12 mars 2011

Elu, donc intelligent

Dans un article du Matin sur la volonté gouvernementale de réduire les émissions de CO2, un dénommé Accis - probablement très sensible envers les thèses écologistes - s'évertue avec beaucoup d'opiniâtreté à répondre à chaque commentaire pour expliquer que oui, il faut réduire les émissions de CO2, fusse dans la douleur de la contrainte. Un de ses commentaires nous livre au passage une précieuse illustration d'une façon de penser typique, à la base de tous les aveuglements: si ça vient d'en haut, c'est forcément vrai.

Ainsi, aux grognements désabusés d'un internaute maugréant que les gouvernements semblent avides de toujours plus taxer au nom de tel ou tel prétexte à la mode, notre héros lâche cette tirade d'une désarmante sincérité:

C'est bien parce que le peuple n'a pas la volonté de changer par lui-même que l'Etat doit faire bouger les choses: la populace est trop idiote pour prendre conscience du problème et faire ce qu'il faut. Et ce qui peut être considéré comme idiot, à votre échelle, ne l'est pas forcément au niveau d'un Etat... N'oubliez pas que ceux qui nous gouvernent ne réfléchissent pas à la même échelle que vous!

 

Brillant résumé d'une pensée hélas répandue. Stupidité du prolétariat, supériorité des élites, volontarisme visionnaire des politiciens, grâce divine touchant les membres d'un gouvernement... C'est magnifique. Merci au Matin et à ses commentaires limités à 500 caractères permettant ces joyaux de concision!

...Ce qui me fait penser que demain, si tout va bien, je serai élu Conseiller Municipal à Renens.

Je vais donc acquérir une vision plus perçante et une compréhension plus vaste que celle du commun des mortels. Demain, je monte la première marche de l'escalier dont le Kwisatz Haderach est l'aboutissement.

Je me réjouis autant du nouveau respect que je vais désormais inspirer à mes commentateurs critiques que des points de QI supplémentaires glanés grâce à ma nouvelle fonction. Ah, je me hâte de pouvoir lancer du "voyons monsieur, je ne réfléchis pas à la même échelle que vous" à un de mes détracteurs!

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Des conseillers fédéraux?

Sur un thème proche, on lira avec plaisir la prose acerbe de H16. Ca se passe en France mais c'est du même tonneau.

31 mai 2010

Le Bon Suisse

Comment définir un "bon" candidat à la naturalisation? Qu'est-ce qu'un "futur bon" Suisse?

Non sans malice, Antonio Hodgers, Conseiller National vert, a posé la question au Conseil Fédéral. La réponse de ce dernier est assez embarrassante pour justifier un article au ton moqueur dans Le Matin. En effet, selon le gouvernement, un bon candidat à la naturalisation remplirait les quatre critères suivants:

  1. Posséder un compte en banque.
  2. Avoir une mobilité autonome.
  3. Appartenir à une association.
  4. Connaître sa région.

On le voit - et M. Hodgers y parvient sans peine - ces quatre critères n'ont pas grand sens: il est trop facile de trouver des contre-exemples de personnes à naturaliser ne correspondant pas à cette liste, voire des Suisses contrevenant à un ou plusieurs de ces critères, même si à la louche 95% de la population doit les remplir. Jamais avare d'une polémique facile, M. Hodgers ne cherchait en fait qu'à critiquer le gouvernement bon compte. Il se garde bien, par exemple, de donner en réponse la moindre définition de ce qui devrait être un bon candidat à la naturalisation helvétique selon lui. J'imagine qu'une sensibilité écologico-socialo-gauchiste à fleur de peau devrait jouer un certain rôle, même si seule une minorité de la population correspond à ce critère...

Les questions philosophiques sur la définition de l'humanité occupent les grands penseurs depuis des millénaires. La portée sémantique semble plus humble lorsqu'il s'agit de définir ce qu'est un "bon Suisse", mais le débat n'est pas plus simple pour autant. Pas plus que de définir formellement ce qu'est un "militant de gauche" ou même un "écologiste", d'ailleurs.

564dfw3_passport.jpgC'est en réalité un faux débat. Une définition formelle, qu'un ordinateur sans âme pourrait traiter, est tout bonnement impossible.

Critiqué sur la portée de son test de QI et sommé de définir ce que signifiait cette valeur, un scientifique répondit dans une pirouette: "Le QI, c'est ce que mesure mon test." Il en va de même dans un débat sur les critères légaux sur le passeport helvétique. Du point de vue purement administratif, la nationalité Suisse se résume à la possibilité d'obtenir un passeport rouge à croix blanche par les services de l'Etat.

Par opposition à cette nationalité administrative, la nationalité "de coeur" peut être fort différente. Il y a en Suisse probablement nombre de gens qui se sentent suisses sans en avoir le passeport. Et aussi, malheureusement, nombre d'individus officiellement suisses sans partager le moins du monde les valeurs de leur pays d'accueil.

Serait-il possible d'inventer un meilleur système qu'une liste arbitraire de critères à remplir?

Etant naturalisé moi-même, je suis fasciné par les gens qui choisissent une nouvelle nationalité. C'est un acte politique fort. La réponse du Conseil Fédéral à la question de M. Hodgers m'a donc ramené à ma propre naturalisation, en terre Vaudoise.

De façon étonnante, je ne correspondais pas aux critères édictés par le Conseil Fédéral. A l'époque, je ne faisais partie d'aucune association. J'avais également un regard assez critique sur les connaissances historiques et géographiques exigées lors de mon passage face à la Commission de naturalisation, car elles n'impliquaient que d'étudier quelques livres d'histoire suisse disponibles partout dans le monde. J'aurais tout aussi bien pu connaître la guerre de Souabe en lisant le même livre depuis une yourte en Mongolie.

Il y avait pourtant une condition qui ouvrait, selon moi, une perspective radicalement différente de la naturalisation: le parrainage.

Le candidat vaudois à la naturalisation devait mentionner deux parrains prêts à témoigner de son intégration. Ces personnes devaient être Suisses et domiciliées dans le canton de Vaud.

Le parrainage est une piste prometteuse dans l'obtention de la nationalité. Il témoigne de l'engagement personnel du candidat dans la société helvétique. En mettant quelques garde-fous (comme un entretien du parrain avec les autorités, une limitation du nombre de parrainage à un par an et/ou une responsabilité éventuelle du parrain dans le comportement du candidat une fois naturalisé) on éviterait facilement tout parrainage de complaisance.

Le parrainage seul ne suffit pas; toutefois, il me semble plus porteur de réelles marques d'intégration que l'apprentissage scolaire d'informations historiques et géographiques sur son canton d'adoption ou la possession d'un compte en banque.

Selon cette piste, un bon candidat à l'intégration serait quelqu'un d'assez impliqué auprès de la population pour avoir des Suisses témoignant en sa faveur. Cette définition du processus de naturalisation ne me paraît pas absurde.