'hypocrisie. Breivik-le-criminel encourt jusqu'à 21 ans de prison; Breivik-le-schizophrène-paranoïaque pourrait être puni d'une peine effective de perpétuité. D'où l'intérêt soudain pour le psychisme du personnage.

Cette différence dans les sanctions potentielles explique largement l'insistance avec laquelle les autorités norvégiennes cherchent à faire passer le terroriste pour un fou. Une fois désigné comme tel, on pourra le "soigner" en l'enfermant dans une cellule de clinique psychiatrique et jeter la clé.

A la TSR, l'entretien de Philippe Jaffé, professeur de l'institut universitaire Kurt Bösch par le présentateur Darius Rochebin lui fait avouer le mécanisme malgré lui. Voici l'extrait:

tsr.jpg

Darius Rochebin: Est-ce qu'il n'y a pas chez vous, experts, une part d'arbitraire? On dit "il est fou", bon mais... Les fanatiques on peut tous les qualifier de fous, les terroristes du 11 septembre, on aurait aussi pu dire que c'était des fous, non?

Philippe Jaffé: On pourrait et dans le langage populaire on s'exprime comme ça, mais la psychiatrie et la psychologie étudient des phénomènes qui sont plutôt objectifs, et cet homme, probablement, je fais confiance aux experts dans ce cas, ont probablement détectés un délire tout à fait évident.

DR: Est-ce qu'il faudrait leur faire confiance aussi si dans trois ans ils disent "il est guéri"? Le libérer, c'est possible? C'est techniquement possible?

PJ: C'est techniquement possible, tous les trois ans il sera évalué... Je doute qu'il y [ait] une commission qui osera le laisser sortir... Je pense que là, la population aura son mot à dire...

DR: Mais vous dites la chose "qui osera", ça veut dire [que] c'est la pression politique comme en Suisse avec le Sadique de Romont, un cas très connu... Ils n'osent pas, par pression.

PJ: Bien sûr oui.

 

Il faut faire confiance à "l'objectivité" des psychiatres pour envoyer Breivik en hôpital plutôt qu'en cellule, mais, simultanément, exercer assez de pression pour eux afin que la même "objectivité" ne les amène jamais, ô grand jamais, à décréter que le tueur d'Utoya est guéri!

Anders Breivik est un assassin abominable ayant provoqué la mort de 77 innocents, la plupart abattus de sang-froid de sa main. Sous des latitudes plus en phase avec la réalité, pareilles exactions auraient amplement méritées la peine de mort; mais en Norvège, la logique la plus élémentaire n'a plus court. Plutôt que de remettre en question l'inanité du code pénal, on préfère décréter qu'un criminel est fou pour le punir par des voies indirectes, tout en donnant plus de pouvoir à des psychiatres qu'à des juges.

Lorsque Breivik aura été enfermé dans un asile pour de bon, l'humanisme d'un traitement psychiatrique de la criminalité aura été pleinement dévoyé afin de fournir une peine de substitution.

Sans l'avoir voulu, Anders Breivik aura permis de mettre au jour de façon lumineuse l'hypocrisie et l'absurdité du prétendu "humanisme" de la justice norvégienne - un système kafkaïen où les fous en délire peuvent être punis plus durement que des assassins responsables de leurs actes.

24 novembre 2011

L'insoluble contradiction de la Cour Pénale Internationale

Seif al-Islam, le dernier fils en fuite du colonel vaincu, a été capturé le 19 novembre. Il est poursuivi pour crimes contre l'Humanité, mais les suites de l'arrestation ont donné lieu à une humiliation en règle de la Cour Pénale Internationale. C'est moins la faute des Libyens que de la contradiction fondamentale de cette institution.

Revensaif.jpgons sur la gifle monumentale que la justice internationale s'est prise il y a deux jours:

Le ministre libyen de la Justice et des droits de l'Homme, Mohamed Allagui, a affirmé mardi que les autorités libyennes ne remettraient pas Seif al-Islam, fils de l'ex-dirigeant Mouammar Kadhafi, à la Cour pénale internationale (CPI), au moment où le procureur entamait une visite à Tripoli.

A son arrivé à un hôtel de la capitale en compagnie de M. Allagui, le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, a affirmé de son côté qu'il n'avait pas l'intention de rencontrer Seif al-Islam, détenu depuis samedi dans la ville de Zenten, à 170 km au sud-ouest de Tripoli après son arrestation.

A la question de savoir si Seif al-Islam sera remis à la CPI, M. Allagui a déclaré: En un seul mot, nous n'allons pas le remettre.

Le jugement de Seif al-Islam est du ressort de la justice libyenne. C'est une question relevant de notre souveraineté sur notre territoire et nos citoyens, a-t-il déclaré à des journalistes. (...) Le ministre de la Justice et des droits de l'Homme, a répondu que les autorités libyennes étaient prêtes à organiser une rencontre avec Seif al-Islam si M. Ocampo le demande.

 

L'arrivée du procureur argentin de la CPI à Tripoli, Luis Moreno-Ocampo, et de son procureur adjoint, Fatou Bensouda, ne relève évidemment pas de la visite de courtoisie. Les émissaires de la CPI étaient venus récupérer les survivants du régime déchu. Mais ils repartiront déçus. Un article du Matin donne un aperçu de la tension sur la question du cadre juridique dans lequel aura lieu le procès des prisonniers:

Le procureur Moreno-Ocampo [a déclaré dans un communiqué:] "Ce sont les juges qui décideront en dernier ressort. (...) Il y a des principes juridiques auxquels nul ne saurait déroger".

"Seif al-Islam Kadhafi et [de l'ancien chef des services de renseignement libyens] Abdallah Al-Senoussi doivent être traduits en justice. La question de savoir où les procès devront se tenir doit être tranchée en consultation avec la Cour".

"L'arrestation de ces deux hommes est une étape cruciale dans le jugement des principaux responsables des crimes commis en Libye. Il ne s'agit pas d'une question d'ordre militaire ou politique mais bien d'une nécessité juridique".

 

Nécessité juridique peut-être, mais les deux homme repartiront les mains vides. On pourrait se plaindre que la justice internationale incarnée par la CPI ne fasse pas le poids contre le Conseil National de Transition libyen, malgré la dette de celui-ci envers les instances internationales. Mais ce serait aller un peu vite en besogne.

D'une part, le pouvoir du CNT est fragile, et celui-ci passe déjà pour une marionnette à la solde des occidentaux. Céder à la CPI ne fera que renforcer ce sentiment.

D'autre part, derrière derrière la nécessité juridique se cache un autre besoin autrement plus crucial aux yeux du peuple libyen, le besoin de justice - un aspect que les médias européens laissent largement de côté, et qui est pourtant central dans la position du Conseil National de Transition.

Personne ne sait si le CNT tiendra parole et sera capable d'instruire un procès équitable du fils Kadhafi. Mais le fait est qu'un tribunal libyen sera capable, éventuellement, de punir ses crimes infects par la peine de mort - une peine que la CPI est de son côté incapable d'infliger:

La Cour peut prononcer une peine d'emprisonnement maximal de 30 ans ou une peine d'emprisonnement à perpétuité « si l'extrême gravité du crime et la situation personnelle du condamné le justifient ». (...) La peine de mort n'a pas été retenue, tout comme pour les tribunaux internationaux de l'après Seconde Guerre mondiale (le TPIY, le TPIR et le TSSL).

 

La Cour Pénale Internationale se veut le tribunal ultime, en charge de juger les actes les plus barbares, inhumains, abjects qui soient. Des crimes tellement horribles qu'ils ont eu droit à leur propre dénomination: les crimes contre l'humanité.

Mais cette cour n'est même pas capable de prononcer la peine capitale.

De part la gravité des cas dont elle est saisie, la CPI devrait être, de tous les tribunaux du monde, la cour de justice dans laquelle la peine de mort est la sanction la plus défendable. Elle en est dépourvue. C'est de l'idéalisme. Ce n'est pas de la justice.

Les Libyens rechignent à livrer Kadhafi à ce tribunal édenté, et c'est bien compréhensible. Avec leur budget annuel de plus de 100 millions d'euros, les 800 fonctionnaires de l'institution ne sont pas dans le besoin; ils trouveront sans doute de quoi s'occuper. Mais tant qu'ils ne comprendront pas cette contradiction fondamentale, les politiciens à l'origine de la CPI pourront se plaindre encore longtemps du peu de progrès accomplis par la justice internationale.

24 septembre 2011

Troy Davis devait mourir

En dépit des manifestations de soutien, Troy Davis a été exécuté mercredi 21 septembre dans l'Etat de Géorgie, aux Etats-Unis.

Troy-Davis-1.jpgSes dernières heures ont donné lieu à un véritable déferlement médiatique (voir sur le Matin, par exemple) et un engagement politique à tous les niveaux. Jusqu'à l'Union Européenne et au Pape.

Aujourd'hui, tout le monde connaît par coeur les faiblesses du dossier - pas de traces d'ADN, l'arme du crime n'a pas été retrouvée en sa possession, il y a juste eu neuf témoignages mais sept témoins se sont rétractés... - mais réciter le mantra n'est pas signe d'un grand mérite, au vu de la façon dont il a tourné en boucle depuis une semaine.

Avec une telle mobilisation et des failles aussi béantes dans le verdict rendu, il n'en est que plus étonnant que rien ne soit parvenu à empêcher son exécution aux Etats-Unis. Je sais bien, il s'agit des Etats-Unis, un pays affreux où personne n'aurait l'idée d'émigrer. Mais même Obama ne leva pas le petit doigt.

Dans une rubrique intitulée Les Tueurs de Flics sont les Derniers Bébés-Phoques des Médias, Ann Coulter revient d'une façon un peu plus corrosive sur les tenants et aboutissants de cette affaire. Voici une traduction de l'essentiel:

59% des Américains pensent aujourd'hui qu'au moins un innocent a été exécuté au cours des cinq dernières années. Il y a plus de preuves crédibles que des extraterrestres aient marché parmi nous qu'un innocent ait été exécuté aux Etats-Unis dans les 60 dernières années, et plus encore dans les cinq dernières années.

Mais à moins que les membres du public ne s'attaquent personnellement à la lecture des transcriptions d'audience de chaque jugement débouchant sur un verdict de peine de mort, ils n'ont aucune façon de connaître la vérité, et ne comptez pas sur les médias pour la leur dire.

Il est à peu près impossible de recevoir la peine de mort ces jours - à moins que vous ne fassiez quelque chose de complètement fou, comme tirer sur un flic devant des douzaines de témoins sur le parking d'un Burger King, seulement quelques heures après avoir tiré sur une voiture de passage au sortir d'une fête.

C'est ce que Troy Davis fit en août 1989.

 

Ouch. Passons aux témoins, aux éléments matériels et au reste:

Après un procès de deux semaines avec 34 témoins à charge et 6 témoins pour la défense, le jury de sept noirs et cinq blancs [autant pour le parti-pris de racisme] pris moins de deux heures pour déclarer Davis coupable du meurtre de l'Officier Mark MacPhail, ainsi que de divers autres crimes. Deux jours plus tard, le jury le condamna à mort.

Il a été répété [dans divers médias] qu'il n'y avait pas de "preuves physiques" liant Davis aux crimes commis cette nuit.

Davis sortit un revolver et tira sur deux inconnus en public. Quelle "preuve physique" les médias attendent-ils? Il n'y a pas eu effraction pour pénétrer dans une maison, pas de voiture volée, pas de viols ou de bagarre pour accompagner les tirs. Où faudrait-il chercher de l'ADN? Et pour prouver quoi?

Ann-Coulter.jpgJe suppose que ce serait édifiant si les douilles des tirs de cette nuit correspondaient aux balles. Et ce fut le cas. C'est une "preuve physique".

C'est vrai que l'essentiel du faisceau d'éléments contre Davis vient de dépositions de témoins oculaires. Ce genre de chose a tendance à se produire lorsque vous tirez sur quelqu'un sur le parking encombré d'un Burger King.

Comme toutes les preuves tendant à établir la culpabilité, les témoins oculaires ont mauvaise presse récemment, mais le côté "oculaire" dans cette affaire ne se limitait pas à des inconnus essayant de distinguer un grand type noir d'un autre. Plusieurs des témoins connaissaient Davis personnellement.

L'essentiel des dépositions de témoins établissent ce qui suit:

Deux grands et jeunes noirs harcelaient un vagabond sur le parking du Burger King, l'un dans un t-shirt jaune et l'autre dans un t-shirt Batman blanc. Celui habillé en blanc utilisa un revolver brun pour gifler le vagabond. Lorsqu'un policier leur cria d'arrêter, l'homme en blanc se mit à courir, puis fit demi-tour sur place et tira sur le policier, marcha vers son corps et lui tira encore dessus, souriant.

Quelques témoins décrirent le tireur comme portant un t-shirt blanc, d'autres que c'était un t-shirt blanc avec une inscription, et d'autres encore l'identifièrent comme un t-shirt Batman blanc. Pas un seul témoin ne dit que l'homme en t-shirt jaune ne frappa le vagabond ou ne tira sur le policier.

Plusieurs amis de Davis témoignèrent - sans se rétracter - qu'il était celui en blanc. Plusieurs témoins oculaires, à la fois des connaissances et des inconnus, identifièrent formellement Davis comme celui qui tira sur l'Officier MacPhail.

Maintenant les médias proclament que sept des neuf témoins contre Davis au procès se sont rétractés.

En premier lieu, l'Etat a présenté 34 témoins contre Davis, pas neuf, ce qui donne une certaine idée de la méticulosité des médias au sujet des faits sur les affaires de condamnation à mort.

Parmi les témoins qui ne rétractèrent pas un mot de leur témoignage contre Davis se comptent trois membres de l'Armée de l'Air, qui virent les tirs depuis leur van dans la voie de drive-in du Burger King. L'aviateur qui vécut ces événements d'assez près pour identifier de façon certaine Davis comme le tireur expliqua lors de l'interrogation contradictoire, "vous n'oubliez pas quelqu'un qui se penche sur un homme pour l'abattre."

Les témoignages rétractés sont les preuves les moins fiables qui soient, puisqu'ils prouvent seulement que les avocats de la défense sont parvenu à faire pression sur certains témoins pour affecter leur déposition - après que le procès soit terminé, ce qui s'avère bien commode. (...)

Trois des rétractations vinrent d'amis de Davis, apportant des modifications mineures ou peu crédibles à leur déposition au procès. Par exemple, l'un dit qu'il n'était plus sûr d'avoir vu Davis tirer sur le policier, bien qu'il ait été à un mètre cinquante de lui à cet instant. Le reste de son témoignage impliquait toujours Davis.

Une rétractation présumée de la petite amie du vagabond (décédée depuis) n'était pas une rétractation du tout, mais au contraire une réitération de tous les passages de son témoignage au tribunal, incluant une identification directe de Davis comme le tireur.

Seules deux des "rétractations" alléguées (sur 34 témoins) se rétractent sur quelque chose de valable - et ces deux déclarations écrites et sous serment furent défaussées par la cour parce que Davis refusa aux déclarants de témoigner aux auditions ultérieures au procès, alors même que l'un attendait juste à l'extérieur de la salle d'audience, prêt à venir à la barre.

La cour avertit Davis que son refus de rappeler ses deux seuls témoins sincèrement rétractés rendrait leurs rétractations écrites sans valeur. Mais Davis refusa quand même de les convoquer - ce qui suggère, comme le dit la cour, que leurs déclarations n'auraient pas tenu face à un examen contradictoire.

Avec des adversaires de la peine de mort aussi obsédés par la race de Davis - il est noir - il doit être noté que tous les témoins mentionnés ci-dessus sont eux-mêmes Afro-Américains. Le premier homme sur lequel Davis tira dans une voiture cette nuit était Afro-Américain. (...)

Il y a une raison pour laquelle plus d'une douzaine de cours ont examiné l'affaire Davis et ont refusé de casser sa condamnation à mort. Il est aussi innocent que n'importe quel homme exécuté depuis les années 50 au moins, c'est-à-dire, aussi coupable qu'il est possible de l'être.

 

Troy Davis était coupable de meurtre. Il a été condamné à l'issue d'un procès équitable et de tous les recours garantis par la justice américaine. S'il y a quelque chose de scandaleux, ce n'est pas dans son exécution, mais dans les 22 ans d'attente entre son crime horrible et sa mort méritée, et le tombereau de mensonges et d'approximations livrés par les médias dans la dernière ligne droite de l'affaire.

Lawrence.jpgLe même jour, quelques heures avant Troy Davis mais au Texas, Lawrence Brewer, un Américain de 44 ans, était exécuté lui aussi.

Lawrence Brewer était membre d'une organisation raciste pro-blanche.

Après avoir capturé et battu James Byrd, un père de famille noir rencontré par hasard au bord d'une route, Brewer attacha le corps inconscient à son pickup et le tira sur près de cinq kilomètres de chemins de campagne, en prenant bien soin de faire zigzaguer le véhicule afin que le corps ballote de gauche à droite. Sa victime reprit connaissance, mais fut écorchée aux coudes jusqu'à l'os et mourut décapitée par un obstacle sur la route. Le meurtrier n'exprima jamais le moindre regret pour ses actes.

Il n'y a pas eu beaucoup de manifestants anti-peine de mort pour essayer de sauver Lawrence Brewer. Pourtant, Lawrence Brewer aurait dû susciter encore plus d'engagement anti-peine de mort que Troy Davis. En effet, pour des gens plus avides de brandir une banderole que de s'intéresser au dossier, Troy Davis aurait pu être victime d'une erreur judiciaire, mêlant la lutte contre la peine de mort au simple activisme pour une révision de son procès.

Au contraire, le cas Brewer se ramène à l'essence même du combat anti-peine de mort: la défense envers et contre tout de la vie du pire des salauds, un coupable dénué de remords et méritant largement son exécution.

En renonçant à défendre un cas emblématique pour s'attarder sur un autre plus "sympathique" et plus "douteux" (des sentiments bien superficiels, comme on l'a vu) le militantisme des adversaires de la peine de mort montre qu'il est à géométrie variable, ce qui suffit à conclure que ces derniers suivent des objectifs politiques sans rapport avec la justice ou l'humanisme. Mais on s'en doutait déjà: les Etats-Unis ont pratiqué 46 exécutions en 2010, contre peut-être 8'000 pour la Chine la même année.

Et dans quel silence!

18 février 2011

Petites polémiques

C'est la faute au bulletin
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Le succès de l'initiative sur le Renvoi des Criminels Etrangers ne passe décidément pas. Revenir sur cette votation démocratique au résultat déplaisant pour nos édiles semble être un exercice de style. C'est au tour d'Etienne Grisel, professeur honoraire de l'Université de Lausanne, de s'y coller dans les colonnes du Temps.

L'argument du jour: la votation n'aurait pas respecté le choix de la majorité puisque - tout est dans le puisque - le contre-projet l'a emporté contre l'initiative... Dans la question subsidiaire!

Aveugle à la notion de subsidiarité rendant toute son argumentation caduque, Etienne Grisel soutient mordicus que la minorité l'a emporté sur la majorité:

Ces inconvénients (sic) sont apparus au grand jour lors du scrutin du 28 novembre. A la question subsidiaire une majorité a répondu en faveur du contre-projet contre l'initiative, mais ce vote était privé de toute portée, le contre-projet ayant été refusé dans la votation principale. Ainsi, c'est le texte qui n'a pas la préférence de la pluralité (re-sic) qui est proclamé accepté. Il est vrai que cette issue est aussi due aux tactiques intéressées des extrêmes, qui parviennent à supprimer le rôle normalement attribué au contre-projet.

 

Tant l'approbation de l'initiative que le refus du contre-projet par le corps électoral semblent tout à fait secondaires. Détails, détails, s'ils permettent de fustiger les "extrêmes" à peu de frais! Le professeur Grisel ne va tout de même pas jusqu'à demander un nouveau vote. A la place, il élabore péniblement un mode de scrutin alternatif dont on se demande en quoi il serait plus compréhensible que le procédé actuel, lequel remonte à 1987 et n'a guère mené à une foison d'initiatives approuvées. Autant dire que le problème n'existe pas.

Derrière un titre à l'accroche tapageuse - "Le résultat du vote sur le renvoi a été faussé par le mode de scrutin" - l'article sent un peu le combat d'arrière-garde, finalement.

 

Les absents sont toujours morts

Une fois n'est pas coutume, Le Matin se distingue aujourd'hui en n'abordant pas la question de la peine de mort. Le quotidien romand nous avait pourtant habitué à un compte-rendu tout à fait occasionnel des exécutions judiciaires aux Etats-Unis (ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici ou encore , et je dois en oublier...) permettant de lever des polémiques faciles en mêlant débat sur la peine de mort et vociférations anti-américaines. On cherchera en vain, par exemple, une couverture similaire des exécutions dans des pays respectant infiniment moins l'Etat de Droit! Mais l'exécution de Frank Spisak dans l'Ohio hier, rapportée par le 20 minutes d'aujourd'hui, n'a pas donné lieu à un article dans le Matin.

Le détenu de 59 ans était reconnu coupable de trois meurtres.

Il est vrai aussi que cet ancien sympathisant néonazi avait commis son crime en 1982, sur un campus, lors d'une "partie de chasse" destinée à tuer le plus de Noirs possibles... Ces détails auraient-ils fait hésiter la rédaction?

Dommage que le Matin ait renoncé. Il aurait été intéressant de mesurer l'intensité des protestations anti-peine-de-mort sur un cas pareil.

 

A exception, exception et demie
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Le Conseil Fédéral a rejeté une motion de la conseillère nationale bernoise Margret Kiener Nellen sur les sièges pour enfant.

La réglementation d'avril 2010 impose des réhausseurs jusqu'à douze ans pour des enfants de moins de 150 cm. Trouvant la législation disproportionnée, notamment lors de transport vers les écoles et les installations sportives, la socialiste demandait une dérogation pour les trajets de ce type.

La réponse du CF? Il reconnaît le problème mais n'entend rien changer du tout! Beau volontarisme. Explication du CF: Si un accident grave devait se produire, personne ne comprendrait que des dérogations aient été accordées.

Prenant acte de la décision, je m'interroge pour ma part sur la curieuse dérogation dont bénéficient ces véhicules où nul enfant n'est attaché, où les passagers peuvent se tenir debout, voire carrément se déplacer pendant que l'engin roule - je veux parler de nos transports en commun, bien sûr. Ils pèsent des tonnes, se déplacent en ville tout aussi vite que des voitures (parfois plus lorsqu'ils ont des voies réservées) et aussi sur les routes de campagne. Et là, pas de siège, pas de ceintures, pas de réhausseurs-pour-les-enfants-de-moins-de-150-cm-et-de-moins-de-douze-ans, rien.

Qu'attend le CF pour remédier à ces inadmissibles compromissions sur la sécurité?